De sa main ridée elle caresse les cheveux frisés de Charlot, qui

la regarde d'un air effaré, mais comprend bien vite qu'ils sont

reçus cette fois avec bienveillance. Sylvanie était parvenue à

lui faire entendre toute l'histoire de la croix d'or et du

chagrin de Petite mère, et comme la pauvre grand'mère n'était pas

méchante mais seulement vieille, infirme et d'une humeur un peu

revêche, elle avait éprouvé une compassion réelle pour la pauvre

enfant et ne demandait pas mieux que de réparer, selon son

pouvoir, son injustice.

Sylvanie alla poser Petite mère dans le fauteuil de la vieille

dame et la petite fille, tout interdite d'une telle audace,

regarda celle-ci d'un air craintif, s'attendant à une

protestation indignée. Au lieu de cela la grand'mère vint elle-même

lui mettre un oreiller sous la tête et la couvrir d'un petit

châle. "Car, dit-elle, il fait plus froid dedans que dehors."

Le lit fut bien vite fait, on y porta la malade, quoiqu'elle

assurât qu'elle était tout à fait capable de marcher jusque-là.

Lorsqu'elle fut bien établie, la porte grande ouverte lui

permettant de voir tout ce qui se passait dans la cuisine, elle

se sentit si heureuse qu'elle ne put s'empêcher de pleurer.

-- Tu es triste, lui dit Sylvanie qui venait à chaque instant

voir comment elle se trouvait.

-- Oh! non...

-- Alors pourquoi pleures-tu?

-- Je ne sais pas. Je suis contente et je voudrais pouvoir dire

merci. Tout le monde est si bon!...

Sylvanie l'embrassa, puis elle disparut et revint un moment après

avec un bol de lait. Petite mère le but avec plaisir; depuis bien

longtemps rien ne lui avait semblé si bon.

Lorsque Sylvanie eut fini de tout ranger dans la maison, elle

prit Charlot par la main et ils revinrent bientôt amenant avec

eux une visite pour Petite mère. C'était Brunette qui eut un peu

de peine à se laisser persuader d'entrer dans la petite chambre,

craignant peut-être que ce ne fût une prison, mais elle finit par

céder et la malade eut le plaisir de lui donner un peu de pain.

Elle ne s'ennuya pas un moment pendant cette première journée;

Sylvanie allait, venait, faisant le ménage, chantant, riant,

parlant d'une voix éclatante pour se faire entendre de sa

grand'mère, et à toute minute adressant à Petite mère un mot ou

un sourire en passant. C'était certainement plus gai que la

société de madame Charles, bonne et dévouée, mais toujours un peu

taciturne et un peu sévère, à moins que son chat ne fût en cause;

alors elle savait s'animer. Sylvanie répandait la vie et la joie

tout autour d'elle; il semblait que personne ne pût être

malheureux dans son voisinage. Charlot aussi, sous cette douce

influence, était content, de bonne humeur et prêt à rendre

service. Il courait çà et là pour chercher tout ce que la

ménagère lui demandait, et elle multipliait les commissions pour

l'occuper. Il alla de lui-même cueillir des fleurs pour Petite

mère qui les aimait tant.

-- Demain, dit Sylvanie, s'il fait beau comme aujourd'hui tu

pourras t'asseoir sous un arbre, mais pour le moment tu es mieux

dans ton lit; le voyage est assez pour un jour.

Oui, elle était très bien dans son lit, elle ne désirait rien de

plus. Lorsqu'elle eut encore bu du lait dont elle ne pouvait se

lasser, elle s'endormit en regardant une branche de roses qui

entrait par la fenêtre à travers un grillage et venait se

balancer tout près d'elle. Sylvanie poussa la porte pour que le

bruit ne la réveillât pas et dit à Charlot d'aller jouer dehors.

Petite mère se réveilla très rafraîchie, très reposée. Elle

s'aperçut qu'il y avait dans la cuisine une visiteuse, car

Sylvanie causait à voix basse, et ce ne pouvait être ni avec la

vieille dame sourde, ni avec le bruyant Charlot. Elle resta

immobile et les yeux fermés parce qu'elle se trouvait bien ainsi,

et au bout d'un moment les voix devinrent plus distinctes. Peut-être,

sans s'en douter, parlait-on un peu plus fort; peut-être

aussi l'oreille de la petite fille s'était-elle accoutumée à ce

murmure qui lui avait d'abord paru insaisissable.

Sylvanie disait:

-- Elle est très faible et très maigre, c'est vrai, mais elle est

guérie; elle va maintenant reprendre des forces.

-- Ne vous y fiez pas, répondait l'autre voix, -- Petite mère

croyait déjà l'avoir entendue sans pouvoir lui donner un nom, --

elle n'est pas guérie, elle n'a qu'un souffle de vie. Elle n'en a

pas pour longtemps, c'est moi qui vous le dis... et ce serait un

bonheur pour elle de mourir... une pauvre enfant sans mère...

elle aurait trop à souffrir! Voyez-vous, si je devais m'en aller,

j'aimerais mieux emmener avec moi ma pauvre petite fille... ça me

déchirerait moins le coeur que de la laisser. Les garçons, c'est

différent; ils ont leur père, mais le meilleur père ça ne peut

pas remplacer une mère pour une fille. Votre Petite mère ira

rejoindre la sienne, j'en réponds. Déjà quand elle était sur ma

charrette je m'étais dit: En voilà une, avec ses grands yeux, qui

n'a pas un bien long fil de vie à dérouler. Maintenant que je

l'ai vue ici, sur ce lit, toute pareille à une figure de cire, je

suis encore plus sûre de ce que je vous dis.

-- Pensez à ce qu'elle a souffert, Madame Nanette, à ce qu'elle a

supporté depuis qu'elle était toute petite. Ce n'est pas étonnant

qu'elle soit chétive.

-- C'est bien ce que je dis... Elle a trop souffert. Les jeunes

plantes, ça a besoin de soleil; ça ne peut pas pousser dans une

terre dure et froide... Allez, elle sera mieux là-haut!...

En prononçant ces derniers mots madame Nanette se leva pour s'en

aller. Sylvanie l'accompagna, puis elle rentra, et encore tout

émue des prédictions de la bonne dame elle vint doucement

s'asseoir auprès du lit de Petite mère.

La voyant éveillée elle lui demanda si elle se sentait mieux.

-- Je me sens très bien, répondit la petite, puis elle ajouta,

ses grands yeux sérieux attachés sur ceux de la jeune fille:

-- Est-ce vrai, ce qu'elle disait?...

Sylvanie tressaillit. Etait-il possible que l'enfant eût

entendu?...

-- De qui parles-tu? demanda-t-elle.

-- La dame a dit que je devrai bientôt mourir...

-- Elle n'en sait rien... absolument rien... Tu es beaucoup

mieux, ma petite, et la campagne va te remettre tout à fait.

Madame Nanette est accoutumée aux bonnes joues rouges de ses

enfants, et parce que tu es maigre et pâle elle te croit bien

malade, mais elle se trompe.

-- A cause de Charlot je ne voudrais pas mourir, dit Petite mère

d'un air pensif.

-- Mais tu ne mourras pas... Ne te mets pas cela en tête!...

-- Non, continua l'enfant, mais je sais qu'on meurt quelquefois

tout jeune. Beaucoup d'enfants sont morts d'une mauvaise fièvre

dans la maison où nous étions avant... Il y avait une petite

fille de dix ans; nous avons été au cimetière avec les voisins...

Cela ne me ferait pas beaucoup de peine de mourir puisque ma

maman est morte, mais c'est à cause de Charlot, et puis le père

aussi... il serait triste.

Sylvanie aurait volontiers battu madame Nanette pour sa

malencontreuse conversation. Elle faisait de son mieux pour

effacer l'impression que Petite mère en avait reçue, mais elle

voyait bien que ce serait difficile.

Tout à coup celle-ci, qui avait paru un moment plongée dans ses

réflexions, l'interpella vivement:

-- Pourquoi a-t-elle dit que je suis malheureuse et qu'il

vaudrait mieux pour moi mourir?... Je ne suis pas malheureuse...

Tout le monde est bon pour moi et Charlot m'aime tant...

-- C'est vrai, dit Sylvanie, elle se trompait bien, madame

Nanette. Tu es une heureuse enfant, et nous ne pouvons pas nous

passer de toi, Petite mère, aussi le bon Dieu te laissera avec

nous, j'en suis sûre.

-- Je le lui demanderai, dit l'enfant.

Ce soir-là, avant de s'endormir pour la nuit, Petite mère ajouta

à la prière que sa mère lui avait enseignée ces mots qui

sortirent du fond de son coeur. "Bon Dieu, laisse-moi rester avec

Charlot! je suis si heureuse, tout le monde est si bon pour

moi... Je voudrais bien vivre encore longtemps."

Charlot couchait sur le foin dans un coin de la grande cuisine.

Il était enchanté et trouvait ce lit bien meilleur que la

paillasse que depuis quelque temps il avait partagée avec les

petits Perlet. Il y serait seul au moins, et personne ne pourrait

se plaindre de ses coups de pied. Charlot était ivre de joie de

se retrouver à la campagne. Il avait pris ses ébats dans le

jardin, il s'était roulé sur l'herbe du sentier, il avait cueilli

des fleurs par poignées pour Petite mère, il avait joué avec

l'eau de la fontaine jusqu'à ce que son unique pantalon fût

trempé à être tordu. Quand il revint pour manger sa soupe et se

coucher il était sale à faire peur, mais heureux comme un roi.

-- Allons, dit Sylvanie, toujours de bonne humeur, va te laver le

visage et les mains à la fontaine et puis couche-toi bien vite

afin que je puisse en faire autant de ton pantalon et le mettre

sécher devant le feu avant qu'il soit tout à fait éteint. Demain

matin un coup de fer l'achèvera. Gtand'mère, j'irai demain

demander à madame Nanette si elle ne pourrait pas nous prêter

quelques nippes de son petit Joseph pour Charlot, et puis je lui

ferai un pantalon avec un morceau de ma toile.

-- Et tes chemises? demanda la vieille dame.

-- Oh! ça n'en prendra pas beaucoup, il n'est pas bien grand,

notre Charlot. Quant à la pauvre petite je lui taillerai une robe

dans ma jupe lilas qui est devenue beaucoup trop courte pour moi.

L'étoffe n'en est plus bien bonne, mais ça lui fera encore de

l'usage, elle est si soigneuse.

Lorsque le lendemain matin Charlot se réveilla et voulut se lever

pour courir au jardin, il n'y avait pas moyen de mettre son

pantalon qui n'avait pas voulu sécher pendant la nuit. Sylvanie

lui dit qu'il fallait attendre et pendant que le fer chauffait

elle l'affubla du jupon rapiécé de Petite mère qui, tombant

presque sur le bout de ses pieds, lui faisait un costume assez

convenable. Mais Charlot le trouvait indigne de lui; il refusa

d'aller ainsi accoutré chercher de l'eau à la fontaine et s'assit

sur son lit d'un air fort mécontent. Il fallut même se fâcher

pour obtenir qu'il vînt boire son lait près de la table. Sylvanie

se moqua un peu de sa mauvaise humeur, qui se changea alors en

colère... Vous représentez-vous ce petit homme vêtu de son long

jupon, rouge de fureur, frappant des pieds et menaçant des

poings? C'était vraiment un spectacle à voir... Petite mère ne se

doutait de rien; elle dormait encore et on avait fermé la porte

pour qu'elle fût tranquille.

Sylvanie commença par rire de cette grotesque petite figure, mais

lorsqu'elle vit que c'était un sérieux accès de colère, elle prit

le petit méchant par le bras pour le mettre dans un coin noir où

elle tenait son bois. Charlot se débattait comme un furieux.

-- C'est comme ça que tu faisais avec ta pauvre soeur, lui

dit-elle; je t'ai vu la battre une fois, mais avec moi tu n'en

prendras pas aussi à ton aise... Tu vas te mettre là jusqu'à ce

que tu sois plus raisonnable.

-- Vous êtes méchante! cria Charlot exaspéré par le calme de la

jeune fille. J'aime bien mieux Petite mère; elle ne me fait

jamais de mal, elle... Elle est bien meilleure que vous. Petite

mère! Petite mère!... je veux que tu viennes... Je ne veux pas

rester avec cette méchante Sylvanie!...

La porte de la petite chambre s'entr'ouvrit doucement et Petite

mère parut sur le seuil tout effrayée... Les cris de son frère

l'avaient réveillée en sursaut et elle tremblait comme une

feuille.

-- Vois-tu ce que tu as fait, méchant garçon! dit Sylvanie en

prenant Petite mère dans ses bras pour la reporter dans son lit.

Elle dormait si bien et maintenant elle est toute tremblante.

Allons, petite, tu dois être accoutumée à l'aimable caractère de

ton Charlot, ainsi laisse-moi le mettre dans ce coin noir d'où il

ne sortira que lorsqu'il m'aura demandé pardon des sottises qu'il

m'a dites.

C'était la première fois de sa vie que Charlot était puni. Il

avait été frappé, battu par des voisins lorsqu'il leur jouait de

mauvais tours ou par des gamins plus forts que lui; quelquefois

même il avait reçu un coup de son père, mais il n'avait jamais

été puni lorsqu'il était méchant, comme il l'était en ce moment

par Sylvanie. Petite mère se contentait de lui dire: "Oh!

Charlot, tu me fais beaucoup de peine." Il avait cru qu'il en

serait de même avec sa nouvelle amie, mais il s'était trompé, il

le voyait bien maintenant.

Petite mère s'était recouchée et attendait avec anxiété l'issue

de cette scène; Sylvanie repassait tranquillement le pantalon;

Charlot avait cessé de crier. Il réfléchissait, chose salutaire

qui ne lui arrivait pas souvent, et le résultat de ses réflexions

fut qu'il valait mieux être sage que méchant, puisque, s'il se

soumettait à demander pardon, il pourrait remettre son pantalon

et aller courir dans la campagne. Une pensée meilleure encore,

parce qu'elle était moins égoïste, lui vint aussi: c'est que

Sylvanie avait été bien bonne pour lui et que ce n'était pas beau

de la payer de cette manière, mais comme c'était difficile de

demander pardon! Il ne l'avait jamais fait, son orgueil se

révoltait. Pourquoi avait-il été méchant?... S'il ne s'était pas

mis en colère il n'aurait pas eu besoin de demander pardon et de

s'humilier devant Sylvanie. Non!... il ne le ferait pas!... il

aimait encore mieux rester dans son coin noir tout le jour.

La lutte dura quelques minutes qui lui parurent très longues.

L'inquiétude de Petite mère allait croissant, et si elle avait

osé sortir de son lit et traverser le cuisine pour aller auprès

de Charlot, elle l'aurait entouré de ses bras et lui aurait dit

d'une voix suppliante: "Mon Charlot, je t'en prie, sois sage!

demande pardon!"

Et probablement comme Charlot était doué d'un esprit de

contradiction très prononcé, cela n'aurait fait que retarder la

victoire du bon sentiment sur le mauvais.

Enfin une voix mal assurée sortit du recoin noir.

-- Je veux être sage, disait-elle.

Sylvanie entr'ouvrit la porte et regarda Charlot qui eut un

instant l'idée de reculer, mais elle avait un sourire sur les

lèvres, cela le décida.

-- Je suis fâché d'avoir été méchant, dit-il.

-- A la bonne heure, c'est tout ce que je te demande. Maintenant

viens mettre ton pantalon qui est à peu près sec, et tu iras me

cueillir de l'oseille dans le jardin. Je te montrerai comment il

faut t'y prendre.

Ce fut une heureuse matinée en dépit de son triste commencement.

Charlot cueillit l'oseille pour la soupe, et, pour comble de

bonheur, Sylvanie consentit à le laisser un moment conduire la

chèvre le long du sentier, en lui attachant solidement autour de

la taille la corde mince qui la retenait. Ils étaient donc

inséparables, la chèvre et le petite garçon; il est facile de

comprendre que cette situation devait donner lieu à de joyeuses

luttes dans lesquelles Charlot était toujours vaincu, mais

Sylvanie le suivait de près et ne permettait pas que Brunette

abusât de sa force. Lorsqu'ils rentrèrent, Petite mère demanda à

s'habiller; elle se sentait si bien et le temps était si beau.

Sylvanie la porta sous le grand cerisier et l'assit dans le

fauteuil qu'elle avait préparé pour la recevoir.

-- Mais, dit Petite mère d'un air inquiet, il ne faut pas me

mettre dans ce fauteuil.

-- Tu t'y mettras jusqu'à ce que tu sois assez forte pour

t'asseoir sur une chaise.

-- Mais elle sera fâchée, peut-être...

-- Qui?... ma grand'mère?... Je te dis que c'est elle qui le

veut. Allons, souviens-toi que tu es une malade. Quand tu seras

tout à fait guérie tu pourras t'asseoir par terre si tu veux.

Petite mère se soumit, mais non sans que son pauvre petit coeur

restât quelque peu troublé.

Sylvanie l'avait quittée pour aller faire son ménage. Restée

seule, elle avait fini, malgré ses scrupules, par se laisser

aller tout au fond du fauteuil, et avait fermé ses yeux que le

jour éblouissait. Il était près de midi, les oiseaux ne

chantaient pas, mais on entendait le murmure léger de la brise

dans le feuillage et celui des insectes dans l'herbe touffue.

Tout cela était nouveau pour elle; elle n'avait pas la force de

penser beaucoup, mais elle se laissait aller à un sentiment de

bien-être inexprimable. Elle était à la campagne... Oh! que

c'était beau la campagne! combien elle trouvait heureux ceux qui

y vivent toujours! Elle fut tout à coup tirée de sa douce

somnolence par un bruit de pas qui approchaient derrière elle; ce

ne pouvait être ni Charlot, dont elle aurait bien reconnu les

petits pas précipités, ni Sylvanie qui avait une démarche vive et

légère. Celle de la personne qui s'avançait était lente et

traînante. Etait-il possible que ce fût la vieille dame? Sans

doute, alors elle venait réclamer son fauteuil, peut-être la

gronder d'avoir osé s'y mettre... La pauvre petite était de

nouveau toute tremblante.

Oui, c'était bien la vieille dame. Lorsqu'elle fut en face de

Petite mère qui, dans sa terreur, s'était soulevée à moitié, elle

la regarda d'un air de compassion et de bonté.

-- Es-tu bien là, petite? lui demanda-t-elle.

Mais Petite mère ne se sentit pas encore rassurée. Elle savait

qu'elle ne pouvait se faire entendre. Comment expliquer à la

vieille dame que ce n'était pas sa faute si elle occupait son

fauteuil et qu'elle voudrait bien pouvoir le quitter, mais

qu'elle n'aurait pas la force de retourner seule à la maison et

que Sylvanie lui avait dit qu'elle ne devait pas s'asseoir sur

l'herbe. Elle la regardait d'un air moitié suppliant, moitié

désespéré, car il lui était resté une terreur profonde de ses

premiers rapports avec la pauvre sourde, et elle ne comprenait

pas encore que celle-ci ne demandait qu'à réparer le tort qu'elle

lui avait fait sans le vouloir.

-- Eh bien, petite, répéta la vieille dame qui ne se doutait pas

de la frayeur qu'elle lui inspirait, le trouves-tu bon, mon

fauteuil?

Il faut se rappeler que la pauvre grand'mère n'entendait pas sa

propre voix, qui était un peu rude, et ne pouvait la modérer.

Cette voix paraissait formidable à la craintive Petite mère.

-- Oh! madame, s'écria-t-elle, je ne savais pas... ce n'est pas

ma faute...

Et, dans son effroi, elle se laissa glisser par terre malgré les

efforts de la vielle dame qui tendait sa main tremblante pour la

retenir.

Heureusement Sylvanie n'était pas loin. Elle arriva en courant,

prit l'enfant à bras le corps et la réinstalla dans le fauteuil

en lui disant:

-- Petite folle, que fais-tu donc?

Puis, se tournant vers la vieille dame, elle lui cria:

-- Elle croit que vous êtes fâchée de ce qu'elle est dans votre

fauteuil, grand'mère.

-- Non, non, répondit celle-ci, je lui donnerais bien volontiers

mon fauteuil pour la dédommager du mal que je lui ai fait.

Restes-y tant que tu voudras, ma fille, tu es la bienvenue.

Il n'y avait plus moyen de s'y méprendre. Petite mère comprit

enfin que les sentiments de la vieille dame envers elle étaient

d'une bienveillance extrême. Elle la remercia en se laissant

aller de nouveau dans le fauteuil et, à partir de ce moment, elle

se sentit tout à fait heureuse.

L'après-midi Sylvanie vint s'installer auprès d'elle avec son

ouvrage: c'était le pantalon destiné à Charlot. On attacha la

chèvre au tronc du cerisier et elle se mit à brouter de bonne

grâce l'herbe rase qui croissait autour, donnant de temps à

autre, par manière de diversion, un coup de dent dans une haie

vive. Charlot s'amusait à se tailler, avec un vieux couteau

ébréché, un petit bateau pour le faire aller sur la fontaine.

-- Comme vous cousez vite, dit la petite convalescente en

regardant Sylvanie.

-- Tu trouves... Sais-tu coudre?

-- Je me suis appris un peu, et une voisine m'a montré à mettre

les pièces, mais je vais lentement, parce que je ne sais pas

bien.

-- Quand tu auras repris tes forces je te montrerai.

-- Oh! merci.

Ce fut une délicieuse journée et certainement Petite mère fit

plus de progrès pendant ces quelques heures passées en plein air

et au milieu des arbres et des fleurs, que dans toute une semaine

passée dans sa chambre sans air et sans soleil.

XXIII

Chaque jour, dès le matin, Petite mère s'établissait sous le

cerisier. Elle ne trouvait jamais la journée trop longue: il y

avait tant à regarder; tant à admirer... Tantôt c'était un oiseau

qui voltigeait et sautillait autour d'elle, tantôt une fleur que

Charlot lui apportait, tantôt un nuage au ciel qui changeait de

place et de forme tandis qu'elle le suivait des yeux. Vers le

soir, quand les ombres commençaient à s'allonger sur les

prairies, on la ramenait à la maison. Le matin elle pouvait

marcher en s'appuyant un peu sur le bras de Sylvanie, mais le

soir elle était fatiguée et celle-ci la portait comme le premier

jour. Les joues de Petite mère prenaient des teintes rosées comme

elles n'en avaient pas eu depuis qu'elle était toute enfant;

elles étaient aussi moins creuses et ses yeux paraissaient moins

étrangement grands dans sa petite figure; sa bouche s'ouvrait

souvent pour sourire. Elle était bien changée, mais elle avait

toujours son air doux et sérieux, et le bonheur ne la rendait pas

égoïste.

Un jour une voiture s'arrêta à l'entrée du sentier qui conduisait

à la petite maison; c'était un événement. A part celle qui avait

amené les enfants, Sylvanie ne se souvenait pas d'avoir vu

pareille chose en sa vie. Elle regarda avec curiosité de la

fenêtre de sa cuisine et vit descendre une dame et une petite

fille qui s'avancèrent vers la maison. Alors Sylvanie essuya à la

hâte ses mains qui étaient dans l'eau de savon et alla au-devant

des visiteuses.

-- Nous venons voir notre petite malade, dit madame Grandville,

que la jeune fille reconnut alors pour l'avoir entrevue le jour

où elle était allée chercher Petite mère. Quant à Edith elle ne

l'avait pas encore rencontrée.

-- Vous la trouverez dehors, Madame, je vais vous conduire auprès

d'elle. Elle ne mérite presque plus le nom de malade, vous allez

la trouver bien changée.

Petite mère les vit venir de loin, et reconnut aussitôt la

"petite dame;" ses yeux brillèrent, elle rougit jusqu'à la racine

des cheveux, et puis la timidité prit le dessus, et lorsque les

visiteuses furent tout près d'elle elle n'osa rien dire, pas même

tendre la main. Mais Edith ne se laissa pas arrêter par cette

froideur apparente; elle l'embrassa en disant:

-- Que je suis contente de te revoir, ma chère Fleurette.

Petite mère, tout interdite de s'entendre appeler ainsi, ne dit

encore rien.

-- Est-ce que tu m'as oubliée?

-- Oh! non, répondit-elle avec un regard qui en disait bien plus

que ses paroles, mais je ne m'appelle pas Fleurette.

-- Je sais... Maman m'a dit qu'on t'appelle Petite mère. C'est

gentil aussi, on dirait que c'est pour jouer; mais moi je

t'appellerai toujours Fleurette parce que c'est le nom que je te

donnais en pensant à toi. Cela ne te fait rien, n'est-ce pas? Où

est Charlot?

-- Il joue à la fontaine.

-- Je vais le chercher, dit Sylvanie, mais il ne sera guère

présentable.

Elle courut d'abord chercher des chaises pour les visiteuses,

puis appeler Charlot qui vint, tout trempé et tout honteux,

baissant la tête et ne voulant regarder personne en face.

Pourtant au bout d'un moment, "la jolie petite dame" l'avait mis

à l'aise et il babillait de bonne grâce tout en jouant avec les

boucles blondes qui lui avaient laissé un si profond souvenir.

Quand madame Grandville eut bien admiré la bonne mine de la

petite convalescente, la jolie vue qu'on avait sous le grand

cerisier, la maison tout entourée de verdure, elle proposa à

Sylvanie de venir avec elle jusqu'à la voiture pour y prendre

quelques provisions qu'elle avait apportées.

-- Si vous pouvez, lui dit-elle, nous donner vers la fin de

l'après-midi quelque chose à manger, nous resterons un peu, et je

dirai au cocher d'aller au village voisin et de revenir nous

prendre avant la nuit.

-- J'ai du lait de ma chèvre, du pain noir et du fromage,

répondit Sylvanie, un peu inquiète de la modestie de ses

ressources.

-- Oh! alors nous ne manquerons de rien et si réellement cela ne

vous gêne pas nous resterons.

Le cocher fut donc congédié et madame Grandville entra avec la

jeune fille dans la maison.

Elle fut enchantée de l'ordre et de la propreté qui y régnaient,

mais elle ne fit pas de compliments à Sylvanie, car celle-ci

était si naturellement aimable et distinguée que l'on ne pouvait

s'étonner que tout, autour d'elle, portât le même cachet.

La vieille grand'mère était assise sur une chaise près d'une

fenêtre.

-- Elle est très sourde, dit Sylvanie.

-- Oh! cela ne m'empêchera pas de causer avec elle. J'ai une

bonne voix pour me faire entendre des oreilles les plus dures.

Petite Mère · 第 13 / 15 段