et sur la table que Petite mère nettoyait si bien quoiqu'on ne la
salît guère, on voyait un gros morceau de pain et une tasse de
lait. C'était le déjeuner du lendemain, car la bonne madame
Perlet leur avait donné une assiettée de soupe avant de les faire
monter. Charlot regardait ces provisions d'un air très-tendre; il
proposa à sa soeur d'en goûter "un tout petit peu". Mais celle-ci,
prévoyante et raisonnable, savait bien qu'il n'y en avait pas
trop pour le lendemain. Elle savait aussi que si l'on y goûtait
"seulement un tout petit peu", comme disait son frère, il était
probable que tout y passerait. Elle prit donc le lait et le pain
et, montant avec précaution sur la chaise sans dossier, elle
plaça les précieuses provisions sur une planche, à l'abri même
des regards de convoitise du petit garçon.
Celui-ci soupira et se soumit.
-- Petite mère, demanda-t-il en se déshabillant pour se mettre au
lit, crois-tu que la belle petite dame a tous les jours du pain
et du lait tant qu'elle en veut?
-- Je crois qu'oui, répondit Petite mère d'un air réfléchi, et
peut-être encore d'autres choses.
-- Quoi donc? demanda Charlot, s'arrêtant et fixant sur sa soeur
des yeux pleins d'une ardente curiosité.
-- Oh! je ne sais pas. Peut-être qu'elle a tous les jours de la
viande, et des pommes de terre, et des gâteaux, et du chocolat!..
Charlot soupira encore; il pensait que c'était un sort bien
heureux et qu'il voudrait que ce fût aussi le sien.
-- Te rappelles-tu, demanda-t-il, quand le père nous a donné du
chocolat?...
-- Oh! oui, c'était bien bon. Maintenant que nous avons tant
d'argent je veux t'en acheter pour deux sous.
-- Demain, dès que nous serons levés!... dit Charlot.
-- Oui, si madame Perlet veut nous donner l'argent; mais, tu
sais, le matin elle n'est pas si bonne que l'après-midi; il
vaudrait peut-être mieux le lui demander l'après-midi.
Un troisième soupir. Charlot était dans une disposition de
douceur et de soumission tout à fait extraordinaire; ce qu'il
avait vu dans la journée l'avait rendu sérieux.
-- Charlot, dit Petite mère lorsqu'il fut couché, tu sais que la
bonne soeur a dit qu'il faut prier pour que le père se guérisse.
-- Je ne sais pas, répondit le petit homme à moitié endormi:
qu'est-ce que c'est que prier?
-- C'est demander au bon Dieu... Peut-être qu'il faudrait aussi
le remercier pour la pièce d'or.
-- Non, puisque c'est la petite dame qui l'a donnée.
-- Madame Perlet a dit que c'est peut-être le bon Dieu qui l'a
voulu afin que nous ayons du pain jusqu'à ce que notre papa soit
guéri. Alors, tu comprends, il faut lui dire merci.
Le petit garçon ne répondit pas; cela ne lui paraissait pas clair
du tout.
-- Charlot, ne veux-tu pas prier pour que le pauvre père soit
guéri quand nous irons le voir dimanche?
Une vision de la figure immobile et rigide qu'il avait vue passa
devant les yeux fermés de l'enfant. Il murmura:
-- Je ne veux pas aller le voir... Ca me fait peur...
-- Oh! Charlot, notre pauvre papa! tu veux bien venir avec moi
voir si le bon Dieu l'a guéri?
Mais Charlot dormait et Petite mère fit toute seule sa prière.
XIII
Madame Nanette monta le lendemain sur sa charrette chargée de
bidons plus tôt que de coutume. Elle n'avait pas ce jour-là sa
bonne figure souriante; elle était soucieuse et préoccupée.
Pendant tout le trajet elle ne prononça pas une parole et ne
regarda pas autour d'elle. C'est que madame Nanette avait un gros
poids sur le coeur.
Arrivée devant la boutique du fruitier, elle descendit lentement
de son siége et entra, ce qui n'était pas sa coutume.
-- Vous êtes bien matinale aujourd'hui, madame Nanette, dit le
fruitier en venant au devant d'elle.
-- J'ai à vous parler, répondit brusquement la laitière. Vous
savez, ces petits enfants que j'ai ramenés hier matin?...
-- Oui, après?
-- Connaissez-vous leur adresse?
-- Non... et pourtant ils me l'ont dite. Attendez, n'était-ce
pas?... Je ne puis me rappeler la rue, mais c'était près d'ici.
Avez-vous absolument besoin de cette adresse?
-- Oui, il me la faut tout de suite; ces malheureux enfants ont
volé, la petite fille au moins, car le petit garçon est bien
jeune. Cela paraît certain.
-- Que vous avais-je dit? s'écria le fruitier d'un air
triomphant. Ces enfants-là, c'est de la canaille, de la canaille
en herbe, j'ai vu ça tout de suite. Qu'est-ce qu'ils ont pris?
-- La jeune fille qui les a reçus pour passer la nuit avait au
cou une croix en or qu'ils ont beaucoup admirée. Elle ne l'a pas
retrouvée après qu'ils étaient partis. Elle a cherché partout.
-- Ca ne demandait pas beaucoup de réflexion pour savoir que la
petite drôlesse l'avait emportée; c'est futé comme des renards,
ces petits va-nu-pieds. Je l'ai bien su voir tout de suite, que
ce n'était rien de bon.
-- Eh bien, moi, j'aurais mis ma main au feu que cette petite
était honnête, dit madame Nanette, qui ne pouvait s'empêcher de
trouver que le fruitier prenait un peu trop de plaisir à voir ses
soupçons confirmés; elle avait une figure si douce.
-- Une petite figure d'hypocrite... Mais comment faire pour avoir
cette adresse? Tenez! je me souviens maintenant que, en
descendant la rue, ils ont parlé au grand agent de police... Sans
doute qu'ils lui ont demandé leur chemin. Le voilà justement en
face sur l'autre trottoir, je vais l'appeler.
Le grand agent de police vint aussitôt. Il se souvenait bien des
enfants qui s'étaient jetés dans ses jambes et qu'il avait
regardés de si haut, mais il eut un peu de peine à retrouver le
nom de la rue. Quant au numéro il ne se le rappelait plus du
tout, mais la rue n'était pas si longue et les deux pauvres
petits y étaient sans doute connus.
Munie de ces renseignements, madame Nanette continua sa tournée;
elle avait l'air de plus en plus sombre. Ce matin-là elle n'eut
pas le moindre sourire pour ses pratiques, tout au plus la
politesse indispensable. On avait peine à la reconnaître.
C'est que madame Nanette avait bon coeur, et cela lui faisait
beaucoup de peine de penser que la petite figure pâle et
sérieuse, qui lui avait inspiré tant d'intérêt, était celle d'une
voleuse et d'une hypocrite.
Sa tournée finie elle fit arrêter sa charrette à l'entrée de la
rue que l'agent de police lui avait indiquée et, d'après sa
description de nos deux pauvres petits, la première personne à
qui elle s'adressa comprit sans difficulté de qui elle voulait
parler.
-- Eh! c'est Petite mère et son gros Charlot, dit la bonne dame
qu'elle interrogeait. Tout le monde les connaît dans notre rue,
les pauvres enfants. Tenez, c'est là à droite. Adressez-vous à la
concierge, ils sont toujours fourrés chez elle.
Madame Nanette entra dans la loge où elle ne trouva que madame
Perlet et son mari.
-- Vous voulez leur parler? dit la concierge, lorsque la
visiteuse lui demanda les deux enfants, ils ne sont pas encore
descendus. Attendez, je vais les appeler. Vous êtes sans doute
une parente? C'est le bon Dieu qui bous envoie.
Madame Perlet la retint.
-- Non, dit-elle, je ne leur suis rien. Est-ce que vous
connaissez les parents de ces enfants?
-- La mère est morte depuis longtemps, le père est à l'hôpital.
-- Ils disaient qu'ils ne savaient pas où il était?...
-- Oui, mais nous l'avons retrouvé depuis hier.
-- Alors, ils n'ont au moins pas menti.
-- Menti! et pourquoi auraient-ils menti, les pauvres innocents?
C'est-il vous qui les avez pris chez vous avant-hier à la
campagne?
-- Non, mais c'est moi qui les ai ramenés. Leur père est-il un
honnête homme?
-- Il a l'air d'un bien honnête homme, mais nous ne le
connaissons pas depuis longtemps.
-- S'il est honnête, il sera bien malheureux d'apprendre que sa
petite fille a volé.
-- Volé!... s'écria la concierge.
-- Oui, elle a volé dans la maison où on les a recueillis et où
l'on a été si bon pour eux.
Alors elle raconta l'histoire de la croix d'or disparue.
Madame Perlet écoutait avec stupeur.
-- Mon Dieu! s'écria-t-elle, voilà pourquoi elle avait une pièce
de dix francs! Elle avait vendu la croix, la petite malheureuse!
Le sifflement particulier du cordonnier se fit entendre; c'était
ainsi qu'il faisait en général comprendre à sa femme qu'elle
avait fait une bêtise ou une maladresse, mais elle était trop
préoccupée pour y faire attention.
-- Voyons, dit-il, n'allons pas si vite. Rien n'est prouvé
encore; je ne croirai pas facilement que cette Petite mère soit
une voleuse, elle est trop bonne pour son petit frère. C'est
admirable de voir comme elle s'oublie pour lui.
-- Ah! dit madame Nanette, et si c'est pour lui qu'elle a
volé?...
-- On pourrait s'expliquer qu'elle prît pour lui un morceau de
pain s'il avait faim... et encore je ne l'en crois pas capable...
Mais un vol comme celui-là, je ne le croirai jamais.
Madame Perlet se sentait un peu rassurée par la ferme conviction
de son mari.
-- Mais cette croix qui a disparu, comment expliquez-vous cela?
demanda madame Nanette, et justement après que la petite fille
l'avait admirée.
-- C'est vrai, répondit madame Perlet, et puis il y a la pièce
d'or...
-- Il faut l'appeler, dit le cordonnier, elle pourra sans doute
s'expliquer.
Madame Perlet alla dans la rue et appela. Au bout de quelques
minutes les enfants parurent se tenant la main. Charlot regarda
d'un air curieux tout autour de lui; il s'était mis dans la tête
qu'on les appelait ainsi pour leur donner le chocolat tant
désiré. D'où serait-il venu? Il n'en savait rien. Il sentait
seulement qu'il avait encore place dans son estomac pour
l'accueillir, quoiqu'il eût, comme de coutume, absorbé une part
très-considérable du déjeuner que nous savons; mais son regard
inquisiteur ne rencontra rien, absolument rien qui pût confirmer
cette espérance. Madame Nanette, M. et madame Perlet étaient tous
les trois debout et graves. Sans s'en rendre bien compte, les
deux enfants sentirent qu'il y avait quelque chose de particulier
dans l'atmosphère. Ils reconnaissaient bien madame Nanette, mais
comme elle ne leur disait rien, ils n'osèrent pas la saluer et se
tinrent debout aussi devant ce redoutable groupe.
-- Laissez-moi la questionner, dit le cordonnier.
-- Petite mère, ma fille, continua-t-il avec un accent de bonté
qui mit un peu au large le coeur de la pauvre enfant, dis-nous
encore l'histoire de ta pièce d'or.
Ce n'était pas facile pourtant de répondre à une injonction comme
celle-là. Petite mère resta muette, ne comprenant pas pourquoi
elle devait redire ce qu'elle avait déjà dit.
-- Dis-nous qui te l'a donnée, répéta le cordonnier d'un air
encourageant.
-- C'est la belle petite dame, cria Charlot avant que sa soeur
pût ouvrir la bouche.
-- Attends ton tour, mon garçon. Où as-tu rencontré cette belle
petite dame, ma fille?
-- Dans la rue, répondit Petite mère d'une voix mal assurée et
d'un air si timide qu'elle avait vraiment les apparences d'une
coupable.
-- Dans quelle rue?
-- Je ne sais pas.
-- Comment était-elle habillée?
Petite mère répéta exactement sa description.
-- Etait-elle seule?
-- Non, avec une dame.
-- C'était sa maman, interrompit Charlot.
-- Et tu ne demandais rien?...
-- Non.
-- Alors comment se fait-il qu'elle ait eu l'idée de te donner?
-- Je ne sais pas... Elle est venue vers moi pendant que sa maman
causait avec une autre dame, et elle m'a demandé si je mendiais.
J'ai dit non; alors elle m'a donné la belle pièce de cinquante
centimes et elle m'a embrassée.
Au souvenir de ce baiser, la voix de Petite mère trembla un peu
plus; elle croyait le sentir encore.
-- Oui, dit Charlot, et alors elle s'est vite sauvée et nous ne
l'avons plus revue.
-- Voilà, dit madame Nanette, une histoire qui n'est guère
probable. Je m'en vais te dire, moi, ce que tu as fait, petite
menteuse! Tu as volé la croix d'or de cette bonne Sylvanie qui
vous a fait du bien à ton frère et à toi; tu as été la vendre
pour dix francs, et tu as inventé cette histoire absurde pour
tromper les braves gens qui ont confiance en toi. Et maintenant
tu me regardes avec de grands yeux étonnés, comme si tu ne savais
pas tout cela mieux que moi; mais nous ne sommes pas si bêtes que
tu crois et nous savons ce qui en est aussi bien que si tu nous
le racontais toi-même. Une petite créature pas plus haute que ça
qui sait déjà voler, mentir, tromper, c'est du gibier de prison!
Allons, allons, pas de ces airs d'innocence!... tu ne trompes
plus personne, ainsi c'est inutile.
Madame Nanette était tellement indignée de ce qu'elle croyait
être l'hypocrisie de la pauvre enfant, qu'elle n'avait plus de
pitié dans le coeur. Elle s'était attendue à trouver une petite
fille coupable, mais honteuse de sa mauvaise action, et prête à
tout avouer. Elle pensait que peut-être une enfant si jeune, et
qui n'avait plus de mère, n'avait pu se rendre compte de ce
qu'elle faisait en prenant ce qui ne lui appartenait pas; mais
l'histoire si bien inventée de la pièce d'or, cette habileté,
cette ruse, ces mensonges si bien combinés et qu'elle avait même
appris à son petit frère, cet air d'étonnement qu'elle croyait
joué, tout cela remplissait l'âme honnête de la fermière d'un tel
dégoût, qu'elle n'avait plus qu'une pensée, faire partager aux
autres ses sentiments d'indignation et voir traiter la
malheureuse enfant avec le mépris qu'elle méritait.
-- N'est-ce pas affreux? demanda-t-elle au concierge et à sa
femme.
-- Ah! oui, c'est affreux, répondit madame Perlet.
Mais le cordonnier prit la parole: Ce qui est affreux, dit-il,
c'est qu'on puisse croire si facilement au mal. Je ne dis pas que
la pauvre petite n'ait pas bien des choses contre elle, mais moi
qui la connais un peu, je sais qu'elle a pour elle son bon
caractère, sa bonne conduite, et son nom lui-même. Allons, Petite
mère, ma fille, viens ici, ajouta le brave homme en l'attirant à
lui, et dis-moi si tu sais de quoi on t'accuse.
Petite mère le regarda d'un air terrifié et suppliant. Il vit
bien qu'elle n'avait pas entièrement compris.
-- Cette dame dit que tu as pris la croix d'or de Sylvanie et que
tu l'as vendue pour ta pièce d'or.
L'enfant resta muette. C'était si étrange qu'on pût croire une
semblable chose.
-- Tu l'as vue, cette croix d'or?
-- Oui, elle me l'a mise au cou un petit moment.
-- Qu'en as-tu fait?
-- Je la lui ai rendue.
-- Et quand tu es partie, où était-elle, la croix?
-- Sylvanie ne l'avait pas au cou, répondit Petite mère,
rassemblant ses souvenirs, je ne crois pas, au moins.
-- Je crois bien qu'elle ne l'avait pas!... interrompit madame
Nanette.
-- L'avais-tu revue le matin avant de partir?
-- Non, répondit l'enfant dont la voix peu à peu se
raffermissait.
-- Tu nous dis bien la vérité?... Tu sais que Dieu t'entend.
En parlant ainsi le cordonnier regardait au fond de ses yeux
limpides; il ne put s'empêcher de sourire en rencontrant son
regard candide lorsqu'elle répondit:
-- Oui.
En entendant ces paroles, Charlot jeta un coup d'oeil inquiet
autour de lui: "Tu sais bien que Dieu t'entend," avait dit le
cordonnier. Il fallait bien que ce fût vrai puisque tout le monde
le disait. Dieu n'était donc pas dans le ballon, car il n'aurait
pas pu entendre de si loin Petite mère qui parlait si bas. Où
était-il donc?
-- Eh bien, dit M. Perlet, c'est une singulière histoire, mais je
suis convaincu -- vous m'entendez, madame -- que cette petite n'a
rien fait de mal et qu'elle dit la vérité. Je ne puis pas vous
forcer à le croire, mais souvenez-vous de ce que je dis. Un jour
viendra où tout sera expliqué.
-- Vous êtes facilement satisfait, répondit madame Nanette; je ne
demanderais pas mieux que de le croire car cette petite m'avait
pris le coeur; mais que voulez-vous? je ne peux pourtant pas dire
qu'il fait nuit en plein midi, et je vous conseille tout de même
de bien la surveiller.
Et madame Nanette sortit de la loge sans saluer personne. Elle
craignait que tout le monde ne fût d'accord pour la tromper.
-- Ecoute, madame Perlet, dit le cordonnier lorsqu'elle eut
disparu, tu as confiance en moi, n'est-ce pas?
-- Certainement... mais pourtant... Es-tu bien sûr? Tout cela est
si singulier!... Nous ne connaissons pas beaucoup ces enfants.
-- Il n'y a pas besoin de tant de connaissance. On voit bien vite
si l'on a affaire à un bon petit coeur, et je suis sûr que celle-ci
en a un où il n'y a pas plus place pour le mensonge que pour
l'égoïsme. Voyons, ma bonne femme, j'ai plus fréquenté le monde
que toi, et je te dis que cette petite-là est un trésor. Et
maintenant, écoute-moi bien! Que personne dans la maison ne sache
un mot de ce qui s'est passé ce matin! C'est heureux que je me
sois trouvé ici. Au revoir, je m'en vais chercher de l'ouvrage.
-- Et si tu n'en trouves pas?...
-- Eh bien, j'en chercherai encore. Il faudra bien qu'il s'en
trouve une fois. C'est déjà un soulagement de savoir que nous
avons un logement assuré.
-- Oui, mais il faut payer d'avance, et si tu ne travailles pas,
ce n'est pas le dédommagement que le propriétaire nous accorde...
-- Allons, allons, ne croasse pas!... Je vais peut-être avoir du
travail aujourd'hui. Bien sûr qu'il y en a pour moi quelque part,
il ne s'agit que de le trouver.
A peine M. Perlet était-il parti qu'une des locataires entra dans
la loge que les enfants venaient aussi de quitter.
-- Dites donc, madame Perlet, il y a eu du monde chez vous ce
matin... Qu'est-ce qu'elle voulait donc, cette dame? Est-ce vrai,
ce qu'on dit dans la maison que la petite au locataire du
quatrième est une voleuse?...
-- Qui vous l'a dit? demanda la concierge.
-- Je n'en sais rien, tout le monde en parle.
La bonne dame se garda bien de dire que c'était elle qui avait
entendu de la cour une partie de la scène qui avait eu lieu dans
la loge, et qu'elle s'était hâtée de le colporter.
-- Vous savez, ajouta-t-elle tout se redit...
-- Oui, par ceux qui écoutent aux portes, répondit madame Perlet
qui savait bien à qui elle avait affaire.
-- Dites-moi ce qui en est, continua la voisine qui fit semblant
de ne pas entendre afin de ne pas être obligée de se fâcher, et
de ne pas perdre ainsi sa chance de savoir tous les détails de
l'histoire.
-- Il n'y a rien à dire. On s'était trompé, voilà tout.
-- Vraiment? Cette dame a été convaincue?.. Elle avait l'air de
bien mauvaise humeur en s'en allant.
-- Ca m'est égal, qu'elle soit convaincue ou non, mon mari sait
bien ce qui en est.
-- Vraiment? On l'accuse donc d'un vol, cette petite?
-- Puisque vous le savez, vous n'avez pas besoin de me
questionner!
-- Voyons, madame Perlet, vous feriez mieux de me dire tout,
parce que, vous savez, on exagère... Il faut que je puisse
raconter la vérité vraie.
Madame Perlet se rendit à ce raisonnement, et une demi-heure
après l'histoire de Petite mère, de sa pièce d'or et de
l'accusation portée contre elle, courait le voisinage. Bien peu
doutaient qu'elle fût coupable: on aime mieux être crédule au mal
qu'au bien, et puis il faut le reconnaître, les apparences
étaient contre elle. On mettait bien une sorte de charité à dire
en hochant la tête: Pauvre petite, c'est si jeune et ça n'a pas
de mère. Ce n'est pas étonnant qu'elle tourne mal, mais faut-il
qu'elle soit rusée pour avoir inventé une pareille histoire!...
Les enfants de la maison furent mis au courant lorsqu'ils
revinrent de l'école, et je ne jurerais pas que quelques-uns
d'entre eux n'aient pas envié à Petite mère son habileté à se
procurer des pièces d'or, mais ils n'en étaient pas moins remplis
d'une vertueuse indignation et ils se promirent de la lui faire
sentir par tous les moyens en leur pouvoir.
C'est étonnant combien la triste aventure de la pauvre enfant
excita autour d'elle, dans tous les coeurs, un sentiment de
propre justice et d'intime satisfaction de ce que, sur elle seule
dans la maison, pesait une telle honte. Il semblait que chacun
eût monté d'un degré dans sa propre estime. Depuis longtemps il
n'y avait eu autant d'animation, autant de fraternité dans cette
pauvre maison. On s'abordait, on se réunissait pour causer tout
en travaillant. Seule madame Charles, à qui son chat n'apportait
pas les nouvelles, resta dans une ignorance complète de ce qui
mettait tout ce petit monde en émoi.
XIV
Petite mère avait remonté les quatre étages suivie de Charlot qui
tenait sa robe et s'accrochait à elle comme s'il avait peur. Il
avait peur, en effet, mais de quoi?... Il n'aurait pu le dire,
car il ne comprenait que bien vaguement de quoi il s'agissait.
Petite mère s'assit sur sa chaise sans dossier, et se mit à
réfléchir. Charlot s'était accroupi par terre tout près d'elle;
suivant son ancienne habitude il appuyait sa tête sur ses genoux
et levait vers elle des yeux inquiets.
-- Petite mère, demanda-t-il, pourquoi pleures-tu? Est-ce qu'ils
veulent te faire du mal?
-- Oh! Charlot, répondit-elle, et elle ne put plus retenir ses
sanglots, ils croient que j'ai volé!...
-- Volé!... répéta le petit garçon pour qui ce mot avait un sens
vague et terrible.
Il se souvenait que dans la maison qu'ils avaient habitée
autrefois il y avait un jeune garçon que l'on appelait "le
voleur", que l'on montrait au doigt et dont tout le monde
s'éloignait. Ce malheureux enfant, que le mépris dont on
l'accablait avait endurci plutôt qu'humilié, était la terreur des
petits sur qui il se vengeait de la sévérité des grands. Charlot
avait gardé de lui un souvenir plein d'effroi, car il lui donnait
une taloche à chaque rencontre et il lui avait plus d'une fois
enlevé son morceau de pain lorsqu'il le trouvait le mangeant seul
dans l'escalier. Et maintenant c'était Petite mère qu'on accusait
d'être une voleuse!... Il ne pouvait comprendre cela, c'était
monstrueux...
-- Mais tu n'as pas volé, toi?... dit-il
-- Non, tu le sais bien, Charlot; je ne voudrais pas voler pour
rien au monde. Comment est-ce qu'ils peuvent le croire?...
Sa pensée se perdait dans ce mystère; tout à coup il se fit un
rayon de lumière.
-- Oh! dit-elle, je sais maintenant!... je n'avais pas pu
comprendre tout de suite. Oh! Charlot, si nous pouvions
rencontrer encore la petite dame! Elle se souviendrait bien
qu'elle m'a donné une pièce d'or... Alors on ne croirait plus que
j'ai volé.
-- J'irai la chercher, dit Charlot en se redressant.
-- Mon pauvre Charlot, tu ne sais pas elle demeure, ni moi non
plus; nous l'avons rencontrée dans la rue, tu sais bien.
-- J'irai dans la rue!...
Il allait ajouter: Quand je serai grand, mais il s'arrêta.
Peut-être serait-ce bien long d'attendre...
Petite mère regardait le ciel d'un air désolé.
-- Si le père était ici, il dirait que je ne suis pas une voleuse
et on le croirait, mais nous sommes tout seuls!...
Tout à coup elle se souvint des paroles du cordonnier, sa figure
s'illumina.
-- Monsieur Perlet ne l'a pas cru, lui, dit-elle. Il est bon; je
l'aime beaucoup.
Cette pensée que quelqu'un dans la maison avait confiance en elle
raffermit son courage. Elle essuya ses yeux et embrassa Charlot.
-- Ah! dit celui-ci dont la figure s'illumina aussi, quand je
serai grand je les battrai, ceux qui disent que tu es une
voleuse, et même je les tuerai!...
-- Oh! non, Charlot, tu ne voudrais tuer personne. Maintenant ne
pensons plus à tout cela. Vois-tu, il fait beau, nous irons nous
promener.
-- J'ai faim, répondit le petit garçon revenant à sa
préoccupation dominante.
-- Déjà!... Oh! Charlot, tu sais bien pourquoi nous ne pouvons
rien avoir avant midi, et je crois qu'il a sonné dix heures il y
a un moment. Viens, sortons un peu, cela te fera oublier.
Ils descendirent. Au second étage une porte était entr'ouverte:
une figure d'enfant parut dans l'ouverture, puis on entendit une
voix qui disait:
-- Mère, c'est elle!...
Et la mère répondit:
-- Comment ose-t-elle se montrer? je te défends de lui parler, tu
m'entends?...
Il était impossible que ces paroles, prononcées d'une voix haute
et claire, ne parvinssent pas aux oreilles de Petite mère. Elle
rougit, pâlit et hésita à passer; c'était d'elle qu'on parlait,
elle en était sûre; mais Charlot n'avait pas entendu, ou il
n'avait pas compris et il la tirait en avant.
Lorsqu'elle posa sa clef sur la table de la loge madame Perlet la
prit sans la regarder et sans lui dire un mot. Petite père vit
que le cordonnier était absent et s'éloigna bien vite.
Dans la rue une ou deux voisines vinrent sur le seuil de leurs
boutiques et la regardèrent d'un air particulier. Petite mère n'y
fit d'abord pas attention; elle ne pensait pas que sa réputation
de voleuse se fût déjà répandue en dehors de la maison, mais elle
entendit la fruitière dire à haute voix à une personne qui
regardait par-dessus son épaule:
-- Ca a des airs doux, timides... On ne sait plus à qui l'on peut
se fier dans ce monde.
Alors Petite mère se hâta de tourner le coin de la première rue
et elle essuya une grosse larme sans que Charlot s'en aperçût.