faut citer la création de la place Louis XV, plus tard de la Révolution,
puis de la Concorde, l’Ecole militaire et la fontaine de la rue de
Grenelle. Celle-ci est un bel échantillon de l’art décoratif académique
du XVIIIᵉ siècle; elle n’a rien de rococo, de ce qui caractérisait le
style Louis XV aux lignes contournées, parfois amples et grasses; on y
sent déjà l’école de David et le triomphe des purs Romains de la
génération suivante: mais il y a de jolis morceaux dans ce grand décor
assez froid et de gracieuses figures sculptées par Edme Bouchardon.
Cinq cents jeunes gentilshommes devaient être logés à l’École militaire
et y recevoir toute l’instruction nécessaire à la carrière d’officier;
l’architecte Gabriel leur éleva la monumentale caserne à portique qui
fait le fond du Champ de Mars, vaste quadrilatère aménagé pour les
exercices militaires des élèves.
[Illustration: LA COUR DU DRAGON]
Il semble que Louis XV dont le triste règne a préparé la terrible crise
de la Révolution, préparait aussi par une sorte de fatalité le terrain
nécessaire pour les grandes évolutions de peuple, arrangeait le cadre
des formidables événements qui devaient marquer le règne de son
successeur et la fin sanglante de la dynastie. En grande partie
responsable de la Révolution, pour les hontes et les fautes de son règne
néfaste, il fit le lit de cette Révolution.
Là-bas, devant l’Ecole militaire, il traçait le champ de la future
fédération, où le 14 juillet 1790, au commencement de la grande
commotion, les Français des diverses classes, l’Assemblée, la garde
nationale, des députations des gardes nationales de quarante-deux
départements, avec le drapeau tricolore encadré par le drapeau blanc et
par une représentation de la vieille oriflamme des anciens temps portée
par des maréchaux de France, le roi et les représentants de la Commune
vinrent solennellement jurer la Constitution, Lafayette conduisant
l’immense cortège, et M. de Talleyrand, alors évêque d’Autun, disant une
messe solennelle sur l’autel de la Patrie.
D’autres fêtes devaient suivre cette journée de fraternisation, il ne
fallut pas attendre plus d’un an pour y voir couler le sang sur les
marches de l’autel de la Patrie; ce fut un jour de grande explosion des
colères populaires savamment attisées par des meneurs, manifestation
aboutissant à la proclamation de la loi martiale, à des fusillades et
mitraillades jonchant de cadavres le terrain où l’année d’avant ces
Français s’étaient embrassés. Après cette journée sanglante dont
l’épilogue eut lieu sur le même point dix-huit mois plus tard, par le
supplice de Bailly, du malheureux Bailly attendant assis dans sa
charrette, sous la pluie et la bise glaciale de novembre, que le montage
de la guillotine fût achevé, le Champ de Mars vit d’autres fêtes: Fête
commémorative de la prise de la Bastille, défilé de l’Assemblée, des
gardes nationales et du peuple autour d’un bûcher où l’on brûla
solennellement armoiries, couronnes, titres de noblesse; Fête des
victoires après la première campagne de Bonaparte en Italie; Fête de la
fondation de la République avec jeux et courses de chars à la romaine,
etc... Ces premières années du Champ de Mars furent bien mouvementées,
mais des temps plus calmes vinrent et il ne fut plus qu’une Esplanade de
manœuvres, jusqu’aux jours où les Expositions universelles
l’accaparèrent pour les grandes assises de l’industrie.
Arrivons à l’autre emplacement révolutionnaire préparé par Louis XV.
Sous le règne précédent Paris finissait ici au bout du jardin des
Tuileries par un bastion enfermant une garenne entre la Porte de la
Conférence sur le quai, et la Porte Saint-Honoré plus haut, mais Paris
avait grandi, le jardin des Tuileries avait renversé le bastion. Entre
le jardin et le commencement du Cours la Reine, restait devant le pont
tournant du jardin des Tuileries un vaste espace vide ou occupé par des
hangars, des dépôts du magasin des marbres, espace dont le prévôt des
marchands et l’échevinage projetèrent de faire une place monumentale
avec, pour principal ornement, la statue du roi Louis XV, alors le
Bien-Aimé, que la petite vérole avait failli enlever à l’amour de son
peuple.
Votée en 1748, la statue ne put être terminée qu’en 1763, Louis XV était
toujours sur le trône, mais il n’était plus le Bien-Aimé, c’était le roi
du parc aux cerfs et de Mᵐᵉ de Pompadour, que Mᵐᵉ du Barry allait
remplacer. Aussi, quand la statue parut sur un piédestal flanquée de
quatre grandes figures de femmes symbolisant la Force, la Paix, la
Prudence et la Justice, les pasquinades insultantes ne manquèrent pas.
On placarda sur le piédestal entre autres épigrammes celle-ci:
O la belle statue! ô le beau piédestal!
Les vertus sont à pied, le vice est à cheval!
L’architecte Gabriel avait fait à cette statue un cadre vraiment
magnifique. Le quadrilatère de la place Louis XV était dessiné par un
large fossé entouré de balustrades, ouvert aux angles et au milieu de
chaque face. Au fond s’élevèrent les deux bâtiments jumeaux du
garde-meuble et du ministère de la marine, édifices d’une belle
ordonnance et de lignes imposantes, entre lesquels alors s’apercevaient,
au lieu du temple grec de la Madeleine, les petites maisons du boulevard
et la verdure de la campagne voisine.
Hélas! la belle place aux tragiques destins si proches devait avoir, à
peine achevée, un sinistre baptême. C’était le 30 mai 1770. En
réjouissance du mariage du dauphin avec l’archiduchesse
Marie-Antoinette, la municipalité fit tirer un feu d’artifice sur la
place encore en partie obstruée de matériaux. Une foule immense était
venue contempler le spectacle. Aussitôt la dernière fusée éteinte, cette
foule entassée entre les fossés et qui n’avait pour rentrer dans Paris
que l’issue de la rue Royale, se mit en mouvement et se heurta à une
autre foule de curieux descendant des boulevards. Il y eut dans
l’obscurité une atroce mêlée. Les deux masses se heurtant s’étouffèrent;
tout ce qui tombait était piétiné, écrasé, des flots humains roulaient
sur d’autres flots humains, se broyaient sur les obstacles, soulevaient
des voitures dont on égorgeait les chevaux à coups de couteau; des gens
affolés mettaient l’épée à la main pour essayer de se faire jour. Quand
l’effroyable mêlée se fut dissipée, il restait sur le terrain plusieurs
centaines de cadavres. Tristes noces pour le pauvre couple qui devait
finir ici même aussi, vingt-trois ans après.
Entre ce baptême lugubre et les grandes et sanglantes journées qui vont
venir, la place Louis XV a peu de choses en ses annales; elle hérita de
la foire Saint-Ovide qui se tenait précédemment sur la place Vendôme, et
qui amena avec elle de la gaieté pour quelques années. Dans la nuit du
22 au 23 septembre 1777, un incendie éclata, baraques de saltimbanques
et de montreurs de curiosités, boutiques de marchands, théâtres de
marionnettes, tréteaux de chanteurs, tout brûla.
Que citer encore? Des défilés joyeux en attendant les autres, le défilé
du carnaval qui dans ces dernières années de la monarchie était très
bruyant et remplissait la rue Saint-Honoré et les grandes voies
d’innombrables masques; le cortège du beau monde, à la fin du carnaval,
pour la promenade traditionnelle de Longchamps, où les impures et les
filles d’Opéra, mêlées aux duchesses, rivalisaient de luxe et d’élégance
dans les toilettes et dans les équipages tarabiscotés, pour lesquels les
carrossiers trouvaient les inventions les plus galantes, comme cette
conque dorée et enguirlandée dans laquelle trôna Mˡˡᵉ Guimard fardée
jusqu’à l’extravagance.
Mais voici avec l’an 89 bien d’autres foules et bien d’autres tumultes;
la place Louis XV voit passer le prince de Lambesc cavalcadant et
sabrant à la tête de Royal Allemand, puis des bandes de gardes
nationaux, de fédérés fêtant dans les guinguettes des Champs-Élysées la
liberté conquise et la Bastille démolie, des cortèges de clubistes et de
sectionnaires, allant pour quelque cérémonie à l’autel de la Patrie.
Mais ce n’est encore que la petite pièce avant la grande. Voici le drame
qui se dessine et les événements qui se précipitent. Les femmes de
Paris, le 6 octobre, sont allés enlever la royauté de son château de
Versailles et la ramènent à Paris, déjà captive, sinon prisonnière.
C’est encore dans le carrosse royal traîné à huit chevaux que Louis XVI
et Marie-Antoinette font leur entrée dans leur capitale, mais autour de
ce carrosse les poissardes dansent et chantent, le peuple brandit des
milliers de sabres et de fusils, et, en avant pour ouvrir la marche, des
énergumènes balancent à la pointe des piques quelques têtes de gardes du
corps.
Le 10 août 1792, le canon et la fusillade annoncent que derrière les
bosquets des Tuileries le peuple donne le dernier assaut à la royauté,
puis les feux de peloton, les salves d’artillerie s’espacent, d’immenses
clameurs de victoire et d’horribles cris retentissent. Le château est
pris, ses derniers défenseurs sont égorgés ou fuient dans le jardin; on
leur donne la chasse, ils tombent sous les arbres les uns après les
autres; seuls, quelques groupes peuvent gagner les Champs-Élysées...
[Illustration: BALCON, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS]
Le pont de la Concorde, alors appelé pont Louis XVI, a été commencé en
1787; ironie du sort, ce pont Louis XVI, on l’achève avec les pierres
provenant de la démolition de la Bastille. Comme il mène à la Chambre
des députés, il restera révolutionnaire, en dépit de son nouveau nom, et
chemin naturel de l’émeute, nous l’avons déjà vu maintes fois.
Toute blanche, toute fraîche dans la fleur de sa jeunesse, la place
Louis XV voit disparaître la statue de Louis le Bien-Aimé et s’élever
sur le même piédestal une colossale figure de la Liberté. La place n’en
reste pas moins coquette et jolie. A l’ombre de cette figure de la
Liberté, on construit autre chose, l’autel sur lequel on va lui offrir
de terribles holocaustes, l’autel sur lequel Samson dira tous les jours
pendant des mois la _messe rouge_.
La place Louis XV est la place de la Révolution ou plutôt la place de
[Illustration: UNE FÊTE A LA FOLIE-MONCEAUX.--1787
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
la Guillotine. Le carrosse royal encore une fois va passer. Le 21
janvier 93, sur l’immense place couverte de troupes, la guillotine fait
le centre d’un carré de fusils et de canons derrière lesquels se
pressent, houleuses et sombres, les masses populaires. A dix heures du
matin, au roulement des tambours de Santerre qui étouffent la dernière
protestation royale, tombe la tête de Louis XVI.
[Illustration: INCENDIE DU PALAIS DE LA LÉGION D’HONNEUR (HÔTEL DE
SALM), MAI 1871]
Le roi était venu à la guillotine dans son carrosse, la reine, plusieurs
mois après, y viendra en charrette, après avoir suivi, les mains liées
derrière le dos, toute la rue Saint-Honoré, longue route d’un calvaire
qui lui permettait d’entrevoir au détour de chaque rue transversale, le
palais où elle avait régné et les beaux ombrages du jardin où le soleil
avait éclairé les heureuses journées de naguère.
Avant elle et après elle, combien de fois la charrette fit-elle, ou
plutôt le convoi de charrettes fit-il ce voyage, amenant à Samson la
fournée quotidienne de condamnés que le tribunal révolutionnaire lui
envoyait: les Girondins et les Feuillants, Mᵐᵉ Roland, Camille
Desmoulins et Danton, Charlotte Corday, Philippe Egalité... puis, les
fournisseurs de la guillotine arrivant à leur tour, Hébert,
Fouquier-Tinville, Robespierre...
Ainsi chaque jour, comme des employés de ministère qui vont à leur
bureau, Samson et ses aides arrivaient sur la place pour l’effroyable
besogne, procédaient tranquillement au nettoyage de leur machine, et se
mettaient ensuite à trancher froidement toutes ces têtes, jeunes ou
vénérables, illustres ou obscures, innocentes ou scélérates... Et le
ruisseau rouge coulait, mare de jour en jour plus impossible à étancher
et que le sol saturé refusait de boire, dont l’odeur attirait les chiens
errants et faisait reculer les chevaux au passage. Quand nous traversons
près de l’Obélisque et des fontaines jaseuses, la place actuelle,
vivante, élégante et gaie, fermons un peu les yeux sur le présent et
voici que s’évoque, sinistre vision, la place de la Révolution avec
l’instrument de mort, les deux bras rouges levés en l’air et les
horribles tricoteuses en cercle, guettant l’éclair du couperet qui
tombe...
Pendant des mois, tous les jours, Fouquier-Tinville envoie sa fournée,
Samson travaille. Le sol saturé refuse de boire le sang qui coule dans
une fosse sous l’instrument; de même le cimetière des suppliciés à la
Madeleine refuse les cadavres, on envoie les corps dans un nouveau
cimetière taillé dans le parc du duc de Chartres à Monceaux, puis à
partir du 25 prairial an II (13 juin 93), le terrible abattoir humain
est transporté à la place du Trône.
La rue Saint-Honoré n’a plus chaque après-midi son défilé de charrettes,
c’est le faubourg Saint-Antoine qui hérite du tragique spectacle et qui
s’en émeut, qui réclame à son tour.
[Illustration: PLACE DE LA RÉVOLUTION]
[Illustration: LA BUTTE DES MOULINS AU COMMENCEMENT DU XVIᵉ SIÈCLE]
CHAPITRE XI
L’ENFANTEMENT DU PARIS MODERNE
La Chaussée d’Antin.--Les Porcherons.--Le Temple de
Paphos.--Petites maisons et Folies.--Abattis et grandes
trouées.--La disparition du vieux Paris.--La Butte des moulins.
Très près de nous encore est le temps où de bons maraîchers faisaient
pousser des choux et des salades sur l’emplacement de l’Opéra et des
beaux et brillants quartiers d’aujourd’hui; il ne faudrait guère pour
retrouver ces honnêtes cultures villageoises reculer de plus d’une
centaine d’années.
[Illustration: A TIVOLI]
L’extrémité de la ligne des grands boulevards au point le plus animé, le
plus peuplé, qui fait à peu près le centre du Paris d’aujourd’hui, ce
n’était, il y a cent et quelques années, qu’un commencement de banlieue.
La promenade des boulevards pour les Parisiens du milieu du XVIIIᵉ
siècle, c’était une ouverture sur la campagne; il y avait des arbres, il
y en a encore, mais moins vigoureux et moins nature; il y avait de
petites maisons, des guinguettes champêtres éparpillées aux entours de
quelques _folies_ de grands seigneurs ou de financiers, presque des
maisons de campagne, coquets nids d’amour, joyeux vide-bouteilles où les
fredaines galantes du beau monde trouvaient une discrète tranquillité.
La Chaussée d’Antin est née dans la première moitié du XVIIIᵉ siècle,
alors que les choux des champs environnants avaient encore de longues
années de tranquillité devant eux. Cette précocité s’explique, cette
chaussée nouvelle conduisait au pimpant hameau des Porcherons en avant
du village de Clichy. Un petit chemin serpentant dans les cultures
s’appelait Chaussée de l’Egout de Gaillon, ou chemin des Porcherons.
Quand on en fit une rue, on lui donna d’abord le nom de rue de
l’Hôtel-Dieu parce que l’Hôtel-Dieu y avait une ferme et des terres,
voisines de celles des Mathurins, desquelles terres l’Hôtel-Dieu
conserva des bribes jusque vers 1840.
Sur tout ce côté nord de Paris serpentait le ruisseau descendant du
village de Ménilmontant; il touchait presque à la porte du Temple et
courait ensuite à certaine distance des murs de la ville, coupant les
faubourgs Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, moitié ruisseau et
moitié collecteur des petits égouts qu’il recevait au passage. Au siècle
dernier, il descendait moins d’eau des hauteurs déboisées de
Ménilmontant, une partie de ces eaux étant captée au passage par les
maraîchers ou pour une dérivation sur Vincennes, et le ruisseau était en
bien des endroits une sentine. A la sortie des Porcherons, le ruisseau
passait sous un pont nommé pont Arcans (?) il se dirigeait vers le
Roule, ex-village devenu faubourg s’ajoutant au faubourg Saint-Honoré et
s’en allait se jeter à la Seine sous Chaillot. Couvert aujourd’hui, son
lit est le collecteur des égouts de la rive droite; le ruisseau n’en
continue pas moins à couler dans le collecteur ou perdu dans les terres
et on le retrouve, croit-on, dans une nappe d’eau qui baigne les
fondations de l’Opéra de Charles Garnier et qui en a bien gêné la
construction.
Du côté de la Chaussée d’Antin le grand égout ne fut couvert qu’en 1771
et l’on construisit dessus la rue de Provence. Aux Porcherons florissait
Ramponneau, maître cabaretier en possession de la célébrité. Ce cabaret,
à l’enseigne du _Tambour Royal_, est une ancienne auberge d’ouvriers de
campagne, tout à fait dépourvue d’élégance, vaste mais très sommairement
installée, un comptoir en planches grossières sous un haut manteau de
cheminée campagnarde, la cheminée à faire sauter les omelettes au lard,
des tables, des bancs de bois et c’est tout, avec quelques dessins
charbonnés sur le mur pour ornements, œuvres d’art représentant Mˡˡᵉ
_Camargo_ dansant avec le soldat _Belle Humeur_, _Crédit tué par les
mauvais payeurs_, _Monnoye fait tout_, et autres plaisanteries de
cabaret. Tous les rangs sont confondus chez Ramponneau, on y boit, on y
chante, on y est gai, on s’y grise. Le succès de ce cabaret est énorme
et Ramponneau devient un type populaire.
Il y a Ramponneau, il y a la Grande Pinte, il y a bien d’autres cabarets
aux Porcherons qui ont abandonné l’élevage des porcs, leur ancienne
industrie, et ne sont plus qu’une immense et joyeuse guinguette.
Quelle vogue eurent pendant tout le XVIIIᵉ siècle les parties de plaisir
dans tous ces bruyants cabarets où sous les treilles l’on chantait et
buvait à l’aise. Il y en avait pour tous les goûts et tous les rangs,
les petits commis de boutique, les clercs de procureur en bonne fortune,
tout comme les jeunes seigneurs en partie fine trouvaient une tonnelle
ou une salle pour s’installer gaiement avec les grisettes endimanchées
ou les belles impures, devant des nappes blanches agréablement chargées.
Les bons bourgeois y venaient avec les demoiselles d’opéra. Quand une
fille voulait jeter son bonnet par-dessus les moulins, elle n’avait pas
besoin de monter jusqu’à Montmartre. Derrière les Porcherons, le moulin
des dames de Montmartre--rue de la Tour-des-Dames maintenant--faisait
tourner ses grandes ailes un peu au-dessus des cabarets et du château du
Coq, manoir du XIVᵉ siècle, où le roi Louis XI avait couché la veille de
son entrée solennelle dans Paris.
[Illustration: L’HÔTEL DE LA GUIMARD, CHAUSSÉE D’ANTIN]
Comme pour racheter les péchés de ce temps, notre siècle a bâti une
église à peu près sur l’emplacement des Porcherons, sur ce sol où l’on a
tant bu et chanté si galamment. Justement cette église n’a rien
d’austère dans le style de son architecture, elle semble même coquette,
c’est la Trinité qui se voit au bout de notre Chaussée d’Antin actuelle.
L’église Notre-Dame de Lorette remplace presque sur le même point, la
chapelle du même nom aux Porcherons.
Cette Chaussée d’Antin prit son nom de l’hôtel du duc d’Antin bâti en
1713, qui passa plus tard au maréchal duc de Richelieu. A cet hôtel, le
maréchal, célèbre à tant de titres par ses victoires et conquêtes sous
les drapeaux réunis de Mars et de Vénus, ajouta ce pavillon donnant sur
le rempart, auquel la malignité publique accrocha le nom de Hanovre pour
dire que le maréchal en y prodiguant les grâces extérieures et
intérieures, ne faisait qu’employer le butin de la campagne de Hanovre.
La Chaussée d’Antin s’embellit rapidement et se garnit de jolis hôtels
enchâssés dans quelques ombrages encore. C’était un faubourg élégant qui
commençait là et qui avait considérablement gagné et grandi à la fin du
siècle. Mˡˡᵉ Guimard, vers 1762, la danseuse diaphane si légère et si
maigre, «le squelette des Grâces» adorée par tant de grands seigneurs,
s’y fit construire un hôtel par l’architecte Le Doux.
Naturellement ce Grec forcené construisit pour Mˡˡᵉ Guimard une manière
de petit temple qu’on appela temple de Terpsichore, un cube de pierre
ouvrant par un péristyle ovale à colonnes ioniques. On disait de ce
temple de Terpsichore que la Volupté en dessina le plan et que l’Amour
en fit les frais. C’était le prince de Soubise surtout. L’hôtel
paraissait petit, mais il était vaste en réalité, sans doute par des
annexes; il y avait grands et petits appartements, galerie de tableaux,
salle de spectacle pouvant contenir cinq cents personnes, plus des
jardins magnifiques avec un petit temple à Paphos. La divinité du lieu y
menait une existence de folles dépenses et de luxe scandaleux, soupers,
orgies, fêtes à spectacles, représentations théâtrales, etc... Elle
donnait régulièrement trois grands soupers par semaine, le premier aux
princes et grands seigneurs plus ou moins attachés à son char, le second
aux gens de lettres et artistes, épicuriens de second rang; le
troisième, la grande orgie, réunissait seigneurs et financiers viveurs,
comédiennes et impures en renom.
Un jour, la Guimard se dégoûta de son temple; ses légions de créanciers
se fâchaient ou les galants qui fournissaient à ses fabuleuses dépenses
s’étaient fatigués de lui apporter les millions qu’elle jetait ensuite
par toutes les fenêtres, même par celles de la bienfaisance quand elle
allait, aux lendemains d’orgie, porter dans les taudis misérables
quelques poignées de tout cet or qui roulait incessamment en offrandes à
Vénus. La rivière était-elle tarie? ou la belle courtisane, l’heure de
la retraite étant sonnée, prenait-elle ses dispositions pour quitter le
pays de Cythère et s’en aller finir ses jours en bourgeoise du Marais?
Le temple de Terpsichore fut mis en loterie; il y avait 2,500 billets à
cinq louis, le tirage eut lieu en 1786 et l’hôtel fut gagné par une dame
qui n’avait pris qu’un seul billet. Peu d’années après, l’ancien temple
stupéfait devenait le local de la section du Mont-Blanc. Quel changement
pour le logis licencieux, pour ces salons resplendissants où tous les
grands seigneurs de France se pressaient jadis aux grandes fêtes. Ils
étaient loin alors, emportés par le vent de tempête comme de pauvres
feuilles mortes, guillotinés ou errant fort dépourvus hors frontières,
tandis que la danseuse, devenue peut-être une bourgeoise épaisse, vivait
cachée quelque part, oubliée dans quelque coin silencieux de vieille
maison aux murs gris et moroses.
Mirabeau était venu mourir au nº 42 de la Chaussée d’Antin le 2 avril
1791. Désolation universelle, Paris en larmes se presse à ses obsèques
solennelles à Notre-Dame, l’Assemblée nationale en tête, et conduit le
grand orateur à la nouvelle église de Sainte-Geneviève que l’on
désaffecta pour en faire le Panthéon. La rue débaptisée s’appela rue
Mirabeau et sur la maison mortuaire fut scellée une plaque de marbre
noir portant ces deux vers de Marie-Joseph Chénier:
L’âme de Mirabeau s’exhala dans ces lieux!
Hommes libres, pleurez! Tyrans, baissez les yeux!
Ce qui n’empêcha pas 93 de rejeter le corps du Panthéon, d’enlever la
plaque de marbre et de changer encore le nom de la chaussée pour celui
de rue du Mont-Blanc.
Avant 1789, un petit casernement des gardes françaises occupait l’angle
du boulevard à droite; le temple Guimard était au nº 9. M. Necker avait
un hôtel au nº 7.--Autres salons, autres hôtes qu’à côté. Voici chez M.
Necker les grands noms de la littérature et de la bonne société à la fin
de l’ancien régime. Une jeune fille écoute les brillantes causeries,
c’est la future Mᵐᵉ de Staël. Après la tourmente, M. Necker cède son
hôtel à un banquier, M. Jacques Récamier, et pendant une dizaine
d’années, dans ses appartements décorés à la romaine, la belle Mᵐᵉ
Récamier, statue vivante, apparaît comme une déesse descendue de son
nuage pour recevoir le tribut d’admiration de toute la nouvelle société,
les débris de l’ancien grand monde mêlés à la nouvelle aristocratie
émergée du grand bouleversement. C’est un des plus brillants salons de
Paris, moins politique que celui de Mᵐᵉ de Staël et plus gai, plus
animé. On y fait de la musique et de la littérature, on y danse
beaucoup; la déesse invente des danses nouvelles qui lui permettent de
déployer toutes ses grâces merveilleuses.