Le cordonnier se leva. Les enfants considéraient cette apparition

avec une sorte d'effroi; le plus petit se réfugia près de sa

mère, un autre se glissa sous la table. Petite mère et Charlot

partageaient la consternation générale.

-- C'est à vous, ce tas d'enfants?...

-- Il y en a deux à un de mes locataires, monsieur.

-- Pourquoi ne restent-ils pas chez eux? Une loge n'est pas une

salle d'asile.

-- Ils vont remonter, s'empressa de répondre madame Perlet.

-- Les quatre autres sont à vous?...

-- Oui, monsieur, dit la mère, qui était plus fière de son

quatuor qu'elle ne l'eût été d'un royaume; ils sont tous à moi,

et, avec votre permission, nous en aurons encore un en automne.

-- Les concierges ne doivent pas avoir tant d'enfants; c'est très

incommode dans une maison.

-- Mais, monsieur, ils vont tous à l'école, répondit la pauvre

mère très désappointée de cette manière de considérer sa

richesse, même notre petit dernier, qui n'a que trois ans et

demi.

-- Et celui qui viendra en automne, est-ce qu'il ira aussi à

l'école? demanda le visiteur d'un ton rude. Puis, s'adressant au

père, cette fois:

-- Vous êtes cordonnier?

-- Oui, monsieur.

-- C'est un métier trop sale pour un concierge.

-- Je travaille dans la petite pièce de derrière.

-- L'odeur du cuir pénètre partout. Je n'entends pas avoir un

cordonnier dans ma loge. Vous quitterez la maison le 1er du mois

prochain.

Madame Perlet, en entendant ces paroles, s'assit sur la chaise

que le plus petit venait de quitter, car ses jambes tremblantes

ne la soutenaient plus; mais sons mari resta très calme et

répondit d'un ton ferme et doux:

-- Vous ne savez peut-être pas, monsieur, que nous sommes depuis

douze ans dans cette maison et que l'ancien propriétaire avait

une entière confiance en nous.

-- L'ancien propriétaire était libre de faire ce qui lui

plaisait; moi, j'entends que ma maison prenne une toute autre

tournure. J'ai des concierges comme il faut et sans enfants à

mettre à votre place. Je vous donnerai un dédommagement; mais il

faut que la loge soit vide dans quinze jours. Allons, c'est

entendu; mettez-vous, dès demain, à la recherche d'un logement ou

d'une autre loge où l'on aime l'odeur de cuir et les marmots.

Bonsoir!

Et le nouveau propriétaire s'éloigna. Longtemps, le bruit de son

pas retentit dans le silence, car personne ne bougeait, personne

ne parlait. Les enfants même semblaient frappés de stupeur.

Madame Perlet parla la première.

-- Tout vient à la fois, dit-elle. Je ne m'attendais pas à

quitter cette maison où tous nos enfants sont nés, où tout le

monde nous connaît, où j'ai tant de fois lavé et balayé chaque

marche et chaque carreau. Ca me brisera le coeur, pour sûr.

-- C'est dur, dit le cordonnier; mais il y en a de plus

malheureux que nous. Nous trouverons une autre loge et, qui sait?

peut-être meilleure. Nous sommes connus dans le quartier...

-- Ce ne sera pas facile...

-- Allons, ne perdons pas courage. On nous renvoie parce que nous

avons trop d'enfants: tu ne voudrais pourtant pas en avoir moins,

la mère?...

-- Si c'est pour les voir mourir de faim...

-- Voyons, voyons!... il ne s'agit pas encore de mourir de faim.

Nous avons des bras, des jambes, du courage, et le bon Dieu

n'abandonne pas ceux qui s'aident eux-mêmes.

-- Je ne sais pas, répliqua la pauvre femme d'un ton lugubre. Il

me semble qu'il nous abandonne bien au jour d'aujourd'hui.

-- Papa! cria Ernest, qui commençait à se remettre de sa

consternation, je n'irai plus à l'école, je travaillerai avec

toi...

-- Nous verrons, mon garçon. Tu iras, en tout cas, encore jusqu'à

la fin de l'année, et tu tâcheras d'en bien profiter.

-- Et moi?... dit le troisième, en sortant de dessous la table.

-- Oh! toi, tu vas commencer par ne plus te cacher sous les

tables; après, nous verrons...

-- Si, au moins, il y avait de l'ouvrage!... reprit madame Perlet

un peu consolée par le calme de son mari.

-- Il y en aura... il y en aura... Allons! ne te tourmente pas,

ma brave femme. Tu es une vaillante, toi, et tu trouveras

toujours quelque chose à faire.

On avait un peu oublié Petite mère et Charlot, qui regardaient et

écoutaient sans mot dire.

-- Oh! ces pauvres enfants, s'écria la brave femme, se les

rappelant tout à coup, ils sont encore bien plus à plaindre que

les nôtres. Allez, mes petits, allez vous coucher pendant qu'il y

a encore un peu de jour.

Petite mère se leva; mais elle ne pouvait partir ainsi sans un

mot de reconnaissance. Elle s'approcha de la concierge et lui dit:

Merci! mais, si bas, que celle-ci ne comprit pas et lui demanda

ce qu'elle voulait encore. Tout intimidée de cette méprise, la

pauvre petite rougit et les larmes lui vinrent aux yeux. Alors

Charlot prit la parole:

-- Elle vous dit: Merci! mais elle n'ose pas parler haut. Moi,

j'ose... Quand je serai grand, c'est moi qui dirai tout.

"Quand je serai grand!" c'était le mot favori de Charlot.

Lorsqu'il fut couché et Petite mère assise tout près de lui, la

tête appuyée contre le lit, -- car elle ne voulait pas se coucher

elle-même sans être sûre que le père ne rentrerait pas ce

soir-là, -- il entama la conversation:

-- Ecoute... dit-il.

-- Quoi, mon chéri?

-- Elle est bien bête, madame Perlet.

-- Pourquoi donc? demanda la petite fille étonnée de ce jugement

sévère.

-- Moi, si j'étais elle, je serais bien content de m'en aller de

cette petite loge, où l'on ne voit pas clair. Je me mettrais dans

une belle grande maison, et alors on ne se cognerait pas les uns

contre les autres, comme chez eux. Est-ce que ce n'est pas vrai

qu'il seraient bien mieux dans une grande maison?

-- Peut-être. Mais ils n'en ont pas.

-- Ils n'ont qu'à en bâtir une. Moi, je t'en ferai une, tu sais?

quand je serai grand.

-- Oui, je sais; mais c'est que, vois-tu, pour bâtir une maison,

il faut de l'argent, beaucoup d'argent.

-- Où est-ce qu'on trouve l'argent? demanda Charlot après un

moment de réflexion.

-- Je ne sais pas... On le gagne, tu sais? Papa en rapporte

toutes les semaines; il en a quelquefois beaucoup.

-- Combien est-ce qu'il gagne pour sa semaine?

-- Je crois qu'il a dit vingt francs... Mais il faut payer son

déjeuner, tu sais? alors, il ne peut pas tout rapporter.

-- Vingt francs, répéta Charlot, c'est beaucoup. Crois-tu qu'avec

vingt francs on pourrait bâtir une belle maison?

-- Je ne sais pas... Ce ne serait peut-être pas assez.

Charlot soupira.

-- Mais, moi, reprit-il, quand je serai grand, je veux gagner

beaucoup. Où est-ce que papa trouve l'argent? Crois-tu que c'est

dans la terre?...

Petite Mère secoua la tête; elle n'avait pas d'idée bien nette

là-dessus.

-- Ou derrière les grosses pierres qu'on apporte pour faire la

maison?...

-- Je crois que c'est un monsieur qui le lui donne...

-- Alors, si c'est un monsieur qui le donne, quand je serai

grand, je lui dirai: Donnez-m'en beaucoup; et, s'il ne veut pas,

je lui donnerai des coups...

-- Oh! Charlot, ce ne serait pas bien...

-- J'aime à donner des coups, moi.

Et, allongeant son pied hors du lit, Charlot montra qu'il avait

bien réellement cet aimable goût, en appliquant à sa soeur un

soufflet d'un nouveau genre.

-- Oh! Charlot, c'est vilain!... cria-t-elle en se reculant et en

essuyant sa joue.

-- Eh bien, alors, dis que le monsieur me donnera beaucoup

d'argent!...

-- Comment puis-je le savoir?

-- Dis-le... Je le veux!...

-- Que tu es déraisonnable, Charlot!

-- Et toi tu est méchante. Tu ne veux pas dire ce que je veux.

C'était souvent ainsi que finissaient les conversations de

Charlot avec sa soeur. Petite Mère était trop raisonnable pour

accepter toutes les idées un peu extravagantes du petit homme, et

trop sincère pour en faire semblant; lui ne pouvait supporter la

contradiction. Heureusement, il s'endormit bientôt.

Alors Petite mère se mit à rêver, car elle aussi avait ses rêves;

mais ils étaient moins ambitieux que ceux de Charlot. Ceux qui

revenaient le plus souvent étaient des souvenirs, et non des

châteaux en Espagne: elle se revoyait auprès de sa mère malade;

elle entendait encore sa douce voix; elle sentait sa main

s'appuyer sur sa tête. Alors, elle tâchait de se rappeler tout ce

que cette mère tendre et chérie lui avait dit, et la pensée que

Charlot lui avait été confié par elle venait ranimer et

réchauffer son dévouement à son petit tyran. Elle posa sa petite

main protectrice sur l'enfant endormi; puis, lorsqu'elle fut bien

sûre que le père ne reviendrait pas, elle se coucha près de lui

et tomba dans un profond sommeil.

VII

Le lendemain il faisait un temps magnifique, l'air était pur, les

rayons du soleil avaient une douce chaleur, le ciel était d'un

bleu lumineux; sur les toits, dans les arbres au feuillage encore

si frais, même dans les cages qui leur servaient de prison, une

multitude d'oiseaux chantaient gaîment. Petite mère, tout

heureuse, réveilla Charlot en lui disant:

-- Lève-toi, nous irons chercher le père aujourd'hui.

Mais l'humeur de Charlot n'était nullement au beau comme le

temps. Il grogna en s'éveillant, il grogna en se levant, il

grogna... -- j'allais dire en déjeunant, -- mais, pauvre petit!

l'absence de ce repas excusait peut-être sa mauvaise humeur.

Vainement Petite mère lui rappela qu'ils avaient eu une bonne

soupe la veille; Charlot pensait que ce souvenir ne pouvait

remplacer le lait du matin, ou tout au moins un morceau de pain;

peut-être, les enfants qui liront cette histoire seront-ils de

son avis.

Lorsque les deux petits passèrent devant la loge, la concierge y

était; Petite mère posa la clef sur la commode en disant: Voilà

notre clef, madame.

-- C'est bien, répondit-elle sans même les regarder.

Hélas! elle avait devant elle tout l'ouvrage de la journée, et

puis les soucis étouffaient dans son coeur la pitié. Charlot

avait espéré un morceau de pain, mais il vit bien qu'il ne

fallait rien attendre.

Ce jour-là Petite mère prit le chemin opposé à celui qu'ils

avaient suivi la première fois: sans avoir aucun plan arrêté elle

monta la rue au lieu de la descendre. A mesure qu'ils avançaient,

le nombre des boutiques de boulanger et d'épicier allait en

diminuant, et par conséquent les tentations de Charlot aussi; à

la dernière il s'arrêta pour contempler les petits pains frais.

Dans l'intérieur de la boutique on voyait les deux petits garçons

du boulanger, leur sac au dos, qui tendaient la main pour avoir

chacun un gâteau sortant du four.

-- Vous reviendrez tout droit à midi pour déjeuner, leur cria

leur mère. Ne vous faites pas attendre.

-- Quels heureux enfants! se dit Charlot. Absorbé par la

contemplation de leurs gâteaux, dans lequel ils mordaient à

belles dents, il ne se dérangea pas pour leur laisser le passage

libre, et le plus grand le poussa un peu rudement en lui disant:

-- Ote-toi donc du chemin!

-- Peut-être qu'il a faim, dit le plus petit en se retournant.

-- Bah! on vient de déjeuner, répondit son frère en mettant dans

sa bouche le dernier morceau.

Et ils s'éloignèrent, laissant les pauvres petits sur le trottoir

devant la boutique fermée.

Une dame passa, elle venait de faire son marché et de son panier

sortaient des herbes et des fruits. Elle se heurta à Charlot et

cela la mit de mauvaise humeur.

-- Que faites-vous là, petits? dit-elle d'une voix un peu rude,

allez donc à l'école au lieu d'encombrer la rue.

Petite mère aurait volontiers pleuré de toutes ces rebuffades,

mais elle était accoutumée à retenir ses larmes. Charlot, lui,

était en colère et il montra son petit poing fermé à la dame au

panier, par derrière, il est vrai, en sorte qu'elle ne s'en douta

pas.

-- Allons-nous-en d'ici, dit Petite mère.

Et ils recommencèrent à marcher.

Tout au bout de la rue ils rencontrèrent une marchande d'oranges

avec sa charrette. Charlot s'arrêta en contemplation devant les

beaux fruits d'or; la vieille marchande prit une orange de rebut

qu'elle lui donna. Tout joyeux de cette générosité les enfants

allèrent s'asseoir sur les marches d'une porte et entamèrent ce

repas inattendu. Certes, un petit pain chaud, ou même un morceau

de main rassi, eût bien mieux fait leur affaire, mais une orange

était préférable à rien.

-- Je n'en ai jamais mangé, dit Charlot, les yeux fixés sur les

mains de sa soeur qui enlevaient l'écorce qu'elle avait entamée

avec ses dents, et toi, Petite mère?

-- J'en ai mangé une fois, mais ne je ne me rappelle pas le goût.

Maman en avait quelquefois quand elle était malade.

-- Ca sera bon, dit le petit homme qui se régalait en

imagination.

Il eut le premier quartier; l'orange était un peu amère et lui

fit faire une vilaine grimace.

-- Je croyais que c'était meilleur que ça, dit-il d'un air

désappointé. -- Mais c'était au moins quelque chose dans son

estomac creux, et le second morceau lui parut meilleur. Ce frugal

déjeuner fut bien vite achevé.

-- Il n'y en a déjà plus? dit Charlot qui ne s'était pas aperçu

que sa soeur lui donnait la part du lion. Donne-moi ça, je veux

le manger.

-- L'écorce... oh! non, ce n'est pas bon, tu verras comme c'est

amer.

Mais Charlot n'écoutait rien que son appétit. Il arracha l'écorce

de la main de sa soeur et en mit dans sa bouche un grand morceau

qu'il rejeta bien vite. Pourtant Petite mère serra le reste dans

sa poche, car, toujours prévoyante, elle pensa qu'elle pourrait

en tirer parti.

Un peu restaurés ils reprirent leur voyage.

Les maisons devenaient plus rares, de longs murs les séparaient

les unes des autres. Qu'y avait-il au delà? Les enfants auraient

bien voulu le savoir, mais ils ne voyaient rien. Pourtant ils

arrivèrent à un endroit où le mur était plus bas et Charlot pria

sa soeur de le soulever pour qu'il pût regarder.

-- Oh! comme c'est joli, s'écria-t-il. Il y a un grand jardin et

une quantité de petites plantes vertes tout en ligne, et des

choses en verre qui brillent, et des fleurs, des masses de fleurs

dans un coin. Si tu voyais comme c'est beau. Tiens-moi toujours,

Petite mère, je veux encore regarder!

Mais Petite mère, en dépit d'un effort héroïque, ne pouvait le

tenir plus longtemps. Elle laissa retomber le gros garçon qui se

retourna vers elle avec colère.

-- Tu pourrais bien me laisser regarder encore, méchante! cria-t-il.

-- Mes bras me font mal, répondit la pauvre petite. Tu es lourd,

Charlot.

Ils continuèrent à marcher; la bonne humeur du petit garçon était

partie; il traînait les pieds, il se plaignait du soleil, des

cailloux, il était vraiment insupportable; mais la patience de

Petite mère ne s'épuisait pas facilement.

Ils passèrent le chemin de fer de ceinture et les fortifications

sans rencontrer aucune maison en construction; puis ils virent

s'étendre devant eux la vraie campagne, des champs labourés, des

prés, des haies. Ils oublièrent le but de leur expédition et

Charlot reprit courage.

-- Je voudrais aller là-bas, dit-il en montrant les bois qui

couronnaient le côteau au-dessus des pentes cultivées.

-- C'est bien loin, dit la petite qui mesurait mieux la distance.

-- Je veux y aller, répéta le petit volontaire.

Ils recommencèrent à marcher, non plus cette fois pour chercher

leur père, mais pour voir du pays. Bientôt ils quittèrent la

route et entrèrent dans un sentier qui longeait les prés et les

carrés de terre labourée, jardins potagers en plein vent où les

légumes commençaient à pousser en abondance. Charlot marchait de

son mieux et vraiment ses petites jambes faisaient merveille

soutenues qu'elles étaient par sa volonté d'arriver aux bois;

mais elles finirent pourtant par refuser leur service. Il s'assit

sur le bord du chemin en pleurant de fatigue et de faim.

Que faire? Oh! s'il avait été un petit chevreau et qu'il eût pu

manger l'herbe tendre!... Dans la campagne un animal trouve

toujours sa pâture, mais il n'en est pas de même d'un enfant.

Petite mère commençait à être bien inquiète. Pourquoi s'était-elle

laissé entraîner si loin? Ils étaient en plein midi et le

soleil de mai tombait d'aplomb sur leurs têtes nues.

Comme elle allait peut-être commencer à pleurer aussi -- et cela

lui arrivait rarement, car Petite mère, comme tous ceux qui n'ont

personne pour essuyer leurs larmes, pleurait peu, -- elle

entendit un bruit singulier se répéter en se rapprochant.

L'enfant se rappelait qu'elle l'avait déjà entendu, mais où?

Tandis qu'elle rassemblait ses souvenirs, une petite tête fine,

ornée de deux cornes noires, parut au détour du sentier, puis une

chèvre tout entière, brune et blanche suivie d'une jeune fille

qui portait un panier sur la tête. Elles arrivèrent bientôt

devant les deux enfants. Charlot avait cessé de pleurer pour

regarder la jolie bête, mais les larmes coulaient encore sur ses

joues et il avait l'air bien désolé.

La maîtresse de la chèvre s'arrêta devant cette petite figure

bouleversée; la jolie bête s'arrêta aussi et les enfants virent

alors qu'elle était tenue par une corde mince et assez longue

pour lui laisser une certaine liberté.

-- Qu'est-ce qu'il a, ce pauvre petit? demanda la jeune paysanne

à Petite mère.

-- Il est bien fatigué, madame.

-- Et j'ai faim!... ajouta Charlot qui trouvait ce mal au moins

aussi cruel que l'autre.

-- D'où venez-vous?

-- De là-bas...

Et Petite mère montrait à l'horizon l'immense amas de maisons

enveloppé de fumée qu'ils avaient laissé derrière eux.

-- De Paris!... mais c'est un long chemin pour de petits enfants

comme vous.

-- Ah! oui, bien long, mais nous voulions aller dans les bois.

-- Et pour quoi faire?

Vraiment ils ne le savaient pas et ne purent répondre.

-- Il faut retourner chez vous; votre maman sera inquiète.

-- Notre maman est morte et notre papa... nous ne savons pas où

il est.

-- Oh! les pauvres petits!... Eh bien, venez avec moi, je vous

donnerai du lait.

Du lait, le rêve de Charlot!... Il essaya de se lever et de

marcher, mais ses pauvres petites jambes étaient trop lasses, il

fut forcé de se rasseoir.

-- Est-ce bien loin? demanda Petite mère.

-- Non, c'est là tout près, la maison dont vous voyez le toit

dans les arbres. Allons, si tu peux me porter mon panier, petite,

moi je prendrai ce gros garçon.

Si Petite mère n'avait pas beaucoup de force elle avait en

revanche beaucoup de courage. Elle prit le panier presque aussi

grand qu'elle, mais pas aussi lourd qu'il était grand, et suivit

la jeune fille qui avait pris Charlot à califourchon. Il fallait

monter une côte et Charlot était, au rebours du panier, plus

lourd encore qu'il n'était gros; aussi les deux pauvres petites

haletantes, ne pouvaient guère parler.

Charlot, lui, goûtait fort cette façon d'aller, et se sentait

très disposé à faire un bout de conversation.

-- Est-ce qu'il est méchant? demanda-t-il à sa monture.

-- Qui? dit la jeune paysanne en s'arrêtant pour reprendre

haleine.

-- Votre chien...

-- Je n'ai pas de chien.

-- Mais, continua Charlot très-étonné, en montrant la chèvre qui

tirait sa corde pour brouter une branche de genêt, est-ce que ce

chien n'est pas à vous?

-- Ce n'est pas un chien, dit Petite mère, c'est un mouton. N'as-tu

pas entendu comme il bêle?

La jeune fille s'arrêta, cette fois pour rire aux éclats.

-- Mais d'où venez-vous donc, vous deux? Vous ne me ferez pas

croire que vous n'avez jamais vu une chèvre...

-- C'est une chèvre? demanda Petite mère.

-- Certainement que c'est une chèvre. Oser dire que ma chevrette

est un chien ou un mouton!... avec ses jolies cornes et sa tête

fine!... Est-ce qu'on ne voit donc jamais de chèvre à Paris?

-- J'en ai vu une fois, mais j'ai cru que c'étaient des moutons à

cornes, répondit Petite mère un peu honteuse de son ignorance.

Quant à Charlot, il n'était pas honteux, mais il était choqué, en

conséquence de quoi il desserra ses bras qui étaient noués autour

du cou de sa porteuse, et se rejeta en arrière, pesant beaucoup

plus lourd et menaçant de tomber à chaque secousse que la chèvre,

dans ses mouvements capricieux, imprimait au bras de la jeune

paysanne autour duquel était passée la corde.

-- C'est un chien, répéta-t-il d'un ton péremptoire.

La chèvre prit cette affirmation en mauvaise part, car elle y

répondit par un bêlement énergique, et une secousse de la corde

si violente, que Charlot en perdit l'équilibre et se raccrocha

vivement au cou de la jeune fille. Celle-ci, à moitié étranglée

par cette étreinte et par les rires qu'elle ne pouvait réprimer,

le laissa glisser jusqu'à terre. Petite mère s'arrêta et posa son

panier.

Voyez-vous ce groupe? la jeune fille riant aux éclats, Charlot

assis par terre l'air offensé et déconfit, Petite mère, sérieuse,

les regardant tous deux sans comprendre la cause de cette scène,

et la bête broutant activement et bêlant de temps à autre pour

affirmer cette qualité de chèvre qui lui était contestée.

Quand elle eut assez ri, la jeune fille voulut reprendre Charlot

pour continuer leur chemin. Il aurait bien aimé faire le fier et

refuser, mais il était si las!... Il reprit donc sa place et, une

minute après il dormait sur l'épaule qui lui servait d'oreiller.

La maison était petite, toute cachée sous les arbres. Devant la

porte s'ébattaient quelques poules, un chat dormait en plein

soleil contre le mur; il entr'ouvrit les yeux pour voir qui

arrivait, mais ne jugea pas à propos de se déranger comme la gent

emplumée qui s'était enfuie avec mille démonstrations de terreur.

Dans la cuisine une femme âgée tricotait dans un coin; elle ne se

retourna pas. La jeune fille posa à terre son lourd fardeau sans

troubler son sommeil, puis elle attacha la corde de sa chèvre à

un gros clou planté au mur extérieur, et, s'approchant de la

vieille femme:

-- Grand'mère, cria-t-elle d'une voix forte et aiguë, je vous

amène des visites.

-- Qu'est-ce que c'est? grommela la vieille dame d'une voix peu

encourageante.

-- Des visites de Paris... des enfants qui se sont perdus...

La pauvre sourde se retourna et aperçut la petite créature qui se

tenait debout, à moitié cachée par son grand panier et le paquet

qu'on venait de poser dans un coin.

-- Qu'est-ce que c'est donc que ça? répéta-t-elle d'une voix plus

dure. Elle n'aimait pas les intrus, et d'ailleurs elle ne pouvait

modérer le son de sa voix.

-- C'est une brave petite fille, j'en réponds, car elle a porté

une charge plus lourde qu'elle. Quant à l'autre nous ne dirons

pas qu'il ne pèse rien, les bras m'en font mal, ajouta la jeune

fille en les étirant. Pourtant le pauvre petit a l'estomac creux,

paraît-il. Depuis quand n'avez-vous pas mangé?

-- Nous avons eu une orange ce matin, répondit Petite mère en

regardant d'un air inquiet la vieille paysanne rechignée.

-- Une orange, en voilà un déjeuner!... Grand'mère, ils ont

déjeuné avec une orange!...

-- C'est bien la manière de faire de Paris, dit la grand'mère

qui, par miracle, avait entendu et qui jugeait très-sévèrement la

grande ville. Au lieu de donner du bon lait à des enfants, on

leur donne des oranges... des fruits qui ne croissent pas chez

nous, encore!... Aussi quelle mine a-t-elle, cette petite!... une

figure grosse comme le poing et pâle, si ça ne fait pas pitié!...

Il faut faire attention, c'est voleur, ces enfants de Paris!...

Cette dernière phrase avait été prononcée pour les seules

oreilles de sa petite-fille, du moins la bonne dame le croyait,

mais d'une voix encore tout à fait assez haute pour que Petite

mère l'entendît.

-- Allons, grand'mère, vous ne pensez pas à ce que vous dites,

dit la jeune fille qui avait vu du coin de l'oeil la pauvre

petite devenir écarlate. Je vais donner à ces pauvres enfants une

tasse de lait de ma chèvre, ça leur fera plus de bien qu'une

orange, et peut-être ce petit entêté croira que ce n'est pas du

lait de chien.

Elle riait pour distraire l'enfant... puis elle sortit, laissant

Petite mère seule avec la redoutable vieille.

-- Approche, lui dit celle-ci.

Petite mère obéit lentement.

-- Que viens-tu faire ici?

Que pouvait-elle répondre? Elle était vraiment tentée de se

croire coupable, mais de quoi?

-- Que viens-tu faire ici? Répéta la sourde, rien de bon, j'en

réponds.

Cette voix formidable réveilla Charlot qui se mit sur son séant

et regarda tout autour de la chambre avec un profond étonnement.

Petite mère courut auprès de lui comme s'il eût pu être pour elle

un protecteur.

-- Oh! Charlot, dit-elle, allons-nous-en! Elle est si fâchée...

je ne sais pas pourquoi. Mais Charlot était moins timide que sa

soeur. Il se leva et, s'approchant de la dame, il la regarda bien

en face comme s'il eût voulu pouvoir la reconnaître où qu'il la

rencontrât, puis il lui dit tranquillement:

-- Tu es donc bien méchante, toi?...

Petite Mère · 第 3 / 15 段