la sollicitude était toujours éveillée.
-- Non, mais tu prends trop de place. Laisse-moi me mettre au
fond, j'aime mieux ça, et donne-moi toute la couverture. Tu n'en
as pas besoin, tu as si chaud.
Il s'enveloppa de son mieux et Petite mère que la fièvre agitait,
se tint immobile pour ne pas l'empêcher de dormir. Au milieu de
la nuit, elle se réveilla glacée et frissonnante, les membres
lourds, la tête en feu.
-- Qu'est-ce que deviendrait Charlot si j'allais être malade? se
demanda-t-elle.
Mais elle ne s'appesantit pas sur cette pensée, et vers le matin
elle dormit un peu.
XVI
On était au dimanche matin. Petite mère s'était levée, faible et
brisée par sa mauvaise nuit, mais elle n'avait plus la fièvre et
se croyait guérie. Elle fit son service auprès de madame Charles
qui allait de mieux en mieux, alla chercher le lait de sa majesté
fourrée, et en le rapportant dut s'asseoir trois fois dans
l'escalier tant elle se sentait lasse. Personne ne s'aperçut
qu'elle avait une petite figure pâle et étirée, qu'elle ne
mangeait pas, qu'elle se traînait avec peine. Elle ne s'en étonna
pas. Pauvre enfant sans mère, depuis longtemps elle ne savait
plus ce que c'est que d'être l'objet d'une tendre sollicitude!
Il fallait faire la toilette de Charlot pour aller à l'hôpital,
et le petit rebelle avait coutume de transformer cette cérémonie
en une véritable épreuve pour la patience de sa soeur. Ce jour-là
il fut particulièrement indocile, Petite mère, trop lasse pour
lutter avec lui, s'assit sur le bord du lit et se mit à pleurer.
Charlot la regarda un peu surpris et presque repentant de l'avoir
mise dans cet état, car il savait bien que Petite mère ne
pleurait pas pour peu de chose.
-- Voilà le quart qui sonne et tu n'es pas encore prêt, Charlot.
Nous arriverons trop tard. Si le père est mieux il doit nous
attendre.
-- Mais s'il n'est pas mieux? dit Charlot. Ecoute! moi je ne veux
pas le voir s'il est encore comme l'autre jour, ça me fait peur.
-- Je suis bien sûre qu'il sera mieux, mon Charlot. Il nous
reconnaîtra, il nous parlera peut-être. Oh! dépêchons-nous! Je
voudrais déjà y être.
Et, ranimée par cette espérance, elle se leva, acheva la toilette
du petit garçon qui ne résistait plus, et tous deux s'en allèrent
la main dans la main, comme nous les avons vus tant de fois.
L'hôpital n'était pas bien loin, mais les forces de Petite mère
furent vite épuisées. Elle dut s'arrêter plusieurs fois; il lui
semblait que ses jambes étaient de plomb. Enfin ils parvinrent à
l'entrée de la grande salle; la pauvre petite s'arrêta avec un
battement de coeur. Si elle allait retrouver son père dans le
même état où elle l'avait laissé? L'espérance qui l'avait
soutenue jusque-là l'avait tout à coup abandonnée. Elle n'osait
plus même regarder autour d'elle.
Mais le bonne soeur les avait reconnus; elle vint au-devant d'eux
et les embrassa en disant:
-- Remerciez le bon Dieu, mes enfants, votre père est mieux.
A ces mots, le coeur de Petite mère fit un grand saut dans sa
poitrine. Elle suivit la soeur qui avait pris Charlot par la
main.
Oui, le père était mieux. Il les vit et leur sourit; il caressa
leurs têtes et leur parla même un peu; mais comme il était
changé! Les yeux enfoncés, les joues creuses, la figure livide et
une voix si faible qu'on l'entendait à peine. C'était lui
pourtant, et Petite mère, qui tenait sa main dans les siennes,
pleurait de joie. Charlot, lui, avait encore un peu peur de cette
étrange figure; il la regardait avec de grands yeux effrayés et
se tenait à distance; mais peu à peu le sentiment familier se
réveilla, il lâcha la robe de Petite mère qu'il avait tenue
serrée jusque-là, et se rapprocha du lit. Tous deux s'assirent et
la soeur leur dit qu'ils resteraient longtemps pourvu qu'ils se
tinssent bien tranquilles. Puis elle les quitta pour aller
soigner ses autres malades.
Pendant un moment personne ne parla. Petite mère regardait en
face d'elle et, dans le lit où était trois jours auparavant le
malade qui lui avait demandé à boire, elle vit une autre figure.
Où était-il? Elle parcourut des yeux tous les lits qu'elle
pouvait voir et ne l'aperçut nulle part. Sans qu'elle se rendît
bien compte de son impression, cela lui donna le frisson.
Tout à coup son père parla:
-- Pauvre enfants, qui est-ce qui a pris soin de vous?
Petite mère répondit que M. et madame Perlet étaient bien bons
pour eux.
-- Oui, ajouta Charlot qui avait retrouvé sa langue en même temps
que son assurance, et puis nous avons une pièce d'or, -- et tu ne
sais pas, père, ils disent que Petite mère a volé, mais ce n'est
pas vrai.
Le père tressaillit en entendant ces paroles; il laissa aller la
main de Petite mère et se tournant péniblement vers elle:
-- Volé!... répéta-t-il, tu n'as pas volé, enfant?...
Et il la regardait dans les yeux.
-- Non, non, père. Je n'ai pas volé.
-- Mais comment est-ce qu'on peut le croire? Raconte-moi tout...
L'enfant raconta en quelques mots son histoire; le malade
l'écoutait avec une attention intense; il lui fallait un effort
pour vaincre sa faiblesse et suivre le récit de la petite fille;
ses yeux caves étaient attachés sur elle avec une anxiété pénible
à voir.
Quand elle eut fini il retomba en arrière en poussant un grand
soupir.
Il ne savait que penser... Sans doute, Petite mère n'avait jamais
menti... Mais son histoire était si extraordinaire, et puis elle
n'avait jamais été au pas avant dans une si grande misère; la
tentation avait pu être trop forte pour elle. Sa grande faiblesse
l'empêchait de bien étreindre sa pensée et de tenir compte de
tout pour juger. Il ne voyait rien bien clairement dans son
esprit, mais on lui disait que tout le monde accusait Petite
mère, et lui-même il n'avait pas la certitude qu'elle ne fût pas
coupable.
Il laissa échapper un gémissement.
Petite mère comprit qu'il doutait d'elle.
-- Père, dit-elle d'une voix pleine d'angoisse, tu me crois,
n'est-ce pas?... dis que tu me crois!...
Il ne lui répondit pas.
Les paroles les plus dures n'auraient pas fait à la pauvre enfant
plus de mal que ce silence.
-- Père, dis que tu me crois! répéta-t-elle d'une voix
déchirante.
Toujours le même silence. Le malade avait fermé les yeux: il se
sentait trop faible pour penser, trop faible pour avoir une idée
nette. Petite mère crut qu'il se trouvait mal et appela la soeur.
Celle-ci vit son malade si faible et si agité qu'elle ne voulut
pas permettre aux enfants de rester plus longtemps près de lui.
-- Vous reviendrez jeudi, dit-elle, il sera alors plus fort et en
état de vous voir: pour aujourd'hui c'est assez, il faut vous en
aller, mes enfants. Ne t'afflige pas, ma fille, tu es toute
tremblante. On dirait que tu as fait une maladie depuis jeudi.
Viens avec moi, je te donnerai une goutte de vin pour que tu aies
la force de t'en retourner.
Petite mère redescendit le grand escalier le coeur bien plus
lourd que lorsqu'elle l'avait monté, et pourtant le père était
mieux; il les avait regardés, il leur avait parlé... Mais il
avait, lui aussi, pu croire qu'elle était une voleuse!... Oh!
comment pouvait-il le croire? Son coeur se brisait en y pensant.
Et puis comme il était changé, comme il était faible! serait-il
jamais de nouveau comme autrefois?... reviendrait-il à la maison?
reprendrait-il son travail? et si même ils pouvaient recommencer
la vie ensemble, seraient-ils encore heureux, puisqu'il n'avait
plus confiance en elle?
Perdue dans ses pensées, Petite mère ne remarqua pas que Charlot
lui avait fait prendre le chemin qu'ils avaient suivi l'autre
fois, un chemin qui les éloignait un peu de la maison. On ne
voyait pas le ballon, mais elle s'aperçut tout à coup qu'ils
étaient revenus juste à la place où la "petite dame" les avait
abordés. Epuisée, elle s'arrêta et s'assit sur une marche
d'escalier.
-- Ah! si seulement nous ne l'avions pas rencontrée! se dit-elle.
Charlot ne disait rien. Il avait bien reconnu l'endroit, et il
regardait attentivement autour de lui comme pour graver tout ce
qu'il voyait dans sa mémoire. Il avait un petit air raisonnable
et réfléchi qui ne lui était pas habituel.
Que de temps il fallut pour retourner jusqu'à la maison! Que de
fois les enfants s'assirent, tantôt sur un banc, lorsqu'ils en
trouvaient, tantôt sur une marche dans une rue tranquille. Que de
fois Petite mère pensa: Si j'avais seulement une goutte d'eau,
j'ai si soif! Que de fois aussi elle s'appuya au mur pour ne pas
tomber!... Elle était courageuse, la pauvre petite, dès que
l'insupportable douleur qu'elle avait à la tête se calmait un peu
elle rassemblait ses forces et se remettait à marcher. Arrivée
dans sa chambre elle ne put pas se déshabiller et s'étendit sur
le lit. Là elle se sentit un peu mieux. C'était un si grand
soulagement d'être à la maison et de pouvoir se tenir tranquille!
mais dès qu'elle faisait un mouvement il lui semblait que sa tête
allait se fendre.
-- Petite mère, dit Charlot au bout d'un moment, lève-toi, allons
manger la soupe, j'ai faim.
-- Vas-y seul, mon chéri; je voudrais tant dormir un peu.
-- Non, il faut que tu viennes avec moi, répondit le petit
garçon. Allons, lève-toi, tu es assez reposée maintenant.
Elle essaya de se lever, mais lorsqu'elle eut mis les pieds par
terre, tout tournait autour d'elle.
-- Je ne peux pas, Charlot, laisse-moi me recoucher. Je ne peux
pas me tenir debout.
-- Je veux que tu viennes, répéta le petit entêté.
Il la tira par le bras et Petite mère, qui n'avait pas la force
de résister, tomba sur le plancher où elle resta sans mouvement.
Charlot l'appela, la tira, la secoua. Quand il vit qu'elle ne
répondait pas, qu'elle ne remuait pas, qu'elle était toute
froide, il prit peur et descendit l'escalier en poussant des
cris.
Au premier étage, il rencontra madame Perlet et lui dit:
-- Petite mère est morte!...
Lorsque la concierge entra dans la chambre elle cru un instant
qu'il avait dit vrai, mais en soulevant l'enfant pour la mettre
au lit, elle sentit que le pauvre petit coeur battait faiblement,
et elle envoya le petit garçon chercher du vinaigre. Une
demi-heure plus tard, l'enfant, revenue à elle, était déshabillée,
couchée, réchauffée et assurait qu'elle n'avait plus aucun mal.
-- Seulement un peu à la tête, mais ce n'est rien, disait-elle.
La bonne concierge l'embrassa en la quittant.
-- Allons, dit-elle, tu seras toute guérie demain.
Petite mère leva sur elle ses yeux profonds en lui disant: Merci.
Il y avait une interrogation suppliante dans ses yeux, mais
madame Perlet ne la comprit pas. En voyant l'enfant si malade
elle avait oublié l'accusation qui pesait sur elle, mais Petite
mère en avait retrouvé le souvenir dès qu'elle avait repris
conscience d'elle-même.
Au milieu de la nuit, Charlot fut réveillé en sursaut. Il faisait
clair de lune et la fenêtre, sans volets et sans rideaux,
laissait entrer à flots la lumière blanche et transparente.
Petite mère, assise sur le lit, parlait et faisait des gestes.
Charlot fut très-étonné de la voir ainsi, car sa voix était
beaucoup plus haute que de coutume, et elle paraissait
très-excitée.
-- Charlot, disait-elle, ne leur dis pas que nous avons une pièce
d'or, parce qu'ils diront que je l'ai volée. Cache-la bien. Le
père croit aussi que je l'ai volée, le père aussi... le père
aussi... Vois-tu! ils sont tous là... ils me montrent au doigt et
ils disent: Voleuse, voleuse... Le chat sait que ce n'est pas
vrai et il l'a dit à la vieille dame... Le bon Dieu aussi le
sait, mais il ne veut pas le leur dire... Et je ne sais pas où il
est... Oh! Charlot, il faut le trouver pour lui demander de le
leur dire... Entends-tu, il faut le trouver!... Pourquoi est-ce
que personne ne veut nous dire où il est?... Il faut le trouver.
Elle se tut un moment, puis se mit à gémir en disant:
-- Oh! Charlot, ne me bats pas!... tu me fais tant de mal! ce
n'est pas ma faute si je ne puis pas aller avec toi. Vois-tu, mes
jambes sont en pierre maintenant et je ne peux pas marcher.
Charlot, ne te mets pas en colère, je ne peux pas... je voudrais
pouvoir te porter, mais je n'en ai pas la force.
-- Mais je ne te fais pas de mal, cria Charlot stupéfait, je ne
te bats pas, Petite mère, je ne veux pas que tu me portes... Nous
sommes dans notre lit... Ne parle pas ainsi, tu me fais peur!...
Petite mère ne semblait pas le comprendre, mais elle se taisait
lorsqu'il lui parlait.
Elle reprit d'une voix moins plaintive:
-- Ah! voilà la chèvre; elle veut te donner des coups de corne.
Charlot, sauve-toi!... On lui a mis la croix d'or au cou!... Vous
voyez bien que je ne l'ai pas prise, la croix d'or, elle est au
cou de la chèvre!
Et elle éclata de rire.
Charlot n'y comprenait rien. Il regardait tout autour de lui,
avec une sorte d'effroi, s'attendant à voir ce que sa soeur
voyait. Lorsqu'elle parla de la croix d'or au cou de la chèvre,
il ne put s'empêcher de rire comme elle.
-- Elle rêve, se dit-il, mais comme c'est drôle... elle a les
yeux tout ouverts, et pourtant on dirait qu'elle ne voit pas.
Petite mère, Petite mère, réveille-toi! Il n'y a pas de chèvre
ici, tu as fait un rêve. Tu m'as réveillé, c'est très-égoïste, je
dormais si bien. Maintenant, tiens-toi tranquille.
Ces paroles parvinrent jusqu'à un certain point à l'intelligence
de la pauvre petite. Elle comprit qu'elle avait réveillé son
frère, se recoucha docilement et se tint aussi tranquille que le
lui permit le violent accès de fièvre auquel elle était en proie.
Charlot se blottit tout au fond du lit et s'endormit.
Lorsque la concierge vint le matin pour savoir des nouvelles,
elle vit que l'enfant était réellement bien malade. La faiblesse
et l'abattement avaient succédé à la fièvre, et Petite mère
pouvait à peine sortir de sa stupeur pour lui répondre. Pourtant
l'instinct maternel triomphait encore de son extrême faiblesse.
-- Charlot!... dit-elle tout bas, en attachant un regard anxieux
sur sa visiteuse.
-- Je prendrai soin de lui. Ne t'inquiète pas.
-- Mais s'il reste ici, il prendra ma maladie.
Il lui fallut un grand effort pour dire ces mots.
-- Nous le prendrons tout à fait chez nous, répondit madame
Perlet, touchée de cette sollicitude.
L'enfant referma les yeux avec un air de lassitude, mais aussi
avec un sourire de reconnaissance.
-- Nous allons la faire porter à l'hôpital, disait, un moment
après, madame Perlet à la maîtresse du chat, à qui elle donnait
les nouvelles et qu'elle avait trouvée sur pied.
-- A l'hôpital!... répéta la vieille dame.
-- Que puis-je faire? Je n'ai pas le temps de la soigner, et
d'ailleurs, nous quittons la maison dans quelques jours.
-- Eh bien! reprit madame Charles, laissez-la-moi. Je me charge
d'elle.
-- Vrai? demanda madame Perlet d'un air de doute, vous voulez
faire cela?
-- Oui, et je suis une bonne garde malade, je m'y connais, j'en
ai eu entre les mains dans mon temps! Cette petite m'a soignée
aussi bien qu'une enfant de son âge peut le faire; maintenant
qu'elle est malade et que je suis à peu près guérie, je ne la
laisserai pas aller à l'hôpital.
XVII
Il n'y a que les pauvres gens pour savoir que rien n'est
impossible. Madame Perlet avait trouvé une place pour Charlot
dans la petite arrière-loge où les enfants dormaient ensemble.
Coucher trois dans un petit lit à peine assez grand pour un, ce
n'est pas une affaire... Charlot, étant accoutumé à être plus au
large, donnait des coups de pied à tort et à travers, forçait son
voisin de droite à rouler hors de la paillasse, son voisin de
gauche à se blottir tout au fond; mais ils dormaient tout aussi
bien l'un sur le plancher, l'autre aplati contre le mur. Charlot
régnait donc en maître sur cette paillasse qu'il s'était
appropriée et dormait comme un roi, disait madame Perlet. Peut-être
eût-il été plus juste de dire qu'il dormait comme un gros
garçon de cinq ans.
Madame Perlet lui avait enjoint de ne pas retourner dans la
chambre du quatrième en lui disant que Petite mère avait besoin
d'être bien tranquille. Le premier jour cela alla bien jusque
vers le soir. La nouveauté, le plaisir d'être avec d'autres
enfants, les petits services qu'il put rendre dans le ménage
firent passer le temps. La concierge monta trois fois dans la
journée pour voir comment allait la petite malade. Hélas! à
chaque visite le mal semblait avoir empiré. Madame Charles
parlait de faire venir un médecin; mais qui paierait la visite?
C'était une grosse question à laquelle personne ne pouvait
répondre, et on attendait.
Il faisait encore jour lorsque Charlot profita dune courte
absence de madame Perlet pour monter au quatrième. Il écouta un
moment à la porte et n'entendit rien. Alors il entra, pensant que
sans doute il allait trouver sa soeur prête à lui sourire comme
de coutume.... mais elle le regarda sans paraître le voir et ne
lui parla pas. Pourtant elle avait des couleurs sur ses joues,
beaucoup plus de couleurs que d'habitude. Ses yeux grands ouverts
étaient brillants, elle ne devait plus être malade. Charlot
s'approcha d'elle et toucha sa main qui jouait fièvreusement avec
la couverture.
-- Petite mère, dit-il, lève-toi, je m'ennuie sans toi. Pourquoi
est-ce que tu restes ainsi dans le lit?
La malade ne répondit pas. Elle le regardait avec des yeux
toujours plus fixes qui lui faisaient presque peur.
-- Petite mère, reprit-il, tu ne dois pas me laisser seul! tu
dois prendre soin de moi!... Entends-tu? lève-toi!...
Avait-elle compris? Ses lèvres tremblaient, une lueur
d'intelligence brilla dans ses yeux; elle essaya de se soulever
et demanda:
-- Charlot, as-tu mangé?
-- Oui. Madame Perlet m'a donné à manger.
-- Est-ce qu'il y a bien longtemps que je suis malade?
-- Oui, tu m'as laissé tout seul tout le jour... Madame Perlet
dit qu'il faut te laisser tranquille, mais moi je ne veux pas...
Je veux que tu te lèves et que tu prennes soin de moi; tu n'es
plus malade à présent.
Accoutumée comme elle l'était à céder à tous les désirs de son
frère et à ne vivre que pour lui, la pensée qu'elle l'avait
abandonné pendant toute une journée à des étrangers pénétra
jusqu'à son cerveau affaibli et lui causa une souffrance
inexprimable. Elle fit un effort suprême pour se lever, mais
retomba en arrière en disant d'une voix suppliante:
-- Charlot, je ne peux pas!...
Et elle recommença à divaguer, interrompant ses paroles sans
suite par des cris déchirants qui attirèrent bientôt madame
Charles tout épouvantée.
-- Que fais-tu ici? dit-elle à Charlot qui restait près du lit
l'air consterné, ne sachant s'il devait se fâcher ou avoir peur.
C'est toi qui l'agites ainsi. Je l'avais laissée bien tranquille
et assoupie. Qui t'a permis de venir ici? Allons, descends tout
de suite et ne t'avise pas de remonter...
Comme le pauvre petit, partagé entre l'irritation et le chagrin,
commençait à descendre l'obscur escalier, elle le rappela.
-- Si tu es capable d'être bon à quelque chose va dire à madame
Perlet qu'elle aille tout de suite chercher un médecin, entends-tu?
Dis-lui que ta soeur est bien mal et que c'est moi qui paierai.
Allons, va!...
-- Est-elle donc beaucoup plus mal, ta soeur? demanda M. Perlet
qui venait de rentrer.
-- Non, répondit Charlot, elle était toute rouge et elle voulait
se lever pour venir avec moi, et puis tout à coup, elle a dit
qu'elle ne pouvait pas et elle s'est mise à crier. Je ne sais pas
pourquoi elle crie, je ne lui ai pas donné de coups...
-- Comment, Charlot?... qui pourrait lui donner des coups quand
elle est si malade?
-- Je ne lui en ai pas donné, reprit le petit garçon, mais je lui
ai dit que c'était égoïste de rester ainsi dans son lit et de ne
pas prendre soin de moi... Alors elle a crié qu'elle ne pouvait
pas et la vieille dame est venue et elle a dit qu'il faut
chercher un médecin et qu'elle paiera.
-- J'y vais, dit le cordonnier, et je ramènerai le meilleur du
quartier. Ah! tu lui as dit qu'elle est égoïste... Eh bien, tu
mérites que le bon Dieu te la prenne; alors tu sauras peut-être
ce qu'elle vaut.
-- Je ne veux pas qu'il la prenne, dit Charlot. Demain elle sera
guérie et alors elle pourra se lever et elle prendra soin de moi.
Je n'aime pas qu'elle soit malade...
-- Tu es un fameux égoïste, mon garçon, mais peut-être est-ce un
peu la faute de ta soeur. Allons! je ne veux pas perdre une
minute. Il faut d'abord la guérir, après nous tâcherons de la
corriger de son défaut de te gâter.
Malgré la défense de madame Perlet, Charlot profita encore d'une
courte absence pour remonter au quatrième. Il s'assit sur la
dernière marche de l'escalier et attendit. On n'entendait plus
que de loin en loin un gémissement. L'enfant avait mis ses bras
sur ses genoux et y appuyait sa tête: il était dans l'obscurité
et rien ne venait le distraire de ses pensées. Peut-être
n'étaient-ce pas précisément des pensées; il était trop jeune
pour cela, mais il voyait passer des tableaux devant ses yeux. Il
se voyait lui-même à tous les moments de sa petite vie, toujours
avec Petite mère, toujours soigné, protégé, caressé, consolé par
elle. Il commençait à comprendre un peu ce qu'elle avait été pour
lui, mais il y avait une chose qu'il ne comprenait pas encore,
c'était combien il avait été, lui, exigeant, égoïste, volontaire.
Il ne le comprenait pas du tout, et pourtant son petit coeur
s'attendrissait peu à peu et il pensait qu'il voulait lui faire
un plaisir. Il se rappela qu'elle lui donnait sa part à elle des
rares friandises qui lui étaient tombées en partage; si ce
n'était pas le tout, au moins la meilleure moitié. Cela lui avait
semblé tout naturel, mais maintenant il voulait lui donner
quelque chose à son tour. En songeant ainsi, il s'assoupit, et
comme personne ne passait, il ne fut pas dérangé jusqu'au moment
où un bruit de voix le tira de son sommeil.
-- Encore un étage, Monsieur, disait la voix de madame Perlet.
Elle montait avec une petite lampe précédant un monsieur dont les
chaussures craquaient. Ce détail fut le premier qui attira
l'attention de Charlot. Il avait toujours envié les personnes qui
ont le bonheur de posséder des chaussures qui craquent, et Petite
mère lui avait plus d'une fois promis qu'il en aurait lorsqu'elle
serait assez riche pour lui en acheter. Charlot était persuadé
que c'étaient des chaussures toutes spéciales, que les gens
riches pouvaient seuls se procurer, et qui coûtaient d'autant
plus cher qu'elles faisaient plus de bruit. Il se recula tout
contre le mur et regarda attentivement l'heureux possesseur des
chaussures de ses rêves.
-- Nous y voici, Monsieur, dit encore madame Perlet, et au même
moment elle se heurta à Charlot qu'elle n'avait pas aperçu, la
lumière de la lampe ne tombant pas sur lui.
-- Ah! dit-elle, c'est toi! Que fais-tu ici?... Va vite te mettre
au lit.
Mais elle ne pouvait pas s'arrêter pour s'assurer de son
obéissance, et Charlot, qui aimait à faire sa volonté, résolut
d'attendre à la même place qu'on sortît de la chambre. Il avait
bien deviné que c'était le médecin qui venait de passer à côté de
lui.
La visite fut longue, si longue même que Charlot avait refermé
les yeux et recommencé à rêver sans être précisément endormi,
lorsque la porte se rouvrit; il se hâta de se cacher dans un
angle du mur, car il avait peur que madame Perlet ne le grondât.
-- La trouvez-vous bien mal, Monsieur? demanda-t-elle au médecin.
-- Elle est très-malade, mais il y a encore de l'espoir. C'est
une petite nature épuisée, sans cela il y aurait plus de
ressources.
-- Vous croyez qu'elle mourra? demanda encore la concierge d'une
voix émue.
-- Je ne puis rien dire, tout dépend de la constitution de
l'enfant. Est-elle orpheline?
-- Elle a son père, Monsieur, mais il est à l'hôpital, bien
malade.
-- Et qui la soigne? Vous ne pouvez y suffire.
-- C'est la vieille dame que vous avez vue, une voisine.
-- Je reviendrai demain. Ayez soin que l'on fasse tout ce que
j'ai ordonné. C'est peu de chose, du reste.