la corde fixée à l'extrémité d'un filet; puis, avec une perche, ils
poussent cette corde vers les trous les plus rapprochés; là un autre
homme saisit l'engin à l'aide d'un bâton crochu et le passe à son
voisin, en se servant du procédé employé par le premier.
En moins d'un quart d'heure, on a ainsi disposé un filet qui a
quelquefois cent brasses et plus d'étendue.
Mais les Peaux-Rouges ne vont pas si vite en besogne. Avant d'établir
une machine de pêche, les jongleurs tirent de leurs sacs à médecine une
multitude de becs et de pattes d'oiseaux qu'ils distribuent aux gens de
la tribu.
Ceux-ci attachent ces pattes et ces becs au sommet et au pied du filet.
Puis les sorciers remettent aux chefs des orteils de loutres et d'autres
amphibies.
Chacun desdits chefs assujettit lui-même les médecines aux quatre coins
de ces rets, qui sont ensuite placés sous la glace de la manière que je
viens d'indiquer.
Ils ont tant de foi en leurs charmes qu'un Indien se laisserait plutôt
mourir de faim, à côté d'un filet et d'un cours d'eau poissonneux,
que de pêcher, s'il ne pouvait placer le premier sous l'influence de
quelques-unes de ces amulettes.
Là ne se bornent pas les croyances ridicules de ces peuplades
ignorantes, dont nous nous moquons, quoique, à bien des égards, nous
n'avons pas l'esprit plus robuste que le leur.
«Le premier poisson quelconque que rapporte le filet, ils le font
griller au lieu de le faire bouillir, dit un voyageur célèbre; après
quoi ils en enlèvent les chairs avec beaucoup de précaution et brûlent
ensuite les arêtes à un petit feu lent [14].
[Note 14: Les Indiens de la Colombie ont des croyances assez analogues.
Ils arrachent et enterrent ou brûlent le coeur des saumons qu'ils
prennent. Voir la _Tête-Plate_ et les _Nez-Perces_.]
«A l'étroite observance de cet usage est attaché, suivant eux, l'heureux
succès du nouveau filet, qui, autrement, ne produirait rien et perdrait
par là toute sa valeur.
«Quand ils pêchent dans les rivières ou les canaux étroits qui joignent
deux lacs ensemble, au lieu de réunir plusieurs filets et de barrer
le canal, comme ils pourraient le faire souvent, pour intercepter
le poisson à son passage, ils tendent leurs filets à une distance
considérable les uns des autres, d'après la crainte superstitieuse que,
s'ils les attachaient ensemble, ils ne conçussent mutuellement de la
jalousie, ce qui les empêcherait de capturer un seul poisson.
«Leur manière de pêcher à la ligne est accompagnée de procédés non moins
absurdes. Quand ils amorcent un hameçon, ils cachent sous l'appât, qui
est toujours cousu au premier, un charme dans la composition duquel
entrent quatre, cinq ou six articles différents. L'appât lui-même, qui
est fait de peau de poisson et qui en a à peu près la forme, est à leurs
yeux un véritable charme. Ces Indiens emploient pour leurs charmes du
poil et de la graisse de castor, des dents de loutres des intestins et
du poil de rat musqué, des suites d'écureuil, du lait caillé pris dans
l'estomac des faons et des veaux, des cheveux d'homme ou de femme; et
une infinité d'autres objets tout aussi singuliers.
«Chaque chef de famille, ou plutôt presque tous les naturels du pays,
et particulièrement les hommes, portent sur eux, en tout temps, l'hiver
comme l'été, quelques-uns de ces charmes, et, sans cette précaution,
aucun ne se risquerait à pêcher, bien convaincu qu'il vaudrait autant
rester dans sa tente que d'essayer de tendre une ligne qui serait
dépourvue de charme.
«L'expérience ayant appris à ces Indiens que les poissons de la même
espèce qui se trouvent dans les différentes parties de leur pays ne
s'amorcent pas avec les mêmes substances, ils sont obligés, pour ainsi
dire, à chaque lac et à chaque rivière où ils s'arrêtent, de changer la
composition de leurs charmes. Ils sont très-ponctuels, aussi, à faire
griller le poisson que rapporte le premier hameçon attaché à une ligne
nouvelle. Un vieux hameçon dont les preuves de succès sont faites a plus
de prix à leurs yeux que mille qui n'ont pas encore été éprouvés.»
Ces idées stupides sont tellement enracinées chez les Indiens que,
non-seulement ceux qui fréquentent les factoreries ou même sont employés
dans les postes de la Compagnie de la baie d'Hudson, les conservent
religieusement, mais qu'elles ont converti un grand nombre de blancs
à leurs sottises et qu'on pouvait remarquer sur le lac à la Truite
quelques trappeurs canadiens attacher gravement à leurs filets des becs
et des pattes de mouette, de guillemots ou d'oie!
Outre le poisson qui lui donne son nom, ce lac renferme une quantité
prodigieuse de barbeaux, brochets, perches, dorés. On y trouve même
quelques esturgeons d'une dimension colossale.
Aussi la pêche fut-elle abondante. Elle dura jusque vers dix heures du
soir; puis, tous les hommes se retirèrent dans leurs tentes, où flambait
un bon feu de genévrier pour s'y gorger, jusqu'à en être malades, de
chair de poisson, suivant le dégoûtant usage indien, ou pour s'y reposer
des fatigues de la journée.
Ce moment, James Mac Carthy, le métis, l'attendait avec une impatience
fiévreuse.
Alors, il sortit de la hutte que, seul, il occupait au centre du camp;
et, sous prétexte de faire une ronde pour veiller à la sécurité de la
troupe, il s'assura que personne n'épiait ses mouvements.
Ces précautions prises, il s'élança sur la piste que les trappeurs
avaient frayée le matin en se rendant au lac.
La nuit était assez sombre. Il ventait du nord-est. Tout présageait un
de ces terribles ouragans auxquels les Canadiens-Français ont donné le
nom de bordées de neige.
Malgré ces signes certains d'une tempête prochaine, James quitta le camp
et se mit en marche vers la factorerie du Prince-de-Galles.
Il était minuit quand il arriva sous le rempart.
La neige tombait à larges flocons, et la bise soufflait avec furie en
gémissant dans les longues meurtrières du fort.
A ces lamentables accents répondaient les hennissements des chevaux et
les jappements des loups qui rôdaient autour du poste, en quête d'une
proie.
Mac Carthy s'avança prudemment le long des bastions, les yeux dirigés
vers le faite.
Bientôt il aperçut une grosse corde que le vent faisait flotter contre
la muraille.
Il saisit cette corde, éprouva sa solidité en se suspendant après; puis,
persuadé qu'elle était convenablement assujettie à la crête du rempart,
il commença de gravir.
L'ascension dura une minute à peine.
Parvenu au terme, Mac Carthy sauta sur le chemin de ronde.
Masquée par l'affût d'un canon, Alanck-ou-a-bi faisait sentinelle.
--Tout est-il prêt? Dort-elle? demanda James.
--Elle dort, répondit l'Indienne; mais, prends garde, car la colère de
Kitchi-Manitou s'appesantit déjà sur nous: il a entraîné le père de mon
fils sur le territoire des Esprits.
--Le gouverneur est mort? fit James avec empressement.
--Il est mort, et le sous-chef-facteur a pris le commandement du poste.
--Lui! quelle impudence!... Oh! il ne le gardera pas longtemps, ce
commandement, murmura le jeune homme. Mais ce n'est point pour cela que
je suis venu; songeons d'abord à ce qui m'amène. Cette nuit, l'amour!
demain, les affaires!
--Encore une fois, écoute-moi! ne cours pas à ta perte comme un daim
aveugle! observa l'Étoile-Blanche, en l'arrêtant faiblement par le bras.
James la repoussa avec violence.
--Vois, insista-t-elle, cette lumière qui pâlit dans le wigwam du
gouverneur; elle éclaire le cadavre encore chaud de ton père. Arrête,
malheureux enfant, arrête...
James ne l'entendait plus. Il s'était précipité au bas du rempart et
prenait le chemin de la chambre de Victorine, sans remarquer qu'une
ombre le suivait de près par derrière.
Le coeur palpitant d'ivresse, il se glisse dans cette chambre. Une lampe
y combat à peine l'obscurité.
Mais le métis n'en demande pas tant: le crime a peur de la lumière.
S'étant convaincu que sa victime dort d'un sommeil voisin de la
léthargie, il s'approche de la lampe pour l'éteindre, avant de consommer
son épouvantable forfait, quand tout à coup la porte de la pièce se
rouvre, et sur le seuil parait un trappeur, armé d'un couteau de chasse.
Mac Carthy, sans se déconcerter, tire de sa poche un revolver et
fait feu sur le trappeur. Il le manque. Un deuxième coup n'a pas plus
d'effet. Le troisième, il ne peut le lâcher: son adversaire s'est jeté
sur lui, l'a renversé, désarmé.
Cet adversaire, c'est Louis-le-Bon, le franc-trappeur qui a accompagné
madame Robin depuis Québec jusqu'à la factorerie du Prince-de-Galles.
D'une pièce séparée de celle de la jeune femme par une mince cloison,
il a, dans la matinée précédente, entendu la scène de Mac Carthy avec
Victorine, et, prévoyant l'attentat auquel elle serait en butte, il
s'est mis aux aguets.
Le reste n'a pas besoin d'explication.
Cependant, malgré le bruit de la lutte, madame Robin ne s'est pas
éveillée.
Mais, au retentissement des détonations, le sous-chef facteur accourt
avec quelques employés restés au fort.
On s'empare de Mac Carthy, on le garrotte. Ses détestables projets
n'étaient que trop évidents.
--Dans toute circonstance ce que vous avez fait mériterait un châtiment
exemplaire, lui dit le sous-chef; mais, le jour où votre père est mort,
quitter votre poste pour venir, à deux pas du lit où repose son corps
inanimé, violer une femme, c'est l'acte d'un coquin de la pire espèce.
Le fouet, terminé par la potence, serait une punition trop douce.
Pour ne pas flétrir la mémoire de celui qui vous donna le tour, je me
contenterai de vous chasser du fort avec ce stigmate.
En disant ces mots, il lui cracha à la face!
--Misérable! proféra James en grinçant des dents et se débattant entre
les mains de ceux qui le tenaient.
--Il n'y a, repris le sous-chef, de misérable ici que vous. On va vous
jeter hors des murs, et si, au point du jour, vous n'avez pas quitté le
pays, je ne répondrai plus de votre vie.
--Oh! je me vengerai! je me vengerai! hurlait Mac Carthy pendant que
quatre vigoureux commis l'entraînaient au dehors.
Madame Robin dormait toujours paisiblement.
CHAPITRE VII
TRAÎTRE
Ruminant ses projets de vengeance, Mac Carthy s'achemina vers le nord.
Il faisait un froid très-vif en ce moment, mais la nuit était fort
claire; elle permettait de se diriger aussi facilement qu'en plein midi.
James marcha jusqu'à l'aurore sans s'arrêter. Alors, il pénétra dans
une caverne, sur le bord de la route, mangea un peu de poisson fumé, se
reposa deux heures, et reprit sa course.
Toute la journée, il parcourut les rives sauvages de la baie d'Hudson.
Impossible d'imaginer une scène plus désolée, plus désolante que celle
qu'il eut sous les yeux. La neige ou la glace partout aux pieds; sur la
tête, un ciel froid et terne comme le plomb; autour de soi, un horizon
sans ligne, une atmosphère grise, épaisse à ce point qu'on aurait cru la
pouvoir saisir avec les doigts.
Rien ne troublait la vue, rien ne troublait l'oreille. Cette même
solitude était encore envahie par un silence mortel.
Vers le soir, néanmoins, le temps se dégagea, comme il arrive souvent
dans les hautes régions septentrionales. Mac Carthy quitta les bords de
la baie et s'enfonça à l'intérieur des terres.
Bientôt, quelques minces filets de fumée bleuâtre qui rayaient, par
ondes capricieuses, la blancheur relative de l'espace environnant,
apprirent au jeune homme qu'il approchait d'un lieu habité par des
humains.
James alors s'arrêta. Il se mit à réfléchir. Criminelle était l'action
qu'il allait commettre. Point n'était besoin d'avoir étudié la loi pour
le savoir; mais sa connaissance pouvait sans doute aider à éluder
la justice humaine. Ce fut pour l'examiner, pour y chercher une
échappatoire en cas d'insuccès, que notre avocat fit une courte halte
avant d'exécuter le sinistre projet qu'il avait conçu.
Le remords ne l'épouvantait pas, il le croyait du moins, et un sourire
sardonique glissa sur ses lèvres comme cette idée traversait son
cerveau.
Par une sorte de défi à la divinité même, Mac Carthy se mit à réciter à
haute voix la terrible menace de Byron dans le _Corsaire_:
«Il s'établit dans l'intelligence une guerre, un chaos, quand toutes ses
puissances troublées, confondues, cèdent à la sombre violence qui les
écrase et se laissent dévorer par le remords sans repentir: le remords,
ce démon trompeur qui jamais ne parle avant l'acte, mais qui, l'acte
accompli, vient crier: «Je t'avais averti!» Vain reproche! Une âme
brûlante, inflexible, se révolte: le faible seul se repent!»
--Eh! oui, le faible seul se repent! répéta-t-il avec une violence telle
qu'un observateur eût pu penser que James Mac Carthy n'était pas bien
sûr de son assertion.
Un écho lointain répondit à diverses reprises:
--Le faible seul se repent!
Cette répercussion de ses propres paroles causa un tressaillement au
jeune homme; tant il est vrai qu'elles sont, grâce à Dieu, bien rares
ces natures perverses que n'émeut pas, plus ou moins, la perspective
d'un forfait.
Mac Carthy se retourna.
Un personnage de grande stature était debout à quelques pas de lui.
C'était un Indien armé en guerre. Il tenait à la main une carabine
longue de six pieds, et, à son côté, on voyait pendre, sur sa tunique de
peau de daim, la lame d'un sabre de cavalerie.
Dans une touffe de cheveux, fixée droite au-dessus de sa tête, il
portait deux fortes plumes que la brise du soir balançait contre chacune
de ses joues.
Ces plumes indiquaient un chef; les zébrures multicolores qui lui
sillonnaient le visage apprirent aussitôt à Mac Carthy que ce chef avait
nom Kit-chi-ou-a-pous, le Grand-Lièvre.
Surmontant l'impression première qu'il avait ressentie à cette rencontre
inopinée, James marcha vers le chef et allongea le bras pour lui frapper
dans la main, en signe d'amitié, suivant la coutume usitée parmi les
Indiens de la baie d'Hudson.
Mais, loin de répondre à ce témoignage de bienveillance, le sauvage
recula dédaigneusement d'un pas, en disant dans l'idiome des
Chippiouais:
--Les Anglais sont des méchants (_câhin nischischin Saganosch_)!
--J'apporte des présents au plus illustre des sagamos, dit Mac Carthy
sans paraître ni avoir remarqué le mouvement du Grand-Lièvre, ni avoir
compris ses paroles.
--Et, continua celui-ci d'un ton méprisant, les demi-sang sont lâches,
mous comme des femmes, poltrons comme des veaux marins. Ils ont la
langue crochue.
--Voici du tabac des blancs, bien meilleur que le _segokimac_ [15], pour
remplir le _skipertogan_ [16] de mon frère.
[Note 15: C'est le nom donné par les Chippiouais à un arbrisseau rampant
comme la vigne vierge, dont la feuille séchée leur sert de tabac.
Ils emploient aussi l'écorce d'une espèce de saule appelée par les
Canadiens-Français _bois rouge_. Quant à la première plante, les
Canadiens la nomment «sac-à-commis,» parce que notre mot _tabac_ se
traduit par _sakacomis_ dans quelques dialectes indiens.]
[Note 16: Sac à tabac.]
Kit-chi-ou-a-pous fit un geste de refus.
--J'ai aussi pour mon frère un sac de poudre et une bouteille
d'eau-de-feu, poursuivit intrépidement l'avocat.
--Je ne veux rien d'un chien de métis, répliqua sèchement l'Indien.
Mac Carthy reçut l'insulte sans broncher; il s'y attendait.
--Mon frère, reprit-il doucement, consentira-t-il à me prêter son
oreille?
--Kit-chi-ou-a-pous n'aime pas les mensonges.
--Je donnerai une grande nouvelle à mon frère.
--Nouvelle de bois-brûlé, nouvelle de fausseté, répondit
sentencieusement le Chippiouais.
--Que mon frère m'écoute.
--L'esprit de Kit-chi-ou-a-pous est fermé aux discours de ceux qui
tiennent aux blancs par le sang de leur père ou de leur mère.
--Il s'ouvrira à ma proposition.
--Mon frère a la vanité des sangs-mêlés, fit le Peau-Rouge en haussant
les épaules.
--Parce qu'il parle au sagamo le plus noble, le plus vaillant, le plus
hardi qui ait jamais foulé ces contrées, repartit imperturbablement Mac
Carthy.
Et, s'apercevant que sa flatterie produisait l'effet qu'il attendait, il
ajouta:
--Le nom de mon frère est partout redouté, du nord au sud, de l'est à
l'ouest. Quand il élève la voix, Peaux-Rouges et Peaux-Blanches, tout
tremble comme à la voix du tonnerre; quand il arme sa carabine, les
ours se réfugient au plus profond de leur-tanière; quand il apprête son
harpon, la baleine plonge en mugissant dans les abîmes de la mer; quand
il déterre la hache de la guerre, ses ennemis fuient au loin comme une
troupe de faons timides.
Sensible à ces caresses données à son amour-propre, l'Indien redressa
sa grande taille, et étendant la main dans la direction du fort du
Prince-de-Galles, il dit avec la superbe d'un Dieu:
--Kit-chi-ou-a-pous est tout puissant dans ces régions; les
Visages-Pâtes l'apprendront.
--Et c'est pour aider mon frère dans cette oeuvre que je suis venu à
lui, dit avec rapidité Mac Carthy.
Mais son offre n'eut pas le succès qu'il en espérait.
--Kit-chi-ou-a-pous ne veut pas de l'aide d'un métis, lui fut-il
répliqué durement.
--Je sais que mon frère a des guerriers braves...
--Il en a trois fois cinquante, interrompit le Grand-Lièvre.
--C'est afin de les mener à la factorerie...
--Ils en connaissent le chemin.
--Oui, mais moi je leur indiquerai le moyen de pénétrer dans le fort.
Pour la première fois, depuis cet entretien, Kit-chi-ou-a-pous daigna
abaisser les yeux sur le visage de son interlocuteur.
--Je croyais, dit-il en le regardant fixement, que mon frère appartenait
aux gens du fort.
--Ils m'ont insulté, dit James.
--Insulter un demi-sang, c'est bien fait, dit l'Indien.
Digérant l'affront, Mac Carthy répliqua seulement:
--Si un autre que mon frère osait me parler ainsi, il paierait cher son
audace.
--Pourquoi alors ne t'es-tu pas vengé? reprit la Peau-Rouge.
--C'est le désir de me venger qui m'a conduit à toi.
--Ouah! fit le sauvage d'un ton dubitatif.
--Oui, appuya Mac Carthy. J'étais présent quand tu fus chassé
indignement de la factorerie...
--Jamais on ne m'a chassé! s'écria le sauvage avec une incomparable
fierté.
--Cependant, dit James, j'ai vu dans ton coeur, Kit-chi-ou-a-pous. Il
est gros de ressentiments, et si tu pouvais t'introduire dans le fort du
Prince-de-Galles, tu ferais expier aux Anglais les dommages qu'ils t'ont
causés.
--Ton discours est droit, Double-Langue, répondit le Peau-Rouge.
--Eh bien, moi, je me charge de t'y faire entrer, dès demain.
--Quel est ton dessein?
--Qu'importe, pourvu qu'il serve celui de mon frère, répliqua
adroitement Mac Carthy.
Croisant les bras sur sa poitrine, l'Indien ferma à demi les yeux, d'un
air rêveur.
--Mon frère, insinua James, veut probablement connaître le moyen que
j'emploierai pour lui livrer le fort?
Le Grand-Lièvre demeurant silencieux, il poursuivit:
--Une des femmes de l'ancien chef m'est toute dévouée.
--L'ancien chef! fit Kit-chi-ou-a-pous.
--Oui, car il est mort.
--Dent-de-Loup est mort! s'écria le sauvage avec une inflexion de
surprise et de haine.
Mac Carthy se méprit sur ce mouvement. Il crut que le sauvage, satisfait
de la nouvelle, allait consentir à ses projets de vengeance.
--Mon frère, dit-il, ignore que la factorerie renferme des armes de la
poudre pour armer ses valeureux Chippiouais et de la liqueur qui rend
l'homme heureux.
--Dent-de-Loup est mort! répéta le chef. Mon frère dit-il vrai?
--Je dis vrai.
--Mais comment est-il mort?
--C'est moi qui l'ai tué, répondit James avec un odieux cynisme.
--D'où vient que mon frère a tué Dent-de-Loup! reprit le chef d'un ton
méfiant.
--Parce qu'il m'avait frappé, dit Mac Carthy.
--Alors, continua finement l'Indien, Double-Langue n'a plus de raison
pour vouloir entraîner les Chippiouais à Churchill.
James devina la ruse.
--Au contraire, dit-il en souriant, car le sous-chef-facteur m'a fait
une injure... une injure que je ne pardonnerai jamais!
--Et mon frère est sûr de cette squaw?...
Mac Carthy allait dire: «C'est ma mère!» mais l'orgueil arrêta le mot
sur ses lèvres.
--Oui, je réponds d'elle, dit-il.
--Est-ce une Peau-Blanche, ou une Peau-Rouge?
--Elle est, répliqua indifféremment James, de la tribu de mon frère: on
la nomme Alanck-ou-a-bi.
--Alanck-ou-a-bi! hurla le Grand-Lièvre avec une fureur qui fit frémir
Mac Carthy.
--Mon frère la connaît donc? balbutia-t-il.
--Kit-chi-ou-a-pous connaît tous les hommes et toutes les femmes de
sa race, répondit alors l'Indien avec un calme bien opposé à l'accès
d'exaspération qu'il avait eu un moment auparavant.
Si corrompu que fût l'avocat, ce calme subit lui donna le frisson.
Initié aux moeurs des Indiens, il ne pouvait se méprendre sur la portée
de ces deux mouvements aussi brusques que tranchés.
Et vraiment, lui, l'égoïste, le cruel, il se sentit avoir peur pour la
femme dont il venait de prononcer le nom.
Ce fut le Grand-Lièvre qui renoua la conversation.
--Mon frère, dit-il froidement, est le _neconnis_ [17] d'Alanck-ou-a-bi?
[Note 17: En Chippiouais, on emploie ce terme pour signifier _ami_ ou
_amant_.]
--Alanck-ou-a-bi est mon esclave, répliqua James, sans remarquer une
contraction nerveuse dont les membres de son interlocuteur furent
aussitôt agités.
Mais ce nouveau symptôme d'irritation eut la durée de l'éclair.
D'une voix inaltérée Kit-chi-ou-a-pous reprit:
--Mon frère a confiance en elle?
--Oh! une confiance entière. Alanck-ou-a-bi mourrait sur un brasier de
charbons ardents plutôt que de me trahir jamais.
Comme il achevait, une explosion formidable, comme si elle eût
été produite par la décharge de cent pièces d'artillerie, ébranla
l'atmosphère.
Le chef sauvage tomba en même temps sur la neige en proférant des cris
affreux.
--L'imbécile! Faut-il en être réduit à se servir de pareilles brutes!
ricanait James Mac Carthy.
CHAPITRE VIII
LES CHIPPIOUAIS
Bientôt l'Indien, cessant ses contorsions, demeura étendu comme mort, la
face tournée vers le sol.
Mac Carthy suspendit son rire pour se jeter à terre et s'y tenir
immobile, dans la même position que celui dont il se moquait une seconde
auparavant.
A la détonation avait succédé un long mugissement, lequel, descendant du
nord vers le sud, augmentait avec une rapidité inouïe.
L'explosion, elle avait été produite par l'éruption d'un _volcan de
glace_; le mugissement, une bordée de la bise septentrionale le causait.
Ces termes, usités par les trappeurs canadiens-français ont besoin d'une
explication. La voici:
Sous les latitudes élevées du nord, l'hiver accumule, au bord de la
mer ou aux embouchures des grands fleuves des montagnes de glaçons, que
l'intensité du froid fait parfois éclater avec un bruit foudroyant, et
qui, tels que des cratères, lancent alors, à des distances prodigieuses
des monceaux de débris [18].
[Note 18: On trouvera, sur ces singulières éruptions, des détails très
précis dans la _Vierge Esguimaue_ (en préparation).]
Vienne une rafale, un coup de vent, et ces débris, enlevés comme par
une trombe, sont chassés dans l'espace, roulés au loin à travers les
sauvages solitudes de la côte.
Neige, glace, parcelles de terre, fragments de roches, emplissent l'air,
et plus terribles, plus impitoyables que les sables africains entraînés
par le simoun ou le sirocco, engloutissent, anéantissent tout ce qui
s'oppose à leur passage.
Bordées, nomment ces désastreux tourbillons les rôdeurs du désert
américain, dans leur langage si éloquemment imagé.
Et, furieuse, tonnante, fut la bordée qui passa à quelques pieds
au-dessus de nos deux hommes, un moment après que Mac Carthy eut imité
l'exemple du Grand-Lièvre.
--Ouf! fit le premier en se relevant, il faut avoir vraiment le diable
au corps pour vivre dans cet enfer de pays.
--Mon frère a-t-il vu le Géant? demanda Kit-chi-ou-a-pous en regardant
avec terreur autour de lui.
--Quel géant? dit James.
--Celui qui habite Ou-a-con-ti-bi.
--Ou-a-con-ti-bi? Je ne comprends pas.
--C'est la caverne des Esprits qui souffle la tempête sur les hommes
méchants [19].