boulevard ils s'assirent sur un banc. Une femme pauvrement vêtue
y était établie avant eux, et deux enfants d'aussi misérable
apparence que leur mère jouaient auprès d'elle, prenant la terre
avec leurs mains et faisant des creux et des pâtés comme ils
l'avaient vu faire à d'autres enfants avec des pelles en bois. La
mère paraissait triste et abattue; elle regardait les enfants et
soupirait de temps à autre. Pourtant lorsqu'elle vit que les deux
petits s'amusaient, riaient en secouant leurs mains sales, et que
le soleil avait mis un peu de couleur à leurs joues pâles, elle
se mit à sourire et dit en caressant la tête du plus jeune:
-- Nous sommes bien ici, n'est-ce pas, mon Georges?
Le petit ne répondit pas, mais l'aîné, qui venait d'ajouter une
poignée de terre à son édifice, se retourna en disant:
-- Nous resterons encore longtemps.
-- Jusqu'à midi, répondit la mère, ce bon soleil me réchauffe et
vous êtes mieux ici que dans notre chambre humide.
Petite mère avait remarqué que la pauvre femme était pâle et
maigre à faire pitié; elle paraissait respirer avec peine, et
comme le banc n'avait pas de dossier, sa taille se pliait en deux
n'ayant pas la force de se soutenir. Elle était bien malade, il
était facile de le voir.
Au bout d'un moment elle parut remarquer les deux enfants qui
étaient venus s'asseoir à côté d'elle. Charlot suivait d'un oeil
d'envie le jeu des deux petits, dont l'aîné était à peu près de
sa taille mais moins vigoureux que lui.
-- Veux-tu jouer avec eux? demanda la mère qui devinait son
désir.
Quand il eut mis, comme les autres la main au pâté de terre, elle
regarda plus attentivement sa soeur et fut frappée de son air
chétif, qui faisait contraste avec la bonne mine du petit garçon,
et de l'expression triste de son visage pâle.
-- C'est ton frère? demanda-t-elle pour entrer en conversation.
-- Oui, madame.
-- Où est ta maman?
-- Elle est morte, depuis bien longtemps...
-- Pauvres petits!...
Petite mère ne s'étonnait plus de cette exclamation. Elle savait
bien maintenant qu'ils étaient de "pauvres petits!"
-- Et ton père?
-- Il est bien malade à l'hôpital.
La pauvre femme ne dit rien, mais Petite mère vit bien qu'elle
avait beaucoup de pitié pour eux. Elle savait que bientôt peut-être
les deux petits enfants qui jouaient à ses pieds seraient,
eux aussi, abandonnés.
Elle n'avait pas la force de parler beaucoup, et Petite mère
n'était guère disposée à entretenir une conversation; outre sa
timidité naturelle, elle avait sur le coeur un poids écrasant.
Pourtant elle était heureuse d'être assise auprès de cette
inconnue qui la regardait avec compassion; elle se sentait comme
abritée et oubliait un peu les regards malveillants et les
paroles dures qui lui avaient fait tant de mal. Et puis Charlot
était content de jouer, et Petite mère aimait à le voir content.
Le doux soleil de mai, traversant le maigre feuillage de l'arbre
sous lequel elles étaient assises, réchauffait ces deux êtres
souffrants, la pauvre mère minée par la maladie et le souci, et
la frêle enfant qui ne connaissait guère de la vie que ses
tristesses. Après l'angoisse qu'elle avait éprouvée le matin,
Petite mère se sentait rafraîchie par ce voisinage doux et
bienveillant. Hélas! ce sentiment de bien-être et de repos ne
devait pas durer longtemps.
Deux jeunes filles passèrent en se donnant le bras, riant et
causant très-haut comme pour attirer l'attention. Lorsqu'elle
furent en face du banc, l'une d'elles s'arrêta brusquement en
montrant Petite mère.
-- Tiens! dit-elle, regarde, c'est la voleuse!
Puis s'adressant à la pauvre enfant, elle lui demanda, avec un
ricanement grossier, si elle avait encore trouvé une pièce d'or,
et si elle était contente de sa matinée, après quoi la saluant du
nom de "mademoiselle la voleuse," elles s'éloignèrent.
Petite mère, tout effarée, reconnut deux jeunes filles qu'elle
rencontrait souvent dans son escalier.
La pauvre femme, assise près d'elle, l'avait regardée d'un air
d'étonnement et avait fait un mouvement instinctif pour
s'éloigner d'elle; Petite mère avait baissé la tête et deux
larmes coulaient le long de ses joues. La malade y vit un signe
qu'elle était coupable; sa pitié, pour l'enfant sans mère qui
avait pu être entraînée au mal par la misère et l'abandon, lutta
dans son coeur avec l'horreur que lui inspirait une voleuse. Si
elle avait été seule, la pitié l'eût emporté et elle aurait
montré de l'intérêt à Petite mère; mais ses enfants... elle ne
pouvait pas les laisser dans la société d'enfants vicieux. Elle
se leva donc sans mot dire et voulut prendre les deux petits
garçons par la main pour les éloigner, mais l'émotion lui avait
ôté le peu de force qui lui restait; elle chancela et dut
s'appuyer contre le tronc d'arbre. Petite mère courut à elle et
la ramena au banc où elle la fit asseoir en appuyant sa tête
contre son épaule. Au bout d'un moment la pauvre femme rouvrit
les yeux et, repoussant l'enfant avec une sorte de violence, elle
se redressa et respira avec effort.
-- Laisse-moi, dit-elle, je me remettrai mieux toute seule.
Emmène ce petit! je ne veux pas qu'il joue avec mes enfants.
La petite fille se leva et emmena Charlot qui essaya de résister,
mais se tut et obéit lorsqu'il eut jeté un regard sur la figure
bouleversée de sa soeur.
Quelques pas plus loin, Petite mère, par une impulsion soudaine,
lâcha sa main et revint près du banc.
-- Madame, dit-elle à la malade qui la regardait d'un air étonné
et sévère, je ne suis pas une voleuse, je vous assure que je ne
le suis pas.
Avant que celle-ci eût pu répondre, Petite mère avait rejoint
Charlot et s'en allait avec lui sans se retourner. Si elle en
avait eu la force, la pauvre femme l'aurait suivie, l'aurait
prise dans ses bras et lui aurait dit:
-- Je te crois, ma fille. Non, tu n'es pas une voleuse.
Les paroles de Petite mère, son accent, son regard avaient porté
la conviction dans son âme et elle la suivit longtemps des yeux.
Où aller maintenant? Petite mère était si lasse... Nulle part
dans ce dédale de rues, dans cette fourmilière humaine elle ne
pouvait trouver un asile, une protection... Ils errèrent encore
un peu; car elle n'avait pas le courage de rentrer... De loin
elle vit l'hôpital et le montra à Charlot.
-- Vois-tu, dit-elle, c'est là qu'est le père, dans cette grande
maison.
-- Je ne veux pas y aller! cria le petit garçon qui frissonnait
au souvenir de ce qu'il avait vu la veille.
-- Nous ne pouvons pas y aller avant dimanche; peut-être qu'alors
il sera guéri, Charlot. Il nous faut le demander au bon Dieu, la
bonne soeur nous l'a dit.
-- Mais, répondit le petit garçon, nous ne pouvons pas le lui
demander puisque nous ne savons pas où il est.
-- Vois-tu, Charlot, il est partout. Tu ne peux pas comprendre
ça, ni moi non plus, mais Sylvanie l'a dit et monsieur Perlet
aussi. Il voit tout... il entend tout.
Comme elle prononçait ces mots, sa figure s'illumina tout à
coup...
-- Mais alors, ajouta-t-elle, il sait que je n'ai pas volé la
croix!... Il sait que je ne mens pas!... Oh! Charlot, quel
bonheur!... peut-être qu'il le dira aux autres qui ne veulent pas
le croire... Charlot, je suis si contente qu'il le sache.
Charlot ne partageait pas la joie de sa soeur; il ne pouvait
absolument pas débrouiller ses idées sur ce sujet, et la pensée
du ballon s'associait obstinément dans son esprit à celle de cet
être mystérieux qui, disait-on, voyait tout, entendait tout, et
que lui ne pouvait ni voir ni entendre nulle part.
Midi sonnait à toutes les églises et les enfants reprirent le
chemin de la maison. La pensée qu'il y avait quelqu'un qui savait
qu'elle n'était pas coupable donnait à Petite mère un courage
tout nouveau pour braver les regards et la malveillance des
voisins.
Lorsqu'ils arrivèrent à la loge, le déjeuner était servi. C'était
un ragoût de pommes de terre avec quelques débris de viande qui
était fort apprécié des enfants. Madame Perlet ne les regarda
pas, elle était occupée d'un visiteur qui, debout, appuyé contre
la commode, causait avec elle. C'était un des locataires.
-- Vraiment, disait-elle, vous avez fait une pareille folie!...
vingt francs pour voir ce que le moindre moineau peut voir tous
les jours.
-- Pardon, pardon, madame Perlet. Les moineaux ne montent pas si
haut que ça. Je n'ai pas d'enfants, voyez-vous, et je gagne bien
ma vie, je puis donc m'accorder de temps à autre une petite
fantaisie. Eh bien, vrai, ça en valait la peine.
Pendant qu'il parlait, monsieur Perlet avait attiré Petite mère
sans rien dire, et il la tenait serrée contre lui. Cette étreinte
affectueuse donnait à la pauvre petite un sentiment délicieux de
protection.
-- Avec qui étiez-vous là dedans? demanda le cordonnier au
voisin.
-- Avec des messieurs et une dame, du beau monde, qui me
regardait un peu de travers comme si mon argent ne valait pas le
leur. Une fois dans les nuages je voudrais bien savoir si je ne
pesais pas autant qu'eux. Ah! je ne me repens pas d'y être allé,
vraiment, et je vais recommencer à économiser pour faire encore
un voyage en ballon l'année prochaine.
Charlot écoutait de toutes ses oreilles. Quand il fut bien sûr
d'avoir compris il prit la parole.
-- Est-ce que le bon Dieu y était? demanda-t-il au voyageur en le
tirant par sa manche.
-- Où donc, mon petit ami?
-- Dans le ballon...
-- Mais non, pas que je sache; du moins pas plus qu'il n'est ici.
Pourquoi demandes-tu cela?
-- Ah! dit Charlot avec un soupir, alors s'il n'est pas dans le
ballon, je ne comprends pas où il peut être.
-- Qu'est-ce qu'il veut dire? demanda le locataire étonné.
-- Je croyais qu'il demeurait dans le ballon, reprit l'enfant
d'un ton de complet découragement, et je voudrais tant le trouver
parce que Petite mère dit qu'il sait qu'elle n'est pas un
voleuse.
-- Qu'est-ce qu'il veut dire? répéta le visiteur de plus en plus
étonné, car il n'avait pas encore entendu parler de la triste
histoire qui remplissait la maison.
-- Il ne sait ce qu'il dit, répliqua M. Perlet. Allons, Charlot
mon garçon, tais-toi et laisse-nous causer raisonnablement.
Charlot recula d'un pas, mais il ne pouvait renoncer à la parole
sans une dernière question.
-- Alors, dit-il, à quoi sert le ballon si le bon Dieu n'y
demeure pas?
XV
Lorsque les enfants remontèrent dans leur chambre ils y
trouvèrent un hôte inattendu: Charlot, le chat, avait repris le
même chemin qui l'avait amené la première fois; il était sur le
rebord de la fenêtre et miaula piteusement en les voyant. L'autre
Charlot, implacable dans son ressentiment, voulut se jeter sur
lui pour lui tirer la queue, mais Petite mère le retint.
-- Non, non, dit-elle, tu le ferais sauver. Laisse-moi le prendre
tout doucement. Je ne veux pas que tu lui fasses du mal, Charlot,
il ne t'en a pas fait.
Le chat ne songeait point à se sauver: il se laissa prendre sans
aucune difficulté mais, après avoir subi de bonne grâce quelques
caresses, il sauta à terre et se dirigea vers la porte où il
miaula jusqu'à ce que la petite fille la lui eût ouverte; alors
il sortit, mais une fois dans le couloir il se retourna et
regarda Petite mère en miaulant encore.
-- Qu'est-ce qu'il a donc? demanda celle-ci; allons avec lui,
Charlot; on dirait qu'il veut nous montrer quelque chose.
Content de voir qu'on le comprenait enfin, le chat conduisit les
enfants devant la porte de sa maîtresse. Là il regarda de nouveau
Petite mère comme pour lui demander son secours. Elle frappa,
n'osant ouvrir comme le chat semblait l'y inviter. Une voix
faible répondit et Petite mère entra. Le chat, ayant réussi dans
son entreprise, passa devant elle et, s'avançant d'un air calme
et majestueux, il sauta à sa place accoutumée, mais le lit cette
fois n'était pas vide.
-- Ah! dit la vieille dame qui y était couchée la figure toute
rouge de fièvre, vous voilà enfin! j'ai tant appelé que ma voix
en est tout enrouée. Est-ce qu'on n'aurait pas pu deviner que
j'étais malade en ne me voyant pas sortir de ma chambre?... Dans
cette maison on ne s'inquiète pas plus de vous que si vous
n'existiez pas. On peut mourir sans que personne y prenne garde.
Un peu effrayée de cet accueil, Petite mère s'approcha timidement
en disant:
-- Etes-vous malade, madame?
-- Je le pense bien que je suis malade!... C'est facile à voir
que je suis malade! Depuis hier matin que je suis clouée dans mon
lit sans pouvoir me remuer!... C'est mon rhumatisme dans le dos,
je souffre comme une misérable... Et mon pauvre chat qui n'a pas
eu son lait hier ni ce matin, c'est encore ça qui me tourmente le
plus.
A ce moment, apercevant Charlot derrière sa soeur, madame Charles
fit une exclamation de mécontentement.
-- Je ne veux pas que ce méchant garçon reste ici, dit-elle, il
est capable de me tuer mon chat. Renvoie-le, petite!
-- J'aime mieux m'en aller, répliqua Charlot, je n'ai pas du tout
envie de rester avec vous, parce que vous êtes méchante.
-- Oh! Charlot! dit Petite mère, tu ne dois pas parler ainsi. Va
jouer dans la cour. Je t'appellerai quand j'aurai fini.
Charlot jeta un regard de haine sur le chat. Ne pourrait-il donc
jamais se venger de son ennemi? Mais d'un autre côté il aimait
réellement mieux quitter cette chambre, car notre Charlot avait
toujours éprouvé peu de sympathie pour les malades, et l'humeur
grondeuse de la vieille dame ne lui paraissait nullement
agréable. Faisant donc un geste menaçant à l'adresse du chat qui,
roulé en boule et confortablement assoupi, ne s'en aperçut pas,
il s'en alla.
-- A présent, dit la malade, tu vas d'abord m'arranger mon
oreiller. Il me semble que j'ai une pierre sous la tête. Là, fais
attention, petite. Tu l'ôteras tout doucement, tu le secoueras
bien et puis tu me le remettras. Je puis me soulever un peu...
Petite mère se souvenait-elle encore de ce qu'il faut aux
malades? Elle était si adroite dans ses mouvements et avait la
main si légère, que la vieille dame ne lui fit aucun reproche et
soupira de satisfaction lorsqu'elle put reposer sa tête sur un
oreiller lisse et moelleux. L'abandon où elle était restée depuis
deux jours l'avait irritée, mais au fond madame Charles était
bonne et elle remercia l'enfant d'un ton plus doux.
-- Tu sais mieux t'y prendre que je n'aurais cru, lui dit-elle.
Petite mère se sentit encouragée par ces paroles.
-- Maintenant, ouvre le tiroir d'en haut de ma commode. Il y a
dans le coin de droite, sous mes mouchoirs, un porte-monnaie?
Petite mère l'eut bientôt trouvé.
-- Apporte-le-moi. Ouvre-le et prends-y deux gros sous: referme-le
et mets-le sous mon oreiller. Tu vas aller me chercher mon
lait. Prends la tasse avec toi.
En un clin d'oeil Petite mère l'eut découverte.
-- N'en verse pas, et n'en bois pas une goutte! lui cria madame
Charles lorsqu'elle quitta la chambre.
En revenant de chez la fruitière la petite fille trouva Charlot
sur l'escalier; il s'ennuyait sans elle, étant si accoutumé à ne
pas la quitter. Ses yeux brillèrent lorsqu'il vit la tasse pleine
d'un lait blanc et épais.
-- Donne m'en une goutte, dit-il en se haussant pour l'atteindre.
-- Non, Charlot, j'ai promis de n'y pas toucher, tu vas le
renverser et alors qu'est-ce que je ferai?
-- J'en veux, dit le petit garçon en faisant un mouvement si
violent que la tasse faillit échapper aux mains de sa soeur.
-- Oh! Charlot, que fais-tu? cria la pauvre petite.
Il était parvenu à lui faire baisser le bras et il avait bu une
gorgée, mais l'accent suppliant de sa soeur l'arrêta.
-- Charlot, c'est voler! disait-elle, ce lait n'est pas à nous.
Une voisine avait assisté sans qu'elle s'en doutât à cette petite
scène, et regardant Petite mère d'un air méprisant, elle lui dit:
-- Te voilà tout à coup bien sainte n'y touche. Mieux vaut encore
voler une goutte de lait qu'une croix d'or.
-- Vous êtes une méchante! cria Charlot en fermant ses deux
petits poings avec colère, elle n'a pas volé la croix d'or, le
bon Dieu le sait.
Petite mère montait en pleurant.
Arrivée auprès de madame Charles elle reçut ses instructions sur
la quantité de lait qu'elle devait donner au chat.
-- Tu n'y as pas touché? demanda la malade.
L'enfant hésita. Elle n'y avait pas touché elle-même, mais on y
avait touché pourtant. Elle répondit que son petite frère avait
voulu en boire une goutte.
-- C'est un mauvais garçon, dit la malade: il ne faut pas le
laisser entrer dans ma chambre.
-- Il n'est pas méchant, répondit Petite mère, mais il est encore
petit et il aime tant le lait...
Le chat était descendu du lit et suivait tous ses mouvements, de
ses yeux demi-fermés, avec un intérêt qu'il parvenait mal à
dissimuler. Son repas fut placé comme de coutume sur la table
car, dit sa maîtresse, il en a l'habitude et il n'aime pas qu'on
le dérange. Alors Petite mère dut faire le café de la malade,
ranger sa chambre, épousseter les meubles. Elle s'en acquitta si
bien que celle-ci en fut attendrie pour elle.
-- As-tu mangé? lui demanda-t-elle lorsqu'elle fut sûre que le
chat n'avait pas laissé une goutte de son lait.
Sur sa réponse affirmative la vieille dame chercha une bonne
place sur son oreiller et s'assoupit. Minet était resté sur la
table devant sa soucoupe bien léchée, filant d'un air de
béatitude.
Petite mère ne savait que faire. Elle avait bien envie de
rejoindre Charlot, mais elle craignait que la porte ne fît du
bruit. Ce fut le chat qui vint à son secours; il voulut sortir et
comme madame Charles avait fait fermer la fenêtre il alla miauler
devant la porte. Sa maîtresse, sans se retourner, dit à demi-voix:
-- Ouvre-lui!... Et Petite mère le suivit et entra un moment dans
sa chambre.
Lorsqu'elle descendit dans la cour pour y chercher son frère, un
vrai tumulte y régnait. Aidé des enfants du concierge, Charlot
avait réussi à attraper son homonyme, puis on l'avait lâché après
lui avoir attaché à la queue une pelle en fer battu qu'il
traînait avec épouvante derrière lui; plus il courait, faisant
mille tours et détours, plus la belle bondissait sur le pavé avec
un tapage étourdissant. Le pauvre animal semblait affolé. Lui si
lent et si majestueux dans ses allures, courait, sautait,
tournait et retournait sur lui-même, par moments il avait presque
des convulsions de rage et de terreur.
Une voisine regardait et riait tout en essayant de gronder.
Petite mère se précipita dans la loge en appelant madame Perlet;
elle savait combien celle-ci avait le coeur tendre pour les
animaux. Un moment après le chat était délivré, ses persécuteurs
avaient reçu chacun un soufflet, et la concierge, toute
tremblante d'indignation, leur déclarait que les enfants qui font
souffrir les pauvres bêtes sans défense peuvent être assurés de
périr sur l'échafaud. -- Après cette exécution qui n'avait pris
que deux minutes, madame Perlet monta auprès de la malade qui
l'accueillit par des reproches.
-- Sans cette petite fille que serai-je devenue? lui dit-elle. Je
serais morte s'il m'avait fallu passer encore une journée sans
aucun soin et une nuit avec la fenêtre entr'ouverte!... Oui, ce
serait vraiment la mort pour une personne qui a des rhumatismes,
même en été et vous savez si les nuits sont fraîches maintenant.
Vous auriez bien pu vous inquiéter un peu de moi, madame Perlet,
en ne me voyant pas descendre depuis avant-hier. Et mon pauvre
chat qui n'avait rien mangé de tout ce temps!... S'il n'avait eu
l'intelligence de pousser la fenêtre avec sa patte jusqu'à ce
qu'il ait pu passer, nous serions encore dans cette belle
situation.
-- Le voilà que je vous le rapporte, votre chat, dit madame
Perlet que ces reproches irritaient un peu. Sans moi il serait
devenu enragé. Vous pouvez bien penser que j'ai autre chose à
faire qu'à m'inquiéter de savoir si mes locataires descendent ou
ne descendent pas; vous aurez du reste bientôt une autre
concierge qui saura peut-être mieux s'y prendre que moi pour vous
contenter.
-- Ne vous fâchez pas, madame Perlet, reprit la malade avec plus
de douceur. Si vous saviez ce que c'est que d'être là pendant
plus de trente heures toute seule et sans pouvoir remuer, vous
auriez plus de pitié.
-- C'était bien pénible, sans doute, reprit la concierge adoucie
à son tour, mais nous avons tous nos maux, madame Charles. Mon
mari n'a pas encore trouvé d'ouvrage, et ça me ronge, voyez-vous.
-- Faut avoir confiance en Dieu, madame Perlet.
-- Oui, oui, sans doute, c'est comme pour vous, madame Charles.
Il sait bien que vous êtes malade et ça ne vous empêche pas de
souffrir, tout comme ça ne nous empêchera pas de mourir de faim.
-- Eh bien, dit madame Charles, il m'a pourtant envoyé cette
petite qui m'a très-bien soignée. C'est une enfant bien aimable
et bien douce. Ah! que mon dos me fait mal, madame Perlet.
-- Ecoutez, reprit la concierge après un moment d'hésitation, mon
mari me gronderait s'il savait que je vous parle de ça, mais il
faut pourtant que vous sachiez que cette petite fille n'est pas
honnête. Méfiez-vous d'elle. C'est une menteuse et une voleuse.
-- Comment! cette enfant si douce et si tranquille! En êtes-vous
bien sûre, madame Perlet?
Celle-ci raconta l'histoire.
-- Peut-être qu'on se trompe, dit la malade, mais je suis bien
aise que vous me l'ayez dit, je me méfierai. Mon lit peut aller
encore pour cette nuit, mais demain matin si vous pouvez venir le
faire, je vous serai bien obligée, madame Perlet. Je me sens
mieux; ce ne sera peut-être après tout qu'une petite crise.
-- Je le souhaite pour vous, madame Charles; tenez je mets votre
chat sur le lit. C'est lui qui a amené la petite, vous savez; il
a bien mérité un peu de gâterie pour sa belle conduite. A revoir.
Je monterai ce soir avant de me coucher.
Avant la nuit Petite mère frappa doucement à la porte. Elle
s'acquitta avec intelligence des soins que la malade réclama
d'elle et donna au chat sa seconde portion de lait, puis elle
s'assit sur une petite chaise d'un air fatigué. Lorsque le chat
eut fini son repas, sans se presser, il tourna sur lui-même avec
une lenteur majestueuse, descendit de la table et vint s'établir
sur les genoux de l'enfant qui se mit à le caresser doucement.
-- Ecoute, dit madame Charles, sais-tu ce qu'on dit de toi,
petite?...
-- Oui, répondit l'enfant en baissant la tête.
-- Est-ce vrai que tu es une voleuse?...
-- Non, dit Petite mère, mais son accent n'avait pas de fermeté
parce qu'elle savait qu'on ne la croyait pas.
-- Ils ne veulent pas me croire, ajouta-t-elle d'un ton abattu.
-- Eh bien, moi, je te crois, dit la vieille dame. Tu es bonne
pour les bêtes et les bêtes t'aiment..., c'est un signe qui ne
trompe pas. Et puis tu m'as dit la vérité aujourd'hui quand tu
aurais pu me la cacher, je ne me méfierai pas de toi. Si je me
trompe, tant pis. Va dire à madame Perlet que je n'ai pas besoin
qu'elle monte ce soir, et reviens demain matin pour faire mon
ménage.
Les yeux de Petite mère brillèrent, mais elle n'osa rien dire et
se contenta de souhaiter à madame Charles une bonne nuit en
posant doucement le chat sur son lit.
-- Cette petite est la seule enfant que j'aie vue fermer une
porte sans la frapper, se dit la malade lorsqu'elle fut sortie,
et puis mon chat l'aime et se trouve bien avec elle, c'est une
preuve certaine qu'elle n'a pas de méchanceté. Allons, bonsoir,
Minet, nous allons dormir un peu tous les deux si ces
malheureuses douleurs veulent bien me le permettre.
Le chat parut comprendre que sa maîtresse ne pouvait pas le
caresser comme de coutume; il fit un pélerinage jusqu'à sa
figure, et se frotta contre sa joue, après quoi il retourna à sa
place accoutumée, et s'installa confortablement pour suivre ses
instructions.
Le lendemain, madame Charles était mieux et put se lever un peu.
Petite mère fut fidèle au rendez-vous, elle mit la chambre en
ordre, alla chercher le lait et fit le café.
Charlot laissa passer la tasse pleine sans essayer d'y toucher
pour son compte, mais comme Petite mère remontait en la portant
il vit qu'elle était obligée de s'appuyer contre le mur tant elle
était fatiguée. Il crut qu'elle avait faim; quel autre mal
pouvait-il supposer? et il lui conseilla de boire une goutte de
ce bon lait.
-- Oh! non, répondit-elle, je n'ai pas du tout faim.
Et en effet, à dîner, elle ne put pas toucher à ses pommes de
terre; toute l'après-midi elle resta assise sans bouger, se
sentant tour à tour glacée et brûlante. Charlot voulait aller se
promener et elle se leva pour le suivre, mais la tête lui tourna
si fort qu'elle fut obligée de se rasseoir. Charlot grogna un
peu, puis il alla jouer dans la cour, et lorsqu'il revint Petite
mère était étendue sur le lit: elle lui fit place pour qu'il se
couchât près d'elle.
-- Comme tu as chaud! dit-il en sentant ses mains brûlantes, moi
je n'ai pas chaud, il fait froid ce soir dans la cour.