L'ayant examinée, celle-ci dit, en indiquant des traces de dents à

l'extrémité du chalumeau:

--Ce qui prouve que le discours de Pointe-de-Flèche n'est pas

droit, c'est que le tuyau n'a pas éclaté, comme il serait advenu si

l'inculpation était vraie, mais qu'il a été mâché comme un os par un

chien. Cette assertion, appuyée de la preuve, ramena immédiatement à

Kit-chi-ou-a-pous l'esprit du conseil.

Le jongleur, couvert de honte, dut quitter la salle, et l'expédition

proposée par le Grand-Lièvre fut résolue séance tenante.

Les sagamos revinrent sur la place et déclarèrent cette décision à la

foule.

Leur déclaration fut saluée par des clameurs furibondes.

Le tumulte apaisé, Kit-chi-ou-a-pous s'écria:

--Nous avons donc pris la détermination de déterrer la hache de

guerre et d'aller surprendre nos vils ennemis, les Visages-Pâles. Nous

mangerons leur chair et nous boirons leur sang; nous leur arracherons

leurs chevelures et les amènerons prisonniers ici pour être le jouet

de nos femmes et de nos enfants; et si nous succombons dans cette noble

entreprise, nous ne resterons pas étendus sur la neige, la proie des

bêtes féroces, car ce collier sera la récompense de celui qui enterrera

les morts.

Avec ces mots, il lança son collier de griffes d'ours et de dents de

morse au milieu de la multitude.

Un guerrier, d'une apparence robuste, dont plusieurs scalpes ornaient la

ceinture, se précipita dessus et le releva.

Par cet acte, il exprimait son désir d'être le lieutenant du

Grand-Lièvre.

--C'est bien, Pied-de-Buffle, dit celui-ci. J'estime et j'aime ta

vaillance. Adroit à la chasse, habile à la pêche, tu es encore un brave

guerrier. Nos ennemis l'ont apprise leurs dépens. Ils l'attestent les

glorieux trophées qui décorent ton wigwam; et si je péris dans cette

guerre, je serai heureux de t'avoir pour successeur.

Pied-de-Buffle répondit en donnant au sagamo le collier de têtes d'aigle

que lui-même avait sur la poitrine.

Kit-chi-ou-a-pous fut ensuite conduit processionnellement à la _loge aux

sueries_; il y resta deux heures, et par une transpiration abondante,

secondée de rudes frictions avec de la neige, il se débarrassa de

l'épaisse couche de couleur et de crasse dont il était enduit.

Quand il eut quitté son bain de vapeur, on le mena dans une autre

cabane, où ses amis l'oignirent de graisse d'ours de la tête aux pieds.

Après quoi ils le peignirent en rouge, et dessinèrent avec du noir,

sur tout son corps, les figures les plus monstrueuses qu'ils se purent

imaginer: les unes destinées à effrayer les ennemis, les autres à le

préserver de leurs coups.

Pendant ce temps, le sagamo chantait ses exploits et ceux de ses

ancêtres.

Peu à peu, les guerriers qui devaient l'accompagner entonnèrent des

chants semblables et se prirent à danser autour de lui.

La cérémonie de la peinture achevée, les danses et les chants devinrent

généraux.

Mais quels chants! quelles danses! Des éclats de voix sauvages à

épouvanter les animaux féroces; des contorsions comme n'en eut peut-être

jamais, dans le monde civilisé, un épileptique.

Un banquet de chair de chien et de graisse de caribou couronna la

solennité.

Mais Kit-chi-ou-a-pous ne prit aucune part à ce festin. Il se contenta

de fumer devant les convives; car le sagamo était tenu de jeûner

jusqu'au moment où l'on entrerait en campagne.

Kitchi-Ickoui avait, par une faveur spéciale, été invitée au repas,

auquel, excepté elle, les hommes seuls pouvaient assister.

Lorsqu'il fut fini, le Grand-Lièvre partit pour aller, suivant l'usage,

passer la nuit dans la forêt; et sa femme rentra dans leur hutte, où

l'on avait ramené Mac Carthy toujours garrotté et gardé à vue.

CHAPITRE X

LES OBSÈQUES DU GOUVERNEUR

Le lendemain de l'infâme tentative dont elle avait failli être la

victime, madame Robin fut éveillée au matin par un roulement de tambour.

La jeune femme ignorait tout ce qui avait eu lieu durant la nuit.

Elle se leva, mit une fourrure sur ses épaules et s'approcha du poêle,

où pétillait un feu ardent.

Un deuxième roulement de tambour, dont les notes graves et monotones

avaient quelque chose de sinistre, puis le son de deux bugles sonnant en

sourdine un appel, attirèrent l'attention de Victorine.

Elle allait ouvrir la fenêtre pour voir ce qui se passait dans la cour

du fort, quand on frappa à sa porte.

--Qui est là? demanda la jeune femme en jetant un coup d'oeil sur sa

toilette du matin.

--Moi, Louis-le-Bon, castors et loutres! répondit de dehors une grosse

voix joviale.

--Ah! c'est vous, mon ami?

--Peut-on entrer?

--Attendez un peu.

--J'attendrai bien une heure s'il le faut, madame, répliqua la grosse

voix.

--Oh! je ne vous tiendrai pas si longtemps à la porte; j'achève de

m'habiller, Louis, reprit madame Robin en passant lestement une robe.

Bientôt elle ajouta:

--Je suis prête, vous pouvez venir.

Louis-le-Bon entra et serra sans façon la main de Victorine.

--Vous avez bien dormi cette nuit, madame? dit-il sous forme de

question.

--Mais oui, mais oui, mon ami, répondit-elle gaiement. Comparés aux

endroits où il nous a fallu coucher pendant notre voyage, les lits sont

excellents ici. Seulement, je ne sais pourquoi, mais j'ai un violent mal

de tête. Peut-être la chaleur qu'il fait dans cette chambre...

Le trappeur hocha la tête.

--Vous me pardonnerez une demande, dit-il d'un ton embarrassé.

--Mais tout ce que vous voudrez, mon bon Louis.

--Eh bien, est-ce que vous n'avez pas bu quelque chose, hier soir, avant

de vous coucher?

--Assurément, une tasse de thé, suivant mon habitude.

--Et qui vous l'a donnée?

--Qui me l'a faite? Cette vieille Indienne.

--Je m'en doutais, murmura le chasseur.

--Comme vous dites cela! fit Victorine surprise.

--Est-ce qu'on [24] pourrait voir la tasse? reprit-il.

[Note 24: Au Canada le pronom _on_ est généralement employé à la place

du pronom personnel _je_ ou _nous_, surtout par la basse classe.]

--La voici, dit madame Robin, lui indiquant une coupe en bois posée sur

un coffre près de son lit.

--Ah! ah! il faut l'examiner, dit Louis-le-Bon, prenant la coupe, au

fond de laquelle restait un peu de sucre d'érable en liquéfaction.

Il fit couler ce sucre dans le creux de sa main, s'avança vers la

fenêtre, considéra le résidu, le goûta et marmotta entre ses dents:

--On en était sûr. C'est du pavot que cette sorcière rouge avait mis

là-dedans pour endormir...

--Que dites-vous donc? s'enquit madame Robin.

--Je dis, je dis, repartit-il en hésitant, que ce thé a dû vous paraître

mauvais.

--Il était un peu amer!

--Amer! je crois bien! exclama l'autre.

--Au surplus, je ne l'ai pas trouvé mauvais. Mais dans quel but ces

questions?

--Oh! rien, rien... une idée! oui, rien qu'une idée, dit Louis-le-Bon

d'un ton qui démentait ses paroles. Occupée à relever ses cheveux devant

un petit miroir de poche, Victorine ne remarqua point la préoccupation

du trappeur.

Pour la troisième fois, le tambour battit dans la cour.

--Qu'y a-t-il donc? demanda la jeune femme.

--Vous ne le savez pas, madame?

--Moi!

--Le gouverneur est mort!

--Comment! Que me dites-vous là? Le gouverneur est mort?

--Oui, M. Mac Carthy.

--Cet homme qui paraissait si bien portant?...

--Il est mort, hier, dans la soirée, tué, dit-on, par son scélérat de

fils.

--Tué par son fils?

--Oui, madame, un brigand qui...

Louis-le-Bon s'arrêta court, se gratta le front et murmura en aparté:

--Suffit! on s'entend, ours et buffles!

--Mais, dit Victorine, M. Mac Carthy avait plusieurs fils!

--Oh! c'est du commichon [25] que je veux parler; celui qui a été élevé

aux établissements.

[Note 25: Petit commis, méchant employé.]

A ces mots, madame Robin frémit.

--Vous voudriez parier de M. James? dit-elle avec stupeur.

--Tout juste, madame, tout juste.

--Il aurait... Oh! je ne puis croire cela!

--Le brigand! s'écria Louis-le-Bon avec indignation; le brigand! il en a

fait bien d'autres!... et si on l'avait laissé...

--Poursuivez!

--Bon, bon, on sait ce qu'on sait, castors et loutres.

--Enfin, ce crime dont vous parlez...

--Oh! reprit le trappeur, pour celui-là on n'a que des soupçons.

--Des soupçons mal fondés, j'en répondrais, car je connais M. James,

il est l'ami de mon mari, dit Victorine, profitant, avec bonheur,

de l'occasion qui s'offrait à elle pour justifier un homme qu'elle

abhorrait, mais qu'elle ne pouvait, cependant, juger capable d'un

meurtre.

--Mal fondés! mal fondés! grommela le trappeur; ça se peut; en

attendant, si jamais le gueux me tombe sous la main...

--M. James est-il informé?... commença madame Robin.

--On l'a chassé du poste, interrompit brusquement Louis-le-Bon.

--Comment! sur un simple soupçon?

--Soupçon! soupçon! répéta le chasseur en branlant la tête d'un air

significatif.

Il était assez gêné par la tournure qu'avait prise l'entretien. Voulant

ne point parler à madame Robin de l'attentat auquel, grâce à lui, elle

avait échappé, mais craignant qu'une gaucherie ne le trahit, il prit le

parti de se retirer sous le premier prétexte venu.

--Vous n'avez besoin de rien, madame? dit-il.

--Non, mon ami, je vous remercie. Ne me disiez-vous pas que M. James Mac

Carthy avait été chassé du fort?

--Oui, madame, par le sous-chef-facteur.

--Quel a été le motif de son expulsion! Car je ne puis imaginer...

Un coup de canon lui coupa la parole.

--Ah! voici qu'on va se mettre en marche! Je descends; excusez-moi,

madame.

--C'est donc l'enterrement?...

--Oui, madame; à la revue [26]! dit Louis-le-Bon en saluant Victorine.

[Note 26: Locution canadienne employée pour: au revoir.]

Il se rendit aussitôt dans la cour de la factorerie, où une grande

quantité d'hommes, de femmes et d'enfants se trouvaient assemblés.

Les blancs avaient endossé leurs habits de parade: les Indiens et les

métis leurs accoutrements les plus sales.

Placés sur deux rangs, les premiers, revêtus de chaudes tuniques en

peau de daim doublée de plumes de cygne et élégamment brodée avec des

piquants de porc-épic et des grains de verroterie de couleur

tranchante, avaient tous à la taille la longue ceinture rouge, fléchée,

d'ordonnance. Des galons sur la manche de ce capot, ou des épaulettes

d'or distinguaient les différents chefs: le gouverneur provisoire, les

facteurs, les commis, les voyageurs ou guides.

Tous avaient, au reste, la même coiffure: un casque ou toque en peau de

renard brun, dont la, queue ondulait sur leur dos; tous aussi avaient un

crêpe au bras gauche.

Quant aux sauvages, ils s'étaient peint le visage en noir; une

méchante robe de peau de bison enveloppait la plupart des hommes; des

_ouabiouous_ [27] en guenille couvraient les femmes, dont les cheveux

flottaient épars, et dont la face disparaissait sous les plis du

ouabiouous.

[Note 27: Couvertures.]

Comme Louis-le-Bon arrivait dans la cour, quatre robustes trappeurs

sortirent de l'appartement occupé par feu Mac Carthy.

Sur leurs épaules, ils portaient un brancard où était étendu le corps de

l'ex-gouverneur dans son uniforme de grande cérémonie: chapeau à

cornes noir, passementé d'or, plumet blanc, frac et pantalon garance,

épaulette» à graines d'épinard, épée au côté.

Dès qu'il parut, les employés du poste saluèrent, la musique joua une

marche funèbre, et les Indiens se mirent à pousser des lamentations

effroyables.

Louis-le-Bon se joignit au cortège, qui, dirigé par le nouveau

gouverneur, s'avança vers une des cours isolées de la factorerie.

C'était le cimetière consacré aux gens du fort.

On les enterrait là pour que leur dernière demeure fût à l'abri des

violations que n'auraient pas manqué de leur faire subir les Indiens

ennemis, si on les eût inhumés hors de l'enceinte de l'établissement.

Dans la petite cour, des croix de bois grossières, ou le renflement du

sol, marquaient les sépultures.

Au milieu était ouvert un caveau.

Le corps de M. Mac Carthy y fut descendu avec le brancard sur lequel il

gisait.

Debout devant la tombe, son successeur fit une courte prière que tous

les assistants écoutèrent, la tête découverte.

Puis le caveau fut scellé par une lourde-pierre: le canon résonna,

et chacun des employés du fort du Prince-de-Galles retourna à ses

occupations, sauf les femmes du décédé, qui demeurèrent quelque temps

encore sur la fosse, en proférant des cris déchirants.

Plaintes égoïstes! Elles pleuraient, ces malheureuses, la position et

non l'homme qu'elles perdaient.

De maîtresses elles redevenaient servantes, de l'honneur elles tombaient

dans le mépris.

Leurs larmes furent les seules pourtant versées sur le corps du défont.

Dans le désert, l'individu est tout, la famille, l'entourage nul. Ne

comptant que sur soi, n'agissant que pour soi, on n'a rien à attendre

des autres.

La mort ne préoccupe pas plus que l'idée d'une autre vie; l'homme mort

est estimé à sa juste valeur; rarement il inspire des regrets, jamais il

n'interrompt les travaux journaliers, ne change les habitudes prises.

Dans les postes, il a quelque chance d'être enseveli d'une façon plus

ou moins convenable, mais en campagne, les loups des prairies ou

les carcajoux, les vautours et les corbeaux, voilà ses fossoyeurs

ordinaires.

Aussi, Louis-le-Bon, franc trappeur s'il en fut, et qui ne se

souvenait pas avoir couché dans un lit, se disait-il en retournant à la

grand'salle de la factorerie:

--Ça n'empêche, ours et buffles, on ne doit pas être à son aise dans une

cave comme celle-là, où il n'y a pas d'air et où il fait noir comme

chez le diable. Si jamais je meurs, j'aime bien mieux avoir un coin de

prairie pour cercueil! au moins.....

--Oui-dà, maître philosophe, dit tout à coup une voix derrière lui.

Le trappeur se retourna vivement.

--Poignet-d'Acier! exclama-t-il avec autant de surprise que de joie.

--Chut! fit l'homme qui lui avait parlé en posant le doigt sur ses

lèvres. Ne prononçons pas ce nom ici. Appelez-moi, Mathieu, le capitaine

Mathieu, comme dans la Colombie.

--Compris, capitaine, compris, dit Louis-le-Bon, avec un coup d'oeil

d'intelligence. Mais comment ça vous va-t-il? Il y a des années et des

années qu'on ne s'est vu!

--Très-bien, mon brave, repartit l'étranger, en lui tendant la main.

--Ah! dit le trappeur, ça me fait plaisir, vrai, là, de vous revoir,

ours et buffles! Vous êtes toujours jeune, quoique vos cheveux soient

devenus blancs comme la laine d'un grosses-cornes.

--Jeune! répéta Poignet-d'Acier, en secouant mélancoliquement la tête.

--Et Nick Whiffles, reprit Louis-le-Bon, sait-on ce qu'il est devenu?

--Nick Whiffles est avec moi.

Le chasseur sauta d'allégresse.

--Avec vous!

--Oui, je l'ai laissé à quelques milles d'ici.

--Ah! s'écria le premier, Nick Whiffles est avec vous, capitaine! C'est

là une nouvelle! Comme nous allons nous amuser, castors et loutres! Vous

avez donc une entreprise, capitaine?

--On vous en causera, répondit son interlocuteur.

--Tout à votre service, vous savez!

--Dites-moi, fit Poignet-d'Acier, M. Mac Carthy est-il au fort?

--M. Mac Carthy?

--Oui, le gouverneur.

--Ours et buffles, vous me faites là une belle question, capitaine.

--Il y est, n'est-ce pas?

--Oui, il y est pour n'en plus sortir, car il est mort et enterré, le

pauvre homme.

--En vérité!

--Cinq minutes plus tôt, et vous nous aidiez à le porter à sa dernière

loge.

Le front du capitaine se plissa.

--Qui donc lui a succédé? demanda-t-il.

--M. Boyer, le sous-chef-facteur, en attendant les ordres de la

compagnie.

--M. Boyer!

--Eh! oui, celui qui vous détestait tant là-bas, dans la Colombie. Mais

soyez tranquille, capitaine, je suis là; et si l'on s'avisait de...

--Bien, bien, dit Poignet-d'Acier d'un air rêveur; Mais, vous, que

faites-vous ici?

--Ah ça, c'est une histoire! j'accompagne une dame.

--Madame Robin! s'écria l'étranger.

--Tout juste, capitaine, tout juste.

--Et... elle est au fort?

--Comme de raison.

--Ah! mon brave, vous me soulagez d'un grand poids dit Poignet-d'Acier

d'un air satisfait.

--J'en suis, ma foi, bien content, capitaine, bien content, castors et

loutres!

--Son mari est avec elle, n'est-ce pas?

--Pour cela non, nous le cherchons, son mari.

Un nuage de contrariété passa sur le visage du nouveau venu.

--Mais où est Alfred? dit-il.

--Alfred? qui ça?

--M. Robin.

--Lui, on prétend qu'il est à la rivière de la Mine de Cuivre; et sa

petite femme veut l'y aller trouver. En voilà une enragée que cette

créature-là! Jamais je n'en ai eu une pareille, moi qui, dans le temps,

en avais des douzaines. Ah! capitaine, elle vaut son pesant de poudre!

CHAPITRE XI

POIGNET-D'ACIER

--Est-ce vous qui l'avez amenée ici?

--Comme vous dites, capitaine, c'est moi, Louis-le-Bon! et qu'elle sait

marcher, la gaillarde! Il parait qu'elle avait déjà fait un tour dans le

désert, à la Colombie, vous vous rappelez...

A ce moment, le gouverneur provisoire du fort du Prince-de-Galles sortit

de la salle aux Échanges.

Poignet-d'Acier l'aperçut.

--Voici M. Boyer, cessez de me parler, et même de me connaître, quoi

qu'il arrive, fit-il à Louis-le-Bon.

--Pour cela, si on s'avisait de vous toucher! dit celui-ci.

--Non, ne vous occupez pas de moi, et comportez-vous plutôt comme mon

ennemi que comme mon ami, reprit rapidement Poignet-d'Acier.

--Mais où nous reverrons-nous?

--A moins d'accident, ce soir, à la fumerie de l'autre côté du pont de

bois. Amenez-y madame Robin s'il est possible, répondit le capitaine,

s'éloignant sans affectation et gagnant la porte de la factorerie.

--Quel homme! quel homme! on dirait qu'il a vingt ans, et il est

vieux comme le monde! murmurait avec enthousiasme Louis-le-Bon, en le

regardant partir. Il y a plus de trente ans, quand nous nous sommes vus

pour la première fois, il avait la même mine, excepté que ses cheveux

se sont diantrement enneigés depuis! Quel homme! quel homme! castors et

loutres! il vivra éternellement comme défunt Mathusalem!

De fait, et sans se servir de la plaisante comparaison du bon trappeur,

la plupart dès personnes qui avaient rencontré Poignet-d'Acier, soit

dans le désert américain, soit au Canada, étaient surprises de la

vigueur extraordinaire qu'il conservait jusque dans ses vieux jours

[28].

[Note 28: Je renvoie le lecteur aux précédents volumes de la collection,

La _Huronne_, la _Tête-Plate_, les _Nez-Percés_, les _Iroquois_.]

Depuis si longtemps on parlait de lui, de ses prodiges, de sa haine pour

les Anglais, que toutes lui prêtaient un âge impossible. Pas une qui lui

donnât moins de cent ans. Bon nombre assuraient qu'il commandait déjà un

régiment de volontaires lors de la prise de Québec, en 1759.

Enfin le merveilleux avait brodé à cet individu un tel manteau de

mystère, que bien des gens le considéraient comme un mythe.

Pour ceux qui le voyaient sans rien savoir de lui, Poignet-d'Acier était

un homme d'une grande taille, maigre, sec, mais vert comme un chêne.

Il avait une tête admirable d'expression, une tête sombre, passionnée,

telle que les aimait Byron, Salvator Rosa ou Velasquez; son regard

tombait d'aplomb, il fascinait comme celui de l'aigle; ses mouvements

avaient l'élasticité de la jeunesse.

Quelle que fût l'époque de sa naissance, ainsi que l'huile sur un

marbre, les années avaient passé sur son corps sans en altérer la

solidité.

Seulement ses cheveux, sa longue barbe étaient entièrement blancs,

enneigés, pour nous servir du terme de Louis-le-Bon.

En entrant dans le fort du Prince-de-Galles, il portait le pittoresque

costume des trappeurs du Nord.

Mais à sa ceinture, un superbe couteau de chasse et deux revolvers

richement montés; à sa main droite, une de ces admirables carabines

à deux coups, comme sait les fabriquer la maison Lebeau, de Liège,

revendiquaient pour Poignet-d'Acier un plus haut rang dans le monde des

aventuriers septentrionaux.

Il allait franchir la porte du fort quand le gouverneur l'avisa.

--Je ne me trompe pas, pensa-t-il, en courant après lui, c'est

Poignet-d'Acier, le fléau des établissements de la Compagnie, le rebelle

de 1837-38. Parbleu, voilà une chance heureuse de garder le poste que

j'occupe temporairement! Il faut m'en emparer.

Se retournant aussitôt, il appela deux de ses commis.

--Peter, Jack, saisissez-vous de cet homme; il y aura vingt guinées pour

chacun de vous si vous réussissez à le prendre.

Séduits par la promesse de cette libéralité, les employés ne se le

firent point répéter.

En même temps que M. Boyer, ils se précipitèrent sur les pas de

Poignet-d'Acier.

La cour de la factorerie se trouvait vide alors, car les engagés étaient

occupés à leur repas du matin. Louis-le-Bon, qui avait tout vu, sans

être aperçu du gouverneur, résolut de prêter assistance au capitaine,

mais de façon à ne point laisser soupçonner leurs relations.

Sachant Poignet-d'Acier assez habile pour avoir peu de chose à craindre

de trois hommes ordinaires, notre trappeur jugea qu'en fermant la porte

de la factorerie il couperait au chef facteur et à ses émissaires tout

secours de l'intérieur, et fournirait ainsi à son protégé le loisir de

se débarrasser d'eux.

Aussitôt conçu, aussitôt exécuté.

Louis-le-Bon se jette sur la porte, donne un tour de clef, envoie

la clef au fond de la cour, et va se cacher derrière une pièce

d'artillerie, dans l'angle d'un bastion, pour être témoin de la scène

extérieure.

Au moment où il allongeait prudemment sa tête par-dessus le rempart, M.

Boyer criait à Poignet-d'Acier:

--Rendez-vous, ou vous êtes mort!

--Est-ce à moi que vous parlez? répondit le capitaine en s'arrêtant.

--Oui, dit le gouverneur, vous êtes mon prisonnier.

Poignet-d'Acier sourit.

--Vous plaisantez, monsieur Boyer, dit-il, en plaçant tranquillement sa

carabine sur son épaule.

--Allons, Jack, Peter, sautez dessus! répliqua celui-ci.

--Camarades, dit le capitaine, avec son calme ordinaire, on m'appelle

Poignet-d'Acier.

A ce nom les deux commis reculèrent, en montrant tous les signes de la

plus profonde épouvante.

Louis-le-Bon se prit à rire silencieusement dans son coin.

--Vous verrez qu'ils n'oseront pas le toucher, se disait-il. Quel homme!

ours et buffles! quel homme!

--Ah! ça, dit avec colère le gouverneur à ses séides est-ce que vous

aussi vous allez vous conduire comme des poules mouillées?

Et pour leur donner l'exemple, il mit la main sur l'épaule de

Poignet-d'Acier.

--Je vous prie, monsieur, de retirer votre main, dit celui-ci d'un ton

paisible, mais ferme.

--Jack, à moi! clama le gouverneur.

Mais Jack et Peter n'avaient plus d'oreilles. Tous leurs sens semblaient

s'être réfugiés dans leurs yeux qu'ils tenaient grands ouverts sur le

fameux capitaine.

--Monsieur Boyer, reprit ce dernier, si vous ne me lâchez pas à

l'instant, je vous corrigerai comme on corrige les petits polissons.

--C'est ce que nous allons voir, impudent coquin! vociféra le

chef-facteur.

Il n'avait pas achevé que Poignet-d'Acier, le soulevant de terre, comme

il eût fait d'un enfant, le lançait à dix pas de lui, après l'avoir

gratiné de deux bruyantes claques sur les parties les plus charnues de

son individu.

Le malheureux gouverneur tomba dans un banc de neige, haut de huit à dix

pieds, au fond duquel il disparut tout entier comme dans un abîme.

Louis-le-Bon pouffait de rire sur son observatoire.

--Rentrez à la factorerie, mes amis, dit le capitaine aux deux employés,

qui n'avaient pas fait un seul mouvement, rentrez-y, et quand on vous

commandera quelque chose contre Poignet-d'Acier, souvenez-vous de sa

figure.

Après ces mots, il suivit son chemin, sans plus se presser que si rien

d'inusité ne lui fût arrivé.

Le gouverneur hurlait, comme un fou, en cherchant à sortir de son banc

de neige.

Ce n'était pas chose facile, car plus il faisait d'efforts, plus il

s'empêtrait.

--Maintenant, se dit Louis-le-Bon, la farce est jouée; d'ici à ce que

M. Boyer se soit tiré de là et d'ici à ce qu'on ait rouvert la porte du

fort, le capitaine aura le temps de prendre le large. Ours et buffles,

quelle pirouette il a faite en l'air, notre bourgeois!

Sur ce, le trappeur descendit du rempart et alla gaiement s'asseoir au

milieu des gens qui déjeunaient dans la grand'salle du fort.

Bientôt des cris attirèrent les commis dans la cour.

On apprit, avec étonnement, que la porte avait été fermée sur le

gouverneur.

Poignet-d'acier, Ou, Les Chippiouais · 第 5 / 12 段