homme qui lui parlait d'un ton si assuré.
La jeune fille, qui rentrait, avait entendu l'étrange apostrophe
de Charlot.
-- Pourquoi dis-tu cela? c'est très-malhonnête, lui cria-t-elle.
-- Non, dit Charlot, ce n'est pas malhonnête. Elle parlait si
fort qu'elle m'a réveillé, et moi je ne veux pas qu'on fasse du
chagrin à Petite mère!...
Il aurait pu ajouter: Je me réserve exclusivement ce privilége.
-- Petite mère! répéta la jeune fille, entendant ce nom pour la
première fois.
-- Oui, elle lui parlait d'une voix méchante, et Petite mère
avait peur.
-- Elle n'est pas méchante, la pauvre grand'mère, mais elle est
sourde, et c'est bien heureux pour toi, petit impertinent. Les
sourds n'aiment pas voir autour d'eux des gens qu'ils ne
connaissent pas. Allons, grand'mère, ajouta-t-elle en criant de
tout son pouvoir, ne vous tourmentez pas... Ces petits ont faim,
je vais leur donner à manger et ils s'en iront.
-- Oui, oui, répondit la vieille femme qui avait à moitié
compris, c'est ça... ils vont tout manger comme si nous en avions
de trop. Ces enfants sont mal élevés... Ils viennent de Paris, je
ne m'y fie pas.
En parlant ainsi elle se retourna, de manière à ne pas voir ce
qui se passerait derrière elle.
La jeune fille était accoutumée à ne pas trop s'inquiéter des
gronderies de la vieille femme qui, du reste, la laissait faire à
sa tête, se contentant de grommeler un peu. Elle remplit deux
tasses de terre brune d'un lait tiède et écumeux, coupa deux
grandes tranches de pain, et fit signe aux enfants que c'était
pour eux. Comme elle vivait avec une sourde elle avait pris
l'habitude de parler souvent par signes.
Les enfants ne se firent pas prier. Ah! quel bon repas, que régal
délicieux!...
Quand il eut apaisé sa première faim, Charlot se tourna vers la
jeune paysanne qui les regardait manger d'un air de contentement
et lui dit:
-- Pourquoi est-ce que ne gardes pas ton lait pour ton chat?
-- Pour mon chat!... quelle idée as-tu là?
-- Oui, la grosse dame de chez nous n'a pas voulu nous en donner
parce qu'il était pour son chat.
-- Mon chat en a quand il en reste, dit la jeune fille en riant;
mais il n'est jamais servi le premier. Maintenant, racontez-moi
ce que vous venez faire ici? Vous vous êtes sauvés?
-- Oh! non, dit Petite mère, à qui ce bon repas et plus encore la
figure gracieuse et riante de la jeune paysanne avaient rendu le
courage, nous allions chercher notre papa, et nous avons marché
longtemps, et alors nous avons trouvé la campagne, et c'était si
joli!... nous avons marché encore, et ensuite nous ne pouvions
plus marcher, et vous êtes venue avec la jolie chèvre.
-- Mais est-ce qu'on n'est pas inquiet chez vous?
-- Non, puisqu'il n'y a personne.
-- Personne!... mais vous ne pouvez pas vivre seuls!...
-- Le père reviendra, répondit Petite mère.
-- Nous pourrions bien vivre tout seuls, reprit Charlot, si
seulement nous avions du pain et du lait.
-- Pauvres petits!... mais où est donc votre père?
-- Je ne sais pas, répondit Petite mère à qui cette compassion
faisait paraître son sort plus triste qu'elle ne l'avait cru.
-- Est-ce qu'il est bon pour vous?
-- Oh! oui, s'écrièrent ensemble les deux enfants.
-- Alors il ne vous a pas abandonnés, il reviendra... Je vous
ramènerai demain chez vous. Pour aujourd'hui vous coucherez ici
et demain nous partirons de grand matin ensemble. -- Grand'mère,
nous les garderons cette nuit...
Il fallut beaucoup de temps pour arriver à s'entendre: la sourde
persistait à croire que les enfants coucheraient dans le lit
qu'elle partageait avec sa petite-fille, mais elle fut à moitié
calmée lorsqu'elle comprit qu'un peu de paille dans un coin leur
suffirait pour dormir. Elle s'apaisa encore plus en voyant Petite
mère peler très-adroitement des pommes de terre et couper des
navets pour la soupe. Quant au pauvre Charlot il avait vraiment
fait sur elle une impression fâcheuse; elle ne pouvait supporter
qu'il s'approchât de son fauteuil, et suivait tous ses mouvements
d'un oeil inquiet. Charlot ne s'en préoccupait guère: il avait
bien déjeuné, un bon souper se préparait dont il était persuadé
qu'il aurait sa part, et cette maison hospitalière, où les chats
n'avaient que la seconde place, lui plaisait infiniment, de même
que sa jeune maîtresse.
-- Comment vous appelez-vous? demanda-t-il à celle-ci.
-- Je m'appelle Sylvanie, n'est-ce pas un joli nom?
Oui, c'était un bien joli nom, Petite mère le trouvait et sourit
en le répétant.
-- Et toi?... lui demanda la jeune fille, tout le monde ne
t'appelle pas Petite mère comme ton frère?...
-- C'est son nom, cria Charlot d'un ton indigné, tout le monde
l'appelle ainsi.
Sylvanie se mit à rire.
-- Eh! bien, Petite mère, je pense que ton nom te fait honneur,
mais il est drôle tout de même.
Sylvanie n'était pas fâchée d'avoir un peu de société; elle
menait une vie assez triste avec sa grand'mère, et bien qu'elle
ne s'en plaignît jamais, parce qu'elle était bonne et gaie, elle
était heureuse de voir de jeunes visages autour d'elle. La maison
était à l'écart et cachée dans un pli de terrain; de tous côtés,
il est vrai, pour peu qu'on s'élevât sur la hauteur, on
apercevait d'autres habitations, mais en regardant par la petite
fenêtre on aurait pu se croire loin des humains.
Charlot, toujours prompt à parler, raconta à Sylvanie tout ce
qu'il savait de leur vie. En l'écoutant elle répétait souvent:
"Pauvres petits!" et dans ses yeux bruns si brillants il y avait
un rayon d'une douceur infinie.
-- Ce doit être bien triste de demeurer à la ville, disait-elle.
Moi, je ne pourrais pas vivre ailleurs qu'ici. En hiver c'est un
peu solitaire, mais quand les bourgeons commencent à entr'ouvrir
l'écorce des arbres, et que l'herbe verdit près du ruisseau,
comme on est joyeux! Voyez, hier j'ai cueilli toutes ces fleurs
et j'ai trouvé des violettes sous la haie. Elles ne sont pas en
avance, cette année, il a fait si froid!...
-- Nous cueillons aussi des fleurs en allant au cimetière, dit
Petite mère, des petites fleurs blanches avec du jaune au milieu.
-- Des pâquerettes! il en croît au bord des grandes routes. J'en
ai vu quand je suis allée à Paris, mais elles sont laides en
comparaison de nos jolies pâquerettes rosées. Allez dans le
jardin pendant que la soupe cuit, vous vous amuserez mieux
qu'ici.
Quand les enfants furent sortis, la vieille femme appela Sylvanie
et lui cria dans l'oreille.
-- Il faut tout enfermer. Ces enfants de paris, ça ne vaut
rien...
VIII
Le jardin potager était vite parcouru: de grands carrés de pommes
de terre, d'autres plus petits de laitue, bordés d'oseille, çà et
là quelques buissons de groseilliers, c'était tout; mais au delà
quel monde enchanté! De beaux arbres aux troncs noueux, dont les
branches s'abaissaient jusqu'à terre, de jolis sentiers qu'on
voyait disparaître et reparaître entre les haies, des pentes de
gazon, et plus bas, près du ruisseau, de grands prés où les
boutons d'or émaillaient l'herbe encore courte et d'un vert
tendre. C'était pour les pauvres petits enfants, venus de la
ville, un spectacle tout nouveau et qui les ravissait.
-- Oh! les belles fleurs, s'écria Charlot, allons les
cueillir!...
-- Est-ce que nous osons? demanda Petite mère d'un air inquiet.
-- J'y vais, moi, cria Charlot qui osait toujours.
Et il courut au pré où il cueillit un énorme bouquet. Sa soeur le
suivit et fit de même, non sans quelques battements de coeur.
Charlot fut las le premier et ils s'assirent au bord d'un sentier
pour admirer leurs trésors; il donna à sa soeur tout ce qu'il
avait cueilli: il en avait assez et ne savait que faire de ces
fleurs qui, de loin, lui avaient paru si jolies. Petite mère les
arrangea soigneusement. Elle mettait du goût et du soin à tout ce
qu'elle faisait; elle était bien une vraie petite femme.
Lorsqu'elle eut fait son bouquet à sa pleine satisfaction, elle
le posa à côté d'elle sur le talus où ils étaient assis, et se
mit à regarder. Au loin, à travers le feuillage et la vapeur
légère d'une belle journée, elle voyait de sa place un immense
amas de maisons et de cheminées, et quand tout à coup elle se dit
que c'était Paris, et qu'il fallait y retourner, elle sentit son
coeur se serrer, car personne ne l'y attendait.
-- Oh! dit-elle avec un soupir, si nous pouvions rester ici!...
-- Nous pouvons bien rester, répondit Charlot qui, sans s'en
rendre compte, partageait la même impression.
-- Et le père?... Et puis la vieille dame ne voudrait pas.
-- Oui, mais Sylvanie voudrait bien. Je le lui demanderai.
-- Non, Charlot, nous devons retourner demain. Pense à ce que
ferait le père s'il revenait; peut-être qu'il reviendra ce soir,
continua-t-elle, et comme il sera triste de ne pas nous trouver.
Personne ne saura lui dire où nous sommes. Oh! Charlot, nous
n'aurions pas dû venir si loin.
-- Ca ne ferait rien. Le père pensera bien que nous allons
revenir.
-- Il sera inquiet, il aura beaucoup de chagrin...
-- Le père est un homme, il ne pleurera pas, dit Charlot avec une
grande dignité.
-- Non, répliqua sa soeur d'un air réfléchi, mais il aura du
chagrin; les hommes ont du chagrin aussi. Tu pleures bien
quelquefois, toi, Charlot, quand même tu es un garçon.
-- Mais quand je serai grand je ne pleurerai jamais; le père a
dit que les hommes ne doivent pas pleurer. Je me mettrai en
colère et je te battrai, parce que je serai fort, mais je ne
pleurerai pas.
-- Pourquoi me battras-tu?
-- Quand tu ne voudras pas m'obéir, je te battrai comme ça...
Et le petit garçon commença une démonstration qui n'avait rien
d'agréable pour sa soeur. Elle lui prit les deux mains pour
l'empêcher de la frapper: alors il lança un coup de pied à ses
fleurs qui se dispersèrent de tous côtés.
-- Oh! mes belles fleurs!... cria-t-elle, Charlot, c'est vilain!
tu aimes à me faire du chagrin.
Au même moment une tête fine et cornue s'allongea de derrière un
buisson, et la chèvre happa quelques fleurs et les broya de ses
dents aiguës, avec un bruit de mastication qui montrait que
c'était pour elle un vrai régal. Sa maîtresse la suivait de près;
elle souriait aux enfants, mais lorsqu'elle vit l'air méchant de
Charlot, elle changea de visage.
-- Est-ce qu'il est de mauvaise humeur, ce petit homme? demanda-t-elle.
Pourquoi a-t-il une si vilaine figure?
-- Je ne suis pas de mauvaise humeur, répliqua Charlot, mais je
veux qu'elle m'obéisse quand je serai grand. Si elle ne le veut
pas je la battrai. Je lui ai montré comment je ferai.
-- Ah! par exemple, voilà une jolie invention! Est-ce que ce gros
garçon te traite souvent ainsi? Je le punirais de la bonne
manière, moi, s'il s'avisait de me battre. Venez, mes enfants,
allons manger la soupe, elle sera cuite à point quand nous
rentrerons. Vous allez m'aider à mettre Brunette dans son écurie;
elle fait des farces quelquefois, la petite coquine; elle aime la
liberté, mais à nous trois nous en viendrons bien à bout.
-- Laissez-moi la tenir, dit Charlot en prenant la corde.
-- Non, non, tu ne la tiendrais pas ferme.
-- Oh! si, je la tiendrai bien...
En parlant ainsi il tira si vivement la corde que Sylvanie la
laissa glisser de son bras, et la chèvre, se sentant libre,
grimpa lestement le talus et disparut en un clin d'oeil au milieu
des buissons, tandis que les enfants la regardaient d'un air
consterné.
-- Ne courez pas après elle, dit Sylvanie elle s'en irait pour
tout de bon et nous ne pourrions plus la rattraper. Restez bien
tranquilles, qu'elle ne vous voie pas! Je vais l'appeler.
Alors elle s'avança doucement vers la jolie bête qui, débout sur
une pierre moussue, la regardait d'en haut d'un air mutin et
provocant, comme pour lui dire: Tu seras bien habile si tu me
reprends!...
Pauvre Brunette, elle était bien fière d'avoir conquis sa
liberté, mais elle ne se connaissait pas elle-même; elle ne
savait pas encore, malgré de nombreuses expériences, combien elle
était accessible à la tentation.
Lorsqu'elle eut flairé de loin une pincée de sel dans la main
ouverte de sa maîtresse, elle avança sa tête et son museau
friand, puis elle fit encore un ou deux bonds de côté comme pour
fuir un piége, et enfin, n'y pouvant plus tenir, elle vint, l'air
plus mutin et plus délibéré que jamais, lécher la main
appétissante. Alors Sylvanie, tout en la caressant, reprit
possession de la corde. Le tour était joué.
Brunette suivit sa maîtresse en se léchant le museau, comme si
elle n'avait fait qu'obéir à son propre caprice.
-- J'ai toujours un peu de sel dans la poche de mon tablier, dit
Sylvanie; avec cela, je suis bien sûre de la ravoir; mais ça
n'empêche pas que cela pourrait, une fois ou l'autre, être
difficile. Maintenant, dépêchons-nous. Elle nous a fait perdre du
temps, et la grand'mère attend.
Ce fut encore toute une affaire de renfermer la chèvre dans la
petite cabane de planches, adossée au mur de la maison, qui lui
servait d'étable. Tantôt elle se mettait en travers de l'étroite
porte, et il n'y avait pas moyen de la faire entrer; d'autres
fois, elle résistait ouvertement et faisait semblant de donner
des coups de corne. Mais Brunette, étant au fond bonne et
soumise, abusait rarement du droit de résistance et n'en faisait
guère usage que pour maintenir sa réputation de chèvre, la
réputation d'avoir "certain esprit de liberté."
Cinq minutes suffirent pour la caser bien et dûment dans sa
logette et en fermer l'entrée avec une planche, par-dessus
laquelle elle montrait sa jolie tête et cherchait une dernière
caresse de Sylvanie. Les deux enfants de Paris étaient enchantés
de tout cela.
-- Eh bien, dit la jeune fille, maintenant vous saurez
reconnaître une chèvre quand vous en verrez. Tu ne l'appelleras
plus un chien ou un mouton à cornes, Charlot?
-- Non, je vois bien maintenant qu'ils ne se ressemblent pas
beaucoup. Comme c'est amusant d'avoir une chèvre!... bien plus
amusant que ce gros vilain chat de la grosse dame qui dort
toujours, et qui ferme les yeux pour vous regarder. Je ne l'aime
pas, ce chat...
-- Sans compter que ma chèvre me donne du lait...
-- Oui, au lieu que ce vieux vilain chat boit tout le lait,
lui... continua Charlot, s'exaspérant à ce souvenir. Je le
déteste... Et encore il s'appelle Charlot, comme moi!... Je le
tuerai quand je serai grand.
-- Oh! Charlot!... il n'est pourtant pas méchant et il est si
beau!... Ce n'est pas sa faute si la vieille dame lui donne tout
le lait et si elle l'appelle Charlot.
-- Eh bien, je lui tirerai au moins la queue quand elle ne me
verra pas... Mais elle dit que Dieu me verra. Est-ce que c'est
vrai?
En parlant ainsi, Charlot s'était tourné vers Sylvanie, espérant
qu'elle, au moins, aurait une bonne réponse à lui faire.
-- Sans doute, répondit celle-ci, puisque Dieu voit tout.
-- Il ne peut pourtant pas nous voir, à présent que nous sommes
ici?...
-- Mais, mon pauvre Charlot, quelle idée te fais-tu donc? Dieu
est partout.
Charlot réfléchit un instant à cette étrange assertion, puis il
demanda:
-- Qu'est-ce que ça veut dire: _partout?_
-- Partout?... Cela veut dire dans tous les endroits: à Paris,
ici et dans beaucoup d'autres encore.
-- Est-ce que vous le connaissez?
-- Moi? répondit Sylvanie, un étonnée de cette question.
J'entends parler de lui souvent et je sais que c'est lui qui a
tout fait: la terre, le soleil, le ciel avec ses millions
d'étoiles...
-- L'avez-vous vu? demanda Charlot d'une voix plus basse, car il
commençait à pressentir qu'il y avait dans tout cela quelque
chose de mystérieux et d'incompréhensible.
-- Non, personne ne l'a vu. Mais vous ne savez donc rien de rien,
pauvres enfants?
-- Maman me parlait du bon Dieu, dit Petite mère, qui crut
discerner un reproche dans ces paroles; mais, depuis qu'elle est
morte, on ne m'a plus jamais parlé de lui.
-- Je ne suis pas bien savante non plus, reprit Sylvanie, mais
j'aime à penser que c'est Dieu qui prend soin de nous et qui me
donne tout ce que j'ai: mon jardin, ma chèvre, ma bonne
grand'mère, qui m'a élevée depuis que mes parents sont morts.
Tenez, la voilà qui nous appelle. Allons vite, nous l'avons
oubliée en causant. Nous voilà, grand'mère, nous voilà!...
Un instant plus tard, les enfants étaient assis autour de la
table, devant une assiette de soupe fumante et un morceau de pain
noir, un peu dur, mis d'un goût excellent, coupé pour eux à une
miche énorme qui leur faisait ouvrir de grands yeux. Cette
abondance les étonnait et les charmait.
-- Est-ce que j'en aurai encore? demanda Charlot.
-- Tant que tu en voudras, mon garçon, répondit Sylvanie.
La grand'mère vint prendre place à table, vis-à-vis d'eux. Elle
n'avait pas l'air content, et Petite mère se sentit tout
intimidée; Charlot lui-même était moins à son aise que de
coutume. Les plus petits, les animaux mêmes, sentent vite s'ils
sont les bienvenus ou si on les reçoit à contre-coeur. Petite
mère avait peine à avaler, tant son pauvre gosier était contracté
par le regard sévère qu'elle rencontrait dès qu'elle levait les
yeux. Pourtant, elle se laissa distraire un moment par
l'admiration que lui inspira une croix d'or que Sylvanie avait au
cou, et qu'elle ôta pour la montrer aux enfants.
-- C'est de l'or? dit Charlot avec respect.
-- Oh! comme elle est jolie! ajouta Petite mère en avançant la
main pour la toucher.
-- Tiens, je vais te la passer un moment autour du cou... Comme
te voilà belle!...
Petite mère se tenait droite et souriait de plaisir de se voir
ainsi parée.
-- Je veux l'avoir aussi! dit Charlot.
-- Non, non, pas toi; les garçons ne portent pas de croix. Et
puis, tu serais capable de te sauver avec comme ma chèvre. J'y
tiens beaucoup, à ma croix; elle était à ma mère.
La vieille dame suivait cette scène d'un oeil mécontent.
-- Je te conseille de prendre garde, dit-elle à sa petite-fille;
aie l'oeil sur ces enfants... Je ne te dis que ça.
En entendant ces paroles, qu'elle ne comprenait pas bien, Petite
mère se hâta de rendre la croix, et Charlot, loin d'avoir faim
pour un second morceau de pain, demanda tout bas la permission de
porter le reste du sien à la chèvre.
-- Est-ce qu'elle l'aime? demanda Petite mère.
-- Beaucoup. Mais n'avez-vous donc déjà plus faim?
-- Eh non! nous avons eu tant de soupe!
-- Eh bien, allez! je vous rappellerai pour m'aider à arranger
votre lit.
Ils partirent bien soulagés de s'éloigner de la vieille dame.
La chèvre accepta très-gracieusement leur offrande. Afin de faire
durer le plaisir, et de la voir plus souvent avancer son fin
museau et broyer le morceau de main avec ses petites dents
aiguës, ils firent les morceaux plus petits qu'elle n'aurait
voulu si elle avait pu exprimer sa manière de voir. C'était si
amusant!... Petite mère trouvait que non-seulement c'était un
amusement, mais encore une joie de pouvoir donner et faire
plaisir à quelqu'un. Elle caressait la petite tête cornue, et
aurait volontiers embrassé la jolie bête qui se laissait nourrir
par eux; seulement, les cornes pointues lui faisaient un peu
peur, et elle n'osait pas trop s'en approcher.
Lorsque le pain fut tout donné -- et il n'y en avait pas une bien
grosse provision -- elle essaya de cueillir une touffe d'herbe et
de la présenter au museau que la chèvre tendait encore, mais
celle-ci trouva mauvais qu'on lui offrît, après un mets délicat,
sa chère ordinaire, et se détourna d'un air offensé. Puis comme
Charlot, plus hardi que sa soeur, insistait d'une manière
indiscrète, elle lui détacha un coup de corne, qui ne le blessa
nullement, mais le fit fuir à vingt pas. Alors, certain d'être à
l'abri de la pauvre prisonnière, il s'arrêta, ramassa une grosse
motte de terre et la lui lança de toutes ses forces. La motte se
brisa en morceaux avant d'atteindre son but, et la chèvre n'eut
pas plus de mal que n'en avait eu le petit garçon lui-même; mais
elle était excitée, et si son corps avait pu suivre sa tête à
travers l'étroite ouverture, elle se serait vengée de son petit
persécuteur. Lui aussi était en colère; nous savons qu'il ne
fallait pas beaucoup pour cela. Il ramassa une grosse pierre qui
se trouvait sur le chemin, et il allait la lancer contre la
pauvre bête, malgré un cri suppliant de Petite mère, lorsqu'une
main l'arrêta et lui enleva la pierre, qu'elle jeta au loin.
-- Tu es donc un méchant garçon, lui dit Sylvanie? Je n'aurais
jamais cru que tu voudrais me remercier en assommant ma chèvre.
-- Elle m'a donné un coup de corne.
-- Que lui avais-tu fait?
-- Je lui avais donné du pain.
-- Tu l'avais sans doute irritée, et une chèvre ne sait pas ce
qu'elle fait, tandis qu'un petit garçon le sait, lui. Allons,
venez vous coucher, le soleil nous a donné l'exemple, et nous
devons nous lever demain matin avant lui pour partir.
Il y avait du foin sous un petit hangar. Sylvanie, aidée des
enfants, en transporta dans un coin de la cuisine pour en faire
un lit qui, s'il n'était ni bien épais ni bien moelleux, était
pourtant assez bon pour qu'on pût y dormir.
Lorsque les dernières lueurs du jour s'éteignirent dans la nuit,
tout le monde dormait dans la petite maison sur la lisière du
bois. Tout le monde, excepté pourtant la pauvre grand'mère qui
n'avait plus beaucoup de sommeil et que la défiance tenait
éveillée.
-- Ces enfants de Paris, ça ne vaut pas grand'chose. Il ne faut
dormir que d'un oeil, car ils sont capables de tout, se disait-elle.
Pourtant, un peu après minuit, comme ils n'avaient pas fait un
mouvement et qu'elle n'entendait que leurs respirations égales et
douces, elle s'endormit à son tour.
IX
Il ne faisait pas encore jour lorsque Petite mère fut tirée de
son sommeil par une voix qui disait tout près d'elle:
-- Allons, levez-vous vite, enfants; nous allons partir.
Elle fut bientôt debout car elle avait le sommeil léger, et,
secouant les brins de foin attachés à ses cheveux et à ses
vêtements, elle se mit en devoir de réveiller Charlot. C'était
une besogne plus difficile; il fallut au moins cinq minutes pour
lui faire entr'ouvrir les yeux, puis il les referma aussitôt et
se retourna sur sa paille avec un grognement et un vigoureux coup
de poing à l'adresse de ceux qui le dérangeaient. Un mot de
Sylvanie produisit plus d'effet que toutes les supplications de
sa soeur; elle rentra en disant:
-- Voilà du lait tout chaud pour vous.
Assez réveillé pour que cette bonne nouvelle parvînt jusqu'à son
intelligence, le petit affamé ouvrit les yeux, tout grands cette
fois, et se tint debout. Petite mère l'emmena à la fontaine pour
lui laver la figure et les mains, puis Sylvanie leur prêta un
peigne pour mettre un peu d'ordre dans leur chevelure. Après cela
ils burent leur lait et mangèrent du pain noir sans que la
grand'mère sourde se fût éveillée.