Le nom ancien d’une rue qui traverse la Chaussée d’Antin, ancienne

ruelle boueuse montée en grade en même temps que la chaussée et nommée

alors rue _Chantereine_, était un dernier souvenir des marécages

transformés d’abord en cultures, puis couverts de maisons.

_Chantereine_, c’était: Chante-reinette ou grenouille. Les grenouilles y

coassaient il y a moins d’un siècle et demi. Talma y possédait une

maison qu’il tenait de Condorcet. Les Girondins, dit Nodier, l’avaient

fréquentée, Talma y eut, en 1797, un locataire qui se moquait bien des

grandes phrases et des beaux discours. Ce successeur de la bavarde

Gironde, c’était le général Bonaparte, ex-jacobin, mari de Joséphine de

Beauharnais.

Ce petit général, revenant couvert de lauriers de sa triomphante

campagne d’Italie, fit soudain de la rue Chantereine, débaptisée par

l’enthousiasme et appelée rue de la Victoire, le point sur lequel

convergeront les regards attentifs et les espérances de Paris las de

soubresauts et de la France écœurée du relent des corruptions

politiques. Bonaparte partit quelques mois après de la rue de la

Victoire pour s’en aller au Caire et aux Pyramides; il y revint plus

prestigieux encore, pour préparer dans la maison du tragédien le 18

Brumaire et l’Empire.

Petites maisons, folies de grands seigneurs ou de fermier général, le

XVIIIᵉ siècle en avait enveloppé Paris; il y en avait dans tous les

villages de la première banlieue que Paris grandissant devait atteindre

bientôt, il y en avait dans les coins discrets et tranquilles, à l’abri

de coquets jardins ou de beaux parcs bien ombragés. Pour tout grand

seigneur, c’était presque l’annexe obligée de l’hôtel patrimonial,

maison officielle de l’époux et de la famille. Pour loger quelque belle

impure, quelque comédienne, quelque célébrité du corps de ballet, on

demandait à l’austère architecture de se faire galante et libertine, à

la peinture de développer ses thèmes les plus voluptueux pour faire un

cadre cythéréen à la reine de boudoir. Meubles précieux et chefs-d’œuvre

gracieux de l’art industriel s’accumulaient dans toutes les pièces de la

blanche petite maison nichée dans la verdure. Que fallait-il encore? Une

cave bien montée et un cuisinier de talent. On les avait. Et comme s’il

prévoyait les drames terribles qui se préparaient, comme s’il cherchait

à s’étourdir, le siècle se plongeait dans l’orgie galante.

Il y avait des folies de toutes tailles, suivant la fortune du prince ou

du traitant. On en retrouve encore de temps en temps quelqu’une, oubliée

derrière les bâtisses modernes qui ont envahi les quartiers où elles se

croyaient tranquilles et qui les ont écrasées ou enterrées. Il y en

avait partout et même en des quartiers où leur souvenir est bien fait

pour nous surprendre, dans les environs de la Roquette par exemple, qui

n’était alors qu’un couvent de nonnes, dans les villages, riants alors,

de la Roquette et de Popincourt,--celui-ci qu’on appelait alors par

abréviation Pincourt, mais qui doit son nom à Jean de Popincourt,

premier président du Parlement sous Charles VI. Popincourt était presque

un site historique; c’est sur la terrasse d’une de ses maisons que

Mazarin et Louis XIV vinrent contempler la bataille du faubourg

Saint-Antoine et entendre tonner le canon de la Bastille, tirant par les

ordres de Mˡˡᵉ de Montpensier sur les troupes royales. De beaux ombrages

entre le faubourg Saint-Antoine et la Roquette abritaient la folie

Titon, un riche fermier général qui s’était arrangé là une fabuleuse

installation, folie coûteuse où se ruina le financier, et dont un lot

plus tard logea la fabrique de papiers peints Réveillon, pillée et

incendiée peu de jours avant la prise de la Bastille. Un autre

financier, Samuel Bernard, avait la sienne dans les mêmes environs, et

aussi le duc de Fronsac, fils du maréchal de Richelieu.

Mais le point où les petites maisons étaient plus serrées, où leurs

habitués pouvaient voisiner les uns chez les autres, c’étaient les

quartiers de Clichy et des Porcherons, ce qui se comprend du reste, par

la situation agréable sur les pentes ondulant vers Montmartre et par les

traditions du lieu. Le maréchal de Richelieu, le grand vainqueur, le

maître de tous les roués petits et grands, ne se contentait pas de son

pavillon de Hanovre sur le rempart, il avait planté une maison plus

petite et plus discrète sur la hauteur de Clichy, maison qui fut, sous

le Directoire, habitée par la belle Mᵐᵉ Hamelin, une des Merveilleuses

de l’époque. Le XVIIIᵉ siècle, ce débauché vieilli, revenait à la nature

sur ses vieux jours; désireux de finir en églogue, en buvant du lait,

servi par des bergères poudrées, il s’était pris d’un bel amour pour la

nature arrangée, pomponnée, gracieusement enjolivée, sinon embellie, et

ce goût de décorations champêtres, qui avait produit le village de

Trianon, allait trouver à s’exercer dans un genre particulier de

_Folies_, qui n’étaient plus seulement la petite maison galante, mais

des créations autour d’un petit palais champêtre, de parcs immenses

meublés de fabriques, ruines et curiosités de toutes sortes.

[Illustration: LES PORCHERONS AU XVIᵉ SIÈCLE (PLACE DE LA TRINITÉ

ACTUELLE)]

Parmi les plus fameuses, prenons-en deux seulement pour leur importance

et leurs particularités: celle du financier Boutin et celle du duc de

Chartres. La folie Boutin était une merveille avec son magnifique jardin

anglais, qui avait coûté plus d’un million au financier, allant de la

rue Saint-Lazare à la rue de Clichy. Ce fermier général était un fort

brave homme, très bienfaisant et un ami des arts. Sous le Directoire, le

pauvre Boutin ayant été guillotiné, on fit de son jardin le _Tivoli_ des

incroyables et des merveilleuses qui eut un succès prodigieux où dans un

décor de temples, de moulins, cascades, ponts rustiques, grotte de

sorcier, curiosités de toutes sortes, se donnaient des fêtes de tout

genre, surtout fêtes de nuit avec illuminations, ascensions de ballons

et feux d’artifice.

Napoléon donna dans ce merveilleux Tivoli un banquet à sa garde

impériale au retour d’une de ses triomphales courses à travers les

capitales étrangères.

La folie de Chartres s’appelle aussi le jardin Mousseaux ou Monceaux du

nom d’un petit village éparpillant quelques maisonnettes dans la plaine;

en 1778, Philippe d’Orléans duc de Chartres, le futur Égalité, acheta

d’immenses terrains plats, un sol ingrat et sans verdure, et bouleversa

le tout avec des légions d’ouvriers. Il avait chargé Carmontelle,

peintre et musicien, de dessiner son futur domaine, en laissant

chevaucher sa fantaisie bride sur le cou. Carmontelle ne lésina sur

rien, mais le résultat fut une merveille. Ce n’est pas le parc Monceaux

que nous connaissons. Celui-ci est joli, mais il n’a point la fantaisie

de l’autre, bien que ses principales beautés lui viennent encore des

débris de la folie de Chartres.

Dans les détours des vallons enfantés par Carmontelle, au milieu

desquels circulait une petite rivière jaseuse, il y avait de tout: un

temple de Mars en ruines, un moulin à vent hollandais, avec la maison du

meunier et une laiterie, un château gothique ruiné, une tour et des

tourelles ébréchées sur un mamelon, un bois poétique de cyprès et de

sycomores, abritant des tombeaux antiques au milieu desquels se dressait

une pyramide et à côté de ce site sévère, un coin riant d’Italie, avec

quelques motifs antiques et une vigne encadrant dans les pampres une

statue de Bacchus. De l’exotique, maintenant: un portique chinois, passé

lequel on rencontrait un pavillon bleu, puis un pavillon de verre, puis

un pavillon jaune, une immense galerie formant jardin d’hiver... Les

ponts, les cascades ne se comptaient pas, ni les grottes non plus; il y

en avait une dans laquelle le duc de Chartres donnait quelquefois à

souper, grotte très vaste à laquelle étaient annexées les cuisines et

une arrière-grotte pour les musiciens. Il y avait encore des temples,

des obélisques, des fontaines, des pagodes chinoises mobiles, des jeux

de bague curieusement installés; enfin, comme morceau important, la

charmante naumachie, la belle colonnade ruinée, entourant la pièce d’eau

que nous connaissons.

C’était une féerie dont nous sommes loin d’avoir indiqué tous les

tableaux. Quand les fermiers généraux en 1782 établirent le fameux mur

d’octroi qui mettait Monceaux dans Paris,

Le mur murant Paris rend Paris murmurant,

on bâtit ce mur dans un fossé pour ne pas priver la folie Monceaux de

ses vues sur la campagne.

Le duc d’Orléans ne jouit pas longtemps de ces merveilleux jardins. La

Révolution survient qui confisque Monceaux et en fait après la Terreur,

lorsque l’on est sorti du terrible cauchemar, un établissement de fêtes

comme Tivoli, comme l’Elysée, ancienne folie Beaujon.

Sous Napoléon, on ne dansa plus à Monceaux; l’empereur l’avait donné à

Cambacérès, qui le rendit peu après à l’Etat en raison des trop

considérables frais d’entretien. La Restauration le restitua à la

famille d’Orléans à laquelle la Révolution de 48 l’enleva encore. On y

mit alors la direction des ateliers nationaux. C’est seulement vers 1860

que la Ville de Paris entra en possession et créa le parc actuel qui ne

comprend guère plus de la moitié de l’ancien jardin, le reste ayant

servi à la création du beau quartier environnant.

Le sort de ces grands jardins aristocratiques fut le même au

commencement du siècle, établissements de plaisirs d’abord, transformés

ensuite en jardins publics ou découpés pour la création de quartiers

nouveaux. Les parcs plus modestes, toutes ces petites maisons aux

souvenirs licencieux devenus hôtels de spéculateurs enrichis après la

Révolution, ou de généraux de l’Empire, ont disparu peu à peu, atteints

par les nouvelles grandes voies, écrasés sous les grandes maisons de

rapport. Dans la région de l’Est, c’est l’industrie qui s’en est

emparée; de l’autre côté, dans la grande marche de la ville vers le

soleil couchant, la marée montante des constructions atteint les

derniers débris de la coquette villégiature de jadis, les derniers

ombrages des derniers petits parcs lointains, pour y faire surgir des

rues neuves à petits hôtels.

Quels changements en une ou deux générations de Parisiens. La ligne de

remparts, les fortifications de 1840, englobaient toute une ceinture de

villages séparés encore par des champs et des cultures. Où sont-elles

maintenant? où sont les vignes et les champs de violettes de Belleville,

ce village qui était le Montmorency des bourgeois du quartier

Saint-Denis de 1830? Il y a vingt ans, la campagne commençait après le

Trocadéro. Les Parisiens d’aujourd’hui ont connu des maraîchers à Passy

et de grands espaces en jardins et parcs, entre ce Passy et Auteuil,

isolé au bout du monde, à la pointe extrême du rempart; leurs pères ont

vu des chantiers de bois à la place de la gare Saint-Lazare et leurs

grands-pères ont pu assister à des grandes manœuvres et petites guerres

exécutées par la garnison de Paris jusqu’en 1830, dans les plaines

désertes de Monceaux.

Les grands boulevards intérieurs, la promenade du rempart du siècle

dernier, sont devenus la grande artère intérieure; une seconde ligne les

double et les remplace, les boulevards extérieurs tenant la place du mur

d’octroi des fermiers généraux de 1782, et une troisième ligne de

boulevards, le chemin militaire des bastions de l’enceinte, se bâtit

rapidement, voit s’élever du côté de l’ouest de superbes hôtels

regardant la campagne par-dessus les talus, en attendant que Paris

encore une fois franchisse cette enceinte et dévore les agglomérations

formées _extra-muros_.

A l’intérieur de grandes trouées ont été faites dans tous les sens pour

donner de l’air au Paris trop serré d’autrefois; ces trouées, personne

ne les blâme; on ne critique que leur implacable tracé rectiligne, qui

ne se serait pas dérangé pour Notre-Dame ou la Sainte-Chapelle s’il

avait heurté ces monuments. La vieille croisée de Paris du temps de

Philippe-Auguste a été modifiée, la nouvelle croisée, c’est la rue de

Rivoli coupant la ligne des boulevards Sébastopol et Saint-Michel.

Commencée presque au début du siècle, l’an X de la République, par le

Premier Consul, la rue de Rivoli dans son premier tronçon modifia

considérablement les abords du jardin des Tuileries, en effaçant des

souvenirs du commencement de la Révolution. Les premiers coups de pioche

firent tomber la salle du Manège, construite sur l’ancien manège des

écuries royales, la salle où peu d’années auparavant avaient siégé la

Constituante, la Législative et la terrible Convention, et que celle-ci

avait quittée pour une salle dans les Tuileries mêmes. En même temps

disparurent les Feuillants dont l’enclos mitoyen avec le jardin royal

donnait son nom à la terrasse de ce côté, et le couvent des Capucins sur

l’emplacement duquel fut en partie construit le ministère des finances

incendié par la commune. Aux premiers jours de la Révolution, un club

rival des Jacobins et des Cordeliers se tint au couvent des Feuillants;

les hommes du parti des Feuillants étaient modérés; ils firent les

premiers le voyage à la place de la Révolution.

Arrêtée longtemps entre le Louvre et le Palais Royal, la rue de Rivoli

reprit sa course au commencement du second Empire et continua sa percée

à travers Paris en transformant extraordinairement les abords du Louvre

comme elle avait fait précédemment pour les Tuileries, et après les

entours du Louvre, ceux du palais rival, de la vieille maison de ville

des Parisiens.

[Illustration: RESTES DE L’ÉGLISE DES MATHURINS (1840)]

Tout le long de sa route, elle éventra de vieux quartiers tortueux et

embrouillés, elle dévora des ruelles antiques aux séculaires bâtisses

souvent misérables et sordides, coins lépreux cachés au cœur de la

ville, à deux pas de la demeure des rois et du Paris brillant.

Le changement était prodigieux et par quelques ruelles qui nous restent

bien dissimulées derrière de hauts édifices aux environs du Pont Neuf,

nous ne pouvons guère nous faire une idée de ce qui dans le cours des

siècles s’était tassé là au débouché des ponts autour du Châtelet. La

rue de Rivoli et les travaux qui en furent la suite jetèrent bas ce qui

subsistait des ruelles ayant enserré le vieux Châtelet tombé en 1808 et

bouleversèrent complètement les environs, dégageant la tour

Saint-Jacques du marché à la friperie qui l’entourait et amenant même le

transport à 12 mètres de distance de la fontaine dite du Palmier,

consacrée sous le premier Empire au souvenir des victoires remportées en

Italie et en Egypte. Alors disparut, avec la rue Pierre-à-Poisson, la

rue de la Tannerie et quelques autres mal odorantes, la rue de la

Vieille-Lanterne, repaire immonde et noir coupe-gorge auquel la mort du

pauvre Gérard de Nerval assassiné en quelque bouge et pendu ensuite au

grillage d’une fenêtre, venait de donner une renommée sinistre.

Même formidable abatis et même transformation auprès de l’Hôtel de

Ville, du nouvel hôtel considérablement agrandi en 1835 et qui devait

s’effondrer dans les flammes de 71. On achevait de dégager le monument,

et l’on régularisait la vieille place de Grève. Pendant tout le second

Empire la pioche et le pic maniés par le préfet Haussmann ne

s’arrêtèrent pas. Le vieux Paris disparaissait ou se masquait, démoli

ou dissimulé derrière un rideau de hautes bâtisses monotones. L’air et

la lumière devenaient denrées moins rares pour le Paris central,

l’hygiène y gagnait assurément, mais ces avantages se trouvaient

chèrement payés, par la perte de bien des édifices intéressants et par

l’accablante monotonie des rues nouvelles. Toute idée d’art semblait

bannie du plan, on pourrait le croire, comme aussi tout vrai sentiment

décoratif. Au centre, à droite, à gauche, partout la pioche bousculait

les séculaires décors de la cité parisienne, et bouleversait

profondément le sol, enfouissant les souvenirs, grattant, effaçant

l’histoire. Pour ne parler que des grandes percées des vieux quartiers

historiques, en négligeant les boulevards filant aux quatre coins de

l’horizon à travers territoires annexés, villages absorbés, ou faubourgs

à peine âgés de quelques pauvres siècles, on poussait au nord les

boulevards de Sébastopol et de Strasbourg, et au sud les grandes voies

modifiant si profondément la physionomie du quartier des Études.

Non, tu n’es plus, mon vieux quartier Latin...

... Le boulevard Saint-Michel, la rue Monge, la rue des Ecoles, le

boulevard Saint-Germain et les grands travaux qui se poursuivent encore

sur les pentes de la Montagne l’ont du moins fortement entamé.

[Illustration: LA MAISON DE CORNEILLE, RUE D’ARGENTEUIL]

Au centre, la rue Turbigo réunissait le boulevard du Temple aux Halles,

en surcoupant les vieilles rues déjà coupées par le boulevard

Sébastopol, et les alentours des Halles étaient bouleversés de fond en

comble. Alors disparurent les derniers vestiges des vieux marchés

d’autrefois et les dernières rues à piliers, aux pittoresques vieilles

maisons sous lesquelles débordait le grand marché.

L’avenue de l’Opéra, étincelante et superbe, fourmillante, bruyante, si

parisienne et si cosmopolite, grande artère faisant communiquer le vieux

centre de la vie d’autrefois, le Louvre et le Palais Royal, avec le

centre de la vie d’aujourd’hui, les boulevards élégants et l’Opéra, est

une tranchée ouverte il y a bien peu d’années. A voir l’immense

circulation, les files de voitures et le flot des piétons sur chaque

trottoir, qui se douterait qu’on a pu s’en passer jamais!

Elle a bouleversé de l’histoire, elle aussi, en approchant de la vieille

rue Saint-Honoré et des Tuileries, en perforant largement le quartier de

la butte des Moulins. Au XVᵉ siècle c’était, de ce côté, une banlieue

fangeuse et assez mal habitée; la porte Saint-Honoré, de l’enceinte

d’Etienne-Marcel, était presque à l’entrée de l’avenue de l’Opéra. Au

delà s’étendaient les terrains du marché aux pourceaux avec quelques

bâtisses, étables ou porcheries. La butte venait de naître, car la

question controversée de l’origine naturelle ou factice de cette butte a

été tranchée justement par les travaux d’édilité qui l’ont fait

disparaître. Elle était faite de terres rapportées et ne remontait pas

au delà du XIVᵉ siècle, puisqu’on n’y a rien trouvé d’antérieur.

L’historien de la butte, M. Edouard Fournier, suppose cependant que

peut-être les premiers éléments ont pu être fournis par les débris du

Lower, château fort des Francs, ancêtre du Louvre de Philippe-Auguste,

mais la butte doit sa constitution aux gravats et terres tirés du fossé

lors de la construction de l’enceinte de 1358, des remparts si

rapidement élevés par Marcel, munis de 750 guérites de bois sur le

pourtour, et armés de bombardes.

Cette butte n’était pas le seul amas de déblais transformé en montagne;

il y en eut tout autour des remparts et plusieurs de ces buttes

subsistent chargées de maisons ou couvertes de verdure, souvenirs soit

des travaux de fortifications du XIVᵉ et du XVIᵉ siècle, soit des

_boulevards_, grands bastions de terre gazonnée élevés pour couvrir des

points faibles sous François Iᵉʳ, lors de la grande alarme, quand les

Impériaux maîtres de la Picardie touchaient presque Paris. Villeneuve

sur gravats à la porte Saint-Denis, la butte Copeau au Jardin des

Plantes, le renflement du boulevard à la porte Saint-Martin et d’autres

élévations, d’autres bosses cachées sous les maisons ont la même origine

et la plupart de ces buttes furent couronnées de moulins, même quand

elles étaient encore ouvrages de fortification.

Notre butte des Moulins, sise à deux ou trois cents mètres de la porte

Saint-Honoré eut l’honneur de servir de soutien à l’assaut de cette

porte par Jeanne d’Arc en 1429. Jeanne d’Arc, voulant essayer d’arracher

par une brusque attaque Paris aux Anglais, y plaça son artillerie, et se

jeta de là résolument sur le rempart, malheureusement trop bien défendu.

Descendue dans le fossé, elle s’obstinait sous la grêle des traits à

chercher l’endroit le moins profond pour le combler de fascines,

lorsqu’elle fut grièvement blessée; elle ne consentait point cependant à

lâcher l’attaque et il fallut que le duc d’Alençon vînt la chercher

lui-même. Sous François Iᵉʳ la butte fut convertie en un bastion,

défense avancée de la porte Saint-Honoré. A partir de ce moment,

couronnée de ses moulins, la butte est double; une seconde éminence

faite de déblais encore, est venue s’ajouter à la première et se

distingue parfaitement sur les plans, séparée de la première par une

petite échancrure où serpente un chemin.

Le marché aux pourceaux avec les porcheries qui l’environnent, la voirie

qui a donné naissance à la butte ou s’est perpétuée longtemps sur ses

flancs, n’étaient pas pour en faire un endroit bien fréquenté. Notre

butte possédait de plus la _Justice_ de l’évêque; outre des moulins et

des buissons, il y avait poussé deux ou trois gibets. A côté, un carré

de pierres, visible sur le plan Truschet, devait être à deux fins,

c’était le soubassement du bûcher pour des supplices d’hérétiques, comme

on en vit trop souvent à certaines époques, et le fourneau pour faire

chauffer la chaudière d’huile dans laquelle étaient bouillis les

malheureux convaincus du crime de fausse monnaie.

Cette affectation sinistre de la butte n’empêcha pourtant pas un

faubourg de se former peu à peu autour des porcheries et des gibets, ni

les cabarets à la fin du XVIᵉ siècle de venir se camper sur les pentes,

au-dessous des moulins, et de recevoir à leurs tables rustiques sous les

tonnelles bon nombre de Parisiens en quête de campagne. Le quartier

nouveau avait sa chapelle dédiée à saint Roch; peu à peu il se faisait

plus ville, enfermant les buttes aux Moulins parmi les bâtisses et les

cabarets de plus en plus nombreux, banlieue remuante et de mœurs

irrégulières. Sous la Fronde, c’est le champ d’exercice de l’émeute, qui

s’échauffe ici à discourir contre le Mazarin, feux de paille qui

essaient de devenir brandons de guerre civile et qui finiront par

flamber réellement, de façon à brûler bien des doigts imprudents. On

s’amuse en attendant, on voit là une imitation des gamins du quartier

Saint-Honoré qui ont coutume de venir par bandes se battre à coups de

fronde sur les pentes de la butte, et le jeu de ces gamins baptise les

nouvelles factions politiques.

Cependant, la tranquillité revenue, les maisons reprirent de plus belle

l’assaut de la butte, les moulins étaient bien menacés: on voulait faire

à leur place et sur les pentes un nouveau quartier plus digne du

voisinage du Louvre et des Tuileries que le faubourg désordonné de

l’ancien marché aux pourceaux. Enfin les rues montant à l’escalade de la

butte ou la perforant dans divers sens arrivèrent au sommet et alors, au

grand regret de quelques-uns, aux grands soupirs des gazettes en rimes

ou en prose, le jour vint, vers 1668, où ils durent déménager. Les

moulins de la «_Gentille butte Saint-Roch_» s’en furent les uns

rejoindre ceux qui tournaient déjà sur la butte Montmartre, les autres

ailleurs et de nouvelles rues s’alignèrent à leur place, la rue du

Clos-Georgeau, la rue des Moineaux, la rue des Moulins, etc...

Avant que les moulins n’eussent déguerpi, un homme pouvait, de son logis

de la rue d’Argenteuil formée avec l’ancien chemin de ce nom, les

regarder tourner au-dessus de tous les tripots et cabarets, où

bretteurs, amis du désordre et frondeurs s’en donnaient à cœur joie.

C’était Corneille dont la maison a subsisté au nº 18 de cette rue

jusqu’à ce que l’avenue de l’Opéra, opérant sa grande trouée, l’emportât

avec ce qui restait de la butte elle-même et sa charge de maisons très

serrées. Ce quartier après les souvenirs lointains que nous venons de

réveiller n’avait plus eu que des souvenirs littéraires, épicuriens ou

galants au XVIIIᵉ siècle. Les noms illustres ou célèbres ne manquent

pas: après Lulli, Mignard, La Fontaine, on y trouve Voltaire, Rousseau,

Grimm, d’Holbach, Helvétius, etc., en voisinage avec filles d’opéra ou

filles du monde, avec bien des cabarets plus ou moins fameux. La

politique reparut autour de Saint-Roch aux jours suivants, le terrible

club des Jacobins était trop voisin et Robespierre aussi qui demeurait

rue Saint-Honoré, chez les Duplay; quand la Terreur prit fin, que le

club terroriste fut fermé, quand la réaction fit sa tentative de

Vendémiaire, les sections royalistes vinrent se faire mitrailler sur les

marches de l’église par un petit général corse d’assez pauvre mine, mais

qui n’y allait pas de main morte...

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Paris de siècle en siècle · 第 35 / 37 段