Produced by Daniel Fromont
Mme de Pressensé (Élise-Françoise-Louise de Plessis-Gouret,
épouse d'Edmond Dehault de Presssensé) (1827-1901),
_Petite mère_, édition de 1881
L'orthographe et la ponctuation ont été conservées.
PETITE MERE
PAR
MADAME E. DE PRESSENSE
SIXIEME EDITION
PARIS
G. FISCHBACHER, EDITEUR
33, rue de Seine, 33
1881
Tous droits réservés.
PETITE MERE
I
Deux enfants étaient seuls sans une chambre obscure. Ils
attendaient leur père; l'heure où il avait coutume de rentrer
était bien passée. Les deux pauvres petits s'étaient blottis l'un
contre l'autre tout près de la fenêtre que les dernières lueurs
du crépuscule éclairaient encore faiblement. Le plus jeune, un
garçon de cinq ans, appuyait sa tête toute bouclée sur les genoux
de sa soeur qui avait passé son bras autour de lui. Celle-ci
était petite et menue; sa figure fine et pâle était à demi
éclairée, tandis que celle du petit garçon se trouvait dans
l'ombre; il eût été difficile de discerner l'expression de ses
yeux baissés, mais son attitude avait quelque chose de protecteur
et de maternel.
-- Tu as donc bien sommeil, mon Charlot, dit-elle à l'enfant,
dont les paupières se fermaient et dont elle sentait la tête
s'alourdir sur ses genoux.
Il fit un mouvement, puis on entendit une voix dolente:
-- J'ai faim!...
-- Pauvre chéri, mais pourtant tu as mangé à midi.
-- Oui, mais je veux manger encore. Je ne peux pas dormir sans
avoir dîné. Petite mère, donne-moi à manger!...
-- Mon pauvre Charlot, je n'ai rien... Je t'ai donné, à midi, le
dernier morceau de pain. Le père rapportera aujourd'hui sa
quinzaine, tu sais?...
-- Pourquoi est-ce qu'il ne revient pas? demanda Charlot d'un ton
courroucé.
-- Je ne sais pas. Il n'est jamais rentré si tard. Il va venir,
bien sûr.
Les enfants se turent, et Charlot referma les yeux, un instant
seulement. Un bruit de pas retentit dans l'escalier et l'enfant
releva la tête, tandis que sa soeur disait:
-- Voilà le père.
Mais les pas s'arrêtèrent à l'étage au-dessous; on entendit une
porte s'ouvrir et se refermer, puis un bruit de voix irritées,
puis le silence... et bientôt des ronflements sonores montèrent à
travers le plancher. Il était bien tard.
-- Il faut te coucher, Charlot, dit la petite fille.
-- Mais je ne peux pas dormir sans avoir mangé.
-- Je n'ai rien, mon pauvre chéri... Essaie, tu verras... Une
fois endormi, tu ne sentiras plus la faim.
-- Et demain?... demanda le prévoyant Charlot.
-- Demain, le père sera revenu, tu comprends?...
La certitude exprimée par ces paroles calma le petit garçon, qui
se laissa déshabiller et mettre au lit dans l'obscurité, car il
n'y avait dans la pauvre demeure pas plus de chandelle que de
pain.
Lorsque Charlot fut couché dans le lit qu'il occupait d'habitude
avec son père, sa soeur se rassit près de la fenêtre et se remit
à écouter si elle entendait des pas dans la rue. Ce n'était pas
rare; mais ils s'éloignaient toujours sans s'arrêter. Elle
commençait à être bien inquiète. Depuis quatre ans que la mère
était morte, le père n'avait pas manqué une seule fois de revenir
après sa journée de travail. Les yeux de la pauvre enfant se
fermaient malgré elle; elle sommeillait un instant, mais le plus
léger bruit la faisait tressaillir. Charlot s'agitait dans son
lit, gémissait en dormant et, de temps en temps, s'éveillait tout
à fait en disant: J'ai faim! -- Heureusement, le sommeil
l'emportait bientôt, et sa respiration égale montrait que la
souffrance de son jeûne prolongé n'était pas encore bien vive.
Enfin, la petite fille se laissa glisser de sa chaise sur le
carreau, et, la tête appuyée sur son bras, elle s'endormit
profondément. Lorsqu'elle s'éveilla, il faisait jour. Elle
s'étonna d'être couchée par terre, et se premier mouvement fut de
regarder vers le lit. Voyant que Charlot avait profité de ce
qu'il était seul pour se mettre en travers, et laissait sa tête
frisée un peu en dehors du matelas, elle se rappela tout. Ses
pauvres membres étaient si engourdis, qu'il lui fallut un bon
moment pour en retrouver l'usage.
Alors elle balaya, épousseta avec soin, comme elle avait coutume
de faire chaque matin; puis elle ouvrit un vieux panier qui lui
servait de garde-manger et eut peine à retenir un cri de joie
lorsqu'elle découvrit tout au fond une croûte de pain qui y avait
été oubliée. Elle la posa sur la table d'un air joyeux. Au même
moment, Charlot se remua, se retourna, se mit sur son séant;
puis, s'étant frotté les yeux, il dit encore une fois:
-- Petite mère, j'ai faim!...
Il jeta un regard peu bienveillant sur la croûte sèche qu'on lui
offrait, mais elle n'en fut pas moins bien vite dévorée, et il
tendit la main pour en avoir encore.
Alors sa soeur, voulant le distraire, lui dit de s'habiller bien
vite pour aller chercher le père.
Tout joyeux de la perspective d'une promenade, le petit sauta
hors du lit, mais il fallut contenir son impatience jusqu'à ce
que son visage et ses mains fussent bien lavés, ses boucles
rebelles brossées avec soin. Petite mère, sur le chapitre de la
toilette, était inflexible. Charlot le savait bien, et ne
résistait que tout juste assez pour allonger un peu les choses.
Enfin, les enfants sortirent de la chambre, la laissant propre et
en ordre, comme si une fée y eût passée; la petite fille en prit
la clef pour la remettre à la concierge.
-- Voilà notre clef, madame, dit-elle de sa voix douce. Si le
père revient, vous aurez la bonté de la lui donner.
-- Il n'est donc pas rentré hier soir? demanda la concierge,
occupée à débarbouiller un peu rudement un gros marmot qui, un
instant auparavant, criait à rendre sourd tous les locataires de
la maison, mais s'était arrêté la bouche grande ouverte pour
regarder les deux enfants.
-- Ce n'est pas probable qu'il rentre de si tôt, ajouta-t-elle en
jetant la clef sur la table. Allez, vous êtes sur mon chemin!...
On entendit sortir de l'arrière-loge un sifflement prolongé.
C'était un petit recoin qui donnait sur la cour, et où le
concierge travaillait de son état de cordonnier pendant que sa
femme faisait l'ouvrage de la maison.
Petite mère, un peu effrayée du ton brusque dont on lui parlait,
se hâta de sortir, tirant par le bras Charlot, qui regardait de
tous ses yeux et aussi de toute son âme une grande écuelle de
soupe fumante sur la table de la loge. La brave femme, trop
affairée pour remarquer ce regard, ferma la porte sur eux.
-- Qui est-ce donc que tu brusques ainsi? demanda le concierge,
qui ne pouvait voir dans la loge.
-- C'est les petits au locataire du quatrième. Il n'est pas
rentré. N'est-ce pas une honte de se mettre en ribotte et
d'abandonner deux pauvres petits êtres comme ceux-là?...
Madame Perlet -- c'était le nom de la concierge -- était bien
accoutumée aux misères et aux duretés de la vie, il y en avait
tant autour d'elle; mais elle avait le coeur compatissant pour
les enfants et pour les animaux, et ne pouvait supporter qu'on
les négligeât. Elle oublia pourtant bientôt son indignation: il
fallait se hâter de faire déjeuner les enfants et de les expédier
à l'école, afin de pouvoir balayer ses escaliers. Elle avait le
coeur tendre, cette brave femme qui débarbouillait si
vigoureusement son garçon, sans s'inquiéter de ses cris, mais le
matin le temps lui manquait pour donner libre cours à ses bons
sentiments. L'après-midi, lorsque les nettoyages étaient finis,
les enfants à l'école ou occupés à jouer devant la porte, et
qu'elle était tranquillement assise à ses raccommodages, madame
Perlet était pleine de bienveillance. Les enfants de la maison le
savaient bien et ne fréquentaient la loge que lorsque midi avait
sonné.
Petite mère et Charlot n'étaient pas hardis. D'ailleurs, ils
n'habitaient la maison que depuis peu de temps et n'étaient pas
encore au courant de ces choses. Ils s'éloignèrent la main dans
la main.
II
On me demandera peut-être si Petite mère n'avait pas d'autre nom.
Dans la maison on ne lui connaissait que celui-là, et Charlot
lui-même, s'il avait jamais su que sa soeur n'avait pas été
baptisée Petite mère, l'avait parfaitement oublié. Voici comment
il s'était fait que ce nom était devenu le sien, bien que son
père l'eût fait inscrire à la mairie sous celui de Joséphine.
Fifine, comme on l'appelait alors, avait cinq ans lorsque sa mère
lui donna un petit frère. La pauvre femme, délicate et faible de
tempérament, en se remit jamais tout à fait, elle languit pendant
une année et mourut en confiant son gros Charlot à la petite,
toute petite Fifine. Déjà, pendant la longue maladie de sa mère,
Joséphine avait pris l'habitude de soigner l'enfant. C'était elle
qui lui faisait avaler sa bouille; c'était elle qui le lavait,
qui l'habillait, qui le promenait même devant la porte. En la
voyant toujours occupée de son gros bébé, les voisins avaient
pris l'habitude de l'appeler Petite mère. La vraie mère elle-même,
obligée de transmettre à cette petite créature ses devoirs
et ses droits, aimait à lui donner ce nom; le père l'adopta aussi
et Charlot n'en entendit jamais d'autre.
Ainsi habituée de bonne heure à vivre entre une malade et un
petit enfant qui tous deux avaient besoin de ses soins, Fifine
devint étonnamment raisonnable et oublieuse d'elle-même; cela lui
semblait tout simple, tout naturel, d'être sans cesse au service
des autres et de n'avoir dans la vie d'autre part que le devoir;
elle ne se demandait jamais s'il aurait pu en être autrement.
Etait-elle heureuse? Elle ne le savait pas elle-même, n'ayant
jamais songé à se poser cette question. Peut-être l'était-elle au
fond plus que beaucoup d'enfants qui ont tout ce que leur coeur
peut désirer, tout ce que leur imagination peut rêver, et qui
sont le centre d'un petit monde où chacun s'occupe d'eux et où
ils ne s'occupent que d'eux-mêmes.
Jusqu'à la naissance de son petit frère, Fifine n'avait jamais eu
d'autre poupée que celles qu'elle se faisait elle-même avec des
chiffons, mais après... Est-il beaucoup de petites filles riches
qui aient une poupée comme la sienne?
Représentez-vous cela... Une poupée qui non seulement ouvre et
ferme les yeux, mais qui remue ses petits membres, qui les agite
dans tous les sens, qui s'égratigne la figure, qui mange, qui
crie, qui se fâche, qui sourit aussi, et qui, de plus, grossit et
grandit de jour en jour, tellement que si vous étiez resté six
mois sans voir cette merveilleuse poupée de Fifine, vous ne
l'auriez certainement pas reconnue.
Pensez-vous que la petite fille fut ravie lorsqu'un jour sa
poupée lui passa les deux bras autour du cou et appliqua sur sa
joue une bouche grande ouverte? c'était le premier baiser de
Charlot.
Tel était le cadeau que le bon Dieu avait fait à Fifine. Sans
doute elle avait bien des petits défauts, cette poupée, car elle
avait coutume de se démener juste au moment où l'on voulait
qu'elle restât tranquille, de crier et de faire de laides
grimaces juste au moment où on voulait la faire admirer, de se
réveiller juste au moment où l'on soupirait après le sommeil.
Enfin cette poupée avait surtout un grand inconvénient, c'est
qu'elle était toujours affamée. A toute heure du jour et de la
nuit elle ouvrait la bouche pour chercher la nourriture, et à
toute heure du jour et de la nuit elle jetait des cris perçants
pour peu qu'on la lui fît attendre.
Mais Fifine ne lui voyait aucun défaut; elle était infatigable
dans ses soins, dans ses caresses, dans ses admirations. Il faut
reconnaître que, la nuit, le bon sommeil d'enfant de la petite
fille résistait aux plus formidables _piaulées_ de son tyran,
mais lorsque la mère était trop souffrante pour l'apaiser
elle-même, et qu'elle était forcée, bien malgré elle, d'appeler la
dormeuse, un seul mot de cette voix douce la tirait de son
profond repos, et elle venait, tout ensommeillée, mais pleine de
bonne volonté et de tendresse, prendre le petit aux bras
affaiblis qui ne pouvaient plus le tenir. Le père ne demandait
pas mieux que d'avoir sa part de fatigue, mais il travaillait dur
tout le jour et avait besoin de ses forces: on le ménageait et
son sommeil était pesant. Une fois la première année passée,
Charlot commença à avoir de bonnes nuits paisibles et les autres
en profitèrent, mais ce fut à ce moment-là que la pauvre mère
mourut après avoir béni ses deux enfants et remercié son mari de
ce qu'il avait toujours été bon pour elle. Son dernier regard fut
pour Fifine et elle l'appela encore une fois "Petite mère."
C'était une dernière recommandation: Fifine le comprit ainsi.
Alors commença pour les pauvres petits une singulière vie. Le
père s'en allait le matin et ne revenait que le soir; ils
restaient tout le jour seuls ensemble. Une voisine venait de
temps en temps voir ce qu'ils faisaient et leur donnait un peu de
soupe. Jamais elle ne trouva Petite mère négligeant un moment sa
tâche, jamais elle ne la surprit en défaut de vigilance et de
soin. Charlot commençait à marcher et grimpait partout; elle le
suivait pas à pas, prévenant ses chutes, le consolant lorsqu'elle
n'avait pu l'empêcher de tomber. Quand il faisait beau elle
sortait avec lui et le promenait sur le trottoir, ou un peu plus
loin jusqu'au square. Les voisins disaient: Voilà Petite mère
avec son gros Charlot. -- On leur faisait un signe de tête, on
leur jetait un bonjour amical. Petite mère était un peu timide et
réservée; elle répondait poliment, mais ne s'approchait pas et ne
jouait guère avec les autres enfants; c'eût été plus difficile,
si elle l'avait fait, de surveiller Charlot.
Charlot était son unique pensée. Quand le père revenait elle
était contente et se relâchait un peu de son attitude sérieuse;
elle allait quelquefois jusqu'à réclamer une caresse pour
elle-même. Puis elle l'aidait, car c'était lui qui faisait le repas du
soir. Ensuite Petite mère lavait les deux assiettes (il n'y en
avait qu'une pour elle et Charlot) et l'on se couchait.
Quand elle eut atteint l'âge de sept ans, son père lui laissa la
responsabilité du ménage. La voisine secourable avait quitté la
maison, et puis Petite mère était devenue si raisonnable, si
adroite, et même si forte, bien qu'elle eût de toutes petites
mains. On eût dit qu'elle savait tout faire par instinct, allumer
le feu, assaisonner la soupe, la faire cuire juste à point. La
cuisine n'était pas compliquée: on mettait une fois par semaine
un petit pot-au-feu; les autres jours c'étaient des pommes de
terre, des haricots. A midi, été comme hiver, les enfants
mangeaient un peu de fromage avec leur pain ou des pommes de
terre froides de la veille. Charlot avait bon appétit comme
lorsqu'il était au maillot, mais il était devenu plus patient, et
suivait des yeux les mouvements de sa soeur sans la déranger.
Quelquefois même il l'aidait... alors le repas leur paraissait
meilleur; mais un gros garçon de trois ans ne peut pas faire
grand'chose dans un ménage, il fallait attendre d'être plus fort,
plus habile. Charlot riait d'un air ravi en écoutant Petite mère
lui raconter tout ce qu'il ferait pour elle lorsqu'il serait
devenu homme. Lui-même renchérissait. Les travaux d'Hercule, dont
il n'avait, du reste, jamais entendu parler, n'étaient rien en
comparaison de toutes les merveilles qu'il devait accomplir quand
le temps serait venu. La moindre était peut-être la construction
d'une maison qu'il voulait faire si haute, si haute qu'on ne
verrait pas le dernier étage.
-- Une belle, belle maison... disait Charlot en enflant sa voix
et en grossissant ses yeux comme pour mieux voir cette
construction sans pareille, beaucoup plus belle que la grande
maison du boulevard. Elle ira jusqu'au ciel, Petite mère, et elle
sera toute pour toi.
C'était le rêve d'un futur maçon. Le père, lui, n'était qu'homme
de peine; il servait les maçons, et il parlait quelquefois des
belles maisons qu'il aidait à construire, aussi Charlot avait
déjà choisi un métier.
-- Mais si elle est si haute, ce sera bien fatigant de monter
l'eau, observa Petite mère qui se voyait déjà portant un seau
plein dans l'escalier sans fin de sa magnifique maison.
-- Ah! dit Charlot à qui cette idée parut juste, mais alors tu
n'auras pas besoin de monter; tu pourras demeurer tout en bas,
comme les vieux qui sont dans la cour, tu sais bien, ceux qui ont
un chat...
Les revendeurs de vieux habits? dit la petite... Oui, ce serait
plus commode, mais alors ce ne serait pas nécessaire de faire la
maison si haute. J'aimerais mieux une petite maison avec un
jardin devant, comme celle qui est dans notre rue; il y a un
arbre et une belle corbeille de fleurs au milieu. Voilà comme je
voudrais ma maison.
Mais Charlot n'aimait pas les maisons si modestes, il n'aimait
que les choses grandioses. Bâtir une maison à trois fenêtres et à
un étage!... cela n'en vaudrait vraiment pas la peine. Il voulait
faire à sa soeur un plus beau cadeau... et ne s'inquiétait guère
de ce qui lui serait le plus agréable.
Les dimanches étaient les bons jours pour les deux enfants. A
midi le père revenait du travail, la petite fille faisait à son
gros Charlot sa plus belle toilette: il avait une robe de fille
que Fifine avait portée quand elle avait son âge et qui, pour
lui, était si étroite qu'elle éclatait sur toutes les coutures et
ne pouvait s'agrafer. Pour remédier à cet inconvénient Petite
mère y avait cousu tant bien que mal des cordons. Un grand
tablier noir traînant jusqu'aux pieds recouvrait tout cela.
Pendant longtemps Charlot eut, au lieu de chapeau, un bonnet
blanc tout uni, et sans aucune dentelle, qui encadrait sa bonne
figue ronde; Fifine cachait de son mieux sous cette coiffure peu
flatteuse les boucles épaisses et rebelles qui étaient la plus
grande beauté de son petit frère. Quant à elle, Petite mère
portait dans ces occasions un bonnet de sa pauvre maman dans
lequel elle aurait pu se loger tout entière. Ses cheveux étaient
bien lissés, mais on ne les voyait guère et son petit visage fin
se laissait à peine entrevoir sous l'ample garniture. Le père
n'était pas sûr que les toilettes du dimanche fussent tout à fait
irréprochables: il regardait tout cela d'un oeil un peu inquiet,
mais il ne savait pas ce qui pouvait y manquer, et puis les
enfants étaient couverts, c'était l'essentiel. On riait en voyant
passer le trio: on appelait Charlot le poupard, Fifine la petite
vieille, mais s'ils s'en apercevaient ils ne s'en offusquaient
pas. Un jour pourtant Charlot fit acte d'indépendance et déclara
qu'il sortirait avec ses cheveux, "comme les autres garçons." Le
père le soutint et Petite mère dut céder, non sans souci car il
faisait froid.
-- Et pourquoi ne fais-tu pas comme lui, toi, Petite mère, au
lieu de t'emmitoufler dans ce bonnet?
-- La mère le mettait toujours pour sortir, répondit-elle.
-- Est-ce que la mère était un petit rat comme toi? Tu pourrais
te cacher tout entière dedans...
Mais sortir le dimanche sans son bonnet eût semblé à la petite
une inconvenance; elle garda donc ce costume qui faisait sourire
les passants, mais qui, sans qu'elle s'en doutât, donnait à sa
figure fine et pensive un charme tout particulier pour ceux qui
parvenaient à la découvrir.
On allait au cimetière et, lorsqu'on était riche, on portait une
couronne à la croix de bois noir qui marquait la place étroite;
d'autres fois c'était seulement un bouquet de pâquerettes cueilli
par les enfants le long du chemin. A Charlot, ce pèlerinage ne
disait pas grand'chose, car il n'avait pas connu sa mère, mais
Petite mère, elle, se souvenait bien... Elle voyait la pâle
figure, elle entendait la voix brisée qui lui donnait ce nom, le
nom qui était toujours resté le sien. Elle devenait toute pensive
et se demandait si ceux qui sont morts peuvent nous voir et si sa
mère était contente d'elle. Et le soir elle embrassait Charlot
avec plus de tendresse en pensant qu'il ne pouvait pas se
souvenir de celle qui l'aimait si tendrement, et elle redisait sa
prière, souvent oubliée:
-- Mon Dieu, fais que je sois pour lui une bonne petite mère!
Ainsi les semaines passaient et Petite mère avait atteint sa
dixième année, au moment où nous la voyons, tenant Charlot par la
main, sortir de la maison pour aller à la recherche du père.
III.
Le premier événement de leur voyage fut la rencontre de la
boutique du boulanger. Les petits pains tout chauds
s'amoncelaient déjà dans la vitrine; Charlot s'arrêta pour les
dévorer des yeux. La bonne odeur du pain frais remplissait ses
narines dilatées; si l'on pouvait réellement _manger des yeux_,
plus d'une brioche y eût passé. -- Mais elles restaient bien en
sûreté dans leurs corbeilles, et Petite mère tirait Charlot par
le bras, mais en vain. Je crois bien qu'elle n'aurait pu réussir
à l'éloigner si le boulanger ne se fût levé tout à coup derrière
son comptoir en regardant Charlot. Celui-ci lui trouva un air
terrible et s'enfuit juste au moment où le brave homme, touché de
compassion pour cette mine affamée, allait lui donner, non une
des brioches convoitées, mais un morceau de pain rassis qui eût
été le bienvenu. En voyant sa bonne intention méconnue, le
boulanger reprit sa place et ne fut point fâché d'avoir ainsi
échappé à la tentation d'être trop généreux, car sa femme venait
d'entrer dans la boutique et c'était une personne sage et
prudente qui n'admettait pas qu'on donnât rien pour rien et ne se
laissait jamais émouvoir comme lui par des yeux suppliants.
Charlot n'osa regarder derrière lui que lorsqu'il eut tourné le
coin de la rue. Personne ne les poursuivait. Rassuré, il reprit
haleine et, encore ému du spectacle appétissant auquel il venait
de s'arracher si brusquement, il répéta:
-- Petite mère, j'ai faim...
Elle avait encore plus faim que lui, la pauvre petite qui, depuis
vingt-quatre heures n'avait rien mangé, pour ne pas rogner la
chétive portion de son frère, mais elle n'en parla pas et se
contenta de répondre:
-- Quand nous aurons trouvé le père il nous donnera à manger.
Charlot reprit un peu de courage, mais au bout d'un instant il
recommença à traîner les pieds.
-- Où allons-nous? demanda-t-il.
-- Tu sais bien que nous allons chercher le père.
-- Oui, mais où est-il?
-- Là où l'on bâtit la grande maison tu sais...
-- Ah! soupira Charlot, est-ce que c'est encore loin?
-- Je ne sais pas.
Ils arrivaient à un boulevard et aussi loin que les yeux
pouvaient atteindre, on voyait des maisons grandes et petites,
toujours des maisons, et des arbres alignés, puis des maisons
encore dans toutes les directions, mais on n'en apercevait aucune
en construction.
-- Ce n'est pas ici, dit Petite mère d'un air désappointé, il
faut demander à quelqu'un.
Mais à qui s'adresser? elle était si timide... Les passants ne la
regardaient pas. Une fois elle essaya de tirer une dame par sa
manche -- il lui semblait qu'elle serait plus bienveillante qu'un
monsieur, -- mais la dame secoua la petite main mal assurée et
passa. Une ou deux personnes lui dirent rudement: "Je ne donne
pas aux enfants." -- Petite mère ne comprit pas d'abord ce que
cela voulait dire: elle n'avait jamais demandé l'aumône, et n'en
aurait jamais eu la pensée. Un ouvrier en blouse bleue s'arrêta
pourtant et la regarda un instant, puis, lorsqu'il eut compris
que les pauvres petits cherchaient une maison en construction et
ne savaient ni dans quelle rue, ni dans quel quartier, il se mit
à rire en donnant un petit coup amical sur la tête de Fifine.
-- Vous êtes de fameux innocents, dit-il; retournez chez vous et
dites à votre maman de vous mieux garder.
-- Nous n'avons pas de maman, s'écria Charlot d'un air indigné,
et nous cherchons notre papa.
Il regardait en parlant le gros morceau de pain que l'ouvrier
tenait sous son bras, et il n'y avait pas moyen de se méprendre
sur le langage de ses yeux affamés. Le brave homme mit sa main
dans sa poche pour chercher son couteau.
-- Allons, dit-il, vous aurez un morceau de mon pain, mais à
condition que vous allez retourner tout de suite chez vous. Des
petits oisillons sans plumes, ça ne doit pas courir tout seuls si
loin du nid. Où demeurez-vous?
Fifine nomma la rue.
-- Eh bien, allez, refaites bravement votre chemin: le papa sera
rentré pendant que vous le cherchez.
Il les laissa appuyés contre un mur, mangeant à belles dents le
pain frais et savoureux. Oh! comme ils le trouvaient bon!
Avant de tourner le coin d'une rue, il les regarda encore.
Charlot lui fit un signe amical et ouvrit sa bouche pleine pour
lui crier: Merci!
Ainsi restaurés ils reprirent le chemin de la maison ou plutôt
ils crurent le reprendre.
Un boulevard ressemble tant à un autre boulevard, une rue à une
autre rue!... Ils marchaient, marchaient toujours, Charlot se
faisant traîner. Petite mère était bien lasse, bien inquiète,
mais ne se laissait pas aller à son découragement.
-- C'est bien par ici que nous avons passé, disait-elle. Regarde,
Charlot, tu reconnais cette haute maison et cette grande porte,
n'est-ce pas?
-- Je ne sais pas, répondait-il.
Et elle s'arrêtait pour regarder tout autour d'eux avec angoisse,
puis reprenait son chemin en croyant reconnaître un arbre, une
porte... mais elle comprenait peu à peu qu'elle s'était égarée.
Charlot ne pouvait plus marcher; il buttait à chaque pas et enfin
il tomba assis et refusa de se relever. Alors Petite mère s'assit
en pleurant à côté de lui.
Au même instant une porte s'ouvrit et une foule d'enfants se
précipitèrent dans la rue. Les horloges sonnaient en choeur midi:
c'était la sortie de la classe du matin.
Les garçons venaient les premiers: ils criaient, se bousculaient,
se battaient même, mais pour rire. Ils passaient à côté des deux
pauvres petits sans les regarder; un d'eux marcha sur la petite
main de Charlot qui l'avait appuyée contre terre pour se
soutenir. Ensuite vinrent les filles, moins bruyantes. Chacune
d'elles portait un sac, et lorsque les plus petites eurent passé
il en vint quelques grandes qui avaient l'air tout à fait
raisonnables. L'une d'elles s'arrêta et regarda Charlot qui
sanglotait en faisant des yeux lamentables à sa pauvre main un
peu écorchée par le gros soulier à clous.
-- Qu'est-ce que tu fais là? lui demanda-t-elle, tu n'es pas de
l'école?
Petite mère répondit pour lui car il n'était pas en état de se
faire entendre.
L'écolière comprit bien vite la situation. C'était une douce
enfant chez qui l'instinct maternel avait été développé de bonne
heure par les soins qu'elle avait donnés à une petite soeur qui
était morte. Elle se pencha vers le petit désolé et, voyant que
sa main saignait un peu, elle trempa son mouchoir à la fontaine
voisine, et pansa la blessure.
-- Où est-ce que vous demeurez? demanda-t-elle à la petite qui la
regardait faire.
Celle-ci nomma la rue.
-- Je connais ça. Ma marraine demeure tout près. Mais c'est bien
loin; comment allez-vous retourner?
-- Je ne sais pas, répondit Petite mère qui sentait que ses pieds
ne pouvaient plus la porter et qui savait que Charlot était
encore plus fatigué qu'elle.
-- Venez chez nous, dit la petite fille après un moment
d'hésitation; grand'mère vous dira ce qu'il faut faire. Voyez-vous?
c'est là, cette petite porte de l'autre côté de la rue.
Les deux enfants se levèrent doucement et suivirent leur nouvelle
amie. C'était une fillette de treize ou quatorze ans; elle avait
un tablier de cotonnade qui lui donnait l'air enfant, mais elle
était grande et de belles nattes blondes tombaient sur son dos.
Elle les fit entrer dans une petite chambre au rez-de-chaussée
qui, donnant sur une cour, était un peu sombre même en plein
midi.
Une femme âgée était occupée à poser deux assiettes de soupe sur
une petite table; elle avait pour cela poussé de côté des
morceaux d'étoffe qui s'y trouvaient entassés. La chambre était
petite, encombrée, mais très propre. Un rayon de soleil venait
justement d'y pénétrer et il faisait reluire une casserole et un
plat d'étain suspendus au mur. Sur la commode on voyait deux
tasses et une théière de porcelaine; le lit était soigneusement
recouvert et les deux chaises de paille en bon état; aux yeux de
Petite mère cette chambre était un vrai paradis. Charlot n'en
avait, lui, que pour la soupe fumante. C'était la seconde fois de
la journée qu'il voyait des assiettes pleines. Faudrait-il encore
les regarder sans y toucher?
Pauvre Charlot!...
-- C'est toi, petite, dit la vieille dame sans se retourner, tu
arrives juste à point.
Elle s'arrêta, étonnée, car elle entendant plusieurs petits pas.
-- Grand'mère, dit Céline, voilà des petits enfants qui se sont
perdus. Ils sont bien loin de chez eux, et je les ai amenés pour
se reposer un moment, ils sont si fatigués!...
Charlot s'était laissé tomber par terre, mais il ne perdait pas
de vue les deux assiettes dont le fumet savoureux se répandait
tout autour de la table.
-- Qui sont-ils? demanda la grand'mère.
-- Des petits enfants, répondit Céline.
-- Je le vois bien, reprit la vieille dame en affermissant ses
lunettes, mais pourquoi me les amènes-tu?
-- Ils étaient tout seuls à pleurer dans la rue, un méchant
garçon de l'école a marché sur la main du pauvre petit. Vois-tu,
grand'mère, il a les cheveux tout frisés comme notre petite
Berthe.
A ce souvenir le coeur de la bonne femme s'attendrit.
-- Ils ont bien faim, continua Céline.
La grand'mère prit la casserole de terre cuite dans laquelle
avait chauffé la soupe. Il n'y avait rien, plus rien au fond. Et
les deux assiettes déjà servies n'étaient pas trop pleines, mais
Céline n'hésitait pas.
Elle fit asseoir Charlot devant une des deux assiettes, et
mettant une cuiller dans la main de sa soeur, elle lui dit: Voilà
pour vous deux.
Puis elle se mit gaiement à partager l'autre avec sa grand'mère;
c'était elle qui jouait le rôle de pourvoyeuse, et elle riait, en
faisant avaler à la vieille dame autant de cuillerées qu'elle en
avalait elle-même. Le jeu fut vite fini. Charlot avait essuyé ses
yeux et mangeait en regardant les autres d'un air très grave et
très observateur. La grand'mère avait remarqué que la chétive
petite fille donnait au gros joufflu au moins deux cuillerées
pour une qu'elle s'administrait à elle-même.
-- Tu es une bonne petite fille, lui dit-elle quand tout fut
fini. Comment t'appelles-tu?
Charlot fut le plus prompt à répondre. Il était content de
l'approbation donnée à sa soeur.
-- Elle s'appelle Petite mère, dit-il.
-- Mais ce n'est pas un nom, s'écria Céline.
-- Elle s'appelle Petite mère, répéta Charlot avec fermeté en
jetant un regard mécontent sur celle qui osait ne pas admirer le
nom qu'il aimait.
-- Je crois que je devine pourquoi on l'appelle ainsi, dit la
vieille dame, mais elle a un autre nom, sans doute?...
-- Je m'appelle Joséphine, mais depuis que notre maman est morte
on ne me l'a plus jamais dit.
-- Votre maman est morte! pauvres petits agneaux! Et votre père,
où est-il?
-- Il n'est pas rentré hier soir, dit Petite mère, reprenant son
air soucieux: nous le cherchons depuis ce matin, mais nous nous
sommes perdus.
-- Et où alliez-vous le chercher?
-- A la grande maison qu'on bâtit..... une grande maison sur le
boulevard.
-- Oui, dit Charlot qui se ranima à cette pensée, c'est une
grande maison, une énorme maison... J'en bâtirai comme ça, moi,
quand je serai grand...
-- Et vous n'avez pas d'autre indication que celle-là, pauvres
petits! Mais pourquoi ne pas attendre à la maison?
-- Nous avions bien faim, dit Petite mère.
-- Oui, ajouta Charlot qui croyait de son devoir de confirmer
chaque parole de sa soeur, j'avais bien faim et Petite mère
aussi.
-- Et personne dans votre maison ne prend soin de vous quand
votre père n'y est pas?
-- C'est Petite mère qui prend soin de moi, dit Charlot avec
fierté.
-- Et qui prend soin d'elle? est-ce toi?
-- Non, parce que je suis trop petit... mais quand je serai grand
je lui donnerai une maison... magnifique.
Ce mot ambitieux sortit de la bouche ronde du petit garçon avec
une emphase comique. La soupe lui avait rendu la force de faire
les châteaux en Espagne dont il avait coutume de se charmer
lui-même, et de récompenser toutes les peines que sa soeur prenait
pour lui. Il allait faire une énumération de tous les cadeaux
splendides dont il la comblerait, mais on lui conseilla de se
taire et de se coucher un moment sur le lit pour reprendre la
force de marcher. Quelques minutes après il dormait de tout son
coeur.
-- Grand'mère, dit Céline, permets-moi de les reconduire, je sais
le chemin, c'est le même que pour aller chez ma marraine.
-- J'aimerais mieux les mettre dans l'omnibus, les pauvres
petits, mais douze sous c'est beaucoup pour nous. Quel dommage
que les omnibus soient si chers!
En parlant ainsi la grand'mère de Céline regardait dans son
tiroir: il n'y avait que bien juste de quoi aller jusqu'au
samedi, jour où elle reportait son ouvrage. Elle le referma
tristement.
Déjà âgée la pauvre femme n'avait d'autre ressource que son
travail et elle gagnait peu. Les parents de Céline étaient morts
jeunes, lui laissant leurs deux enfants avec quelques ressources
bientôt épuisées. Maintenant Céline était seule, car la petite
Berthe n'avait pas vécu longtemps. Malgré sa pauvreté sa
grand'mère l'envoyait encore à l'école, car elle savait que
l'instruction est une chose précieuse. En rentrant la petite
fille gagnait quelques sous à faire des boutonnières, mais on
comprend pourquoi les portions de soupe étaient si petites.
Petite mère ne dormait pas et causait peu. Soit timidité, soit
réserve naturelle, elle était avare de paroles. Pourtant ses
nouvelles amies parvinrent à découvrir que, toute petite et mince
qu'elle fût, elle avait tout près de dix ans. On lui en aurait
donné sept.
C'est encore tout de même bien jeune pour être une petite mère de
famille, se dit la bonne grand'mère en regardant les enfants
s'éloigner ensemble. Céline les tenait tous deux par la main et
paraissait enchantée de faire du même coup une longue promenade
et une bonne action.
On marcha longtemps, bien longtemps, le soleil de mai était
chaud, il fallait beaucoup de courage pour ne pas s'arrêter
lorsqu'on rencontrait un banc. Céline commençait à trouver sa
promenade moins amusante qu'elle ne s'y attendait, car les
enfants étaient si fatigués qu'ils ne pouvaient ni rire ni
causer. Tout à coup Charlot s'arrêta et déclara que Petite mère
devait le porter. Celle-ci, sans hésiter, l'entoura de ses petits
bras pour le soulever, mais Céline l'arrêta.
-- Es-tu folle? s'écria-t-elle: tu ne peux pas même le
soulever...
-- Oh! je pourrais bien le porter sur mon dos, répondit Petite
mère, il serait moins lourd comme cela.
-- Tiens, c'est une idée! Allons, Charlot, puisque tu es si
paresseux, je vais te prendre sur mon dos, moi, mais gare à toi
si tu me donnes des coups de pied.
Ils marchèrent un moment ainsi, mais Céline le remit bientôt à
terre, car même pour elle c'était un lourd fardeau. Alors le
petit garçon commença à harceler sa soeur pour qu'elle le portât,
mais Céline s'y opposa avec fermeté.
-- Non, dit-elle, nous sommes bientôt arrivés; tu peux marcher
encore un peu, tu es beaucoup trop lourd pour elle.
Petite mère regardait Charlot d'un air désespéré. Elle ne lui
avait jamais rien refusé, et cela la navrait de le voir si las,
mais Céline les tenait chacun par une main; il fallait marcher.
Charlot trouva pourtant des forces pour arracher sa main de celle
de sa conductrice et pour pincer Petite mère derrière le dos de
celle-ci, en disant:
-- Méchante!... Je ne te donnerai jamais rien quand je serai
grand!...
Le soleil commençait à leur envoyer en pleine figure ses rayons
horizontaux qui les éblouissaient et les forçaient à fermer les
yeux, quand Petite mère s'écria tout à coup:
-- C'est ici!
Et Céline entra avec eux dans la pauvre maison.
-- Le père est-il revenu, Madame? demanda la petite en s'arrêtant
sur le seuil de la loge.
-- Non, mes chérubins, répondit madame Perlet qui était au repos
et par conséquent très-abordable. Tenez, voilà votre clef.
L'enfant prit la clef et regarda Céline d'un air indécis. Lui
demanderait-elle de monter? Mais elle n'avait rien à lui offrir,
à peine une chaise pour se reposer, car il n'y avait, dans la
chambre, que la chaise sans dossier sur laquelle Petite mère
avait veillé une partie de la nuit.
Céline la tira d'embarras en les embrassant et en disant qu'elle
allait retourner bien vite avant qu'il fît nuit. Et lorsqu'elle
les eut quittés en promettant de venir les voir en même temps que
sa marraine, Petite mère se sentit seule et triste. Une aimable
figure blonde et rose, la bienveillance, la gaieté sont choses si
agréables à rencontrer sur son chemin!
La chambre était en ordre comme on l'avait laissée, mais elle
était tout aussi dépourvue de quoi que ce fût qui pût se mettre
sous la dent. Petite mère ouvrit le vieux panier avec un faible
espoir que la bonne chance du matin se renouvellerait, mais il
était cette fois absolument vide. Charlot, après avoir un peu
gémi, s'endormit sur le lit sans avoir voulu se déshabiller. Sa
soeur s'assit sur sa chaise et attendit.
Oh! comme elle attendit longtemps!... Le jour décroissait
lentement, puis il n'y eut plus qu'une lueur de crépuscule, puis
la nuit devint tout à fait sombre. Dans le petit coin de ciel
qu'on apercevait entre les toits et les cheminées Petite mère vit
briller une étoile, puis une autre encore. Elle entendait
l'horloge de la paroisse au travers d'une carreau cassé qui
laissait mieux pénétrer les sons lointains. Petite mère n'avait
jamais été à l'école et on ne lui avait jamais rien appris, mais
-- elle n'aurait pu dire comment cela lui était venu -- elle
savait compter jusqu'à dix, autant qu'elle avait de doigts à ses
petites mains. Lorsque l'horloge eut sonné dix coups, elle
comprit qu'il était inutile d'attendre encore. Il était trop
tard, le père ne reviendrait plus. Charlot se remuait et se
plaignait en dormant; elle se demanda comment elle ferait le
lendemain pour lui donner à manger. Alors le coeur lui manqua...
et elle se mit à pleurer sans bruit, comme pleurent ceux qui
n'ont personne pour les consoler. Pendant qu'elle se désolait
ainsi elle se souvint que sa mère lui avait dit une fois que
lorsqu'elle serait malheureuse il fallait prier et que Dieu
l'entendrait. Dans ce temps-là elle avait l'habitude de
s'agenouiller chaque soir près du lit de la malade et de joindre
ses petits mains dans les siennes en répétant une prière. Elle
avait continué quelque temps à le faire, puis elle en avait perdu
l'habitude et personne ne le lui avait rappelé. Pourtant les mots
qu'elle avait eu coutume d'employer lui revinrent en mémoire et
elle répéta comme autrefois:
-- Mon Dieu, rends-moi bien sage, bénis papa et mon petit frère,
guéris maman...
Alors elle se souvint que sa mère n'avait plus besoin d'être
guérie et elle s'arrêta court pour réfléchir, puis elle ajouta
presque à haute voix et non plus comme on récite une formule,
mais avec un accent suppliant:
-- Donne-nous du pain et fais que papa revienne, oh! je t'en
prie, bon Dieu, fais qu'il revienne!
Alors elle se sentit moins désolée, elle se coucha près de
Charlot, passa son bras autour de lui comme pour le protéger
encore en dormant, et bientôt elle avait oublié tous ses
chagrins.
Le sommeil de Petite mère fut doux et profond. Il faisait jour
lorsqu'elle se réveilla en sursaut.
IV
La pauvre petite était si fatiguée de ses voyages de la veille
qu'elle ne se serait peut-être pas réveillée sans un événement
extraordinaire. Elle ne s'était pas aperçue en se couchant que la
fenêtre se trouvait entr'ouverte; comme il ne faisait pas de vent
les deux battants étaient restés rapprochés et l'air frais de la
nuit ne s'était pas trop fait sentir aux petits dormeurs. Vers le
matin, un des battants céda tout doucement comme sous une
pression lente, puis encore un peu, et encore un peu... et,
lorsque l'ouverture se trouva assez grande, un visiteur inattendu
sauta dans la chambre, mais avec tant de légèreté et de souplesse
qu'il n'en résulta pas le moindre bruit. Personne ne bougea dans
le lit.
Le visiteur commença par s'étirer et regarda autour de lui comme
quelqu'un que rien ne presse; il fit ensuite le tour de la
chambre, lentement, avec précaution, toujours sans bruit.
Lorsqu'il eut achevé son voyage d'exploration, il s'arrêta au
pied du lit et fixa des yeux peu bienveillants sur les deux
petits dormeurs qui ne se doutaient guère qu'ils étaient regardés
de la sorte, puis, tout à coup, sans dire gare, il sauta sur le
lit et, après s'être tourné et retourné en tous sens, il se
blottit en boule tout contre la joue de Petite mère et commença à
faire entendre un son tout particulier qui s'harmonisait avec la
respiration égale des deux enfants.
Petite mère avait un peu détourné la tête comme pour fuir ce
contact inquiétant et elle avait étendu sa petite main pour s'en
défendre, mais cette main avait rencontré un objet doux, chaud et
moelleux sur lequel elle s'était arrêtée avec plaisir sans que la
dormeuse en eût conscience. Les occupants du lit continuèrent
donc leur somme, à trois maintenant et non plus à deux.
Pourtant le sommeil de Petite mère était un peu troublé, et
bientôt elle ouvrit des yeux étonnés. Le visiteur s'était
retourné et une partie de sa personne, dont tous les visiteurs ne
sont pas ornés, sa belle queue touffue, avait effleuré le visage
de la fillette. Elle retint un cri qui allait lui échapper et
s'aperçut qu'un beau chat était couché à côté d'elle.
D'autres petite filles auraient peut-être crié, mais Petite mère,
si timide avec les gens, n'avait aucune frayeur des bêtes. Elle
avança sa main pour caresser doucement son nouvel ami, à qui
cette petite main légère parut si sympathique qu'il recommença de
plus belle son ronron un moment interrompu. Petite mère se
souleva pour mieux l'admirer.
C'était un beau chat gris avec des reflets fauves, une queue
magnifique, une petite tête fine et intelligente. Il regardait
aussi Petite mère, et après un moment d'examen, il se frotta
contre elle.
-- Que tu es beau et gentil! s'écria-t-elle. Mais par où as-tu pu
entrer?
La vue de la fenêtre entr'ouverte lui expliqua le mystère. Il
fallait être chat pour prendre ce chemin; sans doute il avait
sauté de la gouttière sur le rebord de la croisée... L'enfant
frémit en pensant que, s'il avait mal pris son élan, il aurait pu
tomber dans la cour; mais il n'y avait pas de danger, Minet était
plus habile que ça.
Charlot se réveilla et la vue du chat détourna un moment son
attention de la faim qui recommençait à ronger son petit estomac
si creux. Une parole imprudente de sa soeur le ramena à cette
préoccupation bien légitime.
-- Si seulement j'avais un peu de lait à lui donner! dit-elle.
-- J'en veux, moi, du lait, cria Charlot de son ton le plus
lamentable; Petite mère, je vais mourir de faim!...
-- Non, non, répondit-elle un peu effrayée de cette perspective,
non, Charlot, tu ne mourras pas de faim.
-- Alors donne-moi à manger!...
-- Je n'ai rien, tu le sais bien, mon pauvre chéri.
-- Alors je vais mourir de faim, répliqua Charlot avec une
terrible logique.
-- Non, j'irai demander à quelqu'un... dans un moment...
Cela lui coûtait tant!... et puis à qui demander?... Tous les
voisins étaient pauvres, elle le savait. C'était une raison pour
mieux oser, car le pauvre comprend le pauvre, et dans cette
maison misérable aucune mère n'eût refusé un morceau de pain aux
petits délaissés; mais Petite mère était la délicatesse même:
elle n'aurait jamais pu se décider à demander pour elle, et même
quand c'était pour son Charlot, il fallait rassembler tout son
courage.
Le chat avait certainement moins faim que les enfants car il
s'était remis en boule et s'endormit, mais les mouvements
désordonnés de Charlot qui ne voulait ni se lever, ni essayer de
dormir encore, le dérangeaient fort, et il battait le lit de sa
longue queue en signe de mécontentement. Tandis que Petite mère
suppliait Charlot de se lever pour venir avec elle et que celui-ci
s'y refusait, on frappa à la porte.
-- Entrez! cria le petit garçon, qui eut un instant le fol espoir
que c'était son père, comme s'il était probable qu'il frappât à
sa propre porte.
Une vieille dame introduisit sa tête, coiffée d'un bonnet blanc.
-- Vous n'avez pas vu mon chat? demanda-t-elle. Je ne sais pas où
il est passé, et je ne puis pas déjeuner sans lui.
Comme elle parlait, le chat se mit sur ses quatre pattes,
s'étira, sauta du lit et s'avança lentement vers sa maîtresse,
qui poussa un cri de joie, le prit dans ses bras et referma la
porte.
Petite mère n'avait pas eu le temps de parler. Elle soupira et se
reprocha de n'avoir rien dit, car, puisqu'un bon déjeuner
attendait le chat, peut-être y aurait-il quelque chose pour eux,
au moins pour le pauvre Charlot.
La vieille dame n'avait pas l'air terrible, elle aurait peut-être
écouté sa prière... mais il était trop tard!
Charlot grognait de tout son pouvoir.
-- Le chat va déjeuner et moi je vais mourir de faim, répéta-t-il.
Alors Petite mère prit son courage à deux mains et alla frapper à
la porte à côté.
La vieille dame était assise dans son fauteuil, devant une petite
table ronde, sur laquelle son chat achevait de lapper dans une
soucoupe sa portion de lait frais. Il se pourléchait et
paraissait content de lui-même et des autres. Sa maîtresse posa
la tasse qu'elle portait à ses lèvres. C'était vraiment un
tableau de confort et de bien-être tranquille que ce petit
intérieur, dont les seuls habitants étaient une vieille dame et
un beau chat.
Petite mère aurait voulu se sauver; mais l'un et l'autre la
regardaient d'un air interrogateur: il fallait parler, expliquer
son apparition.
-- Madame, dit-elle, Charlot va mourir de faim...
-- Charlot, mourir de faim!... Que veux-tu dire, petite?... Je te
certifie qu'il ne manque de rien.
Le chat, s'étant assuré qu'il ne restait plus une goutte de lait
dans sa moustache, se coucha les pattes repliées sous lui et se
mit à filer d'une air de parfait contentement.
-- Il n'a rien mangé depuis hier à midi, madame...
-- Tu ne sais ce que tu dis, ma petite; il a eu un bon repas hier
soir et un bon repas ce matin. N'est-ce pas, Minet? ajouta la
vieille dame en se tournant vers le chat, qui la regardait de ses
yeux à demi-fermés.
-- Il n'a rien mangé depuis hier à midi, insista l'enfant, sans
chercher à comprendre ces singulières réponses, et il pleure...
c'est mon petite frère, madame...
-- Bon Dieu! s'écria la bonne dame, qui commençait à comprendre,
c'est de ton petit frère que tu parles!... Mais, Charlot, c'est
mon chat... ne le sais-tu pas?...
-- Non. Je croyais que c'était un nom de garçon.
Un appel énergique du vrai Charlot retentit alors, et Petite mère
effrayée s'arrêta court.
-- Qui est-ce qui crie ainsi? demanda la maîtresse de l'autre
Charlot.
-- C'est lui, mon petit frère, qui a faim...
-- Bon Dieu! répéta-t-elle, est-ce possible, et pourquoi ne lui
donnes-tu pas à manger?
-- Il n'y a rien chez nous, et le père ne revient pas...
-- Ah! les pauvres enfants!...
Et la bonne dame, dans son émotion, avala précipitamment le reste
de son café et s'étouffa horriblement.
Lorsqu'elle eut recouvré sa respiration, et que ses yeux pleins
de larmes se furent éclaircis, elle ne vit plus personne que son
chat qui dormait sur la table; mais elle entendait distinctement
la voix de Charlot dans la chambre voisine de la sienne. Elle se
leva lentement et prit sur la fenêtre un petit pot brun qui
contenait le lait qu'elle avait mis en réserve pour le repas de
son chat et pour le sien, car madame Charles prenait deux fois
par jour son café au lait. Elle le considéra un instant, le
reposa à la même place, le regarda encore et finit par le
remettre définitivement sur le rebord de la fenêtre, qu'elle
ferma comme pour s'ôter une tentation. Après quelques
hésitations, elle ouvrit son armoire, y prit un pain de deux
livres et en coupa deux morceaux qu'elle mit sur la table. Alors,
elle s'achemina vers la chambre voisine, où elle trouva Charlot,
le garçon, en train de donner à la pauvre Petite mère de grands
coups de poing pour se venger de son jeûne. La bonne dame resta
immobile, scandalisée par ce spectacle. Charlot s'arrêta aussi et
cessa de crier pour la considérer attentivement.
La visiteuse, qui n'avait jamais eu d'enfants, et dont le chat
avait des habitudes paisibles et somnolentes qui lui laissaient
un complet repos, était un peu effrayée à la pensée d'introduire
dans sa chambre le petit démon qu'elle avait sous les yeux. Mais,
bien que sa charité n'eût pas été jusqu'au sacrifice du repas de
Minet, ce bon sentiment l'emporta sur la peur du bruit. Elle mit
sa main sur la tête frisée et ébouriffée du petit garçon:
-- Viens, dit-elle, je te donnerai à manger.
A ces mots, la figure de Charlot s'illumina; mais il lança encore
à sa soeur un regard irrité.