Chance inouïe pour les propriétaires des moindres logis de la rue

Quincampoix, les maisons rapportaient des loyers fabuleux, les plus

humbles locaux se louaient à des prix extravagants pour y établir des

bureaux d’agioteurs. Il y en avait partout en haut et en bas des

maisons, des financiers plus ou moins gros, plus ou moins marrons, dans

tous les coins où pouvait s’installer une table pour les opérations de

tous ces écumeurs qui trouvaient leur Mississipi dans les ruisseaux de

la rue Quincampoix, et les Grandes Indes dans les poches de leur

clientèle affolée. La banque de Law était établie au nº 47 dans une

maison à trois fenêtres de façade, ornées de quelques sculptures, maison

disparue aujourd’hui, emportée par le percement de la rue de Rambuteau.

Il fallut faire placer une grille et un corps de garde aux deux

extrémités de cette rue. Au milieu une cloche sonnait l’ouverture des

séances à 6 heures du matin et la clôture à 9 heures du soir. Aux

alentours de ce champ de foire financier, on se plaignait de l’affluence

des carrosses qui interrompaient la circulation et bouchaient les

carrefours.

Dès que la cloche avait sonné l’ouverture légale des opérations, la

bousculade commençait, on se pressait, on s’étouffait; du haut en bas

des maisons des flots d’or roulaient, s’échangeant furieusement contre

des papiers de la banque. Les actions de 500 livres étaient montées à

12, 15, 20,000 livres et l’invraisemblable ascension des cours ne

semblait pas près de finir. La monnaie de métal d’ailleurs baissait de

valeur et même se voyait proscrite, l’or et l’argent pourchassés

n’étaient plus reçus dans les paiements que pour une petite fraction. Il

était interdit d’en conserver plus d’une certaine quantité, le reste des

capitaux monnayés devait sous les peines les plus dures être apporté aux

caisses de l’État pour y être échangé contre des billets de la banque

Royale. Le pauvre XVIIIᵉ siècle a donc vu deux fois les assignats, ceux

de la République, pourvus d’une illusion de garantie au moyen des biens

nationaux, ceux de la Régence hypothéqués sur les mirages du Mississipi.

On peut donc se figurer, dans la rue Quincampoix, l’encombrement et le

tapage, les clameurs diverses qui remplissent aujourd’hui notre monument

grec de la rue Vivienne. Du haut en bas des maisons et d’un bout de la

rue à l’autre sur le pavé, on criait des cours, des offres de demandes,

tout se faisait rapidement, si l’on avait quelque signature à donner,

quelques mots à écrire, dans la presse, le dos d’un personnage

obligeant, moyennant une misère, un écu ou deux, se transformait en

pupitre. Le petit bossu, fameux dans l’histoire du système, amassa ainsi

en peu de temps 150,000 livres, qu’entraîné par l’exemple il eut la

sottise de risquer comme les autres et qu’il perdit de même. Les belles

dames intéressées par cette folie de l’époque, ou piquées elles aussi

par le démon de l’agio, venaient s’entasser dans l’échoppe en planches

d’un savetier, pour contempler le spectacle extraordinaire de cette

course à la fortune, ou plutôt surveiller les opérations de leurs maris

et mandataires. L’heureux savetier avait cessé de ressemeler des

souliers et s’amassait des rentes avec ses belles locataires d’un

moment.

On cite une foule d’anecdotes sur ce temps, la plus drôle est celle de

l’abbé qui vint vendre, au lieu d’actions, des billets d’enterrement

sans que les acheteurs, dans leur hâte d’empocher, s’aperçussent de la

plaisanterie. Les cours montaient ou descendaient avec une rapidité

inouïe et les fortunes faisaient de même; des grands seigneurs se

trouvaient ruinés à plate couture en une séance, de braves marchands de

province devenaient soixante fois millionnaires dans le même temps, des

commissionnaires, des laquais se transformaient soudain en énormes

capitalistes. La veuve de Racine y perdit tout son modeste avoir. Un

banquier qui se ruina en même temps que son valet s’enrichissait, céda à

celui-ci son hôtel, ses chevaux et son carrosse.

[Illustration: LA MAISON DE LAW, RUE QUINCAMPOIX (DÉMOLIE)]

Les mouvements de hausse étaient si rapides que des intermédiaires

chargés d’acheter des actions trouvaient moyen de réaliser de

considérables bénéfices dans l’intervalle entre l’achat et la livraison.

Aussi quelle existence menaient ces gens étourdis par tout ce

bruissement de millions remués par toutes les mains! Il se faisait mille

folies, par tous les lieux de plaisir; on jouait dans les tripots de la

foire Saint-Germain des billets de 10,000 livres sur une carte. Alors

dans ce roulement extravagant des fortunes, le commerce et l’industrie

prirent tout à coup un essor fabuleux, les têtes avaient tourné à tout

le monde, les nouveaux enrichis ne savaient comment employer leurs fonds

et se lançaient dans un luxe insensé. Un de ces nababs nouveaux, pour

monter rapidement sa maison, acheta le fonds d’un orfèvre; avec la

vaisselle plate il se trouvait une grande quantité de ciboires et de

reliquaires, il prit le tout et le disposa sur ses buffets, dans un

hôtel meublé somptueusement avec la même profusion inouïe.

Mais quel réveil quand vint la débâcle, quelle chute pour ceux qui ne

surent pas comprendre que ce mouvement tout factice devait forcément

s’arrêter. Les beaux jours du système tiraient à leur fin. Toutes les

actions, les premières, les _mères_, et celles des émissions suivantes,

les _filles_ et les _petites-filles_, avaient tellement monté qu’elles

ne pouvaient plus que descendre, les gens prudents jugèrent le moment

venu de sortir de l’affaire et de réaliser définitivement leurs

bénéfices.

En peu de semaines le mouvement des réalisations s’accéléra, la baisse

commençait. Le prince de Conti, ennemi de Law, précipita encore le

mouvement en venant à la Banque enlever ses fonds ostensiblement, avec

trois chariots. Bientôt ce fut la panique, on s’étouffa de plus en plus

dans la rue Quincampoix ou devant les bureaux de Law, mais ce fut pour

essayer de sauver quelques bribes du désastre. Dans la rue Vivienne,

envahie dès trois heures du matin, il y eut un jour seize personnes

étouffées.

[Illustration: HÔTEL DE LA CHANCELLERIE D’ORLÉANS, RUE DES

BONS-ENFANTS]

Law dans ces moments terribles où il luttait en désespéré fut plusieurs

fois en grand péril. On renversa ses voitures, on assomma ses gens, s’il

était tombé entre les mains du peuple furieux, il était mis en pièces.

Une grave crise politique s’en suivit. Le parlement s’étant mis sur la

question en opposition avec la Régence était exilé à Pontoise.

...C’est fini pour la rue Quincampoix, on la ferme. Le Système est à

l’agonie, le papier tombe, mais il y a encore des agioteurs, qui

tripotent maintenant à la baisse. Law transporte ses bureaux dans un des

hôtels neufs de la place Vendôme. Le camp de l’agio est transféré sous

les tentes établies au milieu de la place Vendôme qui était alors un

quartier de gros financiers. Le Système meurt gaiement en musique, dans

une espèce de fête galante que l’on transporte bientôt dans les jardins

de l’hôtel de Soissons sous des baraques mieux installées. Et celui qui

a mis cette immense affaire en branle, qui a bouleversé toutes les

fortunes particulières et celle de la France, Law vaincu, complètement

ruiné, quitte un jour Paris, emportant à peine quelques poignées de

louis, pour s’en aller mourir peu après à Venise.

Il est assez extraordinaire de pouvoir dire qu’en définitive tous les

désastres accumulés par le vertigineux coup de folie, tous les

successifs effondrements de tant de fortunes privées, tous les

écroulements particuliers tournèrent au profit de la fortune générale

une fois la douloureuse liquidation faite et la banqueroute partielle de

l’Etat acceptée. Tous les historiens le constatent; le Système, parmi

tant de ruines, avait fait quelque bien. Law avait à son actif quelques

heureuses mesures, suppressions de charges, régularisation d’impôts, et

le mouvement industriel et commercial, né de la grande secousse, devait,

après un temps d’arrêt, reprendre et continuer. Mais quelle profonde

perturbation, le ver était dans le siècle, avec les germes de

démoralisation devant faire lentement leur œuvre, pour aboutir à cette

autre terrible liquidation que les enfants de la Régence verraient en

leur vieillesse.

Il ne faut donc plus chercher la maison d’où sortirent toutes ces choses

et la rue elle-même a modifié son aspect. Les façades qui ont vu la

grande folie sont maintenant fort rares; pour cause d’alignement elles

ont reculé de deux mètres pour la plupart; il n’y a plus de ce temps que

celles qui avancent encore et marquent l’ancienne largeur--ou

étroitesse--de la rue. Après la rue Aubry-le-Boucher, l’ancienne rue des

Cinq-Diamants est restée étroite et intacte; il faut s’y casser le cou

pour admirer quelques mascarons aux fenêtres et de vieux balcons à des

maisons qui furent jadis demeures de gens importants.

Au moment le plus chaud du système, se produisit une affaire qui eut un

retentissement terrible. A l’angle de l’étroite ruelle de Venise qui

fait communiquer la rue Quincampoix avec la rue Saint-Martin se trouvait

le cabaret de l’_Epée de bois_, toute la journée rempli et bondé

d’agioteurs. Le jeune comte de Horn, fils d’un prince allemand, parent

de l’Empereur et du Régent, venu à Paris sans doute pour prendre sa part

des profits, avait considérablement perdu à l’agio et au jeu dans les

tripots de la foire Saint-Germain. Pour se refaire d’un seul coup, il

eut l’audace, avec deux aigrefins ses complices, en plein jour,

d’attirer dans une petite chambre du second étage, en ce cabaret de

l’Épée de bois, un malheureux courtier porteur de 150.000 livres en

billets.

On entama une opération, comme le courtier se penchait pour écrire, le

comte de Horn soudain lui entortilla la tête avec une serviette pendant

que ses complices le poignardaient. L’homme put crier pourtant et ses

cris jetèrent l’alarme dans la maison. On accourut. Les deux complices

quittèrent la chambre à temps et se perdirent dans la foule; le comte de

Horn effaré prit par la fenêtre, et s’accrochant à des bois de charpente

étayant la maison put descendre jusqu’en bas sans se blesser. Il pouvait

encore essayer de se sauver, mais il prit le parti de se rendre lui-même

chez le commissaire, et de dire, pour détourner les soupçons, qu’il

avait failli aussi être assassiné. Convaincu bientôt de son crime, le

comte de Horn fut condamné à mort malgré tous les efforts et toutes les

supplications de sa noble parenté. Le régent, sur les instances de

d’Argenson et du cardinal Dubois, tint bon et ce fils de prince régnant

fut rompu en Grève avec un de ses complices que l’on avait pu retrouver.

A côté du Palais Royal où Philippe d’Orléans partageait son temps entre

les conseils de cabinet et les petits soupers, entre les affaires de

l’Etat et les parties de débauche, avec sa bande de roués et ses

maîtresses, Dubois, son principal conseiller habitait un hôtel

particulier que l’on peut voir dans la rue des Bons-Enfants, un peu

noirci mais encore intact avec sa façade d’une élégante tournure, sa

porte magistrale. C’était la chancellerie d’Orléans, une dépendance du

Palais Royal.

Saint-Simon, qui n’a pas le crayon tendre, trace en deux lignes un

croquis physique et moral de Dubois: «C’est un petit homme maigre,

effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie

d’esprit. Tous les vices combattaient en lui à qui en resterait le

maître.»

Fils d’un apothicaire de Brives-la-Gaillarde, Dubois était venu faire

ses études comme boursier dans un des petits collèges de Paris, au

collège Saint-Michel, dont il subsiste rue de Bièvre, nº 12, une maison

signalée par une statuette gothique de saint Michel au-dessus de la

porte. Sa situation au sortir du collège demeura quelque temps

misérable, il fut instituteur de petits bourgeois ici, laquais ailleurs,

jusqu’au jour où le précepteur du futur duc d’Orléans se l’adjoignit,

après lui avoir fait prendre le petit collet. Il était ainsi l’abbé

Dubois sans avoir reçu les ordres. Peu à peu l’intelligent adjoint du

précepteur en titre suppléa celui-ci qui se faisait vieux et, avec

l’appui de son élève lui-même et de ses amis, obtint à la fin la place,

malgré sa mauvaise réputation déjà bien établie. Ce précepteur ivrogne

et débauché, mais spirituel et rusé, insuffla sa corruption dans l’âme

du duc d’Orléans, né pourtant avec les plus heureuses qualités, et lui

donna tous ses vices. Attaché désormais à la maison d’Orléans, quelle

fortune inespérée pour le boursier de Saint-Michel aux commencements si

durs! Ce n’était pourtant pas fini et le sort lui réservait beaucoup

mieux en sa vieillesse. L’abbé Dubois est déjà vieux, il a soixante ans

quand son élève prend la Régence; sa fortune alors fait un bond

prodigieux. Dubois est diplomate, ambassadeur, il est ministre et dirige

les affaires extérieures de la France, au mieux, dit-on, des intérêts de

l’Angleterre qui lui paie pour cela une pension de 100.000 écus. Ces

hautes dignités ne lui suffisent pas, il n’est qu’abbé pour rire, il

veut être archevêque de Cambrai; il violente le Régent qui l’injurie,

mais qui se laisse arracher le siège, et Dubois avant de coiffer sa

mitre et de prendre sa crosse doit s’en aller d’abord recevoir la

prêtrise.--Ne vous faudrait-il pas aussi le baptême? lui demanda

ironiquement l’évêque qui l’ordonna. Devenu archevêque, il ne lui

restait plus que le chapeau de cardinal à conquérir, il y arriva bien

vite...

Ce prélat, qui riait volontiers de son élévation dans les soupers du

Palais Royal et défiait tous les cardinaux réunis d’être à eux tous plus

athées que lui tout seul, ne put jouir longtemps de ses extraordinaires

succès; il mourut en 1723 et fut enterré dans l’église Saint-Honoré,

voisine de la Chancellerie. Il y eut son tombeau surmonté de sa statue

par Coustou fils. La malchance s’acharna sur le tombeau de Dubois;

d’abord il avait été placé de façon telle que la statue tournait le dos

à l’autel, ce qui donnait l’occasion de rappeler à tout visiteur

l’indignité du cardinal des orgies de la Régence. Lorsqu’on démolit

l’église en 1792 et que l’on construisit sur son emplacement le passage

Saint-Honoré, on utilisa certains murs de l’église; alors dans la

chapelle du cardinal, ignoble affectation, s’installa une maison de

débauche, et l’âme de Dubois sans doute ne s’y trouvait point trop mal à

l’aise; mais ce ne fut pas tout et le plus horrible reste à dire: comme

pour symboliser terriblement l’ignominie restée attachée au nom de

Dubois dans l’histoire de cette maison de débauche, le caveau funéraire

de Dubois devint la fosse d’aisances!

Au commencement du siècle la vieille abbaye de Saint-Germain avait

achevé de perdre ce qu’il lui restait de son caractère de petite ville

close, qu’elle avait gardé si longtemps. Le faubourg Saint-Germain

s’étendait et prospérait, le prix des terrains montait; les moines, pour

profiter de cette hausse, et d’ailleurs ayant dépensé beaucoup d’argent

dans les travaux de transformation exécutés sous Louis XIV, bâtirent

plusieurs rues dans leur enclos, entre autres les rues Cardinale et

Furstenberg, ainsi baptisées du nom de l’abbé qui était le cardinal Jean

de Furstenberg. Ces rues enserraient le beau palais abbatial d’un amas

de maisons et de bâtisses à petits loyers qui lui nuisaient beaucoup.

Les abbés par cette spéculation se résignaient à un voisinage médiocre

bien rapproché; ils n’étaient plus chez eux, sauf par derrière où leurs

jardins étaient à peu près enfermés par l’église et par le gros bâtiment

carré de la prison de l’Abbaye, passée aux mains de l’Etat et qui devait

prendre un sinistre renom lors des égorgements de 1792.

Après la prison, sur le flanc sud de l’église on fit encore deux rues,

la rue Childebert et la rue Sainte-Marthe encadrant la place du Parvis

au pied de la grosse tour. Le boulevard Saint-Germain a fait sauter tout

cela. La prison de l’Abbaye, démolie en 1854, tenait toute la largeur du

boulevard devant le petit passage de l’abbaye.

Le nom de la rue Childebert évoque pour nous le souvenir d’une maison

célèbre dans les fastes littéraires du siècle, maison fameuse, maison

bruyante, la _Childebert_ comme on disait, où vécurent des poètes et

des peintres tous plus ou moins échevelés, de l’époque romantique. Une

jolie petite fontaine appuyée sur une façade de cette rue Childebert,

une simple niche en coquille surmontée de deux dauphins, mérite de

rester dans le souvenir.

[Illustration: PASSAGE DU CLOÎTRE SAINT-HONORÉ]

En face de la vieille abbaye et des maisons de la rue Childebert, avait

rapidement prospéré, sous le règne du grand roi, une Académie comme il y

en avait plusieurs en ce quartier, rue de Condé, rue de l’Université,

rue du Vieux-Colombier, etc., établissements où les jeunes gentilshommes

venaient compléter leur éducation, c’est-à-dire apprendre les armes,

l’équitation et la danse. Cette académie est déjà marquée sur le plan de

Gomboust; ses bâtiments se retrouvent dans la cour du Dragon, qui

n’était pas alors un passage, cour très curieuse, remarquable d’abord

par sa porte d’entrée; la haute voûte cintrée encadrant une fenêtre à

beau balcon supporté par un gigantesque Dragon, ailé, boursouflé et

pustuleux. Ce dragon, représentant un monstre légendaire dompté par

sainte Marguerite, est là parce qu’il faisait face à la rue

Sainte-Marguerite aujourd’hui Gozlin. La maison au fond de la cour du

dragon n’est pas moins pittoresque avec ses deux tours encorbellées où

se suit extérieurement la spirale de l’escalier; le passage donne rue du

Dragon, jadis du Sépulcre, où se trouvent des maisons du XVIᵉ siècle

plus ou moins transformées, mais montrant encore parfois des pignons ou

des détails caractéristiques. Au nº 24 a demeuré Bernard Palissy, le

maître potier des _Rustiques figulines_. On y voyait naguère comme

souvenir, encadré dans la muraille au-dessus de la porte, un médaillon

de Palissy représentant Samson terrassant un lion, avec cette légende

qui servait d’enseigne à la maison: _Au fort Samson_. Le plat a disparu

pour aller enrichir quelque collection.

Non loin de ces académies de danse et d’équitation s’élevait au

commencement du XVIIIᵉ siècle, sur des terrains cédés par les Carmes

déchaussés, le bel hôtel dit de Hinisdal, du nom de l’un de ses

propriétaires après la Révolution. Grande porte majestueuse, style du

grand siècle, belle cour entourée d’imposants corps de logis. Ce fut il

y a cent ans l’hôtel du dernier gouverneur de Paris sous l’ancien

régime, le duc de Brissac, qui par dévouement à la monarchie ne voulut

pas émigrer, resta près du roi, devint le commandant de sa garde

constitutionnelle en 90 et fut en 93 arrêté en province et massacré à

Versailles, comme on le ramenait à Paris pour le juger. Il aimait d’une

affection très vraie, avec un grand dévouement aussi, Mᵐᵉ du Barry, qui

devait finir peu après lui sur l’échafaud où l’amenaient les

dénonciations de ses gens de Louveciennes, intendant et valets pillards,

y compris le nègre Zamore, devenu une autorité dans le pays.

Ce coin des rues Cassette et de Vaugirard est un endroit tragique. Au

couvent des Carmes qui touche à l’hôtel de Brissac, les massacreurs de

septembre égorgèrent 117 prêtres insermentés parmi lesquels plusieurs

évêques. La chapelle des martyrs existe encore. Dans le jardin où les

assassins poursuivaient leurs victimes, les flonflons résonnèrent

aussitôt après la Terreur; c’était le bal des Tilleuls, un des

innombrables endroits où Paris sortant de son bain de sang, heureux de

vivre, se rua au plaisir.

Ces quartiers de la rive gauche virent encore au XVIIIᵉ siècle s’achever

d’autres transformations. Sur le côté gauche du collège des Quatre

Nations, l’hôtel Guénégaud qui avait succédé à l’hôtel de Nesle, était

devenu sous Louis XIV l’hôtel Conti, pour la princesse de Conti qui

l’avait augmenté d’un petit hôtel. En 1750, la ville de Paris acheta le

tout et après diverses hésitations, on en décida en 1769 la démolition

pour construire sur cet emplacement l’hôtel des Monnaies, celui que nous

voyons actuellement, considérable masse de bâtiments dans lesquels fut

cependant conservé le petit hôtel Conti.

Parmi les beaux hôtels du faubourg Saint-Germain, deux palais importants

s’élevaient, le premier était né en 1722, mais on y avait travaillé tout

le long du siècle. C’est le palais Bourbon, notre chambre des députés,

dont les bâtiments primitifs construits pour la duchesse de Bourbon,

continués par les princes de la maison de Condé, furent au moment de la

Révolution considérablement transformés et augmentés pour loger d’abord

la commission des travaux publics, en 93, quand le palais des Condé

s’appela maison de la Révolution, puis le conseil des Cinq-Cents sous le

Directoire. La façade sur le quai date de l’Empire; mais, de

transformations en adaptations, les travaux continuèrent jusque vers

1830.

L’autre palais est un charmant édifice construit d’un seul jet dans le

style gréco-français de Louis XVI, par l’architecte Rousseau, pour le

prince Frédéric III, rhingrave de Salm-Kirburg. Il donne sur la rue de

Lille et sur le quai d’Orsay; l’entrée principale rue de Lille est une

sorte d’arc de triomphe ouvrant au milieu d’un portique ionique qui se

continue tout autour de la cour d’honneur. Pour racheter la froideur

antique de cette arche triomphale on a jeté coquettement au-dessus de

l’archivolte de la voûte des bouquets de fleurs et de feuillages.

Sur le quai le palais ne se présente pas moins gracieusement; au-dessus

d’un jardin en terrasse, façade décorée d’une rangée de bustes, et au

milieu, pavillon demi-circulaire terminé par une coupole basse entourée

de statues.

Le prince de Salm qui se construisit ce palais était un grand seigneur

allemand au service de la France, marié à une Hohenzollern. Grand

joueur, ayant entamé déjà sa principauté en prodigalités ostentatives,

le prince se trouva, la construction terminée, à peu près complètement

ruiné. Il acheva cette ruine en dépenses d’installations, en fêtes et

pendaisons de crémaillère, si bien qu’au commencement de la Révolution

il n’était plus que le locataire de son architecte.

Pour couronner dignement une vie de désordres, ce prince Frédéric de

Salm-Kirburg, jadis aussi absolument aristocrate que possible, se jeta

dans le mouvement révolutionnaire et s’efforça de faire oublier son

origine par l’excès de son sans-culottisme. Il ouvrit même un club

démagogique en son hôtel, mais comme malgré tout on se moquait du prince

sans-culotte, on appela cette réunion où l’on phrasait à tort et à

travers le club Salm-igondis, et le pauvre citoyen Salm, emprisonné

malgré ses preuves de civisme, fut guillotiné par ses nouveaux amis.

Sous le Directoire, le palais tomba en de tristes mains, il fut acheté

par un nommé Lieuthrand, ex-garçon perruquier, enrichi dans l’agiotage

et les fournitures nationales, et qui se faisait appeler marquis de

Beauregard. Pour continuer la tradition du prince, Beauregard donna des

fêtes splendides à toute la bande d’agioteurs et de financiers véreux de

ce temps, mais il vit bientôt sa carrière interrompue par la gendarmerie

et dut quitter son palais pour les galères, en raison de quelques

escroqueries un peu trop fortes.

Mᵐᵉ de Staël occupa quelque temps le palais ensuite, le temps de le

purifier, puis Napoléon l’acheta pour y installer la Chancellerie de la

Légion d’honneur. Elle est encore là, mais le palais n’est plus tout à

fait celui du prince de Salm, pétrolé en 71. La Commune y avait installé

le général Eudes et son état-major; le 23 mai, quand arrivèrent les

troupes de Versailles, les fédérés battirent en retraite après avoir

savamment organisé l’incendie du palais. Les derniers tisons éteints, il

ne restait plus debout, sur les décombres, que le portique d’entrée et

les colonnades de la cour d’honneur; il fallut donc reconstruire le

palais, mais on s’abstint d’apporter aucun changement aux anciens

plans.

[Illustration: PORTE DE LA COUR DU DRAGON]

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