Un seul mot avait frappé Charlot: "Croyez-vous qu'elle mourra?"

Il savait, bien qu'il ne pût s'en souvenir, que sa mère était

morte et qu'on l'avait mise dans la terre, et que personne ne

l'avait jamais revue... Et Petite mère, si elle mourait, la

mettrait-on aussi dans la terre? Non, il ne le permettrait pas.

Il avait vu bien des fois des cercueils, et on lui avait dit ce

que c'était, et jamais il ne permettrait qu'on mît Petite mère

dans une de ces vilaines boîtes. Il allait entrer auprès d'elle

pour le lui dire et lui promettre que jamais il ne la laisserait

traiter de cette manière, quand la voix de madame Perlet se fit

entendre, l'appelant du bas de l'escalier; il n'osa pas désobéir.

Bientôt après Charlot dormait entre ses deux infortunés camarades

de lit, et il ne se passa pas beaucoup de temps avant qu'il eût

pris la place qui lui appartenait, non pas peut-être du droit du

plus fort, car les deux garçons étaient plus grands que lui, mais

du droit du plus égoïste.

Petite mère eut une nuit moins agitée. Elle était un peu mieux le

lendemain, mais d'une faiblesse extrême. Monsieur Perlet avait

trouvé du travail: c'était peu de chose, mais il semblait que la

mauvaise chance fût lasse de le poursuivre, et sa femme en était

toute remontée. Dans sa joie elle acheta pour Charlot et pour son

plus petit un bâton de chocolat. En voyant cette munificence,

Charlot comprit que le moment était venu de mettre en action sa

bonne résolution. Le chocolat était là dans sa main, il pouvait

immédiatement en faire le sacrifice à sa soeur. Sans doute il lui

eût été plus agréable de le manger sans un moment de retard, et

de s'en barbouiller à coeur joie la figure et les mains; il le

porta même plusieurs fois à sa bouche et en suça "un tout petit

peu". Mais il se souvint que Petite mère lui avait bien souvent

tout donné sans rien garder pour elle, et cette pensée le

fortifia contre la tentation. Lorsqu'il vit madame Perlet occupée

dans son ménage, il monta en hâte au quatrième et entra tout

droit dans la chambre. Petite mère était étendue toute blanche et

le regarda, mais sans faire un mouvement. Elle le reconnaissait

bien, mais sa faiblesse était si grande que même dire: Bonjour

Charlot, lui eût paru impossible. Le petit garçon s'approcha du

lit et mit le bâton de chocolat dans la petite main qui reposait

sur la couverture; cette pauvre main inerte ne se referma pas

pour le saisir.

-- C'est pour toi, Petite mère, dit-il, je te le donne.

Point de réponse.

-- Mange-le, je l'ai gardé pour toi.

Et comme elle ne faisait toujours aucun mouvement, il se dressa

sur la pointe des pieds et essaya de lui mettre le chocolat dans

la bouche. Petite mère serra les lèvres et détourna un peu la

tête. Charlot fut choqué.

-- Petite mère, dit-il, c'est très-mal! Je t'ai gardé mon

chocolat et tu ne veux pas le manger. Tu n'es pas gentille, et

puisque tu fais comme cela, quand je serai grand je ne te

donnerai rien, tu verras... Tu es bien meilleure quand tu n'es

pas malade; je ne t'aimerai plus si tu continues. Pourquoi ne me

parles-tu pas?

-- Je ne peux pas, Charlot, répondit d'une voix faible la pauvre

enfant que son amour pour son frère rendit capable de cet effort.

-- Tu peux bien manger le chocolat... Goûte-le...

-- Non, non, je t'en prie...

-- Eh bien, dit-il en retirant son cadeau d'un air offensé, je

vais te dire ce que je ferai. Quand tu seras morte je te

laisserai mettre dans la terre, et alors tu ne reviendras plus

jamais.

-- Qu'est-ce que tu dis, malheureux enfant? s'écria madame

Charles qui était entrée sans bruit après avoir pourvu au repas

de son chat. Es-tu fou de venir lui parler de choses

pareilles!... Va-t'en et ne remets pas les pieds ici!...

-- Il ne voulait pas me faire de peine, murmura Petite mère.

Elle ne put en dire davantage, mais son regard suppliant suivait

la vieille dame tandis qu'elle mettait assez brusquement Charlot

à la porte. Celui-ci se consola un peu dans l'escalier en

mangeant son chocolat.

Il avait vu ses bonnes intentions repoussées et méconnues, il se

sentait le droit d'être froissé et mécontent. Petite mère,

pensait-il, aurait bien pu manger le chocolat, c'était mauvaise

volonté toute pure de sa part, et quand elle savait qu'il l'avait

gardé tout exprès pour elle!... Eh bien, maintenant il ne lui

garderait plus rien, il mangerait tout, oui, tout. -- Il y avait

dans cette résolution un certain adoucissement à sa peine, et

puis le chocolat était bon. Mais comme il fut vite fini!... En

arrivant à la dernière marche il ne lui en restait plus rien

qu'une petite moustache.

Quand le médecin eut fait sa seconde visite, Charlot demanda à

madame Perlet:

-- Est-ce qu'il a dit que Petite mère sera bientôt morte?

-- Comment peux-tu parler ainsi? répondit la concierge étonnée.

Est-ce que cela ne te ferait donc pas de peine si ta soeur

mourait?

-- Si, dit-il, mais je ne la laisserai pas mettre dans la terre;

alors elle restera tout de même avec moi si elle _mourt_.

-- Que veux-tu dire, petit?

-- Je dis que, quand même elle n'a pas été gentille et qu'elle

n'a pas voulu manger le chocolat, je ne permettrai pas qu'on la

mette dans la terre comme notre maman, et alors elle sera encore

avec moi.

-- Mon pauvre Charlot, tu ne sais pas ce que c'est que de mourir.

Si elle meurt elle ne pourra pas rester avec toi, elle ira auprès

du bon Dieu.

-- Non, puisqu'elle ne sait pas où il est.

-- Il est dans le ciel.

-- Mais on ne peut pas y aller, il n'y a pas d'escalier!...

-- Tu ne peux comprendre cela, mon pauvre Charlot, mais tu peux

bien te dire une chose, c'est que si elle meurt tu auras perdu

une bonne soeur. Je ne sais pas si elle a volé ou non, mais je

sais qu'elle prenait soin de toi comme une vraie petite mère

aurait pu le faire. Elle t'aimait bien.

Involontairement, elle mettait Petite mère au passé, et pourtant

le médecin n'avait pas dit qu'il n'y avait plus d'espoir.

-- Oui, répondit Charlot, mais pourquoi n'a-t-elle pas voulu

manger le chocolat que j'avais gardé pour elle?

-- Tu as essayé de lui faire manger ton chocolat?...

-- Oui, mais elle n'a pas voulu.

-- Je le crois bien. Cela l'aurait peut-être fait mourir tout de

suite. Quand on est si malade on ne peut pas manger du chocolat.

-- Oh! mais moi j'en mangerais quand même je serais bien malade,

dit Charlot en passant encore sa langue sur ses lèvres.

-- Petit gourmand!... Maintenant écoute bien ce que je dis: Ne va

pas fatiguer ta pauvre soeur, laisse-la bien tranquille et

demande au bon Dieu de la guérir.

-- Puisque je ne le connais pas! répliqua le petit garçon d'un

ton boudeur.

-- Il t'entendra si tu es sage, mais si tu désobéis il ne

t'écoutera pas. Il n'aime pas les méchants enfants.

-- Est-ce qu'il aime Petite mère?

Madame Perlet hésita, puis elle répondit: Oui.

-- Alors il voudra la prendre, et moi j'aime mieux qu'elle reste

avec moi.

-- Eh bien, ne va plus la tourmenter et lui faire manger du

chocolat... Souviens-toi qu'il faut qu'elle soit bien tranquille.

Il y avait eu dans la maison une réaction en faveur de Petite

mère, c'est-à-dire que ceux qui s'étaient montrés le plus

sévères, maintenant qu'on la savait bien malade, avaient un

retour de pitié pour la pauvre enfant et demandaient avec intérêt

de ses nouvelles. Une voisine lui apporta une tasse de bouillon,

une autre demanda à la veiller, mais madame Perlet, qui devait

bientôt quitter la maison, déclara qu'elle s'en chargeait jusqu'à

son départ. C'était, comme le disait son mari, une vaillante

femme qui ne ménageait pas sa peine.

Cette nuit-là, lorsqu'elle fut seule avec Petite mère, celle-ci

lui dit:

-- Si je meurs, est-ce que Charlot pourra rester avec vous

jusqu'à ce que le père revienne?

-- Tu ne mourras pas, ma fille, répondit la bonne concierge en

lui caressant la main.

-- Je ne sais pas, mais le voulez-vous?...

-- Oui, nous prendrons soin de lui jusqu'à ce que ton père

revienne, tu peux compter sur nous.

-- Merci, dit l'enfant, et elle referma les yeux.

Madame Perlet la regarda un moment d'un air d'hésitation. Une

question lui brûlait les lèvres, mais elle ne savait pas si

c'était le moment de la faire.

Enfin elle se pencha sur elle et lui dit tout bas:

-- Dis-moi la vérité As-tu pris la croix d'or?

-- Non, répondit Petite mère ouvrant ses grands yeux sérieux et

les attachant sur elle.

-- Enfant, si tu savais que tu dois mourir aujourd'hui, que

répondrais-tu?

-- Je dirais non, répondit-elle encore.

-- Je te crois, ma fille, lui dit madame Perlet en l'embrassant.

Et elle s'assit près du lit tenant la petite main brûlante dans

la sienne.

XVIII

Quittons maintenant la chambre nue où Petite mère est étendue sur

son lit de souffrance, l'escalier noir que Charlot monte si

souvent et sur lequel ouvrent tant de portes qui laissent

entrevoir des intérieurs aussi misérables que le sien. Eloignons-nous

pour un moment de la pauvre maison où s'est passée jusqu'ici

la plus grande partie de cette histoire, et entrons dans une

demeure bien différente. C'est un joli hôtel situé entre une cour

qui ouvre sur un boulevard extérieur et un jardin dont les beaux

ombrages attirent les regards de tous ceux qui en longent les

murs. Nous passons d'un vestibule orné de plantes vertes à un

salon élégant qui communique avec une serre. De tous côtés l'air

et la lumière entrent à flots, les yeux se reposent sur la

verdure de la pelouse et des massifs, les oreilles sont charmées

par le murmure rafraîchissant d'un jeu d'eau, et des centaines

d'oiseaux chantent dans les arbres en fleurs. Quiconque serait

transporté de la triste maison que nous venons de quitter dans

cette ravissante habitation pourrait certainement se croire dans

un paradis.

Cette maison était celle d'Edith Grandville, et c'était bien

vraiment une sorte de paradis, car ceux qui l'habitaient

s'aimaient et étaient heureux.

Ils n'étaient que trois et quelques domestiques pour remplir

cette maison et ce beau jardin. Edith n'avait ni frère ni soeur.

C'était son seul chagrin, mais elle n'y pensait pas souvent et

lorsqu'elle y pensait, elle ne s'en plaignait jamais de peur de

faire de la peine à sa mère. Madame Grandville avait eu plusieurs

enfants tous morts très-jeunes; Edith, la dernière, était la

seule qui eût dépassé l'âge de sept ans. Elle en avait maintenant

plus de dix et elle était si fraîche et si bien portante que sa

mère commençait à se rassurer pour elle. Et cependant souvent

encore une inquiétude lui traversait le coeur comme une lame

aiguë, et elle serrait la petite fille dans ses bras comme si

quelqu'un avait voulu la lui arracher. Edith, dans ces moments-là,

regardait sa mère avec étonnement, puis elle l'embrassait en

riant, et madame Grandville, la voyant si gaie, ne savait plus

elle-même d'où lui était venue cette impression d'effroi, si ce

n'est l'excès même de sa tendresse pour cette enfant.

Chacun dans la maison aimait Edith; elle en était le plus beau

rayon de soleil. Jamais elle n'avait rencontré dans ce monde

autre chose que la bienveillance et l'affection. Nous savons déjà

qu'elle était la favorite de ses maîtres; elle l'était aussi de

ses compagnes; il n'y avait pas jusqu'au mendiant à qui elle

donnait un sou qui ne la remerciât avec un sourire. C'est qu'elle

avait elle-même un sourire joyeux et des manières gracieuses qui

épanouissaient tous les coeurs.

Le jeudi matin était revenu, car une semaine seulement s'était

écoulée depuis qu'Edith avait donné sa pièce d'or.

-- Maman, dit-elle à madame Grandville qui écrivait, si nous

allions encore aujourd'hui rencontrer Fleurette!

-- Fleurette! que veux-tu dire, mon enfant?

-- Tu sais bien, la petite fille que j'ai appelée ainsi, parce

que je ne sais pas son nom.

-- Ah! oui, je me rappelle... Mais ce n'est pas probable qu'elle

se retrouve au même endroit, à moins que ce ne soit dans l'espoir

de te rencontrer encore.

-- Si nous la retrouvons, tu me laisseras lui parler, maman?...

-- Je lui parlerai moi-même, ma fille.

-- Il faudra lui parler très doucement, parce qu'elle est timide.

-- Tu crois donc que je lui ferai peur?

-- Oh! non, maman, mais elle n'osera peut-être pas te répondre

comme à moi, parce que tu es une dame, tandis que moi je suis une

petite fille comme elle.

-- Comme elle!... répéta madame Grandville, en regardant sa

fille; pauvre petite!... elle ne te ressemble guère, si je m'en

souviens bien.

-- C'est vrai, maman, elle était si pâle, si maigre et si

pauvrement vêtue... Oh! pourquoi est-ce que tout le monde n'est

pas heureux comme nous?...

Elle soupira et sa mère s'empressa de détourner la conversation,

car elle n'aimait pas à voir Edith s'attrister.

-- Es-tu prête pour ton cours?

-- Oui, tout à fait prête.

-- Eh bien, ma chérie, pendant que j'achève mes lettres, mets-toi

au piano et étudie jusqu'à ce qu'il soit temps de t'habiller pour

déjeuner. Nous partirons un peu plus tôt que la dernière fois,

car c'est désagréable d'arriver en retard.

Edith alla en dansant dans le grand salon où était le piano. Elle

aimait beaucoup la musique et, comme elle recevait d'excellentes

leçons, elle était déjà capable de faire plaisir à ceux qui

l'entendaient. Elle étudia un morceau qu'elle aimait, et juste au

moment où elle pensait qu'elle le savait maintenant assez bien

pour le jouer à son père, la femme de chambre vint l'appeler pour

faire sa toilette.

Encore une danse légère tout au travers du vestibule et tout le

long de l'escalier, et Edith entra en chantant dans sa chambre,

cette jolie chambre bleue où nous l'avons vue s'endormir. Sa robe

était étalée sur le lit, tout était préparé pour elle.

-- Est-ce que je ne dois pas mettre une robe blanche aujourd'hui?

demanda la petite fille.

-- Madame a dit que l'air est un peu plus frais et qu'elle

préfère que vous mettiez une robe moins légère, Mademoiselle,

répondit la femme de chambre qui était toute nouvelle dans la

maison.

-- Cela m'est bien égal au fond, toutes mes robes sont jolies.

Et elle commença sa toilette en chantant toujours.

-- On dirait que vous voulez rivaliser avec les oiseaux du

jardin, dit Félicie en riant.

-- Ah! ils chantent mieux que moi. Quand je serai grande,

j'apprendrai à chanter, maman me l'a promis, mais eux savent

chanter sans leçons. Qui sait, pourtant?... Peut-être qu'ils s'en

donnent entre eux. Les jeunes apprennent des vieux... Ce serait

drôle d'assister à une leçon d'oiseaux. Je voudrais bien savoir

s'ils sont sévères, les professeurs... Monsieur le Merle et

madame la Fauvette doivent donner d'excellentes leçons, mais

elles sont trop chères pour les moineaux. Voilà pourquoi ils ne

savent rien, les pauvres petits.

Ainsi babillait l'heureuse petite fille, pendant que Félicie

l'habillait. Comme celle-ci lui mettait ses bottines et allait

les boutonner, Edith s'aperçut qu'elle était très-pâle et

paraissait souffrir.

-- Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle.

-- Oh! rien. Un peu mal à la tête seulement.

-- Je ne veux pas que vous vous baissiez ainsi pour me mettre mes

bottines, je suis sûre que cela vous fait très mal. Donnez-moi le

crochet, je saurai bien les boutonner moi-même.

-- Oh! Mademoiselle Edith, dit la pauvre fille étonnée, car elle

n'avait point été accoutumée à tant d'égards, madame serait peut-être

fâchée si elle vous voyait vous chausser vous-même.

-- Maman! oh! non, soyez tranquille.

Après ce petit incident, Félicie déclara à qui voulait l'entendre

qu'elle n'avait jamais vu une petite demoiselle aussi aimable. Ce

n'est vraiment pas difficile de gagner les coeurs.

Lorsque la mère et la fille sortirent ensemble il faisait un

temps radieux. Edith était joyeuse et avait peine à marcher

raisonnablement. Il lui eût été plus facile de sauter et de

courir, mais il fallait obéir à l'étiquette; dans une rue de

Paris il n'est pas admis que des jeunes demoiselles, même de dix

ans seulement, se livrent à leurs ébats comme les chevreaux dans

les prairies, aussi Edith suppliait sa mère de la mener bientôt à

la campagne où elle pourrait sauter et s'amuser en liberté.

Au milieu d'un plan charmant pour le jour suivant, elle s'arrêta

tout à coup, le regard fixé sur un point encore éloigné. Sa mère

en suivit la direction pour voir ce qui la préoccupait si

fortement, mais elle n'aperçut qu'un petit garçon debout, appuyé

contre un mur.

-- Qu'est-ce que tu regardes donc? demanda-t-elle.

-- Maman, c'est... Oui, je crois que c'est le petit garçon qui

était avec Fleurette, du moins il lui ressemble beaucoup, et

puis, vois-tu? il est juste à la même place où ils étaient quand

je leur ai parlé. Mais pourquoi est-il tout seul?

-- Comment peux-tu le reconnaître?

-- Oh! je le reconnais parfaitement. Il a une tête toute frisée

et une bonne petite figure toute ronde. Maman, je veux lui

parler...

-- Pourquoi, ma fille? tu ne peux pas parler à tous les petits

gamins de la rue.

-- Non, mais celui-là était avec Fleurette. Permets-le-moi, je

t'en prie!

-- Eh bien! j'irai avec toi.

Elles s'avancèrent vers le petit garçon qui les regarda d'abord

d'un air étonné, mais bientôt sa figure s'illumina car il avait

reconnu "la petite dame".

-- N'est-ce pas toi qui étais ici il y a huit jours avec

Fleurette? demanda Edith en le regardant attentivement.

-- Non, j'étais avec Petite mère.

En entendant cette réponse, Edith parut fort désappointée, mais

elle reprit:

-- C'est pourtant bien toi, je te reconnais. Ne t'en souviens-tu

pas? Je t'ai rencontré ici avec elle.

-- Je m'en souviens bien. Nous étions à nous deux, Petite mère et

moi, et vous lui avez donné une belle pièce de cinquante centimes

en or.

-- C'est cela!... cria joyeusement Edith, mais comment donc

s'appelle la petite fille qui était avec toi?

-- Elle s'appelle Petite mère. C'est ma soeur.

-- Petite mère!... répéta Edith avec surprise, et où est-elle

aujourd'hui?

-- Elle est malade, bien malade. Ils disent que c'est parce

qu'elle a eu tant de chagrin à cause de la pièce de cinquante

centimes.

-- Comment, tant de chagrin? Que veux-tu dire?...

-- On a dit qu'elle avait volé la croix d'or, et elle pleurait,

Petite mère, et elle disait: Je n'ai pas pris la croix d'or. Mais

personne ne voulait la croire. Alors elle a été triste, triste...

et elle est devenue bien malade... et à présent elle ne peut pas

même manger de chocolat...

Ce récit n'était pas très intelligible.

-- Qu'est-ce qu'il veut dire, maman? demanda Edith d'un air de

détresse profonde.

-- Je n'en sais rien, ma fille. Qu'est-ce que c'est que cette

croix d'or?

-- C'est la croix d'or à Sylvanie, répondit Charlot. Ils disent

que Petite mère l'a prise, mais ce n'est pas vrai, elle ne l'a

pas prise!... Petite mère m'a dit que la croix d'or est au cou de

la chèvre, et elle m'a dit aussi que le chat le sait bien,

qu'elle ne l'a pas prise. Et le bon Dieu aussi le sait, mais il

ne veut pas le dire. Et alors tout le monde croit qu'elle est une

voleuse, et elle a tant de chagrin!...

C'était de plus en plus incompréhensible. Madame Grandville eut

un instant l'idée de laisser déraisonner le petit garçon, sans

plus s'inquiéter de son histoire impossible, et d'emmener Edith à

son cours, mais celle-ci résista.

-- Maman, te rappelles-tu que tu m'as dit que je lui aurais

peut-être fait beaucoup de mal en lui donnant ma pièce d'or? Si

c'était vrai?...

Ce mot fut comme un trait de lumière pour madame Grandville.

-- Tu as raison, ma fille, et si tu as fait du mal sans le

vouloir, nous devons tâcher de le réparer. Mais nous ne pouvons

nous arrêter plus longtemps maintenant. Ecoute, petit, veux-tu me

promettre d'être ici dans deux heures?... tu nous attendras à

cette place où nous sommes,. Sauras-tu y revenir?...

-- Je vais rester, répondit l'enfant en s'asseyant sur une marche

d'escalier.

-- Mais ce sera long, tu t'ennuieras...

-- Non. Petite mère est malade, on me défend d'entrer dans la

chambre, j'aime autant être ici. On m'avait dit d'aller à

l'hôpital, mais je n'ose pas entrer dans cette grande maison.

-- Qui est-ce qui est à l'hôpital?

-- Le père.

-- Et ta maman?

-- Je n'ai pas de maman, répondit l'enfant de ce ton indigné

qu'il prenait lorsqu'on lui faisait une question qui lui semblait

oiseuse. Elle est morte, et Petite mère prend soin de moi, mais

maintenant qu'elle est malade elle me laisse seul et je

m'ennuie...

-- Eh bien, nous te trouverons ici, reprit madame Grandville. Je

vais t'acheter un petit pain pour t'aider à attendre.

-- Il est évident, se disait la mère d'Edith, qu'il y a là

quelque chose que nous ne pouvons comprendre. Cette accusation de

vol pourrait bien avoir eu pour cause le don imprudent de ma

petite fille; mais ce qui est singulier, c'est qu'il soit

question d'une croix d'or.

-- Maman, demanda Edith, qu'est-ce qu'il a donc pu vouloir dire

avec cette croix d'or qui est au cou d'une chèvre?

-- C'est une histoire tout à fait absurde. Le pauvre petit ne

sait ce qu'il dit. Il est tout jeune d'ailleurs.

-- Il disait encore: Le chat le sait bien et le bon Dieu aussi,

mais il ne veut pas le dire.

Malgré son souci pour Fleurette, Edith ne pouvait s'empêcher de

rire au souvenir de cette phrase.

Charlot fut fidèle au rendez-vous. Madame Grandville et sa fille

le virent de loin à la place même où elles l'avaient laissé. Si

Petite mère avait été avec lui elle lui aurait dit qu'il devait,

en les reconnaissant, se lever et venir au devant d'elles, mais

Charlot avait peu de politesse naturelle, et sa soeur n'était pas

encore parvenue à lui en inculquer beaucoup.

Il resta donc tranquillement assis, attendant qu'on fût près de

lui et même alors il se contenta de regarder les deux dames d'un

air de connaissance.

-- Comment t'appelles-tu? lui demanda madame Grandville.

-- Je m'appelle Charlot.

-- Eh bien, Charlot, dis-moi où tu demeures.

Madame Grandville avait un agenda de poche et bien qu'elle ne

connût pas la rue qu'il nommait, elle s'assura qu'elle n'était

qu'à une petite distance.

-- Nous allons, dit-elle, prendre une voiture. Je te ramènerai à

la maison, Edith, et j'irai avec Charlot voir sa soeur.

-- Oh! maman, s'écria Edith consternée, et pourquoi pas moi

aussi?

-- Ma chérie, tu vas le comprendre. Cette petite est malade, nous

ne savons pas ce qu'elle a; c'est peut-être une maladie

contagieuse. Je ne voudrais pour rien au monde t'exposer à un

pareil danger.

-- Mais, maman, je n'ai pas du tout peur de prendre la maladie.

Je t'en supplie, maman, emmène-moi!

Mais madame Grandville fut inflexible, il fallut se soumettre;

Edith fut ramenée à la maison et le fiacre repartit aussitôt

emmenant sa mère et Charlot. Celui-ci, pour la seconde fois de sa

vie, allait en voiture et il en jouissait silencieusement,

regardant de tous ses yeux les maisons et les boutiques qui

passaient si rapidement devant lui.

Plus d'une figure curieuse se montra à la fenêtre lorsque la

voiture s'arrêta devant la pauvre maison; plus d'un regard étonné

suivit Charlot lorsqu'il en descendit accompagné d'une dame

élégante; plus d'un commentaire fut échangé entre voisines sur

cet événement extraordinaire.

Pendant ce temps madame Grandville entrait dans la loge où elle

ne trouvait que le cordonnier, car madame Perlet venait de monter

auprès de la petite malade. Lorsqu'il fut bien établi par les

renseignements que donna le concierge que tout ce qu'avait dit

Charlot sur sa famille était exactement vrai, madame Grandville

ajouta:

-- Pouvez-vous m'expliquer, Monsieur, ce que veut dire l'histoire

de vol que ce petit garçon nous a faite d'une manière tout à fait

incompréhensible.

-- Voilà ce que c'est, madame. La petite fille, qui est malade

maintenant, a rapporté il y a huit jours une pièce de dix francs

en disant qu'on la lui avait donnée dans la rue. Il s'est trouvé

qu'en même temps une croix d'or avait disparu dans une maison où

elle avait été la veille. Vous devinez ce qui en est résulté.

Personne dans la maison n'a douté qu'elle ne fût la voleuse, si

ce n'est moi pourtant. Je suis persuadé que cette affaire

s'expliquera. Les apparences sont contre elle, pauvre petite!...

mais elle n'est pas coupable, j'en ai la conviction.

-- Et vous avez raison, dit madame Grandville, car c'est ma

petite fille qui lui a donné, il y a huit jours, la pièce de dix

francs.

-- Oh! Madame, s'écria le brave homme, vous m'ôtez un poids de

dessus le coeur, car je craignais qu'elle ne pût jamais se

justifier aux yeux des autres, la pauvre enfant!

Alors il raconta à madame Grandville l'histoire de Petite mère;

il lui dit combien elle était dévouée à son petit frère, douce,

serviable, bonne pour tous, courageuse et endurante.

-- Elle est tombée malade de chagrin, ajouta-t-il, c'est une

chose certaine. Elle répète sans cesse dans son délire: "Le bon

Dieu sait bien que je ne l'ai pas prise, mais il ne veut pas le

leur dire." Et maintenant lorsqu'elle comprendra que son

innocence est prouvée, elle se guérira sans doute.

-- Je voudrais la voir, dit madame Grandville qui avait les yeux

pleins de larmes.

-- Montez au quatrième, Madame, c'est la première porte à droite.

Ma femme y est justement.

En gravissant l'étroit escalier, la mère d'Edith se disait:

Petite Mère · 第 10 / 15 段