mais elle comprit qu'il fallait se soumettre comme tout le monde.
Autour d'elle, les visiteurs et les malades échangeaient leurs
adieux: les uns se retournant pour faire un dernier signe, les
autres les suivant des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu.
Quelques-uns de ces derniers se demandaient sans doute si leurs
amis les retrouveraient au jour de la prochaine visite; d'autres
se consolaient en regardant ou en savourant les petites douceurs
qu'on leur avait laissées: une orange, un pot de confiture,
quelquefois une fleur. Et dans cette grande salle, où se
trouvaient réunies tant de souffrances, il y avait aussi des
joies, des attendrissements, des sentiments d'une inexprimable
douceur. Plus d'une pauvre femme avait apporté à son mari un
petit cadeau acheté au prix d'une dure privation, et tous deux
étaient heureux, l'un de son sacrifice, l'autre de se sentir
aimé.
Le malade à qui Petite mère avait donné à boire était presque le
seul qui n'eût pas eu de visite. En passant près de lui, elle le
regarda; elle aurait voulu lui rendre encore un petit service,
mais il s'était assoupi et ne la vit pas.
La soeur, qui s'était prise d'affection pour les deux enfants,
les accompagna jusqu'au haut de l'escalier. Là, elle se baissa
pour embrasser Charlot en disant:
-- Tu pourras revenir dimanche; mais il faudra encore être bien
sage, tu sais?...
-- Est-ce qu'il sera mieux dimanche? demanda Petite mère.
-- Dieu seul le sait, ma fille. Il faut le lui demander.
-- Mais nous ne savons pas où il est, dit Charlot.
-- Comment! s'écria la bonne soeur, confondue de cette ignorance,
tu ne sais pas où est le bon Dieu?...
-- Non. Je ne l'ai jamais vu...
-- Il est dans le ciel, mon enfant... On ne t'a donc rien
appris... Ta mère ne t'enseigne donc pas à prier?
-- Je n'en ai pas, répondit Charlot.
-- Elle est morte quand il était tout petit, ajouta Petite mère.
-- Oh! pauvres enfants!...
Et la soeur les regarda d'un air de pitié si profonde que Petite
mère en fut troublée. Ils étaient donc bien à plaindre, puisque
tout le monde les regardait ainsi.
Lorsqu'ils eurent descendu la moitié du grand escalier, la soeur
les rappela et les embrassa encore une fois.
-- Le bon Dieu prend soin des orphelins, dit-elle. N'oubliez pas
de le prier. Est-ce que personne ne vous l'a jamais dit?
-- Si, répondit Petite mère, ma maman me l'a dit; mais je ne sais
plus...
Il fallait retourner auprès de ses malades. La soeur soupira et
s'éloigna rapidement en répétant:
-- Pauvres petits!...
Lorsqu'ils eurent refait tout le chemin dans l'intérieur du vaste
édifice et qu'ils se retrouvèrent dans la rue, Charlot leva les
yeux et vit le ballon captif qui planait au-dessus des dômes et
des hautes tours des églises, dans le bleu du ciel.
-- Petite mère, dit-il, ne crois-tu pas qu'il demeure dans le
ballon, le bon Dieu?...
-- Je ne sais pas, répondit-elle, un peu surprise de cette idée.
Peut-être... Mais alors il ne pourrait pas nous entendre. Je
voudrais bien que quelqu'un nous explique tout cela.
XI
Les deux enfants s'étaient arrêtés, les yeux fixés sur le ballon
qui montait lentement dans l'air lumineux, lorsqu'une voix
fraîche et douce, parlant tout près d'eux, attira leur attention.
C'était celle d'une petite fille qui marchait à côté de sa mère.
Elle était plus grande que Petite mère, mais ne paraissait guère
plus âgée. Sa figure et son costume faisaient le plus parfait
contraste avec la chétive enfant qu'elle regardait: une robe de
mousseline blanche, de larges rubans bleus, une longue et
abondante chevelure blonde tout ondulée, des gants blancs, de
petits souliers blancs aussi, une figure rosée et de riants yeux
bleus, voilà ce que vit Petite mère lorsqu'elle se retourna. Elle
en fut toute saisie, toute ravie, et regarda la petite fille
comme on regarde un tableau.
-- Maman, disait celle-ci, vois-tu comme ils ont l'air
malheureux, ces pauvres petits!
-- Oui, répondait la mère distraite, mais nous sommes pressées.
Viens, Edith, ne m'arrête pas ainsi.
-- Oh! maman, je suis sûre qu'ils ont faim.
-- Eh bien, voilà des sous, donne-les-leur, ma fille, mais
dépêche-toi...
Edith prit les gros sous que sa mère avait tirés de sa poche et
les regarda d'un air mécontent.
Au même moment une dame de la connaissance de madame Grandville
traverse la rue pour lui parler. Voilà la petite fille libre de
ses mouvements; elle se hâte d'en profiter.
Glissant les gros sous dans sa poche, elle y prit un
porte-monnaie en miniature fait pour contenir des centimes ou des
pièces d'or: ce qu'elle en sortit, c'était son petit trésor, une
pièce brillante qu'on lui avait donnée la veille, puis elle
s'approcha de Petite mère qui était toujours en contemplation
devant cette apparition merveilleuse.
-- Je suis sûre que tu as faim, lui dit-elle.
Petite mère devint très rouge et ne répondit pas, mais Charlot
n'avait pas tant de scrupules.
-- Moi, j'ai faim, dit-il. Petite mère n'a pas aussi faim que
moi, elle.
-- Est-ce que tu mendies?... demanda encore Edith sans faire
attention au petit garçon, mais s'adressant toujours à sa soeur.
-- Oh! non, répondit la petite que ce mot fit rougir encore
davantage.
-- Tant mieux, parce que maman dit qu'aux mendiants il faut
donner des sous, mais puisque tu ne mendies pas, tiens, prends
ça: tu pourras acheter tout ce que tu voudras.
La petite pièce jaune brilla dans la main gantée de blanc et
passa dans la main brune et menue de l'autre enfant, sans que
celle-ci comprît ce que cela voulait dire. Et avant qu'elle fût
revenue de sa surprise, la figure rose et riante avait effleuré
la sienne, et elle avait reçu un baiser.
Puis Edith, légère et joyeuse d'avoir pu faire sa volonté,
rejoignit sa mère avant que celle-ci se fût aperçue de son
absence; toutes deux s'éloignèrent rapidement et tournèrent le
coin de la rue.
Petite mère restait immobile, ne sachant pas si ce qui venait de
se passer était un rêve. Jamais elle n'en avait fait de si beau.
Cette jolie créature vêtue de blanc, ce sourire, cette douce
voix, ce baiser, toute cette apparition avait été si rapide! mais
elle tenait la preuve de sa réalité, la petite pièce ronde qui
brillait au soleil. Elle la regardait dans sa main ouverte et
certes les passants auraient pu s'étonner de voir une petite
fille si pauvrement vêtue en possession d'une pièce de dix
francs.
-- Oh! que c'est beau! dit Charlot lorsqu'il la vit briller.
Petite mère, qu'est-ce que c'est? donne-la-moi, je veux jouer
avec.
-- Non, non, répondit-elle, car, sans se rendre compte de sa
valeur, elle savait que c'était une chose précieuse. Non,
Charlot, ce n'est pas pour jouer. C'est une pièce de cinquante
centimes en or. Je vais la mettre dans un coin de mon mouchoir
pour ne pas la perdre. Mais pourquoi est-ce qu'elle m'a donné
cela? Oh! comme elle était jolie!.. Je voudrais la revoir,
Charlot.
-- Mais tu n'as qu'à la regarder, elle est dans ta poche.
-- Ce n'est pas la pièce de cinquante centimes, c'est la petite
dame. Charlot, as-tu vu comme elle avait de beaux cheveux d'or?
et sa robe, elle était toute blanche comme ce nuage qui est
là-haut, et sa figure était comme une rose de mai; tu sais nous en
avons vu à l'hôpital, des roses de mai. Il y a une dame qui en a
apporté.
-- Moi je voudrais bien mieux qu'elle m'eût donné à manger, dit
Charlot d'un ton de mécontentement.
-- Mais avec dix sous nous aurons beaucoup à manger, Charlot.
-- Alors achète-moi un gâteau.
-- Non, il vaut mieux aller d'abord dire à madame Perlet que nous
sommes revenus et elle nous dira ce que nous pouvons acheter avec
tout cet argent. Tu sais, Charlot, les gâteaux ne sont pas si
bons pour toi que le pain et le lait, ou peut-être un petit
morceau de viande... ajouta la sage Petite mère dont les
ambitions grandissaient à mesure qu'elle réfléchissait à tout ce
qu'elle pourrait avoir avec sa nouvelle richesse.
De temps en temps elle mettait sa main dans sa poche pour
s'assurer que la pièce de cinquante centimes ne s'était pas
envolée, mais le noeud au mouchoir était fait solidement et elle
la retrouvait toujours à sa place.
Nous allons laisser les deux enfants suivre le chemin qui les
ramène à la maison, pour rejoindre la petite Edith et sa mère.
-- Leur as-tu donné les sous? demanda celle-ci au bout d'un
moment, car la rencontre de son amie lui avait fait oublier
l'incident.
-- Non, maman.
-- Et pourquoi?
-- C'est qu'ils ne mendient pas. On ne donne des sous qu'à ceux
qui mendient, n'est-ce pas?
-- Sans doute.
-- Alors je leur ai donné ma pièce.
-- Ta pièce?... Que veux-tu dire?
-- Celle que tu m'avais donnée hier, maman.
-- Edith!... s'écria la mère s'arrêtant court et regardant en
face la petite fille, tu n'as pas donné ta pièce de dix
francs?...
Edith regarda sa mère, sans s'émouvoir et répondit:
-- Mais si, maman. Ils ne sont pas des mendiants, la petite fille
me l'a dit.
-- Mais alors pourquoi la lui donner?
-- Maman, tu m'avais dit que tu me la donnais pour me faire
plaisir...
-- Sans doute, pour t'acheter quelque chose qui t'aurait fait
plaisir...
-- Eh bien, maman, cela m'a fait plaisir de la donner.
-- Mais, mon enfant, c'est une action déraisonnable. On donne des
sous dans la rue, on ne donne pas des pièces d'or.
-- Je donnerai des sous aux mendiants; mais à cette petite fille
j'ai donné ma pièce d'or, parce que je l'aime.
-- Comment peux-tu l'aimer? tu ne la connais pas.
-- Oh! cela ne fait rien. Elle est si pâle et si maigre, et elle
a l'air si gentil! J'ai oublié de lui demander son nom. Quel
malheur! je ne saurai pas quel nom lui donner quand je penserai à
elle. Eh bien, je l'appellerai Fleurette. C'est un joli nom,
n'est-ce pas, maman?
-- Tu l'auras bien vite oubliée, ma fille.
-- Oh! non, je t'assure que je ne l'oublierai pas et quand je la
rencontrerai je la reconnaîtrai tout de suite et je l'embrasserai
encore.
-- Comment, encore? est-ce que tu l'as donc embrassée?...
-- Mais oui, maman. Ce n'est pas mal n'est-ce pas?
-- C'est absurde, mon enfant. Embrasser une petite fille de la
rue, déguenillée, sale sans doute.
-- Non, maman, pas sale. Elle était très propre et son petit
frère aussi. Elle a une jolie petite figure, toute pâle et si
douce!... Oh! maman, tu ne l'as pas regardée, sans cela tu
l'aimerais.
-- Quelle singulière petite fille tu es, Edith, dit madame
Grandville, on ne sait où tu prends tes idées. Nous voilà
arrivées un peu en retard, je le crains. Montons vite et tâche
d'oublier ta nouvelle amie.
Madame Grandville conduisait sa fille à un cours à la mode où
toutes les jeunes filles se rendent en grande toilette, à peu
près comme Edith elle-même. Elle était une des élèves favorites,
car outre qu'elle avait assez d'intelligence et de désir
d'apprendre pour faire honneur à ses maîtres, on ne pouvait
s'empêcher de l'aimer pour elle-même.
Jamais peut-être, sans être précisément une princesse, une enfant
n'avait été placée dans une situation mieux faite pour la gâter
et l'enorgueillir que ne l'était Edith Grandville. Fille unique
de parents très riches elle avait été toujours, non seulement
aimée, mais admirée, et l'admiration est une nourriture malsaine
pour les petits comme pour les grands. Jamais on ne l'avait
punie, et lorsqu'on la reprenait c'était avec tant de douceur et
de tendresse que son petit coeur ne pouvait être ni froissé ni
attristé. Elle avait eu bien peu de désirs qui ne fussent
satisfaits. A part quelques petites maladies que les soins de sa
mère transformaient presque en plaisirs, elle ne savait ce que
c'est que de souffrir. Elle n'avait jamais vu autour d'elle que
des visages souriants, jamais entendu que des paroles
affectueuses et enjouées.
Chose étrange, chose bien rare et presque contre nature, car
Edith était gâtée en ce sens qu'il lui semblait naturel d'avoir
tout ce qu'elle désirait, elle n'était pas égoïste. Il ne lui
venait pas à l'esprit qu'une de ses volontés pût être contrariée,
mais elle voulait rendre les autres heureux autour d'elle tout
autant qu'être heureuse elle-même. Ses dispositions naturelles
étaient si aimables qu'elle s'oubliait même souvent pour les
autres, et lorsque le soir elle faisait sa prière, son coeur
débordait d'amour pour les siens, de reconnaissance envers Dieu
qui lui avait donné tant de bonheur, et de pitié pour ceux dont
la vie n'était pas douce comme la sienne. Sa mère aurait voulu
lui laisser ignorer qu'il y a des malheureux, mais Edith n'était
pas de ceux qui passent, sans rien voir et sans rien comprendre,
au milieu des misères humaines. Toute petite elle avait eu pitié
de l'aveugle qui mendie sous une porte cochère, du pauvre chien
affamé, et elle savait reconnaître sur les traits des enfants
qu'elle rencontrait dans la rue, les traces de la souffrance et
de la faim. Elle avait pour cela les yeux pénétrants de l'amour.
Sa mère l'emmenait de préférence dans les beaux quartiers où l'on
rencontre moins de misère, et où l'on peut plus facilement les
oublier; mais dans une grande ville, où ne rencontre-t-on pas la
souffrance?
Tout en regardant sa fille au milieu de ses compagnes, madame
Grandville pensait à ce qui venait de se passer, et se demandait
comment les autres mères jugeraient une action aussi
extravagante. Donner dix francs et un baiser à une petite
mendiante -- car elle persistait à appeler ainsi notre pauvre
Petite mère -- c'était la plus étrange des étranges idées de sa
fille. Madame Grandville était bonne et charitable dans le sens
ordinaire du mot: elle ne passait guère à côté d'une main tendue
sans y mettre son obole, et elle s'occupait de beaucoup d'oeuvres
de bienfaisance, mais elle n'avait pourtant rien en elle qui
ressemblât aux élans d'amour de son enfant. Elle s'en étonnait,
s'en inquiétait; elle y voyait pour l'avenir une source de
souffrance.
-- Avec l'âge elle s'en guérira peut-être, pensait-elle: il faut
qu'elle soit beaucoup avec d'autres enfants, c'est ce qu'il y a
de mieux pour elle. Sans cela, étant seule avec de grandes
personnes, elle pourrait devenir un peu étrange.
La leçon venait de finir, un joyeux éclat de rire d'Edith tira sa
mère de sa méditation et lui sembla comme une réponse à sa
pensée. Les petites élèves du cours sortirent ensemble et
s'éparpillèrent comme un essaim de gais papillons. Edith marcha
quelques moments avec des amies qui suivaient le même chemin,
puis elle se retrouva seule avec sa maman à l'endroit même où
deux heures auparavant elle s'était arrêtée pour parler à Petite
mère.
-- C'est là qu'était Fleurette, dit-elle; je voudrais bien
qu'elle y fût encore, mais nous la retrouverons bien sûr un jour.
-- Ce n'est pas probable, mon enfant. Ces petites mendiantes, ça
erre dans tout Paris; ces enfants-là n'ont souvent aucune demeure
fixe.
-- Oh! les pauvres petits!... Mais pourquoi leurs parents ne
prennent-ils pas soin d'eux? Tu ne me laisserais pas errer dans
tout Paris, maman?
-- Non, certainement, reprit madame Grandville en serrant la
petite main qu'elle tenait dans la sienne, mais c'est bien
différent. Les parents de ces pauvres enfants travaillent tout le
jour, ou peut-être mendient eux-mêmes. Et puis, tu comprends, ils
n'ont pas les mêmes habitudes et les mêmes idées que nous.
-- Je ne comprends pas, maman; ils aiment aussi leurs enfants,
n'est-ce pas?
-- Oui, mais ils ne peuvent pas les soigner comme nous; ils ne
les aiment pas tout à fait de la même manière: ils sont habitués
à les négliger et à les voir souffrir.
-- Maman, reprit Edith, après un moment de réflexion, est-ce que
tu pourrais t'habituer à me voir souffrir?
-- Non, ma chérie, certainement pas. Cela me déchirerait le
coeur.
-- Pourtant, s'il le fallait?...
-- Ah! s'il le fallait!... mais je ne m'y habituerais jamais.
-- Peut-être qu'ils se n'y habituent pas non plus, mais qu'il
faut le supporter, dit l'enfant d'un petit air réfléchi. Oh!
maman, si j'étais le bon Dieu je n'aurais pas fait des pauvres.
J'aurais voulu que tous les enfants fussent heureux.
-- Il y a des choses que tu ne peux pas comprendre, répondit
madame Grandville qui ne pouvait pas expliquer à sa fille que le
bon Dieu n'a pas fait les pauvres, mais que la pauvreté est le
résultat de l'égoïsme, de la paresse, de la maladie, en un mot du
mal qui règne sous tant de formes diverses dans le monde.
-- Ah! oui, dit Edith avec un profond soupir. Mais plus tard je
comprendrai et alors je tâcherai qu'il n'y ait plus de pauvres.
-- Ma pauvre chérie, tu auras bien à faire; mais ne pense plus à
tout cela, et va vite demander à ta bonne de te donner ton
goûter.
Lorsque ce soir-là Edith fut dans le petit lit tout entouré de
mousseline blanche qui faisait ressortir la jolie tenture de sa
chambre bleue, et que sa mère vint l'embrasser, elle lui dit en
passant ses deux bras autour de son cou:
-- Maman, tu n'es pas fâchée de ce que j'ai donné ma pièce de dix
francs?
-- Fâchée?... non, ma chérie, mais je voudrais que tu devinsses
plus raisonnable.
-- Alors, maman, le Seigneur Jésus n'était pas raisonnable...
-- Que veux-tu dire, mon enfant?
-- Mais, maman, il l'a dit: Tout ce que vous voulez que les
autres vous fassent, faites-le-leur aussi de même. Eh bien, moi,
si j'étais comme Fleurette, je voudrais bien qu'on me donnât une
pièce de dix francs.
-- C'est vrai, mais vois-tu, ma fille, tu ne peux pas encore
juger par toi-même de toutes ces choses. Tu auras peut-être fait
beaucoup de mal à cette petite fille en lui donnant tant
d'argent.
-- Beaucoup de mal... Comment cela peut-il lui faire du mal?
-- Elle en fera peut-être un mauvais usage.
-- Mais, maman, tu me l'avais bien donnée à moi! Cela ne m'a pas
fait de mal.
-- C'est bien différent. Elle n'est pas habituée à avoir de
l'argent et elle n'a peut-être personne pour la conseiller.
Edith était toute pensive.
-- Maman, au moins je ne lui ai pas fait de mal en
l'embrassant?...
-- Non, sans doute.
-- Eh bien, une autre fois je ne lui donnerai qu'un baiser.
XII
Petite mère et Charlot avaient marché lentement. Il faisait
chaud, et puis Charlot avait mille choses à dire sur l'emploi des
cinquante centimes en or. Ne pourrait-on pas acheter du pain et
du lait, et de la viande, et du chocolat?... et peut-être encore
des souliers?... Les siens laissaient entrer les petites pierres
et cela lui faisait bien mal... Petite mère secouait sagement la
tête: elle ne pensait pas qu'on pût avoir tant de choses, mais
elle avait cependant une vague idée qu'une pièce de dix sous en
or valait plus qu'une pièce de dix sous ordinaire. Tout en
marchant lentement, et en se trompant de chemin une ou deux fois,
ils arrivèrent pourtant.
La loge était pleine; plusieurs voisines s'y étaient réfugiées,
car il commençait à pleuvoir et nos deux enfants rentrèrent à
peine à temps pour échapper à l'orage qui avait menacé tout le
jour. Madame Perlet causait avec ses locataires de l'injustice
dont elle et son mari étaient l'objet de la part du propriétaire;
tout le monde s'accordait à condamner la conduite de celui-ci.
-- C'est bien triste pour vous, disait une femme d'une
physionomie douce, et ce n'est pas gai non plus pour nous autres
locataires, car nous avions de braves concierges, obligeants et
bien honnêtes, et Dieu sait ce qu'on nous donnera à la place.
-- Je ne dis pas, reprit une autre, que vous n'ayez pas été
quelquefois un peu exigeante pour le terme, madame Perlet, mais
vous n'auriez pas voulu nous faire mettre à la porte pour un
petit retard, tandis qu'avec ceux que nous aurons... Je vois ça
d'ici. Le propriétaire les a choisis exprès parce qu'ils sont
durs. Sans ça il vous aurait laissée dans votre place, car quel
mal lui avez-vous fait, à cet homme? Ils nous mettront à la rue
le plus vite possible. Allons, nous avions sans doute la vie
encore trop douce; nous en verrons de dures d'ici à quelque
temps...
La locataire, après avoir exprimé ainsi ses noires prévisions,
prit un lourd paquet qu'elle avait déposé sur le carreau et
allait quitter la loge, lorsqu'un mot de Charlot lui fit dresser
l'oreille.
-- Madame Perlet, disait le petit garçon en tirant celle-ci par
sa robe pour attirer son attention, vous ne savez pas?... Petite
mère a une pièce de dix sous en or?
-- Que veux-tu dire, petit? répondit la concierge, qu'est-ce que
c'est qu'une pièce de dix sous en or?
-- Oh! c'est si joli... c'est tout jaune et ça brille! C'est une
belle petite dame qui la lui a donnée. Montre-la, Petite mère.
Petite mère tira son mouchoir de sa poche, en défit soigneusement
le noeud, et montra aux regards étonnés des assistants une jolie
pièce d'or toute neuve.
-- Mais c'est une pièce de dix francs! s'écria madame Perlet. Où
est-ce que ces enfants ont pu la prendre?...
-- Je vous dis que c'est la belle petite dame qui l'a donnée,
cria Charlot.
-- Quelle petite dame?
-- Elle était dans la rue, elle est venue vers nous, elle a donné
cette belle pièce de dix sous à Petite mère, elle l'a embrassée,
et ensuite elle est partie.
-- Tu ne la connaissais pas? demanda madame Perlet en s'adressant
à la petite fille.
-- Non, répondit celle-ci.
-- Où l'as-tu rencontrée?
-- Je ne sais pas... dans une rue.
-- Et tu lui as demandé l'aumône?
-- Oh! non, je ne lui ai rien demandé.
-- Ca n'est pas croyable, dit une des voisines.
-- Ca me fait l'effet d'une histoire, ajouta une autre.
Cette bonne fortune des deux pauvres enfants avait tourné les
esprits à la malveillance. Petite mère le sentait vaguement et
paraissait plus timide encore que de coutume.
-- Allons, dit madame Perlet, c'est sans doute quelqu'un qui a
cru donner une pièce de monnaie, mais le bon Dieu l'aura permis
pour venir en aide à ces enfants. Si vous aviez vu comme moi leur
père, dans l'état où il est, vous auriez pitié d'eux.
Les voisine continuaient à secouer la tête et à chuchoter entre
elles!
-- Ecoutez, dit la concierge, ce n'est pas pour vous fâcher, mais
vous devriez voir d'un coup d'oeil que ces enfants sont honnêtes
et ne peuvent pas même deviner vos mauvaises idées; quant à moi
je suis sûre qu'ils disent vrai.
Les voisines, un peu offensées de ce discours, sortirent sans
répondre et continuèrent leur conversation dans l'escalier.
Lorsque madame Perlet fut seule avec les enfants, elle regarda
Petite mère dans les yeux et lui demanda:
-- C'est bien vrai, ce que vous avez raconté?
-- Oui, répondit-elle sans hésiter.
-- Dis-moi bien maintenant comment cela s'est passé.
Petite mère refit d'une manière plus détaillée le récit de son
frère. Madame Perlet comprit que la "belle petite dame" était une
enfant.
-- Il y en a comme ça de ces riches, dit-elle à son mari qui
était dans l'arrière-loge occupé, faute d'autre ouvrage, à
réparer les chaussures de ses enfants, il y en a qui donnent sans
compter, par caprice. Peut-être qu'elle ne s'est pas trompée.
-- Si on la retrouvait on le lui demanderait, répondit le
cordonnier, mais... allez-moi retrouver dans Paris quelqu'un dont
on ne sait pas le nom!...
-- En attendant, reprit la femme s'adressant de nouveau à Petite
mère, tu feras bien de me confier ta pièce de dix sous, comme tu
l'appelles, et je t'achèterai tous les jours du pain, du lait,
des haricots... enfin de quoi vous nourrir tous les deux.
-- Et des souliers?... dit Charlot en montrant les siens.
-- Oh! des souliers!... il faudrait plus que cela pour vous en
acheter à tous deux. Ceux de ta soeur sont encore plus mauvais
que les tiens, mais il n'y a pas moyen d'y penser. Sais-tu ce que
tu pourrais faire, Perlet? -- les leur réparer, et nous
prendrions sur les dix francs de quoi te payer ta peine. Ce
serait toujours ça.
-- Prendre l'argent de ces pauvres petits!... Tu n'y penses pas,
madame Perlet!... Je leur réparerai leurs chaussures après celles
des enfants. Ca ne me coûtera rien, j'ai encore des morceaux de
cuir et mon temps n'est pas bien précieux maintenant. Je leur
ferai ça un de ces soirs quand ils seront couchés. -- Mais dis
donc, madame Perlet, qu'est-ce que tu vas faire de leur argent.
-- Je vois bien que tu as peur que je ne le prenne pour les
nôtres, mais sois tranquille, je sais bien que ça ne leur
profiterait pas. Je leur achèterai pour cinquante centimes par
jour: ça leur en durera vingt, et peut-être qu'au bout de ce
temps le père sera guéri, car il paraît qu'il y a de l'espoir.
Avec cinquante centimes ils auront une livre de pain, deux sous
de lait et quatre sous de légumes secs que je leur ferai cuire;
ils ne mourront pas de faim. C'est une bonne idée qu'elle a eue
là, cette belle petite dame.
-- Ah! elle était bien belle! dit Charlot qui suivait
attentivement la conversation; elle avait de beaux cheveux d'or
et une robe toute blanche...
-- C'était peut-être une princesse, dit madame Perlet; pour les
princesses une pièce d'or c'est comme un sou pour d'autres.
-- Bah! dit le cordonnier, les princesses ne courent pas les
rues. La pièce d'or est là; c'est l'essentiel. Ne nous occupons
pas du reste.