haineux; car la squaw dont il était question avait alors la préférence
du facteur en chef, et quoique, depuis bien des années, elle n'eût plus
de prétentions à ses caresses, Alanck-ou-a-bi ne voyait jamais sans un
sentiment de jalousie une maîtresse nouvelle prendre la place qu'elle
avait autrefois occupée.
--Si c'est Notokouë, je ne la ménagerai pas plus qu'une autre! gronda
James.
--Mais, pauvre enfant, si tu touches un cheveu de sa tête, il te tuera!
Un sourire amer plissa les lèvres du jeune homme.
--Déjà, ce soir, il a voulu me tuer, dit-il sourdement.
--Te tuer! s'écria l'Indienne, en se dressant sur ses pieds; te tuer!
tu dis qu'il a voulu te tuer! répéta-t-elle avec un accent de fureur
indicible. Ah! ne me dis pas qu'il t'a fait cette menace; non, ne me
le dis pas, James! Si je l'entendais encore, j'oublierais le passé,
j'oublierais ce qu'il fut pour moi, cet homme! En lui, je ne verrais
plus ton père, mais l'instrument de tous mes maux, la cause de toutes
ces laideurs qui font de moi un monstre, l'auteur de toutes les
humiliations que j'ai souffertes, que je souffre encore par amour pour
toi, parce que je voulais, James que tu fusses grand, habile et puissant
comme les Visages. Pâles!
En ce moment, la squaw, emportée par la passion s'était transfigurée;
ses difformités physiques disparaissaient pour ainsi dire, son éloquence
entraînante eût ému le coeur le plus dur. Mais James y fut insensible.
Dans son âme il ne restait plus de place pour une fibre délicate Au lieu
donc d'apaiser sa mère, de la remercier pour ces témoignages de
tendresse sincère quoique violente, il prit plaisir à l'irriter
davantage.
--Et s'il lui était arrivé de me tuer ce soir, quand il dirigea un
pistolet sur moi, qu'eussiez-vous fait? dit-il avec une négligence
affectée.
L'Indienne devint pâle, ses jambes fléchirent sous elle. Pour ne pas
choir, elle dut se soutenir au lit de son fils; néanmoins, elle répondit
d'une voie caverneuse:
--Si tu me dis encore ces choses, James, j'irai mettre le feu à la
poudrière et j'ensevelirai le chef avec tout son monde sous les ruines
du fort.
--Rassurez-vous, reprit le jeune homme, il a été puni de sa méchanceté.
--Tu te serais vengé!
--Non; mais la colère lui a fait monter le sang à la tête, et, quand je
l'ai quitté, il avait perdu connaissance. Peut-être est-il mort!
L'Étoile-Blanche fit un geste négatif.
--Il est sujet à ces attaques, dit-elle, et toujours il en revient.
Mais je t'en supplie, mon fils, ne t'expose plus aux coups de ce bison
furieux; dans un moment de rage, il...
James l'interrompit.
--Vous connaissez, demanda-t-il, des herbes qui procurent le sommeil!
--Alanck-ou-a-bi, répondit-elle, connaît aussi celles qui donnent la
mort.
--Ce n'est point de ces dernières que j'ai besoin.
L'Indienne abaissa sur lui un regard pénétrant.
--Je comprends, dit-elle ensuite, mon fils veut courir l'allumette [11]
chez la femme blanche.
[Note 11: Parmi les Indiens de l'Amérique septentrionale, courir
l'allumette, c'est, comme on le verra plus loin, courir les belles.
Cette métaphore a été empruntée à l'usage suivant; Un jeune Peau-Rouge
a-t-il envie d'obtenir les faveurs d'une femme, il se glisse dans la
tente de celle-ci, pendant la nuit, allume au feu un brin de bois et
s'approche du lit. Si la squaw éteint la lumière, c'est signe qu'elle
accède à ses désirs; si, au contraire, elle la laisse brûler, le
galant est obligé de se retirer au plus vite, pour ne pas s'exposer
aux railleries et même aux coups des autres personnes couchées dans la
hutte.]
--Je veux, répliqua James, une plante pour l'endormir.
--Avant de livrer cette plante à mon fils bien-aimé, Alanck-ou-a-bi
consultera les esprits.
--Eh! s'écria-t-il, je ne crois point à vos superstitions ridicules.
--Mon fils a tort, dit gravement l'Indienne, Kitchi-Manitou parle le
langage de l'avenir à ceux qui savent l'entendre. S'il est favorable à
ton amour, je te donnerai sur-le-champ la médecine que tu demandes.
--Et s'il est défavorable? fit James impatienté.
--S'il est défavorable, je la refuserai à mon fils, dit-elle avec
fermeté.
Le jeune homme fronça les sourcils, et il allait s'abandonner à un accès
de colère; mais, réfléchissant que, par ce moyen, il n'obtiendrait rien
de sa mère, il préféra attendre l'épreuve à laquelle l'Étoile-Blanche
avait résolu de le soumettre.
Avec un morceau de craie, la squaw décrivit sur le plancher une large
spirale, au centre de laquelle elle enfonça un clou.
Puis, dans une cage placée en un coin de la chambre, elle prit trois
musaraignes, deux grises et une brune. La brune était une femelle, les
grises des mâles.
La brune fut attachée par la patte à une cordelette en nerf d'animal,
fixée elle-même au clou planté dans la spirale.
Sur l'un des mâles, Alanck-ou-a-bi traça avec sa craie une ligne droite.
Sur l'autre, elle traça une ligne courbe.
Ensuite, elle posa les deux musaraignes sur le cercle le plus
excentrique de la spirale.
Et, s'animant tout d'un coup, elle se mit à danser autour, en chantant
sur un diapason bas d'abord, mais qui ne tarda pas à monter, à mesure
qu'elle précipitait les mouvements de son corps:
--«La musaraigne brune, c'est la femme aimée de mon fils.
--«Le voici, lui, représenté par la musaraigne qui a une raie tortue
sur son dos, et celle qui porte la raie droite c'est le mari de la femme
aimée de mon fils.
«Que Kitchi-Manitou accorde à mon fils la victoire sur son rival et que
la musaraigne brune tourne ses yeux vers lui.
«Mon fils est brave, il est beau, il est puissant, c'est le rejeton d'un
grand chef.
«Mais où va la ligne courbe?
«Pourquoi ne suit-elle pas le chemin que j'ai frayé pour elle? pourquoi
se précipiter sur la musaraigne brune, au lieu de se glisser doucement à
elle et de gagner son coeur par des paroles sucrées comme le miel?
«Mon fils n'obtiendra pas l'amour de celle qu'il aime.
«Elle ronge la corde magique, elle la coupe; elle rejoint la musaraigne
à la raie droite.
«Et toutes deux s'unissent pour se jeter sur mon fils. Les esprits se
sont prononcés contre lui.»
Parvenue à ce point, l'Étoile-Blanche, qui vociférait comme une insensée
et se démenait en des contorsions furibondes, tomba, épuisée, sur le
plancher, où elle se roula longtemps comme si elle eût été en proie à
une attaque d'épilepsie.
Ainsi qu'elle l'avait indiqué dans son chant, la musaraigne à la raie
courbe, une fois lâchée, avait couru directement à la musaraigne brune,
en train de couper avec ses dents le lien que l'Indienne lui avait mis à
la patte.
Aussitôt libre, elle rejoignit la musaraigne à la raie droite, qui
suivait tranquillement les enroulements de la spirale, vers le centre,
et l'une et l'autre, paraissant faire cause commune, s'avançaient avec
des intentions évidemment hostiles vers la musaraigne à la raie courbe,
quand, le bruit causé par la chute de l'Étoile-Blanche frappant
d'épouvante les trois petits quadrupèdes, ils regagnèrent leur cage en
toute hâte.
James Mac Carthy avait considéré cette scène avec un dégoût mêlé
d'irritation.
Assis sur son lit, il attendit un moment que sa mère se remît de son
agitation pour lui parler; mais, voyant qu'elle continuait à se tordre
et à proférer des cris assourdissants, il alla à elle, la releva
brutalement, en disant:
--Assez de jonglerie! Vous prendrez cette plante qui endort et la
jetterez dans une boisson destinée à la femme blanche.
--Jamais! s'écria l'Indienne.
Le front du jeune homme se plissa.
--Je le veux! dit-il d'un ton cassant.
--Jamais! ce serait te donner la mort.
Il eut un sourire sardonique.
--Jamais! non, jamais! répétait-elle comme une folle sans l'oser
regarder.
--Si vous me résistez!... fit-il avec un geste terrible, en lui serrant,
à le briser, le poignet dans sa main gauche.
A cet instant un grand fracas de portes et de voix retentit dans la
cour.
--Le chef-facteur est mort! M. Mac Carthy vient de mourir! disaient ces
voix.
Cet incident, en appelant James au dehors, mit fin à une querelle,
qui, prolongée davantage, aurait pu avoir des suites funestes pour
Alanck-ou-a-bi.
CHAPITRE V
JAMES MAC CARTHY ET VICTORINE ROBIN
L'annonce de la mort du gouverneur du fort du Prince de Galles avait été
prématurée.
Une atteinte de paralysie locale, accompagnée d'une syncope générale,
était la cause de cette rumeur, qui se répandit le soir dans la
factorerie.
Mais, dès le lendemain, il allait mieux, quoiqu'il fût très-faible et
incapable d'articuler une parole. Une copieuse saignée, jointe à
des sinapismes, lui avait rendu le sentiment. Le médecin du poste ne
désespérait pas de le sauver.
Cependant son fils James se flattait que le vieux Mac Carthy
succomberait à cette maladie et que lui, James, serait appelé à lui
succéder dans son emploi.
En se levant il résolut de visiter madame Robin. Ayant, en conséquence,
fait une toilette soignée, mais qui dénotait toujours le chasseur
septentrional, il se rendit à la chambre où il l'avait fait transférer.
Le fourbe était sûr que sa visite serait bien reçue, et que la jeune
femme oublierait les injurieuses propositions qu'il lui avait faites,
pour l'interroger sur le sort de son mari.
En effet, dès qu'il entra, Victorine lui tendit cordialement la main.
--Assise dans son lit, elle s'occupait à réparer un grossier vêtement de
peau qui la couvrait la veille.
Alanck-ou-a-bi lui chauffait du bouillon près de la cheminée.
La chambre de madame Robin ressemblait à toutes celles du fort. Elle ne
renfermait d'autres meubles qu'une table, quelques escabeaux en bois
et le grabat garni des pelleteries sur lequel Victorine avait passé la
nuit.
Un dessin bizarre, fait avec des têtes de perdrix fichées contre la
muraille, avait valu à cette pièce son nom de chambre aux Perdrix.
En y mettant le pied, James fit à sa mère un signe que madame Robin ne
remarqua point, et l'Indienne sortit aussitôt.
--Ah! monsieur, s'écria Victorine, je suis mille foi» heureuse de vous
voir.
--Et moi, madame, enchanté...
--Mais, interrompit-elle vivement, donnez-moi des nouvelles d'Alfred.
--Il n'est pas ici, dit Mac Carthy, en poussant près du lit un des
escabeaux sur lequel il s'assit.
--Je le sais; on me l'a appris; il s'est avancé plus haut encore vers le
Nord.
--Oui, madame, malgré mes avis. Il a voulu aller explorer l'embouchure
de la rivière de la Mine de Cuivre, répondit presque affectueusement
Mac Carthy, qui avait pris dans les siennes la main de Victorine et la
pressait avec plus de tendresse que n'en comportait la simple amitié,
tandis que ses yeux dévoraient les attraits de la jeune femme,
ravissante dans son négligé à demi sauvage.
C'était une de ces blondes aux yeux noirs qui cachent, sous une
enveloppe délicate, un esprit vigoureusement trempé et qui sont, pour
ainsi dire, des exceptions dans l'ordre des choses naturelles. En voyant
ces grêles créatures, vous les croiriez phthisiques, ou atteintes d'une
maladie incurable; il vous semblerait qu'elles trébuchent déjà au bord
de la tombe; et peut-être que si elles demeuraient dans l'inaction, loin
du tumulte du monde, du choc des passions, peut-être que la mort les
saisirait avant l'âge.
Pauvres fleurs exotiques, on dirait qu'elles se penchent prématurément
vers la terre, qui les doit bientôt engloutir à jamais. Vienne,
cependant, une émotion forte, un coup de la destinée,--coup qui
écraserait l'homme le mieux doué,--et la languissante jeune fille ou
jeune femme se relève. Elle reprend coloris et santé. Elle est pleine
de forces. Son ardeur étonne; son infatigabilité frappe de stupéfaction.
Non-seulement il y a dans cette frêle machine une volonté opiniâtre,
irrésistible; mais on y découvre, tout à coup, des trésors de vigueur
incroyables. Alors s'accomplissent des prodiges surhumains; alors,
telle de ces femmes soulèvera un poids qui effraierait plusieurs hommes
robustes; telle autre arrachera son enfant aux griffes d'un tigre;
celle-ci fera reculer vingt guerriers armés jusqu'aux dents; celle-là
entreprendra une tâche dont la perspective seule nous épouvanterait.
Ainsi avait fait madame Robin, en se mettant intrépidement à la
recherche de son mari à travers les mille périls du désert américain.
Tout entière à ses inquiétudes, elle ne songeait ni à retirer sa main
de celles de James, ni à se défendre contre les regards lascifs qu'il
plongeait sous son peignoir.
--Ah! monsieur, pourquoi l'avez-vous laissé partir? dit-elle avec des
larmes dans la voix.
--Vainement ai-je voulu m'opposer à son départ, répondit Mac Carthy d'un
ton que l'agitation de ses sens faisait trembler.
--Y a-t-il longtemps qu'il vous a quitté?
--Quatre mois environ, madame.
--Depuis, il a écrit, sans doute?
--Non, madame, mais j'ai reçu des informations sur son compte hier au
soir.
--Ah! vous me sauvez la vie, monsieur Mac Carthy! s'écria Victorine en
serrant avec reconnaissance les doigts de son interlocuteur.
A cette pression, le jeune homme sentit un frémissement courir dans
ses veines. Ses paupières devinrent humides, ses joues s'injectèrent de
sang.
--Il allait bien, n'est-ce pas? poursuivit madame Robin en se tournant
vers James.
--Oui, bien, très-bien! balbutia-t-il.
Comme il faisait assez sombre dans la chambre, éclairée seulement
par quelques petits carreaux de parchemin, Victorine ne vit point
l'altération des traits de Mac Carthy. Cependant l'accent de sa réponse
la frappa.
Dégageant sa main et ramenant la couverture sur sa poitrine, elle
reprit:
--Mais comme vous me dites cela! Craindriez-vous de m'apprendre une
mauvaise...
--Du tout, du tout, madame, s'écria James, qui, refoulant les
entraînements de sa passion, avait repris quelque empire sur lui-même;
Alfred était en santé parfaite quand il rencontra le Grand-Lièvre sur
les bords de la rivière de la Mine de Cuivre.
--Le Grand-Lièvre? Je crois me rappeler ce nom.
--C'est un chef indien.
--Il est ici, monsieur Mac Carthy?
--Non, madame. Mon père l'a chassé du fort, parce qu'il n'a pas tenu ses
engagements envers la Compagnie.
--Ne pourrais-je le voir?
--J'en doute, fit James avec un soupir.
--Vous paraissez triste, monsieur, dit la jeune femme d'un ton
sympathique.
--Triste! répéta-t-il, en ébauchant un pâle sourire; oui, je suis
triste! Comment ne le serais-je pas? Je vois que vous aimez un ingrat...
--Monsieur!
--Un ingrat, je l'ai dit, s'écria-t-il, car votre mari ne vous aime
pas. S'il vous eût aimée, aurait-il eu l'intention de vous quitter pour
voyager, avant votre départ pour l'Angleterre...
--Vous le calomniez, monsieur!
--Et, continua Mac Carthy en s'excitant, se serait-il mis en route pour
le désert aussitôt après avoir appris à Québec que le navire qui vous
ramenait avait sombré?
--De grâce, monsieur, cessez de me parler ainsi d'un mari que j'aime
et de qui vous vous prétendiez l'ami, dit la jeune femme en faisant des
efforts pour contenir son indignation.
--Son ami! moi, l'ami de votre mari! Ah! que vous me connaissez peu!
dit-il dans un rire diabolique; mais je le hais autant que je vous aime,
votre Alfred! Est-ce que vous l'ignorez? Est-ce que mon amour...
--Taisez-vous! taisez-vous! répliqua Victorine en se dressant,
frémissante, dans son lit.
--Comme vous êtes belle! comme tu es belle! comme je t'aime! dit-il avec
une admiration passionnée.
A son tour, il s'était levé, en prononçant ces paroles, et, le visage en
feu, les narines gonflées, les prunelles flamboyantes, il étendait les
bras pour saisir Victorine et l'attirer à lui.
--Le misérable! le lâche! il porterait la main sur une femme sans
défense! s'écria madame Robin avec plus de mépris encore que d'effroi.
Puis, par un bond rapide, elle sauta à bas du lit, saisit sur la table
un couteau de chasse, et se retrancha dans un coin de la pièce.
--Osez me toucher, monstre! dit-elle, et je vous jure que l'un de nous
deux restera mort sur la place!
La hardiesse et l'imprévu de ce mouvement effrayèrent Mac Carthy.
Un instant atterré, il recouvra bientôt néanmoins son cynisme habituel.
--Partie remise, dit-il en affectant des dehors dégagés. Mais vous
serez à moi, ravissante tigresse! En attendant, sachez que votre cher
et tendre époux a été assassiné par les Esquimaux. Voilà mon bouquet de
fiancé. Que vous en semble? Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir.
Là-dessus Mac Carthy sortit, laissant la pauvre femme consternée par ce
qu'elle venait d'entendre.
Il retourna à sa chambre.
--Alanck-ou-a-bi, dit-il à sa mère, qui pétunait gravement, accroupie
sur les talons, ce soir vous mettrez la médecine qui endort dans les
aliments de la femme blanche. C'est vous qui la servez; cela sera
facile.
--Non, dit l'Indienne, je ne le ferai pas. Kitchi-Manitou nous punirait.
--Si vous ne m'obéissez pas, je me tue! dit-il froidement.
--Mon fils se tuer! mon beau James, mon noble enfant se tuer! s'écria
l'Étoile-Blanche en lui jetant un regard éploré.
--Je n'ai qu'une parole, répliqua Mac Carthy, sachant bien que par cette
menace il obtiendrait tout de la crédule Indienne.
--Alors, dit-elle humblement, la volonté de mon fils sera faite.
Alanck-ou-a-bi mêlera la médecine qui donne le sommeil à la _becatie_
[12] ou au thé de la femme au visage pâle.
[Note 12: Les Indiens de la baie d'Hudson donnent ce nom à une sorte
de gros boudin fait avec le sang, la graisse et les parties les plus
délicates du daim, auxquels on ajoute le coeur et les poumons hachés en
menus morceaux.]
--En outre, continua James, comme je suivrai ce matin le parti qui va
à la pêche, vous jetterez, aussitôt la nuit venue, une corde à noeuds
par-dessus la palissade, et vous m'attendrez, en prenant soin que
personne ne vous voie.
--Il sera fait comme tu désires; mais je crains pour toi le courroux du
Grand-Esprit, répondit tristement l'Indienne.
Mac Carthy haussa les épaules et se, mit en devoir de changer son
élégant costume contre un lourd accoutrement de cuir de buffle.
Comme il terminait, le clairon retentit.
--Voici, dit-il, la trompette qui appelle les engagés [13]. A cette
nuit, Alanck-ou-a-bi!
[Note 13: Domestiques, commis.]
Il prit ses raquettes, accrochées à la muraille, et descendit dans
la cour, où une centaine d'hommes, trappeurs blancs et Peaux-Rouges,
composant presque toute la garnison masculine du fort, s'assemblaient
pour aller faire une grande pêche sur un lac éloigné de dix milles
environ.
James avait le commandement de l'expédition; car, bien qu'il fût brusque
avec lui jusqu'à la brutalité, son père se proposait de lui remettre
un jour la charge qu'il occupait, depuis plus de trente ans, à la
factorerie du Prince-de-Galles.
Il n'était pas, d'ailleurs, étonnant que le jeune homme ne demeurât
point près de lui pour le soigner. Les moeurs des civilisés dans ces
contrées sauvages ressemblent fort à celles des Indiens. La nécessité
l'emporte sur toute considération. En voyage, malheur à l'homme ou à
la femme malade. On l'abandonne, sans pitié, à son triste sort. Si les
forces lui reviennent, tant mieux; sinon, il lui faut mourir soit de
besoin, soit sous les coups de l'ennemi qui rôde constamment autour des
caravanes, soit sous la dent des bêtes féroces.
Rarement même voit-on une troupe en marche s'arrêter pour permettre à
une femme enceinte de faire ses couches. L'infortunée est-elle prise
des douleurs de l'enfantement, elle s'écarte, cherche un ruisseau,
une source, une flaque d'eau, se délivre elle-même, et rejoint
ordinairement, quelques heures après, la bande qui n'a cessé de
poursuivre sa route.
Elles sont fortes, sans doute, les femmes du désert; mais combien
succombent dans ces atroces souffrances! Il n'y a là aucune statistique
pour le dire.
Ces observations suffisent à expliquer la conduite de James Mac Carthy,
sans la justifier le moins du monde, d'ailleurs; car le scélérat
désirait la mort de son père, et, de plus, il méditait contre la pauvre
Victorine le plus odieux des attentats.
CHAPITRE VI
PÊCHE, CHASSE, CRIME, PUNITION
La réunion des trappeurs était fort bruyante. Au vacarme qu'ils
faisaient, se mêlaient les hurlements des chiens-loups que l'on attelait
aux traîneaux. Les pauvres bêtes faisaient résistance; mais leurs
conducteurs les saisissaient brutalement, les flagellaient plus
brutalement encore, avec des baguettes de fusil, et, en dépit de leurs
cris, de leurs efforts pour s'échapper, finissaient par leur passer le
haut collier chargé de sonnettes.
Ce collier, quoique plus petit, ressemblait assez, par sa forme et les
fanfreluches dont il était orné, à ceux qu'on voit au cou des mulets
dans certaines parties de notre France.
Nombreuse était la meute, chaque sleigh exigeant quinze à vingt chiens.
Aussi y avait-il peut-être bien cent cinquante de ces animaux dans la
cour de la factorerie. Jugez du vacarme!
Ici, les traîneaux ne sont plus façonnés comme ceux que l'on voit dans
les régions occidentales.
On les fabrique avec des planchettes de mélèze. Leur longueur varie
entre dix et quinze pieds; leur largeur entre douze et quatorze pouces;
leur épaisseur ne dépasse guère un quart de pouce.
Le devant du traîneau est fortement cintré, afin que la machine
n'enfonce pas dans la neige. Les planches ou éclisses qui entrent dans
sa construction sont réunies les unes aux autres par des lanières de
peau de daim, et traversées, dans la partie supérieure, par des barres
de bois destinées à consolider le traîneau, et à maintenir les objets
qu'il contient.
Un seul homme suffit à tirer un de ces véhicules quand il n'est pas trop
chargé. On passe les traits sous les aisselles, on les rassemble sur
la poitrine, et, chaussé de bonnes raquettes, on fait aisément douze à
quinze lieues par jour. «Quelque simple que soit ce harnais, dit avec
raison Samuel Hearne, je défie tous les selliers du monde d'en fabriquer
un meilleur.»
Aux environs des factoreries ce sont ordinairement des chiens qui sont
chargés de la traction. Et Dieu sait combien cette tâche leur répugne!
Mais j'entends claquer les fouets! l'attellement est fini! les trappeurs
ont chaussé leurs longues raquettes en forme de galères; les portes du
fort s'ouvrent! Un Canadien entonne une vieille chanson française. En
avant!
Voyez défiler la bande sous ce ciel plus blanc, plus lourd que la neige
dont la terre est couverte, sans que rien, pas même un arbre, interrompe
son uniformité, aussi loin que s'étende le rayon visuel.
Voyez comme ils glissent maintenant, en silence, tous ces hommes,
si enveloppés, gantés, encapuchonnés de pelleteries qu'on ne saurait
distinguer un blanc d'un Peau-Rouge, que pas une molécule de leur chair
n'est visible.
En sortant du fort, leurs fourrures de nuances diverses faisaient
contraste; leurs traîneaux peints de couleurs tranchantes égayaient le
tableau. A présent, tous sont blancs comme des fantômes, blancs comme la
nappe de neige qui les environne. Le souffle des haleines se condense
en épais brouillard autour d'eux. Hommes, animaux, choses semblent nager
dans un nuage de vapeur lactée.
En avant! en avant! car le froid est intense, la troupe est affamée:
elle ne doit déjeuner qu'après avoir dressé ses tentes sur le lac à la
Truite, et tendu ses filets.
On arrive vers le milieu du jour. Des collines abritent le lac; la
température y est moins élevée que le long de la rivière Churchill.
James Mac Carthy commande de faire halte. Les traîneaux sont déchargés.
Au bout de dix minutes vingt tentes de peaux s'élèvent sur la glace;
vingt panaches de fumée annoncent au loin qu'un parti de chasseurs est
campé en ces lieux.
Déjà des sons sourds montent dans l'espace. La glace gémit; elle crie,
grince, vole en éclats, entamée par cent bras vigoureux, armés de larges
ciseaux en fer, qu'on a préalablement fixés à un manche de quatre à cinq
pieds de long.
Des trous sont faits dans la croûte cristallisée. Chacun de ces trous
a trois pieds de diamètre environ. Deux pas les séparent les uns des
autres.
On déploie les filets, faits avec des bandelettes de cuir de daim.
Ils ressemblent assez, par leur figure, à ceux que nous appelons
araignées.
Mais leur hauteur, leur grandeur est beaucoup plus considérable.
Il ne s'agit plus que de tendre ces instruments de destruction.