plusieurs heures. Lorsqu'elle se réveilla il faisait presque
nuit; elle crut d'abord qu'il n'y avait personne auprès d'elle,
mais elle s'aperçut bientôt que Charlot dormait aussi, la tête
appuyée sur son lit. Elle se souleva pour le regarder et vit
qu'il avait sur ses joues deux grosses larmes à demi-séchées et
que sa respiration était précipitée comme lorsqu'on a pleuré.
-- Pauvre Charlot! pensa-t-elle, madame Perlet est bien bonne
pour lui, mais je lui manque... Il s'ennuie de moi...
Et elle se mit à le caresser doucement.
Le contact de cette main familière réveilla le petit dormeur; il
regarda autour de lui d'un air étonné, puis s'écria joyeusement:
-- Petite mère, es-tu guérie?
-- Je suis beaucoup mieux, mon chéri.
-- Ah! je suis bien content! Maintenant je pourrai rester avec
toi... on ne me chassera plus toujours. Je serai bien sage,
Petite mère, je ne veux pas te faire de peine, je veux te
soigner... Si tu savais comme je prendrai soin de toi quand je
serai grand!... Je te porterai quand tu seras fatiguée, et je te
donnerai tout ce que j'aurai...
-- Tu es gentil, dit Petite mère plus touchée qu'elle ne pouvait
l'exprimer.
-- J'étais bien triste sans toi... Je voulais toujours monter,
mais on disait: Non, non, tu lui ferais du mal. Et j'ai entendu
la vieille dame qui disait qu'il ne fallait pas me laisser venir
près de toi parce que j'étais égoïste... Est-ce vrai, Petite
mère, que je suis égoïste?...
Elle ne pouvait pas dire non, elle ne voulait pas dire oui...
Elle répondit donc:
-- Tu ne le seras plus, Charlot.
-- Qu'est-ce que c'est que d'être égoïste?
Petite mère réfléchit. Elle n'avait là-dessus qu'une idée
très-confuse.
-- Je ne sais pas bien, dit-elle, mais ce n'est pas joli.
-- C'est peut-être quand on prend tout pour soi? reprit le petite
garçon éclairé par sa conscience.
-- Oui, peut-être...
-- Je n'ai pourtant pas été égoïste quand je t'ai apporté mon
chocolat, tu sais?... le premier jour que tu étais malade. Et tu
n'as pas voulu le manger!... C'était vilain, Petite mère.
-- Je ne me rappelle pas, Charlot.
-- Oh! que si... tu fermais la bouche, comme ça!... Et pourtant
tu savais bien que ça me ferait plaisir si tu le mangeais...
Petite mère ne trouva rien à dire pour sa défense; elle ne se
souvenait pas de ce vilain trait dont on l'accusait, mais elle
était toute disposée à reconnaître qu'elle aurait dû consentir à
quoi que ce fût pour faire plaisir à Charlot.
La conversation commençait à la fatiguer, le petite garçon lui-même
s'en aperçut.
-- Ecoute, dit-il, je vais te donner de ton bon vin. Madame
Perlet dit que ça te fait tant de bien. Où est la bouteille? Ah!
la voilà... Tiens, j'en verse un plein verre... Bois-le...
-- Non, non, Charlot, on ne m'en donne que le fond du verre, une
cuillerée seulement à la fois. Je ne pourrais pas en boire tant
que ça. Oh! je t'en prie!...
Il n'écoutait rien, et approchant le verre plein des lèvres de sa
soeur, il menaçait de le lui verser dans le gosier si elle ne
voulait pas l'avaler de bonne grâce. C'était ainsi que Charlot
entendait tenir sa promesse de la soigner si bien. Heureusement
madame Charles survint au moment où la pauvre petite allait
céder, ne pouvant plus lutter, même d'une manière passive, en
tenant les lèvres serrées. Charlot fut grondé, renvoyé, et alla
pleurer à sa place favorite sur l'escalier. Il avait beaucoup
fatigué sa soeur qui eut une moins bonne nuit. Malgré cela elle
était mieux le lendemain et elle demanda instamment qu'on permît
à Charlot de venir s'asseoir auprès d'elle. Madame Charles se fit
prier. Elle ne pouvait comprendre quel plaisir Petite mère
trouvait à la société de ce méchant garçon, et lui offrit à la
place celle de son chat qui, au moins; ne la fatiguerait pas.
-- Je veux bien qu'il vienne sur mon lit, répondit Petite mère,
mais je veux aussi Charlot.
-- Non, dit la vieille dame avec décision, je n'exposerai pas
cette pauvre bête à la méchanceté de ce petit drôle. Il faut
choisir... l'un ou l'autre, mais pas tous les deux.
-- Alors, je veux mon Charlot. Il est si triste sans moi!
ajouta-t-elle d'un air suppliant.
Madame Charles, un peu scandalisée de ce choix, alla appeler
Charlot et se retira dans sa chambre avec son chat. Les deux
enfants se retrouvèrent avec joie. Petite mère était bien plus en
train de causer que la veille; elle questionna Charlot sur tout
ce qui s'était passé depuis sa maladie, en particulier sur les
visites de la maman de la "jolie petite dame".
-- Ah! dit-elle, lorsque Charlot lui eut raconté tout ce qu'il
savait, maintenant je sais que le bon Dieu nous entend quand nous
prions. Tu vois, Charlot, il leur a dit à tous que je n'avais pas
pris la croix d'or...
-- C'est vrai... dit le petit garçon d'un air réfléchi. Je
voudrais bien savoir où il demeure.
-- Il paraît qu'il nous connaît bien, lui, puisqu'il nous
entend... Je voudrais savoir s'il sait mon nom et le tien,
Charlot, et s'il connaît nos figures...
-- C'est bien sûr qu'il sait nos noms, répondit Charlot, sans ça
comment aurait-il pu dire aux gens: Petite mère n'a pas volé la
croix d'or?
-- C'est vrai... Eh bien, maintenant, je vais lui demander que le
père soit guéri et qu'il revienne.
-- Madame Perlet a dit qu'elle irait le voir, avec moi, dimanche,
reprit Charlot. Mais j'aimerais mieux y aller avec toi, Petite
mère.
-- Peut-être que je ne serais pas encore assez forte, Charlot. Je
ne crois pas que je pourrais marcher très loin.
-- Je te porterai quand je serai grand, tu sais...
-- Oui, mais dimanche tu ne seras pas encore grand.
-- Je suis pourtant un peu grand, répliqua le petit garçon, se
levant et se tenant droit comme un fusil. Tu verras, tu verras,
Petite mère, comme nous serons heureux quand je serai tout à fait
grand. Tu ne sais pas comme je serai gentil!...
-- Tu es déjà bien gentil à présent, mon Charlot.
Et là-dessus ils s'embrassèrent.
XXI
Quelque jours s'étaient écoulés et un grand changement avait eu
lieu dans la pauvre maison. La famille Perlet avait quitté la
loge et s'était installée dans une maison voisine. Le cordonnier
avait retrouvé un peu de travail et sa femme faisait un petit
ménage; ils avaient emmené Charlot dans leur nouvelle demeure et
partageaient avec lui le peu d'air respirable et le morceau de
pain qu'ils possédaient.
-- Là où il y a assez pour six, il y a assez pour sept, disait le
père.
Cette maxime a cours parmi les pauvres, mais, si elle y est
souvent mise en pratique, ce n'est pas sans qu'il en résulte des
privations. Pour faire la part du septième il faut bien rogner un
peu celles des six autres, et chacun sait que, dans une famille,
ce n'est pas aux plus petits que l'on ôte volontiers le pain de
la bouche.
Vous avez souvent vu, en peinture du moins, un nid où tous les
oisillons tendent à la fois leur bec affamé au père qui leur
apporte la nourriture. La table qui rassemblait trois fois par
jour la famille du cordonnier ressemblait beaucoup à ce tableau
classique... Les oisillons étaient très affamés et le père,
hélas! ne rapportait qu'un bien petit vermisseau; mais la bonne
humeur et la confiance en Dieu assaisonnaient le chétif morceau
de pain, et personne ne se plaignait. La mère elle-même faisait
taire ses soucis. Ne savaient-ils pas tous que des temps
meilleurs viendraient?... Personne ne songeait à trouver que
Charlot fût de trop. On l'aimait bien d'ailleurs, quoiqu'il ne
fût pas toujours aimable, et madame Perlet avait pour lui plus
d'indulgence que pour ses propres enfants. "Pauvre petit, il n'a
pas eu de mère," disait-elle lorsqu'il faisait quelque sottise.
Quant à Petite mère, depuis qu'elle l'avait soignée et lui avait
sacrifié plus d'une nuit de sommeil, elle l'aimait comme la
prunelle de ses yeux.
Les nouveaux occupants de la loge n'étaient nullement aimables.
Ils étaient de la race des concierges hargneux et rageurs, de
vrais chiens de garde. Lorsque Charlot passait pour aller auprès
de sa soeur on trouvait toujours moyen de lui dire quelque chose
de désagréable; tantôt il apportait de la boue à ses souliers,
tantôt il se mettait dans le chemin de la concierge qui balayait;
jamais un mot amical, ou tout au moins bienveillant. Le pauvre
petit passait aussi vite que possible, tâchant de ne pas être
aperçu. L'absence des Perlet avait bien changé la maison, surtout
pour ceux des locataires à qui le souci du loyer pesait le plus
lourdement. Si Charlot avait moins que tout autre trouvé grâce
devant leurs yeux, c'est qu'ils savaient bien que son père était
à l'hôpital et le paiement du terme de juillet n'était rien moins
qu'assuré.
Ces terribles concierges avaient, en outre, un grand défaut: ils
n'aimaient pas les chats plus que les enfants. Le Charlot à queue
était aussi malmené que le Charlot à deux jambes. Il avait reçu
maints coups de balai, et même une fois tout un seau d'eau sale
sur sa belle fourrure fauve. Je vous laisse à penser si madame
Charles avait trouvé le procédé de son goût.
Il régnait dans toute la maison un esprit de mécontentement et
d'hostilité contre les nouveaux occupants de la loge.
Un matin Charlot entendit en passant des miaulements aigus. Il
voulait se hâter de monter sans être aperçu, mais le spectacle
qui s'offrit à ses yeux le retint cloué à sa place. Son ennemi,
le chat bien-aimé de la vieille dame, était pendu par les pieds
de derrière à une ficelle et le neveu de la concierge, un garçon
de quatorze ans qui venait l'aider le matin, frappait à tour de
bras avec une baguette le pauvre animal qui miaulait à fendre le
coeur et se tordait convulsivement... Oh! si sa maîtresse avait
pu le voir!...
Charlot, n'écoutant que son indignation, se précipita sur le
jeune garçon, et l'empoignant tout à coup par les jambes, au
moment où il s'y attendait le moins, il le fit tomber tout de son
long. Alors, voyant bien qu'il ne pouvait rien de plus contre un
adversaire beaucoup plus grand et plus fort que lui, il s'enfuit
en criant de toutes ses forces. Le méchant garçon s'était relevé
et le poursuivait dans l'escalier. Le pauvre chat était resté
suspendu; il ne recevait plus de coups, mais sa position n'en
était pas moins très pénible pour un animal accoutumé à ses
aises.
Charlot courait toujours et lorsque, arrivé au milieu du second
étage, il se vit sur le point d'être atteint par le gamin
furieux, il cria de tout son gosier:
-- Madame Charles, ils tuent votre chat!
La porte de la bonne dame se trouvait ouverte. Elle entendit ces
paroles sinistres et se hâta d'accourir. Plusieurs personnes
sortirent de leurs chambres attirées par les cris, et arrachèrent
le pauvre Charlot des mains du méchant gamin qui le frappait
impitoyablement.
-- Où est-il? où est-il?... criait la vieille dame toute
bouleversée.
-- Dans la loge, répondit Charlot, pendu à une ficelle.
Il n'y avait pas rhumatisme qui pût empêcher madame Charles de
descendre avec une rapidité dont elle-même ne se croyait plus
capable. Arrivée à la loge elle trouva son chat pendu, comme
Charlot le lui avait dit. Heureusement c'était par les pieds, en
sorte qu'il ne courait aucun danger pour sa vie. Mais comme il
miaulait et comme il tremblait!... D'une main aussi tremblante
que l'était la pauvre bête elle-même, sa maîtresse essayait
vainement de la détacher, lorsque la concierge rentra. Sa vue
redoubla l'indignation de la vieille dame qui, étant parvenue à
défaire le noeud, prit son chat dans ses bras, et se retournant
vers la nouvelle venue:
-- Votre loge est donc un coupe-gorge?... lui dit-elle, on y tue
les pauvres bêtes sans défense!...
-- Voilà bien du bruit pour rien, répliqua la concierge. Quel mal
ça lui faisait-il à cet animal? D'ailleurs ce n'est pas moi qui
l'avais attaché là.
-- Non, mais votre neveu ne le ferait pas sans votre permission.
C'est odieux, Madame; je me plaindrai au propriétaire, Madame...
Vous haussez les épaules... Eh bien, je vous citerai en police
correctionnelle, Madame.
-- Comme il vous plaira, Madame. Un procès parce qu'un petit
garçon a fouetté un chat, ce sera du nouveau.
-- Mais c'est mon chat, Madame, et personne n'a le droit de le
toucher...
-- Alors gardez-le dans votre chambre, Madame, et personne ne le
touchera.
Toute la maison était rassemblée sur l'escalier et l'on riait de
bon coeur de cette scène, mais au fond tout le monde était pour
madame Charles, car personne n'aimait la nouvelle concierge et
son polisson de neveu.
Bientôt le calme se rétablit, chacun rentra chez soi. Madame
Charles emporta Minet toujours tremblant dans ses bras, et la
concierge, restée seule avec son neveu, lui administra une paire
de soufflets pour le remercier de lui avoir attiré des ennuis.
Charlot s'était réfugié auprès de sa soeur.
Lorsque madame Charles eut fait prendre un peu de lait à son
chat, lorsqu'elle l'eut vu, tout à fait calmé, s'endormir sur son
édredon, elle se souvint de sa petite malade.
-- Oh! madame Charles, s'écria Petite mère en la voyant entrer,
voyez comme il saigne, mon pauvre Charlot!
Et en effet il avait reçu un coup de poing qui lui avait mis la
figure dans un lamentable état.
Alors madame Charles se souvint que c'était Charlot qui l'avait
appelée au secours de son chat, et que c'était pour ce précieux
animal qu'il avait été battu. Son coeur se réchauffa et
s'attendrit pour lui; elle le lava avec de l'eau fraîche, elle
mit une compresse sur le nez malade... et elle alla lui
chercher... devinez-vous?... une tasse de lait!...
Alors Charlot, bien restauré, raconta en détail son aventure. Il
n'était pas peu fier du rôle qu'il avait joué dans cette affaire,
et Petite mère l'admirait de tout son pouvoir.
-- N'est-ce pas qu'il a été courageux? demanda-t-elle à madame
Charles. Ce grand garçon... il est beaucoup plus fort que
Charlot... il aurait pu lui faire beaucoup de mal. Et puis vous
voyez bien maintenant, madame Charles, qu'il n'est pas méchant
pour les bêtes.
-- Non, j'aime beaucoup le chat maintenant, dit Charlot qui avait
un sentiment très vif de ses vertus nouvellement acquises. Quand
je serai grand je lui donnerai du lait. A présent je n'ai plus
besoin de compresse, mon nez ne me fait presque plus mal... Ah!
quand je serai grand, comme je le rosserai, ce vilain garçon!
-- Ecoute, Charlot, quand tu passeras devant la loge, tâche qu'il
ne te voie pas... il te battrait encore.
-- Non, non, il n'oserait pas! s'écria le petit héros.
Ce jour-là Charlot avait grandi de dix pieds à ses propres yeux,
et Petite mère le trouvait digne de toute son admiration. A
partir de ce moment madame Charles le traita toujours avec égards
et lui permit de rester dans la chambre tant qu'il voulait.
Tels étaient les incidents qui venaient distraire Petite mère
pendant la première partie de sa convalescence. Le dimanche qui
suivit l'aventure du chat elle eut une visite qui lui fit un bien
grand plaisir. Céline, le petite fille aux tresses blondes et au
grand tablier de cotonnade, était venue voir sa marraine et avait
demandé en passant des nouvelles de sa petite protégée.
Lorsqu'elle apprit que Petite mère était malade, elle alla
demander à sa marraine, qui avait un jardin, un joli bouquet et
elle le lui apporta. Céline était toujours gaie, toujours
contente. Elle avait une robe neuve qui lui avait été donnée par
une dame pour qui elle travaillait: sa grand'mère la lui avait
taillée et elle se l'était cousue. Elle la portait ce jour-là
pour la première fois, et sa marraine lui avait acheté une paire
de bottines neuves.
Mais elle ne pouvait rester longtemps, elle demeurait si loin!...
Lorsqu'elle fut partie la petite malade se sentait égayée par son
joyeux babil et ses frais éclats de rire.
Et ce même jour, pour comble de bonheur, Charlot apporta de
bonnes nouvelles du père. Il était beaucoup mieux; on espérait
que dans deux semaines il pourrait revenir à la maison. Charlot
avait beaucoup à raconter au retour de l'hôpital.
-- Pense, Petite mère, dit-il, nous avons acheté une belle orange
pour le père, pas à l'hôpital parce qu'elles sont plus cher, mais
dans une boutique. Madame Perlet a dit comme ça: "Je ne suis pas
bien riche, mais on n'aime pas à venir les mains vides." Et alors
nous sommes allés dans la grande salle, et le père nous a parlé,
et il a tout de suite demandé: "Où est Petite mère?" Madame
Perlet a dit comme ça: "Elle est un peu malade, mais ça ne sera
rien." Alors moi j'ai dit: "Non, elle est très malade... mais
elle ne mourra pas, parce que, à présent, elle peut boire du bon
vin et du bouillon." Alors madame Perlet m'a pincé le bras et
elle a dit: "Laisse-moi donc parler, petit nigaud, qu'as-tu
besoin d'inquiéter ton père?" Alors le père a dit: "Il faut me
dire la vérité, madame Perlet: quand j'ai vu que personne ne
venait me voir dimanche, j'ai bien pensé qu'il y avait un
malheur." Alors on lui a raconté que tu avais eu tant de chagrins
et que tu étais tombée malade... Et le père a dit... Attends, je
veux bien me rappeler ce qu'il a dit...
Charlot, qui n'avait de sa vie fait un aussi long discours,
reprit après un instant de réflexion:
-- Il a dit comme ça: "Alors elle n'avait pas volé!..."
-- Il le croyait!... dit Petite mère à demi-voix, mais avec un
accent de tristesse profonde.
Au moment même où Charlot faisait à sa soeur son récit, madame
Perlet racontait aussi à son mari ce qui s'était passé. Arrivée
aux paroles qui avaient tant ému Petite mère, elle continua
ainsi:
-- Oh! Seigneur, que je lui ai répondu, la pauvre enfant! est-ce
qu'elle serait capable de ça, elle qui n'a pas sa pareille dans
ce monde pour le coeur et la bonne conduite. -- Alors il a dit
tout bas: "Ma pauvre Petite mère, ma pauvre Petite mère... moi
qui l'ai soupçonnée! Je ne me le pardonnerai jamais. Ai-je été
assez malheureux pendant ces quinze jours! Je ne le croyais
pourtant pas tout à fait, mais j'avais peur. C'est si dur d'avoir
faim, et puis je savais bien comme la petite aime ce gamin-là, et
je me disais que peut-être pour lui... Ah! je m'en veux à présent
d'avoir eu de pareilles idée!"
-- Après ça, continua madame Perlet, je lui ai raconté la maladie
de la petite, et il m'a remerciée de ce que nous avons pris soin
d'elle et de Charlot. C'est un homme bien doux et bien comme il
faut, mais il a encore l'air très-malade. C'est malheureux que
nous ne soyons plus concierges de la maison, car nous aurions
patienté pour son terme, tandis que, maintenant, on ne tiendra
compte de rien... Comment est-ce qu'ils veulent, ces gens-là,
qu'un homme qui est à l'hôpital depuis des semaines puisse payer
son terme? Ce n'est pas raisonnable, en vérité... Enfin, nous lui
nourrirons son petit jusqu'à ce qu'il puisse de nouveau
travailler. Nous ne pouvons pas faire plus, n'est-ce pas?
-- Non, dit le cordonnier, malheureusement.
-- Il le rendra peut-être un jour à nos enfants.
-- Si ce n'est pas lui, ce sera un autre; les braves gens ne sont
pas rares en ce monde, ajouta M. Perlet.
-- Il y en a aussi de très mauvais, reprit sa femme. Ces nouveaux
concierges, par exemple... On dit...
-- Allons! allons! Madame Perlet, je ne me soucie pas d'en rien
savoir. On croit nous faire plaisir en disant du mal d'eux, comme
si nous étions meilleurs parce qu'ils sont méchants! Ne nous
mêlons pas de ce qui se passe dans cette loge, cela ne nous
regarde plus. Nous avons bien de quoi nous occuper à notre propre
besogne.
Madame Perlet se tut, comme elle faisait toujours quand son mari
lui donnait une leçon, et elle commença à préparer la soupe du
soir. Peu à peu tous les enfants rentrèrent. Charlot revint de
chez sa soeur et la famille se rassembla autour de la table.
-- M. Perlet, dit tout à coup Charlot en regardant autour de lui,
c'est encore plus petit ici que dans la loge.
-- A peu près la même chose. Pourquoi dis-tu cela, mon garçon?
-- Pourquoi n'avez-vous pas pris une grande maison? demanda
encore Charlot au lieu de répondre.
-- C'est que, vois-tu, mon garçon, plus une maison est grande,
plus on paie cher, et nous ne sommes pas bien riches, répondit le
cordonnier en riant.
-- Eh bien, dit Charlot avec sérieux, quand je serai grand je
vous donnerai beaucoup d'argent.
-- Merci, mon petit homme, et où le prendras-tu?
-- Je ne sais pas, mais le bon Dieu a donné à Petite mère ce
qu'elle lui a demandé, et moi je lui demanderai beaucoup
d'argent.
-- Ah! dit M. Perlet, cette prière-là, je ne te promets pas
qu'elle sera exaucée.
XXII
Nous sommes maintenant au mois de juin; les arbres n'ont plus de
fleurs, mais le feuillage en est devenu plus riche et plus épais;
l'herbe est plus haute; les roses sauvages fleurissent dans les
haies; de tous côtés on entend le bourdonnement des insectes: la
chaleur fait partout éclore des milliers de vies qui n'auront
qu'un jour. Tout s'épanouit et se vivifie aux doux rayons du
soleil; la campagne est encore fraîche comme au printemps et déjà
opulente comme en été.
Petite mère et Charlot sont en route vers la petite maison sur la
lisière du bois. Sylvanie voulait venir les chercher avec la
charrette de madame Nanette, mais la petite convalescente
n'aurait peut-être pas pu supporter les cahots de ce véhicule
primitif, et madame Grandville a voulu qu'elle fît le voyage dans
une voiture. Et sur cette voiture on a mis le lit de Petite mère,
car elle n'est pas encore en état de dormir sur une botte de
foin; il faut la traiter avec ménagements. Jamais elle n'a été si
gâtée, elle qui, il y a si peu de temps encore, ne savait pas ce
que c'était que d'être comptée pour quelque chose. Elle en est
tout étonnée et parfois même un peu embarrassée... Cela lui
semble peu naturel qu'on la soigne ainsi... Mais elle se laisse
faire. Comment pourrait-elle résister? Elle n'a pas encore
beaucoup de force et d'ailleurs elle trouve une certaine douceur
dans sa vie nouvelle.
Petite mère fait donc le voyage en voiture avec Charlot et
Sylvanie; on l'a étendue dans le fond, un petit oreiller sous sa
tête, et les deux autres se sont mis sur le devant. A chaque
instant Charlot l'appelle pour lui faire admirer ceci ou cela,
mais elle est encore faible et bien vite fatiguée de regarder...
Pourtant le petit garçon ne se laisse pas décourager.
-- Oh! Petite mère, regarde... Voilà la rue où nous avons passé,
voilà la boutique du boulanger où étaient les deux petits garçons
qui mangeaient des gâteaux. S'ils nous voyaient aujourd'hui, ils
seraient bien étonnés... Voilà le beau jardin que tu m'as laissé
regarder. Je puis le voir un peu en me tenant debout. Petite
mère, te rappelles-tu comme tu m'as vite laissé retomber?
-- Tu étais si lourd, Charlot! dit la petite qui se sent encore
écrasée par ce poids.
Il retrouve ainsi à chaque pas un souvenir. Petite mère a fermé
les yeux et ne lui répond plus. Sa tête tourne, elle ne peut plus
regarder ces maisons, ces murs, ces maigres arbres qui passent si
vite.
-- Laisse-la tranquille, Charlot, dit Sylvanie, tu vois bien
qu'elle est fatiguée.
Lorsque la voiture roule enfin entre des prés en fleurs et des
haies vertes, la petite fille retrouve la force de regarder. Elle
aime tant la campagne!... son petit coeur s'épanouit aux rayons
de ce doux soleil. Il lui semble qu'elle a déjà repris des
forces.
Enfin la voiture s'arrête à quelques pas de la maison connue. Le
cocher descend de son siége et Sylvanie l'aide à transporter le
petit lit. Charlot est très fier d'avoir reçu la mission de tenir
la bride des chevaux. Lorsque le lit est dressé dans une toute
petite chambre à côté de la grande cuisine, Sylvanie vient
chercher la malade qu'elle prend sans ses bras.
-- Tu ne pèses pas plus qu'une plume, dit-elle, j'aime mieux te
porter que de porter Charlot. J'espère que tu seras plus lourde
en partant.
Petite mère a bien un peu d'inquiétude au sujet de l'accueil que
lui fera la grand'mère sourde; elle a recommandé à Charlot d'être
poli et tranquille, mais elle sait qu'on ne peut guère compter
sur sa sagesse. Elle est bien surprise en voyant la vieille dame
quitter son fauteuil et venir au-devant d'eux... Son regard
exprime la compassion et elle répète: "Pauvre petite! pauvre
petite!..."