d'une voiture, eut compris à peu près qui était la visiteuse,
celle-ci entama avec elle une conversation qui, bien qu'un peu
pénible, marchait pourtant d'une manière tout à fait
satisfaisante. Au bout d'une demi-heure madame Grandville était
au courant de tout ce qui concernait Sylvanie et sa grand'mère.
Elle prenait tant d'intérêt à ce que celle-ci lui racontait sur
l'activité, le savoir-faire, la vaillance de sa petite-fille,
que, tout heureuse d'être écoutée ainsi, la bonne dame aurait
volontiers parlé jusqu'au soir.
Madame Grandville avait apporté ses crayons et elle voulut en
profiter pour faire un croquis de la vieille petite maison à
moitié cachée par les grands arbres qui, au premier coup d'oeil,
l'avait frappée comme digne de figurer dans son album.
Elle choisit le point de vue le plus pittoresque et se mit à
l'oeuvre. La vieille dame, flattée de ce qu'on faisait "le
portrait de sa maison," vint sur le seuil pour jouir de la vue de
l'artiste; Sylvanie allait et venait pour ses préparatifs, et
sous le grand cerisier caché par un angle du mur, on entendait
les voix de trois enfants qui causaient.
Petite mère n'était plus du tout intimidée. Elle avait la main
dans celle d'Edith et la regardait avec des yeux brillants.
Celle-ci avait trouvé place dans le grand fauteuil à côté d'elle
et Charlot se tenait assis par terre à leurs pieds. Si ce n'avait
été son admiration pour "la petite dame" il n'aurait certainement
jamais abandonné la fontaine pour se tenir si tranquille et
pendant si longtemps!... Ils étaient plongés dans une
conversation qui les absorbait tous les trois. Petite mère
racontait qu'elle avait demandé au bon Dieu de dire à ceux qui la
croyaient coupable qu'elle n'avait pas volé, et elle ajoutait en
regardant Edith de ses yeux pensifs:
-- Il le savait bien, n'est-ce pas?
-- Je le crois bien qu'il le savait. Il sait tout, même ce que
nous ne disons à personne. Pauvre Fleurette, quand je pense que
c'est moi qui suis cause que tu as été si malheureuse... Pourtant
je ne croyais pas mal faire en te donnant ma pièce d'or. Mais
maintenant tu n'y penseras plus, n'est-ce pas? Tu n'es pas fâchée
contre moi!...
-- Mais, dit Charlot qui n'avait écouté que les premiers mots, je
voudrais pourtant bien qu'on me dît comment le bon Dieu pouvait
le savoir.
-- Que veux-tu dire? demanda Edith en caressant la bonne joue
ronde du petit garçon. Est-ce que tu ne sais pas que Dieu voit
tout?
-- Nous ne savons rien, dit Petite mère tristement. On m'a dit de
prier Dieu, mais je ne sais pas où il est. Est-ce que vous l'avez
vu?
-- Vu!... Mais personne ne l'a vu... On ne le voit pas...
-- Alors comment le connaît-on?
La réponse était plus difficile qu'Edith ne l'avait cru au
premier abord. Elle réfléchit un moment.
-- Je ne sais pas bien, dit-elle... Jamais je n'ai eu l'idée de
me le demander. Voyons, que j'essaie de le comprendre... D'abord
tout ce qui est autour de nous, ces arbres, ces prés, le soleil
et le grand ciel bleu, je sais bien que c'est lui qui l'a fait...
Qui serait-ce? Les hommes ne pourraient pas.
-- Et les maisons? demanda Charlot.
-- Non. Les maisons, nous savons bien que les hommes les font,
puisque nous le voyons tous les jours.
-- Alors ils peuvent bien faire aussi les arbres?...
-- Non, parce que, vois-tu, Charlot, c'est beaucoup plus
difficile. Pense qu'un arbre est d'abord tout petit. Il croît...
il grandit comme nous. Nous grandissons, tu sais, tandis que les
maisons restent toujours comme on les a faites.
-- C'est vrai... dit Petite mère.
-- Maman m'a dit une fois que les hommes peuvent faire beaucoup
de choses très belles, mais qu'ils ne peuvent rien faire de
vivant.
-- Je voudrais... commença Petite mère, et elle s'arrêta.
-- Que voudrais-tu?
-- Je voudrais qu'on me dît tant de choses!... Quand j'étais
toute seule pendant que Charlot dormait et que le père ne
revenait pas, je pensais quelquefois que le bon Dieu était tout
près... Alors je n'avais plus peur et je lui demandais de nous
donner du pain et de ramener le père. Ma maman me disait
toujours; "Aie confiance en Dieu, demande-lui tout." Mais on ne
m'a jamais rien expliqué, et quelquefois je pensais qu'il n'y
avait personne pour m'entendre puisque jamais personne ne me
répondait.
-- Mais tu vois bien qu'il a pris soin de toi, Fleurette! Il
t'entendait donc!...
-- Oui, je le vois bien maintenant.
-- Mais où est-ce qu'il est donc? demanda Charlot d'un ton
impatient, car il lui fallait une réponse précise. Je croyais
qu'il était dans le ballon, mais le monsieur a dit que non.
-- Oh! Charlot, mon pauvre Charlot! s'écria Edith en riant, dans
le ballon!... Mais le ciel même, le grand ciel bleu ne peut pas
le contenir. Nous ne pouvons pas comprendre cela, mais nous
pouvons au moins aimer Dieu et lui demander de nous apprendre à
le connaître.
-- Je l'aimerai quand je l'aurai vu, dit le petit garçon avec
décision.
-- Jésus a dit: Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton
coeur. Il faut donc bien que tu l'aimes, Charlot.
-- Qui est ça, Jésus?
-- Comment tu ne sais pas qui est Jésus? Et toi, Fleurette?
Petite mère était devenue toute rouge.
-- J'ai vu son portrait dans une église, dit-elle. Il était sur
une croix et il avait une couronne d'épines. Pourquoi est-ce
qu'ils lui avaient fait tant de mal?
-- Je vais vous raconter son histoire, dit Edith. Ecoute-moi
bien, Charlot.
Il y avait une fois dans un pays, qu'on appelle la Judée, des
bergers qui gardaient leurs troupeaux dans les champs. C'était la
nuit et tout à coup ils ont vu une grande lumière et ils ont
entendu une belle musique. C'étaient des anges qui chantaient. Tu
sais ce que c'est que les anges, Charlot?
-- Oui, dit le petit garçon, j'en ai vu dans les images.
-- Eh bien, les anges dirent aux bergers que dans une ville qui
s'appelait Bethléem il venait de naître un petit enfant. Alors
ils se levèrent pour aller le voir et une étoile les
conduisait...
-- Une étoile!... répéta Petite mère avec étonnement.
-- Oui, elle marchait devant eux et ils la suivaient.
-- Une étoile n'a pas de jambes, dit Charlot d'un ton bourru.
-- Non, mais elle marchait dans le ciel, et quand elle s'arrêta
les bergers aussi s'arrêtèrent. Et ils trouvèrent le petit enfant
Jésus dans une crèche. Tu sais ce que c'est?...
-- Ah! oui, j'ai vu cela dans une boutique, répondit Petite mère,
et on m'a dit que c'était l'enfant Jésus, mais je ne savais pas
ce que cela voulait dire.
-- Alors les bergers se sont mis à genoux devant le petit
enfant...
-- Pourquoi? demande Charlot étonné.
-- Parce qu'ils savaient que ce pauvre petit enfant, couché dans
cette crèche, était venu du ciel pour leur apprendre à connaître
Dieu et à l'aimer. Ensuite il grandit, et il était toujours sage,
toujours obéissant. Et quand il fut devenu un homme il faisait du
bien à tout le monde, il guérissait les malades, il consolait
ceux qui étaient malheureux. Il parlait du bon Dieu et il disait:
"Aimez-le de tout votre coeur, et aimez les autres comme
vous-mêmes." Alors ceux qui l'entendaient disaient: "Il nous parle de
la part de Dieu," et ils allaient partout avec lui pour
l'entendre encore. Et les petits enfants mêmes aimaient à aller
auprès de lui parce qu'il les prenait dans ses bras et les
bénissait. Mais les méchants le haïssaient et voulaient lui faire
du mal. Et bientôt ils l'ont pris et l'ont cloué sur une croix
avec une couronne d'épines sur la tête, et ils le frappaient et
l'insultaient. Et lui, il demandait à Dieu de leur pardonner...
-- Est-ce qu'il est mort? demanda Petite mère qui écoutait avec
une attention intense.
-- Oh! oui, il est mort... et il est retourné au ciel. Mais
alors, maintenant, tu comprends, nous savons que le bon Dieu nous
aime, puisque Jésus nous l'a dit. Nous savons qu'il veut nous
pardonner notre méchanceté et nous rendre bons comme Jésus
l'était.
Petite mère écoutait toujours les mains croisées sur ses genoux,
les yeux pleins de larmes.
-- Oh, dit-elle, si seulement il était encore sur la terre!...
-- Oui, dit Edith, je le voudrais bien aussi, mais nous irons au
ciel et nous le verrons si nous aimons Dieu de tout notre coeur
et notre prochain comme nous-mêmes. Et alors aussi nous verrons
Dieu...
En parlant ainsi Edith levait ses yeux bleus vers le ciel; il
semblait qu'elle entrevît quelque chose dans les profondeurs de
l'azur. Petite mère la regardait et son coeur se remplissait de
pressentiments des choses éternelles. Charlot, un peu las d'une
conversation si sérieuse, s'était mis à quatre pattes pour voir
de plus près une fourmi qui trottait, affairée, parmi les brins
d'herbe.
-- Je t'apporterai un livre où tu pourras lire l'histoire de
Jésus, dit Edith à Petite mère.
-- Je ne sais pas lire, répondit la pauvre petite toute confuse.
-- Oh! que c'est triste!... Mais tu apprendras, Fleurette; ce
n'est pas très difficile, je suis sûre que tu sauras bien vite.
Moi j'aime beaucoup à lire, mais j'aime encore mieux causer comme
à présent. Quand tu seras guérie tu viendras me voir quelquefois,
et je viendrai aussi chez toi. Nous causerons...
-- Mais, dit Petite mère, moi, je ne sais rien...
-- Je suis sûre que tu sais beaucoup de choses que je ne sais
pas. Dis-moi un peu ce que tu sais faire...
-- Rien... répéta la petite.
-- Je suis sûre que tu sais faire ton lit, balayer ta chambre.
-- Oui, mais ce n'est pas difficile. Je sais aussi faire cuire la
soupe.
-- Oh! que tu es habile! Moi je ne sais rien faire de tout cela.
Quand je veux m'en mêler la femme de chambre me dit "Laissez,
Mademoiselle, ce n'est pas votre affaire." Mais je voudrais
apprendre aussi, car c'est amusant de faire le ménage. Et toi,
Charlot, que sais-tu faire, gros garçon?
-- Moi, répondit Charlot, je sais cueillir l'oseille, et quand je
serai grand je saurai bâtir des maisons.
Sylvanie arrivait avec une petite table qu'elle couvrit d'une
nappe un peu grossière, mais d'une parfaite propreté. Elle y posa
des tasses, des assiettes, du lait, du pain de seigle, du fromage
et une grande assiettée de fraises qu'elle venait de cueillir
dans le jardin. C'était un repas charmant; Edith et sa mère
croyaient n'en avoir jamais fait de si bon. Charlot en prit une
large part sans se faire prier et Petite mère but son lait.
Sylvanie allait et venait pour servir, tandis que ses poules
s'aventuraient jusque sous le cerisier pour becqueter les miettes
du festin. Il fallut ensuite montrer à Edith la chèvre dont elle
venait de boire le lait, et Sylvanie voulut encore lui cueillir
un bouquet moitié de fleurs de son jardin, moitié de fleurs des
champs entremêlées d'herbes fines; tout cela prit du temps et le
soleil était bien bas à l'horizon lorsque la voiture, qui avait
attendu patiemment au bout du sentier, s'éloigna enfin emportant
les deux visiteuses. Les habitants de la petite maison les
suivirent des yeux tant qu'ils le purent, puis on rentra et
Petite mère se remit au lit un peu lasse, mais les yeux brillants
et le coeur joyeux.
-- Je ne veux pas dormir, je veux penser, dit-elle à Sylvanie qui
se penchait sur elle en lui souhaitant une bonne nuit.
-- A qui veux-tu penser?
-- A tout ce qu'elle m'a dit. Elle nous a raconté une si belle
histoire, et maintenant je sais que Dieu nous aime...
Un quart d'heure après elle dormait paisiblement. De beaux et
doux rêves la faisaient sourire, et lorsqu'elle s'éveilla dans la
nuit elle se sentait si heureuse qu'elle aurait voulu pouvoir le
dire à quelqu'un, mais tout le monde dormait. Par la petite
fenêtre un rayon de lune se glissait dans la chambrette entre les
branches du rosier; un rossignol tardif chantait dans les arbres
et le murmure de la fontaine se mêlait à sa voix. Tout était si
doux, si paisible. Petite mère se rendormit en souriant encore.
Oui, l'amour de Dieu veille sur vous, pauvres enfants, l'amour de
Dieu vous enveloppe de toutes parts! Petite mère le sait
maintenant. Pour en avoir conscience il faut un coeur d'enfant,
un coeur pur et aimant. Quelle douceur infinie dans le sentiment
de cet amour!
Elle dormit jusqu'au matin de ce sommeil profond et paisible, et
lorsqu'elle se réveilla sa première pensée fut:
-- Je suis tout à fait guérie...
Madame Nanette vint dans la journée, apportant un poulet de sa
basse-cour pour la malade, et du beurre de sa façon pour
Sylvanie. En regardant Petite mère, elle put à peine croire
qu'elle avait sous les yeux la même enfant qui lui avait paru
toute semblable à une figure de cire.
-- Mais te voilà toute vivante, lui dit-elle, je n'aurais jamais
cru qu'on pût changer à ce point en si peu de temps.
Et en s'en allant elle dit à Sylvanie:
-- Vous aviez raison, ma fille, cette petite a l'air de vouloir
vivre.
XXIV
Deux semaines après la visite d'Edith, Petite mère et Charlot se
trouvaient de nouveau dans la chambre sombre que nous
connaissons. Il faisait bien beau au dehors, mais les rayons du
soleil n'y pénétraient guère, et leurs yeux n'étaient plus
réjouis par la vue des arbres et des prés en fleurs, ni leurs
oreilles par le murmure rafraîchissant de la fontaine. Brunette
n'avançait plus sa jolie tête pour attraper un morceau de pain
dans la main de sa petite amie; le joyeux rire de Sylvanie ne se
faisait plus entendre. Quel changement!
Les enfants étaient dans la même attitude où nous les avons vus
pour la première fois, Petite mère assise sur la chaise sans
dossier et Charlot à ses pieds sur le plancher, la tête appuyée
sur ses genoux; mais cette fois ils n'avaient pas faim, car,
outre un bon déjeuner pris avant de quitter la maison sur la
lisière du bois, ils avaient trouvé à leur arrivée un repas chez
madame Charles.
Pourtant Charlot était triste et même un peu grognon.
-- Je ne sais pas pourquoi nous sommes revenus ici, disait-il.
C'est vilain cette chambre noire. J'aimerais mieux être resté
là-bas, il y faisait si beau. Quand je serai grand, je veux rester
toujours à la campagne.
-- Mais, mon chéri, nous ne pouvions y rester puisque le père
revient... Ne te réjouis-tu pas de le voir?
Charlot ne répondit rien.
-- Aurais-tu voulu y rester tout seul?
-- Non, avec toi...
-- Mais moi, Charlot, je n'aurais pas voulu y rester maintenant
que le père revient. Pense comme il serait triste s'il ne
trouvait personne. Nous allons le soigner si bien! Il est encore
faible... il faudra être bien sage, bien tranquille, Charlot.
-- Où pourra-t-il s'asseoir? demanda le petit garçon.
C'était un problème, en effet. Petite mère regarda tout autour de
la chambre d'un air d'anxiété. Elle y avait bien déjà pensé, mais
que pouvait-elle faire?...
-- Il n'y a que le lit, dit-elle.
-- Est-ce qu'il restera toujours couché?
-- Non, tu sais bien que madame Perlet a dit qu'il peut
maintenant marcher avec une canne. Il sera bientôt tout à fait
guéri. N'es-tu pas bien content de le revoir, Charlot?...
Même silence. Charlot ne pouvait pas encore oublier l'impression
de terreur qu'il avait reçue la première fois qu'il avait revu
son père après l'accident, alors qu'il était étendu sans
mouvement et sans connaissance. Pourtant il n'aurait pas voulu
dire qu'il ne se réjouissait pas de le revoir, il sentait lui-même
que c'eût été mal; il aimait donc mieux ne pas répondre.
-- Nous étions si bien à la campagne, reprit-il après un moment
de silence.
-- Oui, mais, tu sais, nous ne pouvions pas y rester toujours...
Sylvanie et la vieille dame ont été bien bonnes pour nous, mais
nous ne sommes pas à elles, tu comprends... Elles ne pouvaient
pas nous garder toujours.
-- Pourquoi? demanda Charlot qui ne comprenait rien à ces
subtilités. Elles nous aiment bien...
-- Oui, mais elles ne peuvent pas prendre soin de nous comme le
père, parce que lui, c'est notre père... il nous aime encore
mieux.
-- Je voudrais bien être avec lui s'il était dans une belle
campagne, mais je n'aime pas à être ici!... c'est noir, c'est
vilain!...
Petite mère regarda les murs nus et noircis et soupira en pensant
au beau rosier grimpant qui tapissait celui de la petite maison.
Comme tout était joli et frais à la campagne! Personne mieux
qu'elle ne sentait le contraste. Elle aurait volontiers pleuré,
mais elle reprit bien vite le dessus en pensant que le père
pouvait arriver d'un moment à l'autre.
On entendait dans le corridor un bruit inaccoutumé, et tout à
coup la porte s'ouvrit, laissant paraître sur le seuil madame
Charles tout essoufflée.
-- J'apporte mon fauteuil pour ton père, dit-elle en s'adressant
à Petite mère; il en aura besoin, le pauvre homme... Mais je n'en
peux plus... Es-tu assez forte pour m'aider?
-- Moi! moi! cria Charlot tout heureux de cette diversion.
Petite mère apporta aussi son faible concours, et à force de
peine on parvint à faire entrer le lourd fauteuil et à le placer
près de la fenêtre.
-- Là!... dit la vieille dame, c'est au moins un siége convenable
pour un malade. Et où se mettrait-il d'ailleurs? C'est bien
heureux que cette idée me soit venue.
-- Oh! merci, dit Petite mère rayonnante, comme il sera bien
là!... Vous êtes bonne, madame Charles.
Et dans sa reconnaissance elle prit la main de la vieille dame et
la baisa, puis resta toute honteuse de s'être ainsi livrée à son
impulsion.
-- Est-ce qu'on embrasse une vieille main toute ridée? dit la
bonne dame en s'en allant.
Et, quittant son ton grondeur dès qu'elle fut seule, elle
continua en se parlant à elle-même.
-- Pauvre petite... c'est pourtant elle qui m'a appris à penser
aux autres. Avant sa maladie je ne savais pas qu'on est heureux
de pouvoir s'entr'aider; maintenant je le sais..... Pauvre
petite!...
Les enfants, ravis de voir la chambre prendre un aspect si
confortable, changèrent plusieurs fois la place du fauteuil, et
finirent par le laisser à celle qu'on avait choisie en premier
lieu. Tout à coup Charlot s'écria joyeusement:
-- Petite mère, voilà le chat!...
En effet, sa majesté fourrée était entrée avec madame Charles et,
n'étant pas partie en même temps qu'elle, faisait une apparition
solennelle, sortant d'un coin où personne ne l'avait aperçue. Les
deux enfants n'avaient pas revu Minet depuis leur départ pour la
campagne. Charlot lui fit des avances un peu brusques sans
réussir à l'attirer, mais le chat s'approcha de Petite mère et
sauta sur ses genoux.
-- Il sait bien que tu ne l'aimes pas, dit-elle pour expliquer
cette conduite de la manière la moins blessante pour Charlot.
-- Oh! je l'aime bien maintenant, mais j'aime encore bien mieux
Brunette. Elle est si jolie et elle donne de si bon lait. Et toi,
ne l'aimes-tu pas mieux?
-- Je ne sais pas... C'est si agréable de caresser un chat, il a
l'air si content. Brunette ne reste jamais tranquille un instant.
-- C'est vrai, mais j'aime bien ça, moi. Ah! si nous étions
encore ensemble là-bas!...
-- Ecoute, mon Charlot, il ne faut pas avoir l'air triste quand
le père arrivera. Tu sais bien que Sylvanie a dit qu'elle
viendrait nous chercher quand elle s'ennuyerait trop de nous.
Petite mère se tut brusquement. On entendait quelque chose dans
l'escalier, des pas lents, un peu traînants, accompagnés d'un
autre bruit, comme celui d'un bâton qui frappait chaque marche.
Les enfants se tenaient immobiles... Les pas se rapprochaient...
Enfin ils s'arrêtèrent. Il y eut un moment d'hésitation, puis la
porte s'ouvrit, et un homme grand, maigre, appuyé sur une canne
parut sur le seuil.
-- Le père!... s'écria Petite mère en s'élançant vers lui.
Elle le prit par la main et le conduisit au fauteuil où il tomba
plutôt qu'il ne s'assit... il était si fatigué! Charlot, tout
interdit, le regardait sans oser s'approcher. Le père avait fermé
les yeux et s'était laissé aller au fond du fauteuil, car il
était encore très faible. Bientôt il les rouvrit et, regardant
son petit garçon:
-- Tu ne me reconnais pas? lui dit-il. Je te reconnais bien, moi,
tu es toujours le même, mon gros Charlot, mais Petite mère, elle,
a grandi; elle est devenue presque une femme.
Cette idée que Petite mère était une femme fit rire Charlot, et
une fois qu'il eut ri il se sentit plus à l'aise. Posant la main
sur un des genoux de son père, il demanda:
-- Est-ce que la grande maison est finie?
-- La grande maison!... répéta le père un peu étonné de cette
question qui n'avait aucun rapport avec ses pensées du moment.
Non, elle ne doit pas être achevée, mais pourquoi penses-tu à la
grande maison, mon garçon?
-- C'est que j'aime beaucoup les grandes maisons. J'en bâtirai
une pour Petite mère quand je serai grand.
-- Il ne faut pas y retourner, père!... dit la petite fille d'un
ton suppliant.
-- Ah! il se passera encore un peu de temps avant que je sois
capable de grimper à une échelle ou de porter un fardeau.
-- Quand le père retournera à la grande maison, dit Charlot,
j'irai aussi pour prendre soin de lui.
-- Tu es encore trop petit, répliqua sa soeur en le caressant.
-- Tu dis toujours que je suis petit!... mais je deviens grand,
moi, n'est-ce pas, père?
-- Cela viendra, mon garçon, avec un peu de patience. C'est bon
de se retrouver chez soi et avec vous, mes enfants!... Mais d'où
vient ce grand fauteuil? je ne le connais pas.
-- C'est la vieille dame au chat, répondit Charlot; elle l'a
apporté pour toi, père.
-- La vieille dame au chat!... je ne la connais pas non plus.
-- C'est elle qui a pris soin de moi quand j'étais malade, dit
Petite mère en levant sur son père ses yeux sérieux.
-- Et madame Perlet m'a pris chez elle, cria Charlot.
-- Ils ont tous été bien bons pour vous, dit le père, je voudrais
les remercier.
Comme il parlait on frappa à la porte. C'était madame Perlet une
tasse pleine dans les mains.
-- Comment que ça va? dit-elle au malade en prenant un air riant
pour cacher l'émotion que lui causait la vue de cette figure
dévastée par la maladie. Voilà un peu de bouillon pour vous
restaurer: nous avons justement mis le pot-au-feu hier. Nous
sommes riches maintenant, mon mari a retrouvé du travail dans son
ancienne maison; nous pouvons nous payer le pot-au-feu deux fois
par semaine.
-- Madame Perlet, dit le convalescent dont la voix tremblait et
dont les yeux étaient humides, je vous remercie ainsi que votre
mari de ce que vous avez fait pour mes pauvres enfants. Je vous
en serai toute ma vie reconnaissant.
-- Ne parlons pas de ça... Qui est-ce qui pourrait voir souffrir
de pauvres petits innocents et ne pas leur venir en aide? Vous en
feriez bien autant pour nous, n'est-ce pas?... C'est gentil tout
de même de vous voir ici et non plus dans ce lit d'hôpital...
-- Oui, je suis content, mais je ne dirai pas de mal de mon lit
d'hôpital, car c'est là que j'ai appris à avoir confiance en
Dieu.
-- Vraiment? dit madame Perlet d'un air surpris.
-- Est-ce qu'il n'a pas pris soin de mes pauvres enfants pendant
que je ne pouvais rien faire pour eux?... C'est vous autres,
braves gens, qui les avez nourris, c'est vrai, mais qui vous l'a
mis au coeur? Ah! Madame Perlet on comprend bien des choses quand
on est là, faible et sans mouvement, pendant des semaines. Avant
cela je ne pensais pas à Dieu, mais à qui aurais-je recommandé
mes pauvres petits si ce n'est à lui? Et il m'a entendu...
-- C'est pourtant vrai, dit madame Perlet.
-- Maintenant j'espère que nous pourrons lui montrer notre
reconnaissance en faisant pour d'autres ce que vous avez fait
pour nous.
-- Mais vous serez longtemps avant de pouvoir travailler, dit la
brave femme en regardant les mains affaiblies qui reposaient sur
les bras du fauteuil.
-- Encore un peu de temps, peut-être, mais les forces reviennent
vite quand on est content. Voyez-vous, madame Perlet, depuis le
jour où vous êtes venue à l'hôpital et où vous m'avez dit: "Votre
Petite mère n'a rien fait de mal, on l'avait accusée
injustement!" j'ai senti que je guérissais grand train.
-- Comment avez-vous pu croire cela, vous qui la connaissiez?...
-- Je n'y comprends rien... Je m'en veux maintenant, dit le
pauvre père en attirant la petite fille tout près de lui, mais
elle ne m'en veut pas, elle, n'est-ce pas, Petite mère?...
J'étais si faible, si malheureux de la sentir abandonnée... Je ne
savais pas encore ce que je sais maintenant: c'est que mes
pauvres petits avaient un Père dans le ciel.
-- Eh bien, vous avez plus de confiance que je n'en aurais à
votre place, car enfin vous voilà pour longtemps encore incapable
de travailler, et ce ne sont pas ces petits bras-là qui gagneront
beaucoup de pain...
-- On m'a accordé un dédommagement pour mon accident qui a été
causé par l'imprudence du maître maçon. Vous voyez bien que Dieu
prend soin de nous!...
Charlot tira Petite mère par le bras et la força de se baisser
jusqu'à ce qu'il pût lui parler à l'oreille:
-- Je crois que le père a vu le bon Dieu, dit-il. Où est-il donc?