qui devait rester prisonnière jusqu'à son retour; elle ferma la
porte de la maison et tous les trois commencèrent à descendre
vers la plaine. Le soleil ne tarda pas beaucoup à paraître; les
gouttes de rosée brillaient sur chaque brin d'herbe au bord du
chemin; les oiseaux gazouillaient et voletaient autour de leurs
nids, joyeux de se retrouver en pleine lumière après la nuit; les
haies en fleurs répandaient leurs parfums et le grand ciel
lumineux enveloppait la terre d'un rayonnement. Sylvanie, qui
aimait toutes ces choses, ayant toujours vécu au milieu d'elles,
faisait admirer aux enfants tous les détails de cette beauté de
la nature, si nouvelle pour eux. Petite mère aurait voulu
cueillir chaque fleur, s'arrêter pour regarder l'arc-en-ciel dans
chaque perle de rosée. Elle fut surtout charmée par la vue d'un
nid posé dans un buisson, où des oisillons encore inhabiles à
voler tendaient vers leur mère leurs petits becs avides. Se
dit-elle qu'il y avait dans le monde d'autres oisillons dont le nid
était moins douillet et qui n'avaient pas de mère pour leur
apporter leur nourriture? -- Non, elle ne fit pas de retour sur
elle-même et sur sa situation, ce n'était pas son habitude, et
puis tout était si nouveau autour d'elle, si différent de ce
qu'elle était accoutumée à voir! Les enfants n'ont pas de
prévoyance, heureusement. Petite mère et Charlot avaient mangé le
matin; ils étaient contents et ne se demandaient pas s'il en
serait de même le soir ou le lendemain. Personne ne leur avait
jamais dit que celui qui donne aux petits des oiseaux leur pâture
est aussi le père des orphelins, mais sans doute les petits
enfants innocents le savent sans en avoir conscience; ce n'est
que plus tard qu'on oublie et qu'il faut rapprendre la confiance
comme une leçon difficile.
Arrivés au bas de la colline, Sylvanie les fit marcher rapidement
vers une ferme qui était un peu à l'écart de la route, au milieu
d'un beau groupe d'arbres fruitiers encore en fleurs. Dans la
cour ils virent une charrette attelée d'un cheval qu'un homme et
un jeune garçon étaient occupés à charger de bidons pleins de
lait.
-- Nous sommes à temps, dit Sylvanie, j'avais bien peur d'arriver
en retard. Où est madame Nanette? N'est-ce pas elle qui va à la
ville?
-- Oui, avec moi, répondit le jeune garçon en soulevant le
dernier bidon. Nous sommes un peu en retard aujourd'hui, mais
nous irons bon train pour rattraper le temps perdu. Tenez, voilà
madame Nanette.
Une femme d'une belle prestance et d'une figure avenante parut
sur le pas de la porte et, tout en saluant Sylvanie d'un bonjour
amical, elle se rapprocha de la charrette pour y monter sans un
instant de retard.
-- Madame Nanette, dit Sylvanie, voulez-vous prendre ces deux
enfants dans votre voiture pour les ramener chez eux?
La laitière fronça légèrement le sourcil.
-- Nous n'avons pas une minute à perdre, dit-elle.
-- Le temps seulement de les mettre derrière vous parmi les
bidons. Il y a bien une place pour eux.
-- Qui sont-ils? où vont-ils?
-- Ils vous le diront en chemin. Je vous remercie mille fois.
-- Vous sont-ils parents? demanda encore madame Nanette pendant
que le petit cocher faisait claquer son fouet.
-- Non. Hier je n'avais jamais entendu parler d'eux, mais ils ont
couché chez nous; la petite vous racontera leur histoire.
Et la charrette, avec son surcroît de chargement, partit en
cahotant et en faisant un tel bruit sur les cailloux du chemin
qu'il fut impossible à Petite mère d'entendre un mot de ce que
lui dit la laitière qui était assise devant elle et se retournait
pour lui parler. Raconter une histoire, si courte qu'elle fût,
c'était hors de question, aussi madame Nanette dut se résigner à
emmener dans sa charrette les deux petits inconnus sans rien
savoir, si ce n'est qu'on les lui avait mis sur les bras. Elle
les regardait de temps en temps et la douce figure de Petite mère
lui gagnait le coeur, tandis que la tête frisée de Charlot lui
rappelait une tête du même genre appartenant à un des nombreux
marmots qu'elle laissait chaque matin à la ferme pendant qu'elle
allait vendre son lait.
Charlot avait d'abord un peu peur des secousses. C'était la
première fois de sa vie qu'il allait en voiture et cela lui
semblait bien moins agréable qu'il ne l'aurait cru. A chaque
cahot il se cramponnait à sa soeur et aurait volontiers poussé
des cris aigus, sans la crainte que lui inspirait madame Nanette.
Peu à peu la route devint meilleure et Charlot commença à se
rassurer; il ne tarda même pas à trouver que cette façon d'aller
avait du bon, et, avant une demi-heure, il était ravi et
jouissait en plein de sa situation au milieu des bidons. Quel
plaisir d'aller si vite et sans aucune fatigue, de regarder fuir
les haies et les champs, et les petites maisons qui bordaient la
route avec leurs jardins, de tout voir de haut et d'avancer sans
se donner aucune peine. Il était même fier de se voir au milieu
des bidons et s'irritait lorsque Petite mère paraissait moins
enchantée que lui. Elle aussi jouissait, mais à sa manière; elle
n'éprouvait aucun besoin d'exprimer ce qu'elle sentait, et puis,
il faut le dire, la crainte de voir madame Nanette se retourner
et fixer sur elle ses yeux brillants la troublait constamment
dans sa joie. Charlot, lui, était déjà familiarisé avec la
laitière jusqu'à lui sourire quand elle le regardait, et à
promener sa main sur sa robe de cotonnade.
Pauvre Charlot! ce voyage délicieux ne pouvait pas durer
toujours. Il fut même bien vite à son terme, car le cheval de la
ferme était un excellent petit trotteur, bien qu'il ne payât pas
de mine, et il connaissait bien son chemin qu'il faisait trois
cent soixante-cinq fois par an pour aller et autant pour revenir.
Il atteignit donc bientôt la première maison d'une longue rue qui
commençait presque dans la campagne et qui semblait descendre à
perte de vue vers le centre du grand Paris. Enfin la charrette
s'arrêta devant une boutique de fruitier; un homme et une femme
en sortirent pour prendre les bidons qui leur étaient destinés.
-- Hé! dit l'homme en regardant les enfants, qu'est-ce que c'est
que ce chargement que vous avez là? Vous avez voulu nous faire
voir un échantillon de la petite famille?
-- Non, ils ne sont pas à moi, les pauvres petits. A vrai dire,
je ne serais pas fière d'une petite sauterelle comme ça, ajouta
la laitière en regardant Petite mère et ses bras maigres. Je ne
sais même pas à qui ils sont ni où ils vont. On le me les a
perchés sur ma charrette au moment où nous partions. Où demeures-tu,
petite?
-- C'est tout près, dit le fruitier, lorsque Charlot eut répété
la réponse de Petite mère que personne n'avait entendue, il faut
descendre ici. Allons, venez que je vous aide.
Il enleva Petite mère comme une plume, puis il prit Charlot en
faisant semblant de fléchir sous ce lourd fardeau. Lorsqu'ils
furent tous deux à terre et qu'ils regardèrent autour d'eux sans
savoir où aller, ils paraissaient si petits, si chétifs, si
perdus, que la bonne laitière, bien qu'elle eût à craindre, en
s'attardant, les reproches de ses pratiques, ne put s'empêcher de
descendre de son siège pour leur demander si personne ne les
attendait.
-- Non, répondit Petite mère, il n'y a personne chez nous.
-- Personne!... Est-ce possible!... Où allez-vous donc?
-- A la maison...
-- A la maison... et personne ne vous attend!... mais ce n'est
pas croyable.
-- Peut-être que le père sera revenu, dit Petite mère.
-- Où est-il, votre père?
-- Il travaille, mais il y a bien longtemps qu'il n'est pas
rentré.
Petite mère ne savait plus le compte des jours et on lui aurait
dit qu'il y avait des semaines qu'elle l'aurait cru.
-- Et votre maman?
-- Elle est morte depuis longtemps... quand Charlot était tout
petit.
-- Mon Dieu, mon Dieu, est-ce possible? répétait la bonne femme.
Quand je pense que nos pauvres enfants pourraient être ainsi
abandonnés!... Si je savais ce que dirait notre homme, je les
ramènerais avec moi, mais il y en a tant déjà!...
-- Allons donc! dit la fruitière qui assistait à cette scène,
Paris en est plein de ces enfants-là. Ils se tirent toujours
d'affaire. Et puis, qui vous dit que c'est vrai, cette
histoire!... Laissez-les aller tranquillement, ne vous faites pas
de mauvais sang pour eux...
-- Je ne crois pourtant pas qu'elle mente, dit la laitière, un
peu refroidie, en regardant dans les yeux de la petite fille,
mais il faut que je m'en aille bien vite. Ecoute, petite, tu as
vu où je demeure, ce n'est pas bien loin. Si ton père ne revient
pas, et que tu ne trouves personne pour prendre soin de vous, tu
peux venir chez nous, entends-tu?
Ayant ainsi tranquillisé sa conscience, la brave femme remonta
sur sa charrette et continua sa tournée, la fruitière rentra dans
l'intérieur de sa boutique et les deux petits restèrent sur le
trottoir.
-- Allons! dit Petite mère en soupirant.
La rue lui semblait si triste, le pavé si dur après le chemin
qu'elle avait fait le matin dans le sentier en fleurs! Elle prit
la main de Charlot pour s'en aller, mais où? Elle ne connaissait
pas la rue et ne voyait rien qui lui fût familier.
Elle s'aperçut tout à coup qu'ils allaient se jeter dans les
jambes d'un agent de police d'une taille très élevée qui allait
et venait au coin de la rue. Petite mère leva la tête vers lui et
lui demanda son chemin. L'homme la regarda d'en haut, comme on
regarde une chose sur laquelle on craint de marcher par
inadvertance, puis il tendit la main dans une direction en
disant:
-- Troisième à droite.
Le malheur, c'est que ni Petite mère ni Charlot n'étaient bien
sûrs de connaître leur main droite. Pourtant ils prirent
d'instinct le bon chemin et reconnurent bientôt leur rue à un
long mur sans fenêtres qui en longeait la première partie.
-- Nous étions tout près de chez nous sans le savoir, dit Petite
mère joyeuse de se retrouver en pays de connaissance.
Charlot n'était pas content du tout: il marchait lentement et se
faisait traîner.
-- Si le père n'est pas rentré, j'aime mieux retourner dans la
campagne, dit-il; notre maison est trop laide, et puis ça sent
mauvais ici.
Il parlait ainsi en entrant dans l'allée étroite qui conduisait à
la loge et à l'escalier noir. C'est que l'air était en effet bien
différent de celui qu'il avait respiré le matin sur la colline.
-- Allons demander si le père est revenu, dit Petite mère qui
avait tout à coup une lueur d'espoir.
Il était encore de bien bonne heure et pourtant madame Perlet
vint au devant d'eux dès qu'elle les aperçut.
-- Bon Dieu! dit-elle, qu'êtes-vous devenus depuis hier matin,
mes pauvres agneaux? Vous nous avez fait une fameuse peur. Mon
mari allait vous réclamer à la police si vous n'étiez pas
revenus. Pauvres enfants, où avez-vous donc couché? dans la rue?
sous une porte?...
-- Nous avons eu un bon lit de foin, répondit Charlot, et on nous
a donné à manger.
-- Le bon Dieu soit béni!... Mais où donc êtes-vous allés? Nous
avons eu une belle peur!...
-- Le père est-il revenu, madame? demanda Petite mère.
-- Non... c'est-à-dire il n'est pas revenu, mais il y a des
nouvelles... Pauvres petits, qui est-ce qui vous a donné à
manger?
-- La maîtresse du chien, répondit Charlot qui retombait dans son
erreur de la veille. Non, c'est une chèvre, elle a des cornes et
elle donne du bon lait.
-- Par exemple!... et où l'avez-vous trouvée, cette chèvre? C'est
comme un conte, ce que tu me dis là...
-- Et le père?... répéta Petite mère inquiète.
-- Eh bien, il est à l'hôpital, votre pauvre papa. Il était tombé
d'une échelle et on l'avait porté à l'hôpital; voilà pourquoi il
n'était pas rentré. On n'est pas venu le dire parce qu'on ne
savait pas son adresse, mais hier un de ses camarades l'a
apprise, et il est venu nous donner la nouvelle.
-- A l'hôpital! répéta Petite mère à qui ce mot était peu
familier. Elle se souvenait seulement que sa mère avait dit une
fois: -- Je ne veux pas aller à l'hôpital, je veux mourir chez
nous, -- et que son père avait répondu: Sois tranquille, tant que
je vivrai tu n'iras pas à l'hôpital. Plus tard, un dimanche, elle
avait passé devant une grande maison où des gens entraient en
foule par une grande porte, et son père avait dit: Voilà un
hôpital. Y en a-t-il des malheureux là dedans!...
Une autre fois encore une voisine avait porté son petit enfant
malade à l'hôpital; elle y était retournée deux jours après et en
était revenue en pleurant. On avait dit que le pauvre petit était
mort.
Tout cela avait fait une impression profonde sur Petite mère.
Rien ne s'effaçait de sa mémoire; elle avait appris peu de chose
depuis qu'elle était au monde, mais elle n'avait guère oublié. Un
sentiment de terreur s'attachait pour elle à ce mot mystérieux:
l'hôpital. La pensée que son père y était l'avait fait devenir
tout pâle.
-- Il ne faut pas t'effrayer ainsi, ma fille, dit la bonne
concierge en la faisant asseoir, il paraît qu'il en reviendra. Il
était tombé de haut et il n'avait pas encore repris connaissance;
mais à présent peut-être qu'il est déjà mieux. Nous irons
chercher des nouvelles aujourd'hui. C'est jeudi, jour de visite,
nous irons nous trois; vous le verrez, votre pauvre papa. Allons,
ma fille, n'aie pas peur! nous irons ensemble, mais il y a encore
du temps jusqu'à ce que les portes soient ouvertes. Voilà les
marmots qui s'éveillent. J'ai tout mon ouvrage à faire... Tiens,
prends la clef et montre avec ton frère dans votre chambre. Je
n'aime pas à avoir tant de monde dans les jambes, ça n'avance pas
l'ouvrage. Je vous appellerai quand il sera temps.
Petite mère prit la clef mais sans avoir l'air de comprendre.
Elle regardait la concierge et ses lèvres tremblaient. Enfin elle
parvint à dire:
-- Est-ce que le père est bien malade?
-- Mais non, mais non... Il est tombé de l'échelle, voilà tout.
Le pauvre homme! moi qui l'accusais de vouloir vous abandonner.
Ce n'était pas sa faute, le pauvre malheureux!
Petite mère, suivie de Charlot qui ne comprenait pas très bien ce
qui s'était passé, monta lentement les quatre étages. Elle
n'était pas sûre elle-même de bien comprendre et ne savait si
elle devait être triste ou joyeuse; ce terrible mot d'hôpital lui
serrait le coeur. Lorsque la porte fut refermée sur eux, Charlot
tira de sa poche de petits cailloux qu'il avait ramassés sur le
chemin et se mit à jouer. Petite mère mit tremper dans une
vieille tasse ébréchée quelques fleurs qu'elle avait cueillies le
matin et gardées tout le temps dans sa main. Puis elle aperçut,
suspendu à un clou derrière la porte, le pantalon que son père
mettait le dimanche; elle en essuya le bas et le frotta
tendrement pour en ôter un peu de poussière. Alors, prenant
Charlot dans ses bras, elle s'écria moitié riant, moitié
pleurant:
-- Charlot, nous allons voir le père!... Nous allons aller à
l'hôpital!...
-- A l'hôpital! répéta le petit garçon, où est-ce, ça? Est-ce
qu'on nous donnera à manger?
-- Je ne sais pas, mais nous verrons le père...
-- Eh bien! allons-y tout de suite.
-- Non, pas encore, il faut attendre l'heure... Madame Perlet
nous appellera.
-- Je ne veux pas attendre! cria Charlot qui ne demandait qu'un
prétexte pour se fâcher.
Et une grêle de coups de poing et de coups de pied fondit sur
Petite mère qui était si absorbée par ses pensées qu'elle les
reçut avec indifférence, se contentant de dire comme de coutume:
-- Oh! Charlot!...
X
Un peu avant une heure, madame Perlet vint appeler les enfants.
Elle avait fait un brin de toilette; pour une visite à l'hôpital
il faut un peu de cérémonie. Aussi, n'ayant qu'un châle assez
chaud pour se parer, la bonne dame s'était persuadée qu'il
faisait un peu frais et elle était déjà tout en sueur rien que
pour avoir monté l'escalier. Elle examina les enfants d'un oeil
critique, et demanda à Petite mère s'ils n'avaient pas de
meilleures chaussures. Hélas! la course de la veille avait achevé
de mettre en lambeaux les vieux souliers qu'ils avaient aux
pieds. Elle les fit entrer dans la loge, leur donna un morceau de
pain -- non sans soupirer, car elle savait que le lendemain il
faudrait commencer à le prendre à crédit -- puis elle leur mit à
chacun un tablier propre de ses enfants et ils partirent.
L'hôpital n'était pas bien loin. Petite mère reconnut celui
quelle avait vu en se promenant avec son père; c'était la même
longue façade, la même entrée. Il lui sembla entendre encore ces
mots: Y en a-t-il là dedans, des malheureux! -- Et c'était son
père qu'elle allait y chercher!... Madame Perlet sentit la petite
main trembler dans la sienne.
On les laissa passer sans même les fouiller, comme on fait aux
portes des hôpitaux; il était bien visible qu'ils n'apportaient
rien. La concierge leur demanda pourtant:
-- Voulez-vous acheter des oranges, des biscuits?
Madame Perlet s'arrêta et, touchant une orange, la plus petite:
Combien? demanda-t-elle.
-- Quinze centimes, fut la réponse.
Elle n'en avait que dix dans sa poche.
-- Vous n'en avez pas de moins chères? demanda l'acheteuse. J'en
voudrais une de dix centimes.
-- Dix centimes, en mai!... allons donc! vous vous moquez.
Et les trois visiteurs se hâtèrent de passer. On leur fit
traverser une cour, puis suivre plusieurs couloirs, puis monter
un étage. Enfin ils arrivèrent à la porte de la salle où était le
blessé. Madame Perlet ne savait pas son numéro; elle marchait
entre les deux rangées de lits, regardant à droite et à gauche,
et ne voyant que des figures inconnues.
Tout à coup Petite mère la tira fortement par sa robe et lui
montra un lit, le dernier de la rangée. Un cerceau soulevait la
couverture au-dessus des jambes et une tête pâle, rigide comme du
marbre reposait sur l'oreiller.
Petite mère ne dit rien. Ses yeux étaient fixes, sa figure
presque aussi pâle que celle qu'elle montrait de sa petite main
étendue; elle avait recommencé à trembler.
-- Est-ce lui? demanda madame Perlet.
La petite essaya de dire oui, mais elle ne put articuler un son.
Charlot avait aussi regardé dans la direction que sa soeur
indiquait et il se mit à crier de toutes ses forces.
Alors une soeur s'approcha du groupe arrêté à quelques pas du lit
au milieu de la salle.
-- Il ne faut pas crier comme cela, mon petit homme, dit-elle.
Cela fait mal aux malades.
-- Ce n'est pas le père! criait le pauvre petit sans l'écouter et
d'une voix lamentable, ce n'est pas le père!... Je veux m'en
aller d'ici.
-- Est-ce leur père? demanda à voix basse la soeur à madame
Perlet qui s'efforçait de calmer le petit garçon. Est-ce votre
mari?
-- Non, non, Dieu merci. C'est leur père, mais ce n'est pas mon
mari. Il est sain et sauf à la maison. On a déjà bien assez de
misère sans celle-là. Il n'y a plus de mère, elle est morte.
-- Pauvres enfants! dit la soeur avec compassion.
-- Est-ce qu'il est bien mal? demanda madame Perlet se plaçant
entre la soeur et Petite mère afin que celle-ci ne pût entendre.
-- Très-mal; depuis lundi qu'il est ici il n'a pas repris
connaissance. Le médecin dit pourtant qu'il y a encore de
l'espoir, mais pour moi je n'en ai guère.
-- Ne le dites pas aux enfants! les pauvres petits, ils sauront
bien assez tôt qu'ils n'ont plus personne au monde!
-- Ils auront le bon Dieu, dit la soeur.
-- Ah! oui, ma soeur, sans doute, mais voyez-vous, ça ne suffit
pas à des petits malheureux qui ont faim et soif. C'est bon pour
ceux qui peuvent s'aider; alors le bon Dieu les aide aussi, comme
dit mon mari, mais pour des enfants comme ceux-là, il faut une
mère, voyez-vous. C'est comme si on me disait que le bon Dieu
prend soin d'un petit oiseau sans plumes qui tombe du nid. Il
n'en périt pas moins, le pauvret. Tout ce que je lui demande,
moi, c'est qu'il nous laisse à nos enfants jusqu'à ce qu'ils
soient grands; sans cela on a beau dire qu'il les aime, je ne m'y
fierais pas.
La soeur était un peu embarrassée pour répondre à ce discours.
Elle se contenta de sourire et de dire:
-- Vous n'avez pas de foi en Dieu.
-- C'est possible. Je me contente de faire mon devoir de mon
mieux et je pense que c'est tout ce que le bon Dieu peut demander
de moi. Quant au reste, je n'y entends rien.
-- Mais, dit la soeur, je ne sais qu'une chose, c'est que nous
devons avoir confiance. Si de pauvres petits êtres souffrent ici,
ils auront leur récompense là-haut.
Pendant cet entretien les deux enfants s'étaient approchés tout
doucement du lit. Charlot ne criait plus, il regardait de tous
ses yeux et, sous la pâleur et la rigidité de cette figure il
retrouvait peu à peu des traits familiers. Une des mains était
étendue sur le drap; il la toucha doucement. Elle était froide,
mais pas assez pour lui faire peur. Petite mère avança aussi la
sienne et la laissa sur celle du malade, puis elle dit tout bas:
-- Père!
Rien ne répondit, pas le plus léger signe de vie.
-- Ce n'est pas le père, dit Charlot à haute voix.
Alors il y eut comme une contraction sur cette figure immobile,
les yeux s'ouvrirent et se refermèrent aussitôt. Ce mouvement
avait suffi pour que le petit garçon reconnût entièrement son
père. Il se jeta sur lui en l'appelant de toutes ses forces, mais
la soeur le prit et l'emporta de l'autre côté de la salle.
-- Tais-toi, tais-toi, disait-elle, tu peux faire beaucoup de mal
à ton papa. Si tu ne veux pas être tranquille il faut t'en aller.
Cette menace effraya Charlot qui se tut aussitôt et revint près
du lit que Petite mère n'avait pas quitté. Le malade était
retombé dans son insensibilité absolue.
-- Nous allons partir, dit madame Perlet, ça ne sert à rien de
rester ici, et j'ai assez de besogne à la maison, Dieu merci.
Petite mère la regarda d'un air suppliant sans oser parler, mais
Charlot avait plus de courage.
-- Je ne veux pas m'en aller, dit-il.
-- Il le faut pourtant, mon garçon. Nous reviendrons dimanche.
-- Je ne veux pas m'en aller, dit tranquillement le petit homme
qui avait toujours pensé que la répétition des mêmes paroles leur
donnait une force irrésistible.
Pour toute réponse madame Perlet le prit d'une main ferme.
Alors Petite mère leva sur elle des yeux pleins de larmes en
disant:
-- Ne pouvons-nous pas rester un peu?
-- Ecoutez, dit la bonne soeur, s'ils veulent promettre de ne
rien dire et d'être bien tranquilles, ils peuvent rester sans
vous. Je les avertirai quand l'heure sera venue. Mais il faut
être parfaitement sages, sans cela je les mettrai bien vite à la
porte.
En parlant ainsi elle regardait Charlot qui répondit par un signe
de tête.
-- Vous saurez trouver votre chemin pour revenir? demanda la
concierge.
-- Oh! oui, je suis sûre que je pourrai le retrouver, répondit
Petite mère.
Un moment après les deux pauvres petits étaient seuls, assis sur
une chaise entre le mur et le lit où leur père était étendu sans
mouvement. Ils ne voyaient de lui que sa main gauche qui reposait
sur la couverture. Cette immobilité absolue ressemblait à la
mort... Le savaient-ils? Petite mère, qui avait vu sa mère
couchée sur son lit et l'avait appelée sans pouvoir lui faire
ouvrir les yeux, le comprenait mieux que son frère. Elle ne
pleurait pas, mais son pauvre petit coeur était comme glacé au
dedans d'elle.
L'hôpital!... c'était donc là l'hôpital... En face elle voyait
les premiers lits d'une longue rangée, et dans chacun, en
passant, elle avait vu une figure souffrante. Cette parole lui
revenait comme un refrain:
-- Y en a-t-il, là dedans, des malheureux!
Et maintenant, c'était son père qui était "là dedans." Y
resterait-il toujours? Ne reviendrait-il plus jamais dans leur
petite chambre, leur apportant avec le pain, le sentiment si doux
de ne plus être seuls? Ces pensées absorbaient Petite mère
lorsqu'elle s'aperçut tout à coup que le malade qui occupait le
troisième lit en face d'elle faisait de vains efforts pour
atteindre quelque chose sur la table à côté de lui. Poser
doucement Charlot par terre et courir à son aide, ce fut
l'affaire d'un instant.
Le malade était retombé sur son oreiller, épuisé par l'effort
qu'il avait fait. Il regarda l'enfant dont les yeux anxieux
l'interrogeaient et lui dit d'une voix qui n'était plus qu'un
souffle:
-- A boire...
Elle n'entendit pas mais elle devina, et, prenant le gobelet
d'étain à moitié plein d'une boisson rafraîchissante, elle se
haussa sur la pointe des pieds et l'approcha des lèvres
desséchées du malade qui but avidement une gorgée. Elle l'avait
fait avec tant de soin qu'il n'y eut pas une goutte répandue.
C'était un homme encore jeune que la maladie avait atteint et
consumé en peu de semaines. Il savait qu'il allait mourir. Petite
mère, oubliant sa timidité, essaya d'arranger son oreiller pour
qu'il fût plus à l'aide, puis elle posa une petite main fraîche
et caressante sur sa main brûlante.
Le malade la regarda de ses yeux déjà voilés. La voyant si petite
et si chétive, et pensant qu'elle n'aurait bientôt plus de père,
car il devinait qu'elle était l'enfant de l'homme que, depuis
trois jours, il voyait étendu sans mouvement en face de lui, il
se sentit ému de pitié pour elle et murmura:
-- Que Dieu te bénisse, pauvre petite!
Ainsi Petite mère emporta la bénédiction d'un mourant.
Charlot l'avait suivie; ils retournèrent s'asseoir à leur place.
Toujours même silence, toujours même immobilité.
Charlot finit par s'endormir sur les genoux de sa soeur. Lorsque
la soeur vint les avertir qu'il était temps de partir, elle les
trouva ainsi.