ruelle boueuse montée en grade en même temps que la chaussée et nommée
alors rue _Chantereine_, était un dernier souvenir des marécages
transformés d’abord en cultures, puis couverts de maisons.
_Chantereine_, c’était: Chante-reinette ou grenouille. Les grenouilles y
coassaient il y a moins d’un siècle et demi. Talma y possédait une
maison qu’il tenait de Condorcet. Les Girondins, dit Nodier, l’avaient
fréquentée, Talma y eut, en 1797, un locataire qui se moquait bien des
grandes phrases et des beaux discours. Ce successeur de la bavarde
Gironde, c’était le général Bonaparte, ex-jacobin, mari de Joséphine de
Beauharnais.
Ce petit général, revenant couvert de lauriers de sa triomphante
campagne d’Italie, fit soudain de la rue Chantereine, débaptisée par
l’enthousiasme et appelée rue de la Victoire, le point sur lequel
convergeront les regards attentifs et les espérances de Paris las de
soubresauts et de la France écœurée du relent des corruptions
politiques. Bonaparte partit quelques mois après de la rue de la
Victoire pour s’en aller au Caire et aux Pyramides; il y revint plus
prestigieux encore, pour préparer dans la maison du tragédien le 18
Brumaire et l’Empire.
Petites maisons, folies de grands seigneurs ou de fermier général, le
XVIIIᵉ siècle en avait enveloppé Paris; il y en avait dans tous les
villages de la première banlieue que Paris grandissant devait atteindre
bientôt, il y en avait dans les coins discrets et tranquilles, à l’abri
de coquets jardins ou de beaux parcs bien ombragés. Pour tout grand
seigneur, c’était presque l’annexe obligée de l’hôtel patrimonial,
maison officielle de l’époux et de la famille. Pour loger quelque belle
impure, quelque comédienne, quelque célébrité du corps de ballet, on
demandait à l’austère architecture de se faire galante et libertine, à
la peinture de développer ses thèmes les plus voluptueux pour faire un
cadre cythéréen à la reine de boudoir. Meubles précieux et chefs-d’œuvre
gracieux de l’art industriel s’accumulaient dans toutes les pièces de la
blanche petite maison nichée dans la verdure. Que fallait-il encore? Une
cave bien montée et un cuisinier de talent. On les avait. Et comme s’il
prévoyait les drames terribles qui se préparaient, comme s’il cherchait
à s’étourdir, le siècle se plongeait dans l’orgie galante.
Il y avait des folies de toutes tailles, suivant la fortune du prince ou
du traitant. On en retrouve encore de temps en temps quelqu’une, oubliée
derrière les bâtisses modernes qui ont envahi les quartiers où elles se
croyaient tranquilles et qui les ont écrasées ou enterrées. Il y en
avait partout et même en des quartiers où leur souvenir est bien fait
pour nous surprendre, dans les environs de la Roquette par exemple, qui
n’était alors qu’un couvent de nonnes, dans les villages, riants alors,
de la Roquette et de Popincourt,--celui-ci qu’on appelait alors par
abréviation Pincourt, mais qui doit son nom à Jean de Popincourt,
premier président du Parlement sous Charles VI. Popincourt était presque
un site historique; c’est sur la terrasse d’une de ses maisons que
Mazarin et Louis XIV vinrent contempler la bataille du faubourg
Saint-Antoine et entendre tonner le canon de la Bastille, tirant par les
ordres de Mˡˡᵉ de Montpensier sur les troupes royales. De beaux ombrages
entre le faubourg Saint-Antoine et la Roquette abritaient la folie
Titon, un riche fermier général qui s’était arrangé là une fabuleuse
installation, folie coûteuse où se ruina le financier, et dont un lot
plus tard logea la fabrique de papiers peints Réveillon, pillée et
incendiée peu de jours avant la prise de la Bastille. Un autre
financier, Samuel Bernard, avait la sienne dans les mêmes environs, et
aussi le duc de Fronsac, fils du maréchal de Richelieu.
Mais le point où les petites maisons étaient plus serrées, où leurs
habitués pouvaient voisiner les uns chez les autres, c’étaient les
quartiers de Clichy et des Porcherons, ce qui se comprend du reste, par
la situation agréable sur les pentes ondulant vers Montmartre et par les
traditions du lieu. Le maréchal de Richelieu, le grand vainqueur, le
maître de tous les roués petits et grands, ne se contentait pas de son
pavillon de Hanovre sur le rempart, il avait planté une maison plus
petite et plus discrète sur la hauteur de Clichy, maison qui fut, sous
le Directoire, habitée par la belle Mᵐᵉ Hamelin, une des Merveilleuses
de l’époque. Le XVIIIᵉ siècle, ce débauché vieilli, revenait à la nature
sur ses vieux jours; désireux de finir en églogue, en buvant du lait,
servi par des bergères poudrées, il s’était pris d’un bel amour pour la
nature arrangée, pomponnée, gracieusement enjolivée, sinon embellie, et
ce goût de décorations champêtres, qui avait produit le village de
Trianon, allait trouver à s’exercer dans un genre particulier de
_Folies_, qui n’étaient plus seulement la petite maison galante, mais
des créations autour d’un petit palais champêtre, de parcs immenses
meublés de fabriques, ruines et curiosités de toutes sortes.
[Illustration: LES PORCHERONS AU XVIᵉ SIÈCLE (PLACE DE LA TRINITÉ
ACTUELLE)]
Parmi les plus fameuses, prenons-en deux seulement pour leur importance
et leurs particularités: celle du financier Boutin et celle du duc de
Chartres. La folie Boutin était une merveille avec son magnifique jardin
anglais, qui avait coûté plus d’un million au financier, allant de la
rue Saint-Lazare à la rue de Clichy. Ce fermier général était un fort
brave homme, très bienfaisant et un ami des arts. Sous le Directoire, le
pauvre Boutin ayant été guillotiné, on fit de son jardin le _Tivoli_ des
incroyables et des merveilleuses qui eut un succès prodigieux où dans un
décor de temples, de moulins, cascades, ponts rustiques, grotte de
sorcier, curiosités de toutes sortes, se donnaient des fêtes de tout
genre, surtout fêtes de nuit avec illuminations, ascensions de ballons
et feux d’artifice.
Napoléon donna dans ce merveilleux Tivoli un banquet à sa garde
impériale au retour d’une de ses triomphales courses à travers les
capitales étrangères.
La folie de Chartres s’appelle aussi le jardin Mousseaux ou Monceaux du
nom d’un petit village éparpillant quelques maisonnettes dans la plaine;
en 1778, Philippe d’Orléans duc de Chartres, le futur Égalité, acheta
d’immenses terrains plats, un sol ingrat et sans verdure, et bouleversa
le tout avec des légions d’ouvriers. Il avait chargé Carmontelle,
peintre et musicien, de dessiner son futur domaine, en laissant
chevaucher sa fantaisie bride sur le cou. Carmontelle ne lésina sur
rien, mais le résultat fut une merveille. Ce n’est pas le parc Monceaux
que nous connaissons. Celui-ci est joli, mais il n’a point la fantaisie
de l’autre, bien que ses principales beautés lui viennent encore des
débris de la folie de Chartres.
Dans les détours des vallons enfantés par Carmontelle, au milieu
desquels circulait une petite rivière jaseuse, il y avait de tout: un
temple de Mars en ruines, un moulin à vent hollandais, avec la maison du
meunier et une laiterie, un château gothique ruiné, une tour et des
tourelles ébréchées sur un mamelon, un bois poétique de cyprès et de
sycomores, abritant des tombeaux antiques au milieu desquels se dressait
une pyramide et à côté de ce site sévère, un coin riant d’Italie, avec
quelques motifs antiques et une vigne encadrant dans les pampres une
statue de Bacchus. De l’exotique, maintenant: un portique chinois, passé
lequel on rencontrait un pavillon bleu, puis un pavillon de verre, puis
un pavillon jaune, une immense galerie formant jardin d’hiver... Les
ponts, les cascades ne se comptaient pas, ni les grottes non plus; il y
en avait une dans laquelle le duc de Chartres donnait quelquefois à
souper, grotte très vaste à laquelle étaient annexées les cuisines et
une arrière-grotte pour les musiciens. Il y avait encore des temples,
des obélisques, des fontaines, des pagodes chinoises mobiles, des jeux
de bague curieusement installés; enfin, comme morceau important, la
charmante naumachie, la belle colonnade ruinée, entourant la pièce d’eau
que nous connaissons.
C’était une féerie dont nous sommes loin d’avoir indiqué tous les
tableaux. Quand les fermiers généraux en 1782 établirent le fameux mur
d’octroi qui mettait Monceaux dans Paris,
Le mur murant Paris rend Paris murmurant,
on bâtit ce mur dans un fossé pour ne pas priver la folie Monceaux de
ses vues sur la campagne.
Le duc d’Orléans ne jouit pas longtemps de ces merveilleux jardins. La
Révolution survient qui confisque Monceaux et en fait après la Terreur,
lorsque l’on est sorti du terrible cauchemar, un établissement de fêtes
comme Tivoli, comme l’Elysée, ancienne folie Beaujon.
Sous Napoléon, on ne dansa plus à Monceaux; l’empereur l’avait donné à
Cambacérès, qui le rendit peu après à l’Etat en raison des trop
considérables frais d’entretien. La Restauration le restitua à la
famille d’Orléans à laquelle la Révolution de 48 l’enleva encore. On y
mit alors la direction des ateliers nationaux. C’est seulement vers 1860
que la Ville de Paris entra en possession et créa le parc actuel qui ne
comprend guère plus de la moitié de l’ancien jardin, le reste ayant
servi à la création du beau quartier environnant.
Le sort de ces grands jardins aristocratiques fut le même au
commencement du siècle, établissements de plaisirs d’abord, transformés
ensuite en jardins publics ou découpés pour la création de quartiers
nouveaux. Les parcs plus modestes, toutes ces petites maisons aux
souvenirs licencieux devenus hôtels de spéculateurs enrichis après la
Révolution, ou de généraux de l’Empire, ont disparu peu à peu, atteints
par les nouvelles grandes voies, écrasés sous les grandes maisons de
rapport. Dans la région de l’Est, c’est l’industrie qui s’en est
emparée; de l’autre côté, dans la grande marche de la ville vers le
soleil couchant, la marée montante des constructions atteint les
derniers débris de la coquette villégiature de jadis, les derniers
ombrages des derniers petits parcs lointains, pour y faire surgir des
rues neuves à petits hôtels.
Quels changements en une ou deux générations de Parisiens. La ligne de
remparts, les fortifications de 1840, englobaient toute une ceinture de
villages séparés encore par des champs et des cultures. Où sont-elles
maintenant? où sont les vignes et les champs de violettes de Belleville,
ce village qui était le Montmorency des bourgeois du quartier
Saint-Denis de 1830? Il y a vingt ans, la campagne commençait après le
Trocadéro. Les Parisiens d’aujourd’hui ont connu des maraîchers à Passy
et de grands espaces en jardins et parcs, entre ce Passy et Auteuil,
isolé au bout du monde, à la pointe extrême du rempart; leurs pères ont
vu des chantiers de bois à la place de la gare Saint-Lazare et leurs
grands-pères ont pu assister à des grandes manœuvres et petites guerres
exécutées par la garnison de Paris jusqu’en 1830, dans les plaines
désertes de Monceaux.
Les grands boulevards intérieurs, la promenade du rempart du siècle
dernier, sont devenus la grande artère intérieure; une seconde ligne les
double et les remplace, les boulevards extérieurs tenant la place du mur
d’octroi des fermiers généraux de 1782, et une troisième ligne de
boulevards, le chemin militaire des bastions de l’enceinte, se bâtit
rapidement, voit s’élever du côté de l’ouest de superbes hôtels
regardant la campagne par-dessus les talus, en attendant que Paris
encore une fois franchisse cette enceinte et dévore les agglomérations
formées _extra-muros_.
A l’intérieur de grandes trouées ont été faites dans tous les sens pour
donner de l’air au Paris trop serré d’autrefois; ces trouées, personne
ne les blâme; on ne critique que leur implacable tracé rectiligne, qui
ne se serait pas dérangé pour Notre-Dame ou la Sainte-Chapelle s’il
avait heurté ces monuments. La vieille croisée de Paris du temps de
Philippe-Auguste a été modifiée, la nouvelle croisée, c’est la rue de
Rivoli coupant la ligne des boulevards Sébastopol et Saint-Michel.
Commencée presque au début du siècle, l’an X de la République, par le
Premier Consul, la rue de Rivoli dans son premier tronçon modifia
considérablement les abords du jardin des Tuileries, en effaçant des
souvenirs du commencement de la Révolution. Les premiers coups de pioche
firent tomber la salle du Manège, construite sur l’ancien manège des
écuries royales, la salle où peu d’années auparavant avaient siégé la
Constituante, la Législative et la terrible Convention, et que celle-ci
avait quittée pour une salle dans les Tuileries mêmes. En même temps
disparurent les Feuillants dont l’enclos mitoyen avec le jardin royal
donnait son nom à la terrasse de ce côté, et le couvent des Capucins sur
l’emplacement duquel fut en partie construit le ministère des finances
incendié par la commune. Aux premiers jours de la Révolution, un club
rival des Jacobins et des Cordeliers se tint au couvent des Feuillants;
les hommes du parti des Feuillants étaient modérés; ils firent les
premiers le voyage à la place de la Révolution.
Arrêtée longtemps entre le Louvre et le Palais Royal, la rue de Rivoli
reprit sa course au commencement du second Empire et continua sa percée
à travers Paris en transformant extraordinairement les abords du Louvre
comme elle avait fait précédemment pour les Tuileries, et après les
entours du Louvre, ceux du palais rival, de la vieille maison de ville
des Parisiens.
[Illustration: RESTES DE L’ÉGLISE DES MATHURINS (1840)]
Tout le long de sa route, elle éventra de vieux quartiers tortueux et
embrouillés, elle dévora des ruelles antiques aux séculaires bâtisses
souvent misérables et sordides, coins lépreux cachés au cœur de la
ville, à deux pas de la demeure des rois et du Paris brillant.
Le changement était prodigieux et par quelques ruelles qui nous restent
bien dissimulées derrière de hauts édifices aux environs du Pont Neuf,
nous ne pouvons guère nous faire une idée de ce qui dans le cours des
siècles s’était tassé là au débouché des ponts autour du Châtelet. La
rue de Rivoli et les travaux qui en furent la suite jetèrent bas ce qui
subsistait des ruelles ayant enserré le vieux Châtelet tombé en 1808 et
bouleversèrent complètement les environs, dégageant la tour
Saint-Jacques du marché à la friperie qui l’entourait et amenant même le
transport à 12 mètres de distance de la fontaine dite du Palmier,
consacrée sous le premier Empire au souvenir des victoires remportées en
Italie et en Egypte. Alors disparut, avec la rue Pierre-à-Poisson, la
rue de la Tannerie et quelques autres mal odorantes, la rue de la
Vieille-Lanterne, repaire immonde et noir coupe-gorge auquel la mort du
pauvre Gérard de Nerval assassiné en quelque bouge et pendu ensuite au
grillage d’une fenêtre, venait de donner une renommée sinistre.
Même formidable abatis et même transformation auprès de l’Hôtel de
Ville, du nouvel hôtel considérablement agrandi en 1835 et qui devait
s’effondrer dans les flammes de 71. On achevait de dégager le monument,
et l’on régularisait la vieille place de Grève. Pendant tout le second
Empire la pioche et le pic maniés par le préfet Haussmann ne
s’arrêtèrent pas. Le vieux Paris disparaissait ou se masquait, démoli
ou dissimulé derrière un rideau de hautes bâtisses monotones. L’air et
la lumière devenaient denrées moins rares pour le Paris central,
l’hygiène y gagnait assurément, mais ces avantages se trouvaient
chèrement payés, par la perte de bien des édifices intéressants et par
l’accablante monotonie des rues nouvelles. Toute idée d’art semblait
bannie du plan, on pourrait le croire, comme aussi tout vrai sentiment
décoratif. Au centre, à droite, à gauche, partout la pioche bousculait
les séculaires décors de la cité parisienne, et bouleversait
profondément le sol, enfouissant les souvenirs, grattant, effaçant
l’histoire. Pour ne parler que des grandes percées des vieux quartiers
historiques, en négligeant les boulevards filant aux quatre coins de
l’horizon à travers territoires annexés, villages absorbés, ou faubourgs
à peine âgés de quelques pauvres siècles, on poussait au nord les
boulevards de Sébastopol et de Strasbourg, et au sud les grandes voies
modifiant si profondément la physionomie du quartier des Études.
Non, tu n’es plus, mon vieux quartier Latin...
... Le boulevard Saint-Michel, la rue Monge, la rue des Ecoles, le
boulevard Saint-Germain et les grands travaux qui se poursuivent encore
sur les pentes de la Montagne l’ont du moins fortement entamé.
[Illustration: LA MAISON DE CORNEILLE, RUE D’ARGENTEUIL]
Au centre, la rue Turbigo réunissait le boulevard du Temple aux Halles,
en surcoupant les vieilles rues déjà coupées par le boulevard
Sébastopol, et les alentours des Halles étaient bouleversés de fond en
comble. Alors disparurent les derniers vestiges des vieux marchés
d’autrefois et les dernières rues à piliers, aux pittoresques vieilles
maisons sous lesquelles débordait le grand marché.
L’avenue de l’Opéra, étincelante et superbe, fourmillante, bruyante, si
parisienne et si cosmopolite, grande artère faisant communiquer le vieux
centre de la vie d’autrefois, le Louvre et le Palais Royal, avec le
centre de la vie d’aujourd’hui, les boulevards élégants et l’Opéra, est
une tranchée ouverte il y a bien peu d’années. A voir l’immense
circulation, les files de voitures et le flot des piétons sur chaque
trottoir, qui se douterait qu’on a pu s’en passer jamais!
Elle a bouleversé de l’histoire, elle aussi, en approchant de la vieille
rue Saint-Honoré et des Tuileries, en perforant largement le quartier de
la butte des Moulins. Au XVᵉ siècle c’était, de ce côté, une banlieue
fangeuse et assez mal habitée; la porte Saint-Honoré, de l’enceinte
d’Etienne-Marcel, était presque à l’entrée de l’avenue de l’Opéra. Au
delà s’étendaient les terrains du marché aux pourceaux avec quelques
bâtisses, étables ou porcheries. La butte venait de naître, car la
question controversée de l’origine naturelle ou factice de cette butte a
été tranchée justement par les travaux d’édilité qui l’ont fait
disparaître. Elle était faite de terres rapportées et ne remontait pas
au delà du XIVᵉ siècle, puisqu’on n’y a rien trouvé d’antérieur.
L’historien de la butte, M. Edouard Fournier, suppose cependant que
peut-être les premiers éléments ont pu être fournis par les débris du
Lower, château fort des Francs, ancêtre du Louvre de Philippe-Auguste,
mais la butte doit sa constitution aux gravats et terres tirés du fossé
lors de la construction de l’enceinte de 1358, des remparts si
rapidement élevés par Marcel, munis de 750 guérites de bois sur le
pourtour, et armés de bombardes.
Cette butte n’était pas le seul amas de déblais transformé en montagne;
il y en eut tout autour des remparts et plusieurs de ces buttes
subsistent chargées de maisons ou couvertes de verdure, souvenirs soit
des travaux de fortifications du XIVᵉ et du XVIᵉ siècle, soit des
_boulevards_, grands bastions de terre gazonnée élevés pour couvrir des
points faibles sous François Iᵉʳ, lors de la grande alarme, quand les
Impériaux maîtres de la Picardie touchaient presque Paris. Villeneuve
sur gravats à la porte Saint-Denis, la butte Copeau au Jardin des
Plantes, le renflement du boulevard à la porte Saint-Martin et d’autres
élévations, d’autres bosses cachées sous les maisons ont la même origine
et la plupart de ces buttes furent couronnées de moulins, même quand
elles étaient encore ouvrages de fortification.
Notre butte des Moulins, sise à deux ou trois cents mètres de la porte
Saint-Honoré eut l’honneur de servir de soutien à l’assaut de cette
porte par Jeanne d’Arc en 1429. Jeanne d’Arc, voulant essayer d’arracher
par une brusque attaque Paris aux Anglais, y plaça son artillerie, et se
jeta de là résolument sur le rempart, malheureusement trop bien défendu.
Descendue dans le fossé, elle s’obstinait sous la grêle des traits à
chercher l’endroit le moins profond pour le combler de fascines,
lorsqu’elle fut grièvement blessée; elle ne consentait point cependant à
lâcher l’attaque et il fallut que le duc d’Alençon vînt la chercher
lui-même. Sous François Iᵉʳ la butte fut convertie en un bastion,
défense avancée de la porte Saint-Honoré. A partir de ce moment,
couronnée de ses moulins, la butte est double; une seconde éminence
faite de déblais encore, est venue s’ajouter à la première et se
distingue parfaitement sur les plans, séparée de la première par une
petite échancrure où serpente un chemin.
Le marché aux pourceaux avec les porcheries qui l’environnent, la voirie
qui a donné naissance à la butte ou s’est perpétuée longtemps sur ses
flancs, n’étaient pas pour en faire un endroit bien fréquenté. Notre
butte possédait de plus la _Justice_ de l’évêque; outre des moulins et
des buissons, il y avait poussé deux ou trois gibets. A côté, un carré
de pierres, visible sur le plan Truschet, devait être à deux fins,
c’était le soubassement du bûcher pour des supplices d’hérétiques, comme
on en vit trop souvent à certaines époques, et le fourneau pour faire
chauffer la chaudière d’huile dans laquelle étaient bouillis les
malheureux convaincus du crime de fausse monnaie.
Cette affectation sinistre de la butte n’empêcha pourtant pas un
faubourg de se former peu à peu autour des porcheries et des gibets, ni
les cabarets à la fin du XVIᵉ siècle de venir se camper sur les pentes,
au-dessous des moulins, et de recevoir à leurs tables rustiques sous les
tonnelles bon nombre de Parisiens en quête de campagne. Le quartier
nouveau avait sa chapelle dédiée à saint Roch; peu à peu il se faisait
plus ville, enfermant les buttes aux Moulins parmi les bâtisses et les
cabarets de plus en plus nombreux, banlieue remuante et de mœurs
irrégulières. Sous la Fronde, c’est le champ d’exercice de l’émeute, qui
s’échauffe ici à discourir contre le Mazarin, feux de paille qui
essaient de devenir brandons de guerre civile et qui finiront par
flamber réellement, de façon à brûler bien des doigts imprudents. On
s’amuse en attendant, on voit là une imitation des gamins du quartier
Saint-Honoré qui ont coutume de venir par bandes se battre à coups de
fronde sur les pentes de la butte, et le jeu de ces gamins baptise les
nouvelles factions politiques.
Cependant, la tranquillité revenue, les maisons reprirent de plus belle
l’assaut de la butte, les moulins étaient bien menacés: on voulait faire
à leur place et sur les pentes un nouveau quartier plus digne du
voisinage du Louvre et des Tuileries que le faubourg désordonné de
l’ancien marché aux pourceaux. Enfin les rues montant à l’escalade de la
butte ou la perforant dans divers sens arrivèrent au sommet et alors, au
grand regret de quelques-uns, aux grands soupirs des gazettes en rimes
ou en prose, le jour vint, vers 1668, où ils durent déménager. Les
moulins de la «_Gentille butte Saint-Roch_» s’en furent les uns
rejoindre ceux qui tournaient déjà sur la butte Montmartre, les autres
ailleurs et de nouvelles rues s’alignèrent à leur place, la rue du
Clos-Georgeau, la rue des Moineaux, la rue des Moulins, etc...
Avant que les moulins n’eussent déguerpi, un homme pouvait, de son logis
de la rue d’Argenteuil formée avec l’ancien chemin de ce nom, les
regarder tourner au-dessus de tous les tripots et cabarets, où
bretteurs, amis du désordre et frondeurs s’en donnaient à cœur joie.
C’était Corneille dont la maison a subsisté au nº 18 de cette rue
jusqu’à ce que l’avenue de l’Opéra, opérant sa grande trouée, l’emportât
avec ce qui restait de la butte elle-même et sa charge de maisons très
serrées. Ce quartier après les souvenirs lointains que nous venons de
réveiller n’avait plus eu que des souvenirs littéraires, épicuriens ou
galants au XVIIIᵉ siècle. Les noms illustres ou célèbres ne manquent
pas: après Lulli, Mignard, La Fontaine, on y trouve Voltaire, Rousseau,
Grimm, d’Holbach, Helvétius, etc., en voisinage avec filles d’opéra ou
filles du monde, avec bien des cabarets plus ou moins fameux. La
politique reparut autour de Saint-Roch aux jours suivants, le terrible
club des Jacobins était trop voisin et Robespierre aussi qui demeurait
rue Saint-Honoré, chez les Duplay; quand la Terreur prit fin, que le
club terroriste fut fermé, quand la réaction fit sa tentative de
Vendémiaire, les sections royalistes vinrent se faire mitrailler sur les
marches de l’église par un petit général corse d’assez pauvre mine, mais
qui n’y allait pas de main morte...
* * * * *