La bonne dame jeta un coup d'oeil autour de la chambre; elle ne
pouvait s'étonner de ce que la pauvre petite ne _voulait_ rien
donner au déraisonnable Charlot.
-- Je voudrais le laver et le peigner avant, dit celle-ci de sa
voix douce.
-- Non!... cria Charlot exaspéré; je veux manger d'abord!...
-- Tu es tout barbouillé de larmes; ce sera tout de suite fait.
-- Elle a raison, dit la vieille dame, il faut toujours être
propre. Vous viendrez tout à l'heure. Je laisserai ma porte
ouverte.
Charlot n'osa plus résister; mais il était si fâché contre sa
soeur qu'il la pinça au bras pendant qu'elle le débarbouillait.
Petite mère se contenta de dire:
-- Oh! Charlot!...
Elle savait que la faim rend méchants ceux qui n'ont pas un grand
courage pour la supporter.
La porte était ouverte, et les yeux de Charlot se portèrent
immédiatement vers la table, où il s'attendait à voir un repas
aussi confortable que celui du chat. La vue des deux morceaux de
pain lui causa une déception; mais il se dit que le reste
viendrait sans doute. Lorsque la bonne dame y eut ajouté un petit
morceau de sucre pour chacun, en leur disant que c'était
excellent avec le pain, son illusion s'évanouit.
-- J'aime mieux du lait, dit-il en regardant le morceau de sucre
avec défaveur.
-- Il n'y en a pas, dit la vieille dame un peu sèchement.
-- Je suis sûr qu'il y en a dans ce pot brun, répliqua Charlot
avec audace.
-- S'il y en a, il est pour mon chat et non pas pour toi, dit-elle
plus sévèrement.
Cette réponse étonna tellement le petit garçon qu'il ne trouva
rien à dire. Il se mit piteusement à manger son pain sec. A la
quatrième bouchée, il s'arrêta.
-- N'as-tu plus faim, Charlot? demanda sa soeur.
-- Si, mais ça m'étouffe, répondit-il en montrant son gosier d'un
air désolé.
-- Tiens, voilà un peu d'eau, dit madame Charles en lui tendant
un verre. Bois, mon garçon, et mange lentement, ça passera mieux.
Ainsi donc, tu t'appelles Charlot, comme mon chat?
-- Ce n'est pas un nom de chat, dit Petite mère, timidement.
-- Non; mais comme je m'appelle madame Charles, et qu'on nous
voit toujours ensemble, les gens de la maison lui ont donné ce
nom, et j'en ai pris moi-même l'habitude. Pourtant, je l'appelle
plus souvent Minet.
-- J'aime mieux l'appeler Minet, dit Petite mère.
-- Moi aussi, ajouta Charlot. Est-ce qu'il aime beaucoup le lait?
-- Oh! il l'aime à la folie. Il ne peut pas s'en passer. Jamais
il ne mangerait un morceau de pain sec. C'est un chat gâté; mais,
aussi, il est ma seule compagnie, et nous faisons bon ménage à
nous deux. Nous ne nous disputons jamais. Ce Charlot-là ne donne
pas de coups de poing.
-- Il ne pourrait pas en donner, dit le petit garçon qui
comprenait bien l'allusion mais ne voulait pas en avoir l'air.
-- Il pourrait mordre, égratigner, mais il est doux comme un
agneau. Ca a de la raison, ces pauvres bêtes, ça sent quand on
est bon pour eux, et ça vous paie en bonnes manières et en
gentillesses. Je connais des enfants qui sont moins aimables pour
ceux qui les soignent.
Etait-ce encore une pierre dans le jardin de Charlot le garçon,
et la maîtresse de Charlot le chat voulait-elle faire honte au
premier de sa conduite envers sa soeur? Si cela était il n'eut
pas l'air d'y faire attention, mais il sentait qu'il détestait de
plus en plus ce chat gâté qui avait tant de vertus mais ne
mangeait jamais de pain sec.
-- C'est plus beau ici que chez nous, dit-il les yeux fixés sur
la pendule qui ornait la cheminée.
C'était en effet une jolie chambre, bien qu'elle ne fût séparée
que par une petite cuisine et un cabinet noir de la misérable
chambre qu'habitaient les deux enfants. Il y avait sur la commode
des tasses de porcelaine, deux petits vases, deux flambeaux; près
de la fenêtre un grand fauteuil et des rideaux au lit. Tout était
bien en ordre, tout reluisait de propreté.
Petite mère admirait aussi, mais avec une nuance de tristesse;
ses instincts de ménagère lui faisaient faire une comparaison
défavorable pour la chambre voisine qu'elle nettoyait pourtant
avec tant de soin.
Toujours discrète et réservée, Petite mère craignait de déranger;
elle voulut emmener son frère et le tira par le bras en disant:
-- Remercie la dame, Charlot.
Mais lui n'avait point de semblables scrupules.
-- Je veux rester encore, dit-il en se campant fermement sur ses
petites jambes écartées, j'aime mieux être ici que chez nous. Toi
tu peux t'en aller si tu veux; moi, je reste.
-- Il peut rester un moment si ça lui fait plaisir, pourvu qu'il
ne fasse pas de bruit et ne tourmente pas mon chat.
La petite retira sa main, mais elle resta indécise, n'osant ni
s'en aller ni prendre pour elle la permission donnée à son frère.
Celui-ci trancha la difficulté.
-- Va-t'en, lui dit-il avec son amabilité accoutumée.
-- Oh! dit madame Charles, elle peut bien rester; elle ne prend
pas beaucoup de place et elle ne fait pas beaucoup de bruit.
-- Non, dit Charlot avec décision, j'aime mieux qu'elle retourne
chez nous.
Et Petite mère s'en alla un peu triste sans bien savoir pourquoi.
Elle s'assit sur le banc de bois près de la fenêtre et se mit à
regarder; il lui revint tout à coup à l'esprit que quelqu'un,
elle ne savait plus qui, lui avait dit une fois que sa mère était
au ciel. Elle resta longtemps les yeux fixés sur un petit coin de
ciel bleu qui paraissait encore entre d'épais nuages, sans avoir
de pensées bien précises, mais songeant et se souvenant, et se
disant qu'elle était bien heureuse quand elle avait sa mère pour
l'aimer.
Pendant ce temps Charlot attendait une occasion de se venger.
V
Madame Charles s'était établie dans son fauteuil et avait repris
son tricot. Habituée comme elle l'était depuis des années à vivre
avec un chat qui n'exigeait pas beaucoup de conversation, elle
avait presque perdu l'habitude de parler. Aussi elle laissa la
petit garçon s'amuser comme il pouvait. Lorsqu'il eut épuisé
l'examen de la chambre et de tout ce qu'elle contenait Charlot se
mit à contempler la vieille dame elle-même. De temps en temps ses
lunettes glissaient sur le bout de son nez, le mouvement de ses
aiguilles se ralentissait, puis s'arrêtait tout à fait, et sa
tête tombait sur sa poitrine. Charlot la trouvait très drôle
ainsi. Elle avait oublié que le petit garçon était dans la
chambre, mais un miaulement aigu de son chat le lui rappela tout
à coup. La bonne bête, accoutumée à des procédés tranquilles et
bienveillants, ne connaissait pas la défiance; elle avait donc
quitté sa place moelleuse sur l'édredon et, se trouvant assez
reposée pour le moment, était venue lentement, en se frottant à
chaque meuble, auprès du petit garçon qui la regardait venir avec
une maligne joie. Minet se frotta aussi contre lui, comme pour
lui dire qu'il venait avec de bonnes intentions et comptait sur
sa bienveillance. Charlot commença par le caresser pour l'attirer
plus sûrement, puis, l'ayant pris sur ses genoux, il se mit à le
caresser à l'envers; puis, le tenant ferme, il lui fit subir,
malgré sa résistance, une petite opération peu agréable en lui
arrachant un des longs poils de sa moustache. Alors, voyant que
l'on répondait par de si mauvais procédés à ses avances amicales;
le chat fit un violent effort pour se dégager, mais il se sentit
retenu par la queue et poussa ce miaulement formidable qui tira
sa maîtresse de sa somnolence. Elle se leva en sursaut, le tricot
tomba de ses mains, le peloton roula sous un meuble et la vieille
dame cria d'une voix sévère:
-- Qu'est-ce qu'on fait à mon chat?
-- Il m'a griffé, répondit le petit garçon en montrant une goutte
de sang qui perlait sur le revers de sa main.
-- Tu lui as fait du mal, sans cela il ne t'aurait pas griffé; je
connais mon chat, il ne fait jamais de mal à personne, à moins
que ce ne soit pour se défendre, et alors il est dans son droit.
Est-ce que tu crois que le bon Dieu a fait les chats pour que les
méchants enfants les tourmentent?
-- Je ne sais pas... répondit Charlot un peu ahuri du ton irrité
de la vieille dame.
-- Tu ne sais pas!... Eh bien, moi, je sais. Le bon Dieu punit
ceux qui font du mal aux pauvres bêtes.
-- Est-ce que c'est un méchant monsieur? demanda Charlot.
La bonne dame lui fit répéter deux fois sa question, puis elle
leva les mains au ciel...
-- Est-ce possible? cria-t-elle, y a-t-il au monde un enfant qui
puisse dire une chose pareille? Mais, malheureux, tu es pire
qu'un païen!...
Cette accusation aurait pu laisser Charlot assez indifférent,
mais il comprenait bien au ton dont elle lui était adressée que,
être pire qu'un païen, devait être une vilaine chose. Il resta
immobile, l'air déconfit.
Au fond il n'avait pas beaucoup de remords. S'il avait tiré la
queue du chat, celui-ci l'avait griffé de la bonne manière: ils
étaient quittes. Restait cette mystérieuse accusation d'être pire
qu'un païen. L'enfant se la répétait, les yeux fixés sur Minet
qui, réfugié près de sa maîtresse, faisait le gros dos et
hérissait sa moustache endommagée. Il fallait d'abord le
consoler, l'apaiser; on lui prodigua les caresses et les douces
paroles jusqu'à ce qu'il fût de nouveau roulé en boule sur le lit
et parût avoir tout oublié dans un paisible sommeil.
Alors madame Charles se tourna vers le petit garçon.
-- Ecoute, dit-elle en changeant son ton caressant contre un ton
sévère, je n'aime pas les enfants qui font du mal aux animaux et
qui ne connaissent pas le bon Dieu. Tu peux t'en aller.
Charlot se dirigea sans répondre vers la porte.
La vieille dame eut peut-être un remords de le renvoyer ainsi,
car elle le rappela et, le tenant par la main, elle lui dit:
-- Rappelle-toi ce que je te dis, Charlot: le bon Dieu te punira
si tu fais encore du mal à mon chat.
-- Mais il ne le saurait pas, dit le petit garçon qui pensait
qu'il aurait un certain plaisir à tirer encore une fois la belle
queue de ce chat trop aimé qui était cause qu'on le mettait à la
porte.
-- Comment?... Il ne le saurait pas... Il sait bien ce que tu as
fait... Il t'a vu et il te verra encore si tu recommences.
Charlot regarda tout autour de lui. Il n'y avait dans la chambre
d'autre cachette que la grande armoire; madame Charles l'avait
ouverte devant lui et il avait pu voir les étagères sur
lesquelles étaient rangés, avec un peu de linge, des cartons, des
sacs de papier, toutes les provisions de la bonne dame. Où donc
quelqu'un pouvait-il être caché? Peut-être il y avait un trou
dans le mur et on l'avait vu de la chambre à côté. Charlot pensa
que dans leur chambre, à eux, il n'y avait pas de trou et que si
jamais le chat y revenait, il pourrait lui tirer la queue tout à
son aise, sans que personne le sût. Depuis ce moment il voua une
haine mortelle à l'autre Charlot.
Tout en faisant ces réflexions, il retourna auprès de sa soeur
qui fut contente de le voir. Elle se trouvait si seule sans lui.
-- Ecoute, lui demanda-t-il: sais-tu qui est le bon Dieu?
-- Pas très-bien, répondit Petite mère, je sais seulement qu'il
demeure très loin, tout là-haut, plus loin que les nuages, et
portant il entend ce que nous disons, puisque notre maman m'a dit
de lui demander tout ce que je voudrais avoir.
-- Alors il nous voit ici?... dit Charlot, d'un air réfléchi.
-- Peut-être...
-- Est-ce qu'il y a un trou au plafond? demanda le petit garçon
en levant les yeux.
-- Oh! non, parce qu'alors quand il pleut la pluie tomberait dans
la chambre.
-- Je ne comprends pas... Mais, pense donc, Petite mère, il aime
beaucoup mieux les chats que les enfants.
-- Comment le sais-tu?
-- La vieille dame a dit qu'il me punirait parce que j'avais tiré
la queue de son chat; mais le chat m'a griffé, et au lieu de le
punir on l'a caressé et on l'a mis sur le lit. Moi, on m'a
chassé.
Petite mère ne répondit rien, elle était perplexe.
-- Maman disait qu'il est bien bon, dit-elle.
-- Eh bien, moi, je ne le crois pas, répondit le petit garçon de
son ton décidé. Il n'est pas bon, et si je le rencontre une fois
je lui dirai que c'est mal d'aimer mieux les chats que les
enfants; je n'irai plus chez la vieille dame, elle est méchante.
-- Oh! Charlot, il ne faut pas être ingrat. Elle nous a donné de
son pain.
-- Oui, dit Charlot, mais pas de son lait... Elle en avait
pourtant, et à présent, Petite mère, qui est-ce qui nous donnera
à manger à midi?
Petite mère n'en savait là-dessus pas plus que lui; elle baissa
la tête tristement et ne répondit pas.
-- Je veux manger à midi, moi!... ajouta le petit garçon irrité
de ce silence peu rassurant; tu sais bien que tu dois prendre
soin de moi, mais ça te fait plaisir de me laisser mourir de
faim.
-- Oh! Charlot, comment peux-tu me faire tant de peine!...
Elle aurait pu dire: Et moi, est-ce que n'ai pas faim aussi?
Mais cette pensée ne lui vint pas, pas plus qu'elle ne venait à
Charlot. Ils avaient toute la naïveté, l'un de son égoïsme,
l'autre de son oubli d'elle-même.
C'était vraiment une triste situation que celle de ces pauvres
petits: leur père ne revenait pas, personne dans le vaste monde
ne semblait se soucier d'eux, et ils étaient si petits, si
faibles pour être ainsi abandonnés!... Heureusement ils ne se
rendaient pas compte de tout cela: l'absence de leur père les
étonnait plus encore qu'elle ne les inquiétait. Ils se répétaient
souvent: "Ce soir il reviendra."
La journée passa lentement, il pleuvait... la prudente Petite
mère ne voulut pas permettre à Charlot de sortir avec ses
souliers percés; il ne trouva donc de meilleur moyen de passer le
temps que de grogner beaucoup et de dormir un peu. Petite mère
aurait bien voulu raccommoder ses vêtements et ceux de son frère,
mais elle n'avait pas le plus petit bout de fil. Elle s'arrêta
devant cet obstacle et après avoir essuyé trois fois la table
boiteuse et le vieux bois de lit, elle se livra à son occupation
favorite de regarder le ciel. Mais il était tout gris, d'un gris
uniforme comme lorsqu'il doit pleuvoir longtemps; il n'en tombait
pas le moindre rayon de soleil, et son petit coeur devenait de
plus en plus lourd à mesure que ses yeux étaient attristés par ce
spectacle.
Tout à coup on frappa à la porte, puis on l'ouvrit doucement et
la concierge apparut. Elle avait fini son ouvrage du matin et
revêtu sa figure bienveillante de l'après-midi; son regard
parcourut la chambre démeublée; elle se doutait bien qu'il n'y
avait rien dans ce pauvre logis, mais elle eut le coeur serré en
voyant que ce rien était aussi rien que possible.
Petite mère la regardait sans parler; Charlot qui était étendu
sur le lit, se souleva sur son coude et gémit: J'ai faim.
-- Pauvres enfants! dit la bonne femme, venez avec moi à la loge:
les petits vont bientôt rentrer de l'école et je vais leur
tremper leur soupe. En attendant vous vous réchaufferez un peu.
Ces pluies de printemps ça glace tout de même, surtout quand on
ne bouge pas; allons, venez, n'ayez pas peur!...
En entendant parler de soupe, Charlot s'était laissé glisser à
bas du lit et il accompagna la brave dame sans se faire prier;
Petite mère suivit plus timidement. Dans la loge elle s'assit
tout près de la porte et regarda faire, tandis que Charlot
obtenait une croûte de pain et se mettait à l'aise en donnant son
opinion sur tout ce qu'il voyait. Bientôt un petit chat sortit de
dessous le lit et vint tourner autour de Petite mère. Elle
n'osait pas le caresser et se contentait de le regarder, mais le
petit animal, plus confiant, grimpa lestement le long de sa robe,
car il était encore trop jeune pour sauter, et se blottit sur ses
genoux. Elle sourit de contentement et posa sa main sur lui pour
l'empêcher de s'en aller. La familiarité de cette petit bête lui
donnait le sentiment d'être moins étrangère.
-- Ah! voilà un chat! s'écria Charlot en se retournant, donne-le-moi.
-- Non, non... tu ne les aimes pas. Tu lui feras du mal comme à
celui de la dame.
-- Ah! pour ça non, dit la concierge, ou bien tu retourneras bien
vite chez toi, mon bonhomme. On ne touche pas à mon petit chat
quand on est méchant pour les bêtes. Est-ce que tu es donc un
mauvais garçon?...
-- J'ai tiré la queue au chat de la grosse dame, répondit Charlot
d'un air sombre.
-- Au gros Charlot!... Eh bien, tu as du toupet, mon gars. Si la
grosse dame t'a bien grondé, tu n'as eu que ce que tu méritais.
Puisque ces pauvres bêtes ont confiance en nous et viennent
demeurer dans nos maisons, c'est très mal de les faire souffrir.
-- Mais il m'a griffé, dit le petit garçon en regardant sa main.
-- Il a bien fait. Que je t'attrape à tirer la queue au mien!...
tu n'auras pas envie de recommencer. Je ne dis pas qu'on doive
vivre pour une bête comme madame Charles pour son Charlot,
mais... Tiens, la voilà justement... quand on parle du loup...
La grosse dame du quatrième parut en effet sur le pas de la
porte.
-- Madame Perlet, dit-elle, vous n'avez pas une goutte de lait de
trop, aujourd'hui? je vous la rendrai demain. J'ai eu un malheur,
j'ai renversé mon pot à lait, c'est la première fois que ça
m'arrive.
-- Du lait de trop!... A quoi pensez-vous, madame
Charles?...Demandez-moi plutôt si j'en ai eu assez. Il n'y en a
plus qu'une goutte pour notre petit chat; vous savez qu'il ne
prend que ça.
-- Alors il faut en aller chercher chez la fruitière, et voyez,
la rue est un vrai ruisseau et je n'ai que mes pantoufles... Que
faire? Remonter mes quatre étages, c'est tuant pour moi qui n'ai
pas de souffle.
En entendant ces paroles, Petite mère s'était levée et se tenait
timidement debout, le chat dans ses bras.
-- Je pourrais y aller, dit-elle, voyant que son offre muette
n'était pas comprise.
-- Toi!... dit madame Charles en la regardant avec surprise, car
elle ne l'avait pas aperçue dans l'ombre. Eh! c'est ma petite
voisine, et ça c'est le gros Charlot, le méchant garçon qui tire
la queue de mon chat. Ah! pour celui-là, il peut bien se dire
qu'il ne remettra jamais le pied chez moi. Est-ce une conduite de
tirer la queue de mon chat qui ne lui faisait aucun mal?... Le
pauvre chéri, il ne peut pas s'en remettre; il se réveille en
sursaut à tout moment et il miaule beaucoup plus que de coutume
d'un ton si triste que ça fait pitié. Ca se comprend... une bête
qui est habituée à être traitée avec tant d'égards... ça l'a
blessé au coeur. Et dire que j'ai encore eu le malheur de
renverser son lait. Pauvre petite bête! il lui en faut deux fois
par jour, sans quoi il n'est pas content.
Madame Perlet ne répondait pas: elle était occupée à activer le
feu de son fourneau.
-- Tu veux donc aller me chercher mon lait, mais tu ne me le
renverseras pas, au moins, reprit madame Charles en se retournant
vers la petite fille. Tiens voilà une tasse et voilà deux sous.
C'est tout à côté.
Charlot accompagna sa soeur hors de la loge; il était bien aise
de se soustraire aux reproches de la maîtresse de son ennemi. Il
sentait de plus en plus qu'il le détestait, ce gros chat si bien
fourré, pour qui on allait chercher du lait frais tandis que lui,
Charlot, n'en avait pas eu; aussi il resta sur la porte de la
maison suivant Petite mère d'un regard sombre.
Petite mère revint bientôt avec la tasse de lait dont elle
n'avait pas répandu une goutte. Pendant son absence madame Perlet
avait mis le temps à profit pour sa soupe qui se trouvait toute
prête à être servie.
Elle posa six couverts, bien près les uns des autres, car la
table était petite.
-- Combien êtes-vous donc aujourd'hui? demanda madame Charles.
Est-ce que votre mari est déjà rentré?
-- Non, il est allé chercher de l'ouvrage; il ne reviendra pas de
sitôt, on le fait toujours attendre; mais ces deux pauvres petits
vont manger la soupe avec les nôtres.
-- Ah! c'est tant mieux pour eux. Si j'avais eu de la soupe, je
leur en aurais donné, mais je ne pouvais pas leur donner le lait
de mon chat...
-- Cela aurait bien valu tout autant que de le renverser, dit la
concierge en se relevant brusquement, sa casserole à la main.
-- Aussi je lui en achète d'autre...
-- Ecoutez, madame Charles, je ne vous comprends pas... les
enfants sont des enfants, et les chats sont des chats...
-- Je ne dis pas non, tout au contraire, mais j'aime mieux les
chats.
-- C'est bien ce que je vous reproche, riposta la concierge avec
animation. Vous nourrissez votre chat comme on nourrirait un
chrétien, au lieu de le laisser chercher sa vie sous les toits et
dans les caves. Vous en faites un propre à rien... Ce n'est
cependant pas pour dormir sur un duvet que le bon Dieu l'a créé.
Et avec ça vous refusez une goutte de lait à ces pauvres petits
abandonnés!... Ca n'est pas beau, madame Charles, aussi le bon
Dieu vous a punie en vous faisant renverser votre lait.
-- Ecoutez, madame Perlet, je ne vous ai pas demandé de me faire
la morale, dit la grosse dame en colère. Je vous prie de me
laisser agir comme je l'entends.
Elle se détourna majestueusement et se trouva en face de Petite
mère qui lui présentait la tasse pleine.
-- Je suis sûre que tu en as versé la moitié, dit-elle aigrement
en la prenant.
-- Oh! non, madame, je vous assure...
Madame Charles ne répondit rien, ne dit même pas merci, et en
passant par la porte un peu étroite de la loge elle se heurta de
telle manière que la moitié du lait de son chat tomba sur la
première marche de l'escalier.
VI
Les enfants étaient autour de la table, les grands debout, les
plus petits assis; Charlot et les petits garçons se regardaient
d'un air moitié curieux, moitié hostile et semblaient surpris de
se retrouver si rapprochés les uns des autres. A force de
dévisager le nouveau venu, les plus jeunes laissaient leur soupe
tomber de leur cuiller qu'ils mettaient de travers dans leur
bouche. Personne ne parlait et le père qui se trouva tout à coup
sur le pas de la porte s'arrêta tout étonné de voir tant de monde
et de n'entendre que si peu de bruit.
Il entra et alla poser dans un coin une grande enveloppe noire
qu'il rapportait vide.
-- Eh bien, dit-il alors, il n'y en avait que quatre ce matin, si
je sais bien compter, et maintenant j'en vois six!
-- Pourquoi reviens-tu si tôt? demanda la mère en le regardant
d'un air inquiet.
-- Quand il n'y a pas d'ouvrage à rapporter c'est vite fait. A
qui sont ces petits?
-- Au nouveau locataire du quatrième, celui qui n'est pas rentré
depuis deux jours. Je leur fais manger un peu de notre soupe, il
y en aura assez pour tous.
-- Tu fais bien, dit le père en s'asseyant près de la commode,
car il n'y avait plus de place autour de la table. En voilà une
qui n'a pas mangé plus de soupe qu'il ne faut.
Il regardait Petite mère dont la figure pâle et fine faisait
contraste avec les mines rondes et joufflues de ses propres
marmots.
-- Comment t'appelles-tu? ajouta-t-il.
On fit répéter trois fois la réponse. Ernest, l'aîné des enfants,
déjà gamin, se mit à rire, mais le père lui imposa silence.
-- C'est un nom qui lui fait honneur, dit-il. Personne ne s'en
moquera devant moi. Allons, Petite mère, raconte-nous pourquoi on
t'a appelée ainsi.
Elle baissa la tête et n'osa rien répondre.
-- Et toi, mon gros, le sais-tu? demanda le cordonnier à Charlot.
-- C'est comme ça qu'elle s'appelle, dit celui-ci étonné qu'il
fallût une explication d'une chose si simple.
-- C'est une bonne petite fille, j'en suis sûr, reprit le père en
tendant la main pour avoir son assiette un peu moins pleine que
de coutume. Tant qu'il y aura de la soupe chez nous elle en aura
sa part si elle a faim.
Petite mère leva un regard reconnaissant sur le brave homme dont
la voix cordiale lui réchauffait le coeur, mais elle ne put
encore rien dire.
-- Quand auras-tu de l'ouvrage? demanda la mère.
-- On ne m'a rien promis. Ca ne va pas du tout, à ce qu'ils
disent.
-- Ont-ils au moins payé ce qu'ils te devaient?
-- Ce n'était pas lourd. Tu sais que j'avais eu une avance la
semaine dernière.
-- C'est vrai... Combien nous reste-t-il?
-- Voilà... dit le père en déposant sur la commode quelques
pièces de monnaie.
-- Ca!... dit la femme, mais ce n'est rien...
-- Ce n'est pas beaucoup, mais c'est pourtant mieux que rien, et
puis nous allons avoir notre trimestre, le propriétaire ne l'a
pas encore payé. Vois-tu, femme, il ne faut pas se plaindre. Il y
en a tant d'autres plus malheureux que nous.
Nous avons un logement gratis pour nous et la marmaille et c'est
beaucoup, nous n'avons pas besoin de nous tourmenter pour le 8
juillet. J'en connais qui n'en dorment pas à l'heure qu'il est.
Et puis je retrouverai de l'ouvrage. Ce serait bien malheureux,
si l'on n'en pouvait avoir quand on ne demande que ça!...
A ce moment l'ombre s'accrut dans la loge, un monsieur était
débout sur le seuil, le chapeau sur la tête.
-- Bonjour, dit-il brusquement.