-- Je lui avais bien dit, à ma pauvre petite chérie, que son

imprudente générosité avait pu faire du mal, mais j'étais loin de

me douter qu'elle causerait un mal aussi terrible. Ma pauvre

Edith, quel chagrin elle en aura!

XIX

Madame Grandville avait rarement vu une aussi pauvre demeure que

cette chambre où elle entra. Sauf le lit avec sa mince paillasse

et sa couverture déchirée, il n'y avait que la petite table de

sapin, la chaise sans dossier, une petite caisse qui servait de

siége aux enfants quand le père était là, le vieux panier dont

nous avons déjà parlé, et un tout petit poële en fonte dont le

tuyau passait par la cheminée. Sur une planche on voyait un ou

deux ustensiles de ménage, deux assiettes, une tasse ébréchée.

Deux clous plantés au mur tenaient lieu d'armoire; le pantalon du

dimanche et quelques vieux vêtements des enfants y étaient

accrochés. C'était vraiment la misère profonde.

Madame Charles avait apporté de sa chambre une chaise pour

s'asseoir, et madame Perlet se tenait debout près du lit

regardant la petite malade qui respirait péniblement. Toutes deux

restèrent immobiles d'étonnement en voyant entrer la visiteuse.

Celle-ci s'approcha.

-- Je suis la mère de la petite fille qui a donné à cette pauvre

enfant une pièce de dix francs, dit-elle.

Ce mot expliquait tout.

-- Ah! Dieu soit loué! s'écria madame Perlet. C'était donc bien

vrai. Depuis cette nuit que je l'ai veillée, la pauvre petite, je

le croyais... mais maintenant il faudra bien que tout le monde le

croie. Pauvre petit ange! comme elle serait heureuse si elle

pouvait vous entendre... Mais, voyez, depuis ce matin, elle n'a

pas bougé plus que ça... Elle est très mal.

-- Quelle est sa maladie? demanda madame Grandville.

-- Je ne sais pas bien: le médecin n'a rien dit. Elle n'a plus

beaucoup de fièvre, mais c'est la faiblesse qui la tient. Elle

n'a pas pour deux sous de vie dans son pauvre petit corps.

-- Est-ce qu'elle prend des fortifiants?

-- Oui, une voisine a apporté un peu de bouillon, je lui en fais

avaler des cuillerées... Le médecin a parlé de bon vin, mais où

le prendre?... Notre vin est trop aigre, et même en le payant

vingt sous le litre nous n'en aurions pas d'assez bon.

-- Prend-elle volontiers ce qu'on lui donne?

-- Elle fait tout ce qu'on veut... C'est un petit ange du bon

Dieu... Croiriez-vous, Madame, que cette nuit, quand je pensais

qu'elle était assoupie, elle m'a demandé tout à coup si je

n'étais pas trop fatiguée, et comme je lui disais: Non, ma fille,

ne t'inquiète pas de moi, elle me dit: "Merci, vous êtes bonne."

Si ça ne vous fait pas venir les larmes aux yeux!... C'est bien

ça qui m'inquiète... Elle est trop bonne, cette enfant, elle ne

peut pas vivre.

-- Dieu ne reprend pas tous les enfants doux et aimants,

heureusement!.... dit madame Grandville.

-- Ah! répondit madame Perlet en secouant la tête, j'ai toujours

vu que les meilleurs s'en vont.

Les trois femmes groupées près du lit regardaient ce petit visage

pâle et immobile. Elles ne s'étaient jamais vues avant ce moment-là,

mais elles ne se sentaient pas étrangères les unes aux

autres. Un même sentiment de pitié attendrie les pénétrait.

Madame Perlet, la plus expansive, reprit après un moment de

silence:

-- Je m'en veux de l'avoir soupçonnée. Mon mari me le disait

bien, pourtant, qu'elle n'avait rien fait de mal... mais je ne

voulais pas le croire.

-- Tant qu'à moi, dit madame Charles, du moment que mon chat

avait confiance en elle j'étais bien tranquille. On trompe les

gens, mais on ne trompe pas les bêtes. Si vous voyez qu'un animal

se trouve bien auprès de quelqu'un, homme ou enfant, et qu'il

recherche ses caresses, vous pouvez être sûr que c'est de la

bonne espèce. Minet y voit plus clair que moi, je vous en

réponds. Vous m'aviez dit de me méfier, madame Perlet, mais je

l'ai écouté plutôt que vous, et vous voyez que j'ai eu raison.

Ces paroles expliquaient à madame Grandville une des mystérieuses

phrases de Charlot: "Elle dit que le chat le sait bien." Elle ne

put s'empêcher de sourire et passa sa main sur le front moite de

l'enfant.

Pauvre petite! Quel contraste entre sa vie de misère et

l'heureuse vie d'Edith! Elles avaient le même âge, l'une si

frêle, si chétive, l'autre si fraîche, si élancée, si brillante

de santé... Quelle différence! et pourtant au fond toutes deux

vivaient de la même vie, celle de l'amour.

Madame Grandville s'éloigna en promettant de revenir bientôt.

Elle s'en alla le coeur plus ému qu'elle ne l'avait peut-être

jamais eu en présence d'une misère, et non-seulement plein de

compassion pour la petite malade, mais aussi d'admiration pour

ces deux pauvres femmes qui donnaient leur temps, leurs forces,

leur sommeil à une étrangère, sans avoir l'air d'y attacher la

moindre importance.

-- C'est la vraie charité, cela, se disait-elle, celle qui donne

non le superflu, mais le nécessaire, celle dont Jésus a dit:

"Celle-ci a donné de sa disette."

Edith attendait sa mère avec une impatience fiévreuse. Elle lui

fit tout raconter et répéta dix fois les mêmes questions tant

elle était avide de détails. Lorsque madame Grandville lui

décrivit la chambre où elle avait trouvé Fleurette, sa figure

s'attrista; elle n'avait jamais rien supposé de pareil.

-- Et son lit? demanda-t-elle.

-- C'est une paillasse sur les planches d'un vieux bois de lit.

La pauvre enfant doit être aussi mal couchée que possible, mais

elle n'est pas gâtée car, avant l'accident de son père, elle

couchait sur un tas de paille dans un recoin sombre.

-- Oh! maman, c'est affreux!...

Quand madame Grandville en vint à Petite mère elle-même et

qu'elle décrivit cette petite figure immobile, ces grands yeux

fermés et tout cernés de noir, ces traits pâlis et contractés par

la souffrance, Edith éclata en sanglots.

Madame Grandville s'arrêta. Elle s'était laissé entraîner par sa

propre sympathie et avait oublié sa crainte d'exposer sa fille à

des impressions tristes. Voulant la distraire de son chagrin elle

lui proposa de lui aider à préparer ce qui pourrait être utile à

la petite malade.

-- Oh! oui, maman! Qu'est-ce qui pourrait lui faire plaisir?...

-- Nous voulons d'abord chercher ce qui peut lui faire du bien,

et si nous parvenons à lui rendre un peu de force, alors on

pourra songer à lui faire plaisir. Pour le moment ce serait bien

inutile. Va demander à Félicie un panier et apporte-le-moi à la

salle à manger.

Edith s'empressa d'obéir.

-- Maintenant, maman, qu'allons-nous y mettre?

-- La seule chose qu'elle puisse prendre dans l'état où elle est,

c'est un peu de bouillon et de bon vin. Demande pour moi à la

cuisinière un demi-litre de son bouillon. Il était excellent

aujourd'hui. Pour demain nous lui ferons un consommé.

Toute joyeuse de s'employer pour Fleurette, Edith courut à la

cuisine. Il fallut expliquer à la cuisinière pourquoi on lui

demandait du bouillon. Lorsqu'elle eut entendu l'histoire un peu

confuse que lui fit la petite fille, elle fut tout empressement

pour la servir de son mieux.

-- Maintenant, dit madame Grandville, nous allons encore mettre

dans le panier quelque chose pour les deux gardes-malades: du

café et du sucre. Puisqu'elles veillent c'est sans doute ce qui

leur conviendra le mieux. Je vais y joindre une couverture chaude

et légère pour la malade, et nous leur enverrons cela tout de

suite. Félicie le portera sans doute volontiers, ce n'est pas

bien loin...

-- Ne pourrais-je pas aller avec elle?

-- Non, mon enfant, tu iras voir la petite fille lorsqu'elle sera

en convalescence, mais avant c'est inutile de me le demander.

Ce soir-là, M. Grandville devait rester à la maison après le

dîner. Edith était bien joyeuse car son père avait tant

d'occupations que c'était une fête chaque fois qu'il annonçait

une soirée de famille. Et ce jour-là cette perspective était

d'autant plus délicieuse qu'elle avait étudié pour lui un morceau

de piano, et qu'elle avait à lui raconter tant de choses qu'il

lui eût semblé impossible d'attendre un jour de plus.

Après le dîner M. Grandville s'assit dans son grand fauteuil,

celui que sa petite fille appelait "le fauteuil de joie" parce

qu'il s'y installait lorsqu'il avait une bonne heure à donner à

la vie de famille.

-- Papa, demanda Edith, as-tu beaucoup de temps ce soir?

-- Pourquoi me demandes-tu cela puisque je t'ai dit que je ne

sors pas?

-- Oui, mais tu ne vas pas tout de suite prendre ton journal, ou

bien ton gros livre. Je demande si tu as beaucoup de temps pour

moi.

-- Je te donne tout mon temps jusqu'à ce que tu ailles te

coucher. Pour aujourd'hui le journal te cède la place... Es-tu

contente?

-- Quel bonheur! J'ai tant de choses à te dire, papa.

-- Vraiment? Je croyais que tu avais un morceau de piano à me

jouer.

-- Oui, mais cela, ce n'est rien; ce sera bien vite fait. J'ai

énormément de choses à te raconter.

-- Eh bien, je suis prêt à recevoir cette avalanche. Qu'est-ce

que c'est donc que cette multitude de choses que tu as à me

dire?...

-- Tu verras...

-- Sont-elles gaies ou tristes?

-- Je crois qu'elles sont tristes, répondit Edith, après un

instant de réflexion.

-- Tant pis. J'aime mieux que ma petite fille me dise des choses

gaies.

-- Il y en a peut-être qui te feront rire, papa, répliqua Edith,

qui pensait à Charlot et à ses drôles de propos, mais pourtant

c'est plutôt triste que gai. J'ai beaucoup à te raconter et aussi

beaucoup à te demander.

-- Des questions profondes qui mettront ma science en défaut,

comme lorsque tu voulais savoir, quand tu étais petite, si les

anges mettent leurs bonnets de nuit pour dormir...

-- Oh! non, non, papa. Je ne suis plus si sotte à présent.

-- Eh bien, dit la mère, si tu commençais par la musique?...

Ensuite vous pourrez causer tout à votre aise.

Le morceau de piano était joli et le père en fut enchanté.

-- Je veux te faire un petit cadeau pour le plaisir que tu m'as

fait, dit-il. Que voudrais-tu avoir? Reste dans les limites d'une

sage modération; j'ai dit un _petit_ cadeau, tu sais.

Edith réfléchit, puis elle répondit:

-- Mais, papa, je n'ai envie de rien.

-- Vraiment? Penses-y bien encore.

Tout à coup, relevant la tête et laissant voir ses yeux

brillants, elle s'écria:

-- Papa, ce que je voudrais, c'est de l'argent.

-- De l'argent! répéta le père un peu étonné. Qu'est-ce qu'une

petite fille comme toi peut faire avec de l'argent?

-- Des cadeaux.

-- C'est vrai; c'est une bonne réponse. Mais tu en as déjà de

l'argent. Tu as reçu l'autre jour dix francs.

-- Ah! voilà, papa, c'est justement l'histoire que j'ai à te

raconter. Mets-toi bien au fond de ton fauteuil et écoute-moi.

-- As-tu donc envie que je dorme?

-- Non, pas du tout, mais je veux que tu sois bien afin que tu ne

t'impatientes pas, parce que mon histoire est très longue.

On avait apporté la lampe et madame Grandville avait pris son

ouvrage. Edith se percha sur les genoux de son père et commença.

Elle raconta très en détail ce que nous savons déjà, sa première

rencontre avec Fleurette et tout ce qui en était résulté.

Lorsqu'elle en arriva à la seconde partie de son récit, c'est-à-dire

à ce qui s'était passé le jour même, madame Grandville lui

vint en aide une ou deux fois pour le compléter. Le père écouta

avec un intérêt qui ne laissait rien à désirer. Il rit des drôles

de propos de Charlot, il s'attendrit sur la pauvre petite malade,

il approuva l'envoi qu'on lui avait fait, il promit même de

donner deux bouteilles d'un vin vieux qui lui ferait beaucoup de

bien, et il exprima l'espoir qu'elle serait bientôt rétablie.

-- Et à présent, papa, demanda Edith en finissant, devines-tu ce

que je voudrais?

-- Je n'ai pas besoin de le deviner puisque tu me l'as dit. Je te

donne vingt francs.

-- Est-ce assez pour acheter un lit avec un sommier, un matelas,

un oreiller? demanda la petite fille.

-- Non, certainement, ma fille, mais tu as bien de l'ambition.

-- Pense, papa, que Fleurette est couchée sur une mauvaise

paillasse. Il lui faut un lit. Si tu veux me donner de quoi

l'acheter tu ne me feras pas de cadeau au jour de l'an.

-- Petite rusée! tu sais bien que j'en serais le premier puni. Je

me trouverais trop malheureux de ne pas te voir contente.

-- Mais je serai contente. Je me souviendrai que tu m'as fait un

beau cadeau.

Monsieur Grandville consulta du regard sa femme qui lui répondit:

-- Ce serait certainement de l'argent bien placé.

-- Allons, dit-il, je voulais t'en donner vingt, tu m'en prends

cent... Je suis volé comme dans un bois. Combien me devras-tu de

baisers pour cela?

-- Cent, papa! cent baisers!... Je vais te les payer tout de

suite.

-- Non, non, ce serait trop. Nous nous en lasserions tous les

deux. Donne-moi un à-compte.

Elle lui en donna bien cinquante avant qu'il criât grâce. Après

quoi Edith alla se coucher heureuse de sa journée et plus

heureuse encore du lendemain.

A côté de son assiette, au déjeuner, elle trouva cinq belles

pièces d'or. Son père était déjà sorti.

-- C'est beaucoup pour une petite fille comme toi, dit madame

Grandville, et tu ne dois pas t'attendre à obtenir toujours tout

ce que tu demanderas... Mais cette fois-ci je suis heureuse que

la générosité de ton père te permette de faire un bien réel à

notre pauvre petite malade.

Edith sortit toute joyeuse avec sa mère. Elle tâtait souvent sa

poche pour s'assurer que le porte-monnaie si bien garni était en

sûreté. Madame Grandville lui laissa le plaisir de payer elle-même

la literie. Lorsque tout fut choisi et expédié, il restait

encore une petite somme qui fut employée à acheter l'étoffe pour

une paire de draps, et ce paquet-là fut envoyé chez madame

Grandville.

Edith ne se possédait plus de joie en pensant que non seulement

elle avait pu procurer un bon lit à la petite malade, mais encore

qu'elle travaillerait pour elle. Dès que l'étoffe fut arrivée,

Félicie dut l'aider à tailler les draps. Jamais broderie d'or et

de soie ne fut commencée avec un plus grand ravissement.

Et il faut rendre à Edith ce témoignage que, bien que les surjets

et les ourlets fussent un peu longs, et même lui semblassent

interminables, elle ne se relâcha pas de son zèle et ne permit

pas qu'aucune autre main que la sienne y fît un seul point.

XX

Petite mère fut transportée dans son beau lit neuf sans presque

en avoir conscience. Etait-ce le résultat de ce bien-être tout

nouveau pour elle, ou celui du traitement, ou bien encore le

triomphe de sa bonne constitution? Personne n'aurait pu le dire,

mais à partir de ce moment il y eut dans son état un changement

visible, et le médecin parla de guérison. Le progrès lent

continua au travers de quelques retours de fièvre. Elle commença

bientôt à faire attention à ce qui se passait autour d'elle, à

écouter ce qui se disait. Elle avait aussi des moments de vrai

sommeil et prenait avec plaisir le vin et le bouillon que madame

Grandville lui envoyait. Un jour celle-ci vint elle-même; Petite

mère la regarda attentivement, mais elle ne dit rien qui pût

faire deviner qu'elle l'avait reconnue. Le médecin avait si

fortement recommandé qu'on lui épargnât tout ce qui pouvait

l'émouvoir et surtout lui rappeler les impressions pénibles

qu'elle avait eues avant sa maladie, qu'on n'osa lui faire aucune

question; mais on vit bien qu'elle paraissait faire un effort

pour réfléchir et se rappeler. Le lendemain elle demanda qui

était la dame qu'elle avait vue.

Le nom de madame Grandville ne lui apprenait rien, mais elle se

tut et ne demanda rien de plus.

Une après-midi, Charlot, qui s'ennuyait cruellement de sa soeur,

se glissa dans la chambre que madame Charles venait de quitter

pour rentrer un moment dans la sienne. Petite mère était toute

tranquille dans son petit lit, les yeux ouverts et le regard

naturel. Il s'approcha d'elle plus doucement qu'il n'avait

coutume de faire, car il commençait à comprendre qu'elle avait

besoin de ménagements. Elle voulut avancer sa main pour lui faire

une caresse, mais elle n'en eut pas la force, la petite main

retomba.

-- Embrasse-moi, Charlot, dit-elle.

Il lui donna un baiser.

-- Veux-tu rester un peu avec moi?

-- Je veux bien, mais on me grondera. Ils disent toujours qu'il

faut te laisser tranquille... Je m'ennuie tant, Petite mère!...

Les lèvres pâles de la malade s'entr'ouvrirent pour répondre,

mais elle ne dit rien et regarda Charlot d'un air de compassion.

Ils restèrent un moment silencieux. Charlot se balançait d'un

pied sur l'autre, incapable qu'il était de se tenir tranquille

malgré sa bonne volonté. Petite mère, qui sentait que ce

mouvement faisait tourner sa tête si faible, fermait les yeux

pour ne pas le voir.

Au bout de deux minutes qui avaient paru bien longues à Charlot,

elle lui dit:

-- Qui m'a donné ce beau lit, le sais-tu?

-- Mais oui, cria Charlot joyeusement, c'est elle, la "petite

dame". -- Elle a envoyé le lit et du vin, et du bouillon, et sa

maman est venue te voir, et madame Perlet a dit que c'étaient des

personnes bien comme il faut.

-- La petite dame!... répéta la malade de sa voix faible.

Encore un silence, puis elle reprit:

-- Charlot, est-ce qu'elle a dit?...

Elle ne put s'expliquer mieux, mais Charlot comprit.

-- Elle a dit, répondit-il, qu'elle t'avait donné la pièce de

cinquante centimes en or.

Petite mère referma les yeux. C'était une joie si intense de

savoir qu'elle n'était plus accusée de vol que, si elle l'avait

sentie dans sa plénitude, elle n'aurait pas pu la supporter.

Las du silence qui avait recommencé et n'osant pourtant le

rompre, Charlot quitta la chambre. Lorsque madame Charles entra,

la petite malade était paisiblement endormie, les mains sur sa

poitrine, les lèvres entr'ouvertes par un demi-sourire. Elle

avait une apparence de calme et de bien-être si complet que la

vieille dame se dit en la regardant:

-- Comme elle paraît mieux! Voilà la première fois que je la vois

dormir d'un aussi bon sommeil.

Le lendemain madame Perlet était dans cette loge qu'elle devait

bientôt quitter, lorsqu'une figure jeune et souriante lui

apparut.

-- Est-ce ici que demeure une petite fille qu'on appelle Petite

mère?

-- Oui, sans doute, mais que lui voulez-vous? La pauvre enfant

est bien malade.

-- Bien malade!... répéta Sylvanie, car c'était elle, on l'a

deviné, -- mais pas dangereusement pourtant?...

-- Si dangereusement que ce n'est que d'aujourd'hui qu'on espère

la sauver. Que lui voulez-vous?...

-- Pauvre petite! qu'est-ce qui l'a rendue malade?

-- J'ai idée que c'est le chagrin... On l'a accusée de vol... La

pauvre enfant a trop souffert. L'injustice fait tant de mal!...

Madame Perlet parlait avec une certaine âpreté, oubliant qu'elle

avait eu sa part dans cette injustice.

Sylvanie avait pâli et regardait la concierge d'un air consterné.

-- Pauvre Petite mère! dit-elle. Comment avons-nous pu la

soupçonner!... La croix est retrouvée de ce matin. Je suis venue

le dire sans perdre une minute.

-- Ah! dit madame Perlet en regardant attentivement la jeune

fille, c'est donc vous, Sylvanie... Vous auriez bien pu prendre

la peine de retrouver votre croix un peu plus tôt. Ca nous aurait

épargné bien des tracas, et à cette pauvre enfant une maladie qui

n'a pas encore dit son dernier mot.

Sylvanie aurait volontiers pleuré en écoutant ces paroles, et

pourtant il n'y avait pas eu de sa faute dans tout cela; elle ne

pouvait se faire de reproches.

-- Ecoutez, Madame, dit-elle, je vais vous raconter comment les

choses se sont passées. Lorsque je revins à la maison après avoir

confié les deux enfants à madame Nanette pour les ramener, je

m'aperçus que je n'avais plus ma croix d'or. Il me semblait bien

être sûre que je ne l'avais pas revue depuis le moment où je la

leur avais montrée la veille, mais je voulais pourtant espérer

qu'elle s'était perdue en chemin, ou peut-être dans la cour de la

ferme lorsque j'avais mis les enfants sur la charrette. En dépit

de ma grand'mère, qui soutenait que c'étaient eux qui l'avaient

prise, j'ai refait le chemin en cherchant partout et je suis

allée demander à la ferme si personne ne l'avait vue. Nous avons

encore cherché tout le jour sans rien trouver, et il m'a bien

fallu croire que les autres avaient raison. Madame Nanette a dit

qu'elle retrouverait les petits voleurs et qu'elle me

rapporterait ma croix si elle était encore entre leurs mains.

Vous comprenez que lorsque le lendemain elle est venue nous dire

qu'ils l'avaient vendue pour une pièce de dix francs nous n'avons

plus eu aucun doute; j'ai regardé ma croix comme entièrement

perdue, et je n'ai plus fait de recherches. Je n'y pensais plus

guère, car on se console assez vite de ces malheurs-là, quand

tout à coup, ce matin, en nettoyant l'étable de ma chèvre, je

vois briller quelque chose, je le ramasse... c'était ma croix

d'or à moitié couverte de terre. Je ne savais comment m'expliquer

cela, mais je me suis souvenue tout à coup que j'avais pris une

brassée de foin, qui avait servi de lit aux enfants, pour

l'apporter à Brunette; sans doute la croix y était tombée, et

comme elle était légère elle s'y est perdue et n'a été retrouvée

que lorsque le foin a été mangé. Heureusement encore que ma

chèvre ne l'a pas avalée avec sa provende... Mais que cette

pauvre petite en ait tant souffert, voilà ce qui fait mal!...

Le récit de la jeune fille avait adouci madame Perlet. Dans de

telles circonstances il eût été vraiment impossible que Petite

mère ne fût pas soupçonnée, surtout par des personnes qui ne

savaient rien d'elle. Elle offrit une chaise à Sylvanie et lui

donna quelques détails sur la maladie de l'enfant.

-- Elle est mieux aujourd'hui; elle reconnaît tout le monde et

parle même un peu. Peut-être que ça lui fera plaisir de vous

voir, car elle nous a parlé de vous et de votre jolie chèvre,

mais il ne faut pas la faire causer, elle est encore trop faible.

-- Vous pouvez compter sur moi, répondit la jeune fille.

Elles montèrent ensemble. Madame Perlet n'avait pas revu la

malade depuis que, au lever du soleil, elle l'avait laissée

assoupie pour aller faire son ouvrage. Elle trouva un grand

changement. Madame Charles l'avait lavée, lui avait mis du linge

propre, sa tête était soulevée par un oreiller; elle avait

vraiment l'air en convalescence.

Elle sourit et ses joues se colorèrent faiblement lorsqu'elle

aperçut Sylvanie qu'elle reconnut aussitôt. Celle-ci s'approcha

pour l'embrasser. Elle était tout émue en voyant à quel point

quelques jours de maladie avaient changé cette petite figure déjà

si chétive.

Petite mère fixa sur elle ses grands yeux sérieux.

-- Je n'ai pas pris la croix d'or, dit-elle.

-- Je le sais, je le sais, ma petite. La croix d'or est retrouvée

depuis ce matin. Je sais maintenant que c'est moi qui l'avais

perdue.

Petite mère se laissa retomber comme lorsqu'elle avait appris que

la "petite dame" était retrouvée. Il semblait que la joie fût

toujours trop forte pour elle, et qu'elle pût moins bien la

supporter que le chagrin.

Alors Sylvanie s'assit auprès d'elle et, prenant sa main dans la

sienne, elle commença à lui parler doucement, très doucement et

très tranquillement, de la chèvre, du jardin, des fleurs des prés

et de tout ce qui pouvait l'intéresser sans l'agiter. Charlot

était entré et avait pris place sur les genoux de la visiteuse.

-- Vous ne savez pas, dit-il tout à coup. Petite mère a dit que

la croix d'or est au cou de la chèvre.

On rit de cette idée. Petite mère ne se rappelait pas l'avoir

dit, mais on lui expliqua que c'était un de ses rêves de fièvre,

et elle sourit aussi. Sylvanie raconta de nouveau à Charlot où

elle avait retrouvé la croix.

-- Tu vois, dit-elle, que si elle n'était pas au cou de la chèvre

elle était au moins bien près d'elle.

-- Alors nous ne l'avions pas volée!... s'écria le petit garçon.

On rit encore, mais toujours sans bruit pour ménager la malade;

puis Sylvanie se leva en disant qu'elle devait s'en aller de peur

de lui faire du mal; mais avant cela elle se pencha vers elle

pour lui dire quelques mots tout bas, et la petite figure pâle

s'illumina joyeusement.

Qu'étaient-ce donc que ces paroles que personne n'avaient

entendues, sinon Petite mère?

-- Quand tu seras plus forte, avait dit Sylvanie, je reviendrai

et je t'emmènerai avec moi, afin que tu puisses boire du lait de

ma chèvre et respirer le bon air des bois.

Quelle joie avait brillé dans les yeux de l'enfant! mais une

inquiétude vint bien vite la troubler.

-- Et Charlot?... demanda-t-elle.

-- Il viendra aussi, naturellement. Je sais bien que sans lui tu

ne pourrais pas être heureuse.

Petite Mère · 第 11 / 15 段