Ces hôtels auront beau montrer une carrure importante, élever sur des

cours bien fermées de hauts pavillons avec de vastes ailes en retour, on

sent malgré tout une vague tristesse planer, quelque chose comme le

découragement pesant déjà sur une caste qui voit confusément arriver la

déchéance politique, la fin du grand rôle joué par elle pendant des

siècles. A part quelques écussons, quelques maigres sculptures aux

fenêtres, toute la décoration est réservée à l’intérieur, aux somptueux

appartements, au mobilier, comme si les descendants des fières races

féodales, domptés et domestiqués à la longue par les rois, les nerfs

coupés, abandonnaient désormais toute idée d’un rôle extérieur à jouer

en dehors de leurs fonctions ou de leur rôle purement décoratif à la

cour.

Ils ont beau élever de hautes constructions avec dépendances nombreuses,

grandes écuries et remises pour leurs chevaux et leurs carrosses, larges

communs pour leurs gens, il y a du renfrogné dans ces logis, de la

maussaderie qui tournera plus tard à la mélancolie. On peut y mener vie

magnifique au milieu d’un monde de serviteurs galonnés, du roulement des

équipages, des allées et venues du personnel, mais c’est en somme une

existence qui ne diffère guère de celle du bourgeois riche ou du

traitant chez qui l’or afflue; les grands seigneurs ne se retrouveront

plus réellement grands seigneurs que loin de Paris, dans les châteaux de

leurs ancêtres, dans le rayon dominé par les vieux donjons fièrement

posés jadis sur plaines et vallons.

De la rue on ne voit rien de ces hôtels bâtis au noble faubourg dans le

courant du XVIIᵉ ou du XVIIIᵉ siècle, rien que de grands murs; on devine

de beaux jardins à la française, des parterres correctement dessinés.

Les appartements sont richement ornés, des tapisseries, des tableaux de

maîtres s’encadrent dans les délicates boiseries aux détails menus, fort

jolis, dans le style de Berain et Lepautre, ou dans le genre rocaille,

mais si menus qu’on les croirait dessinés plutôt que sculptés.

Au centre de Paris, sous le grand roi, un quartier où s’élevaient déjà

de beaux hôtels, entre le palais Cardinal, l’hôtel de Soissons et

l’hôtel de la Vrillière, vit par un acte de courtisanerie du duc de la

Feuillade s’ouvrir la place des Victoires. Le duc de la Feuillade,

maréchal de France, colonel des gardes françaises, gouverneur du

Dauphiné, vaillant soldat couvert de blessures, qui depuis sa jeunesse

avait couru à tous les endroits où les horions se distribuaient et fait

brillamment toutes les campagnes du règne, eut l’idée de marquer

l’espèce de culte enthousiaste qu’il avait voué au roi pour la grandeur

duquel il avait été se faire un peu partout cribler de coups de

mousquet, en dédiant à Louis une statue allégorisant les victoires

royales au centre d’une place publique aux architectures symétriques.

L’entreprise se fit avec la participation de la ville de Paris. Le

maréchal acheta l’hôtel de la Ferté-Senneterre, la ville acheta l’hôtel

d’Emery à côté; on les démolit et sur leur emplacement Mansard et Predot

créèrent une place circulaire entourée de façades d’une ordonnance

régulière. Au centre de la place baptisée des Victoires, M. de la

Feuillade érigea la statue du monarque, Louis XIV à pied, vêtu à la

romaine, foulant aux pieds la triple alliance représentée par un monstre

à trois têtes, avec une Victoire voltigeant derrière qui le couronnait

de lauriers. Ce groupe de bronze doré, haut de treize pieds, se dressait

sur un piédestal de vingt-cinq pieds, aux quatre angles duquel quatre

figures enchaînées symbolisaient les nations vaincues. Le duc pour

assurer l’entretien du monument qui devait être redoré tous les

vingt-cinq ans, avait constitué sa terre de la Feuillade en majorat

grevé à tout jamais de cette charge, et, à défaut de successeurs, la

terre devait revenir avec la charge à la ville de Paris.

Quel bruit en 1686 à l’inauguration de ce groupe colossal, acte

d’idolâtrie à la romaine, qui valut au duc de la Feuillade un renom de

courtisanerie effaçant sa renommée d’homme de guerre et le souvenir de

ses services aux armées! Des épigrammes coururent Paris sur le duc et

sur le Roi Soleil lui-même. La victoire du monument place-t-elle la

couronne sur la tête du roi ou la lui ôte-t-elle? Il n’était pas

jusqu’aux lanternes flanquant le monument qui ne fussent devenues motif

de moqueries:

La Feuillade, sandis! jé crois qué tu me bernes

Dé mettre lé soleil entre quatré lanternes!

Lorsque la victoire tourna et que Louis XIV entra dans sa cruelle

période de revers, ce fut d’abord aux lanternes que l’on s’en prit,

elles disparurent en 1699, puis ce fut la statue royale elle-même, de

pose assez prétentieuse, qui fut remplacée par un autre Romain de

Coysevox.

A la Révolution l’âme du pauvre La Feuillade eut à subir un plus

terrible assaut. Cette fois on enleva d’abord, au nom de la fraternité

des peuples, par politesse internationale, les Nations enchaînées qui

furent portées aux Invalides et on jeta ensuite le monarque à terre,

pour l’envoyer à la fonte et en faire des canons destinés à envoyer à

ces mêmes peuples, en guise d’autres politesses, de solides boulets.

Que mettre en ce milieu de place où l’on s’était habitué à voir quelque

chose? On commença par y dresser une pyramide de bois portant les noms

des citoyens morts au 10 août, en attaquant le palais du successeur du

grand roi. Les grenadiers du 18 brumaire se chauffèrent, dans un corps

de garde voisin, avec ce monument, et pour le remplacer on érigea,

encore en bois, un modèle de monument égyptien consacré aux mânes de

Desaix et de Kléber. Peu après le modèle alla aussi au feu et Desaix

tout seul hérita de la place. Desaix en Romain ne resta pas longtemps

sur son socle, la Restauration le fit descendre à son tour et fit

reparaître Louis XIV non plus à pied mais sur un cheval caracolant.

A côté de la place des Victoires la Banque occupe le vaste hôtel

construit par Mansard pour le secrétaire d’État Phélipaux de la

Vrillière, une demeure vaste et somptueuse où, plus tard, le comte de

Toulouse, fils légitimé de Louis XIV, puis ses successeurs et la Banque

de France ont apporté bien des modifications, mais où les modifications

ont respecté une galerie digne d’un palais royal par ses proportions et

par la richesse de sa décoration.

La place des _Victoires royales_ n’avait pas suffi au roi Soleil pour sa

glorification; au même moment où M. de la Feuillade travaillait avec

grande hâte à son œuvre, le roi travaillait lui-même à une autre place

qui en était comme le pendant de toutes les façons, qui devait être en

hémicycle et bordée de bâtiments symétriques, comme l’autre, s’appeler

place des Conquêtes et avoir comme ornement central la statue équestre

de Louis, statue colossale montrant le roi en dominateur de l’Europe.

C’était une idée de M. de Louvois; le ministre voulait faire grand,

élever des édifices majestueux destinés à loger la bibliothèque du roi,

les ambassadeurs extraordinaires, certaines administrations et aussi

l’Académie qui n’avait pas encore de local bien à elle et tenait séance

où elle pouvait.

L’emplacement n’était pas tout à fait vide, l’hôtel de Vendôme et ses

jardins en occupaient une partie, un couvent de capucins sur le côté

avait le reste; au-dessus, c’est-à-dire dans la rue de la Paix actuelle,

était un marché aux chevaux utilisant le terre-plein d’un bastion de

l’enceinte de Louis XIV. L’hôtel de Vendôme était une très importante

habitation construite par Henri IV pour le fils aîné de la belle

Gabrielle, César de Vendôme; il comprenait un grand pavillon central à

colonnades et loggias et des bâtiments sur deux grandes cours, plus un

très grand jardin bordant le marché aux chevaux du bastion.

En 1652,--quelques semaines après la journée de la paille, où les

émeutiers prirent l’hôtel de ville, massacrèrent les magistrats mazarins

ou frondeurs, sans distinguer, et mirent le feu à l’édifice,--au plus

fort de la Fronde, le 3 juillet à 7 heures du soir, eut lieu sur ce

marché aux chevaux un duel fameux qui peut faire le pendant de celui des

Mignons au marché aux chevaux des Tournelles.

Cette fois les combattants étaient cinq contre cinq, et il resta trois

morts sur le carreau. Le héros principal du combat c’était le petit-fils

de Gabrielle, le duc de Beaufort idolâtré des Parisiens. Le roi des

Halles vaniteux et fougueux, était depuis longtemps au plus mal avec son

beau-frère le duc de Nemours; déjà, au conseil même des chefs de la

Fronde, ces deux beaux-frères s’étaient, comme deux crocheteurs,

littéralement pris aux cheveux et battus à coups de poings. S’étant

repris de querelle, de la même façon en une partie de débauche au jardin

de Regnard, ce cabaret célèbre du jardin des Tuileries, ils résolurent

d’en finir et sans désemparer réunirent chacun quatre seconds pour vider

la querelle derrière les jardins de l’hôtel de Vendôme.

Le duc de Nemours aussitôt arrivé sur le terrain, pendant que les

seconds quatre contre quatre, commençaient à ferrailler, s’avança sur

Beaufort et lui déchargea un coup de pistolet. La balle passa dans les

boucles blondes du roi des Halles, celui-ci hésita un instant, mais

voyant Nemours le charger l’épée à la main, il tira à son tour, Nemours

tomba comme une masse et mourut pendant qu’on le transportait dans son

carrosse. Du côté des seconds les choses allaient aussi vite, il y avait

déjà plusieurs blessés, Héricourt, l’un des seconds de Beaufort, était

tué par le marquis de Villars qui ne l’avait jamais vu auparavant, et il

y eut encore un autre blessé qui mourut peu après.

[Illustration: BALCON RUE THÉVENOT (DÉMOLI EN 1895)]

Louis XIV acheta l’hôtel de Vendôme et le fit démolir. Les travaux de la

place des Conquêtes commencèrent, mais ils coïncidèrent avec la

désertion de la Fortune; fatiguée d’une trop longue constance, elle

passait à l’ennemi. Le temps des revers était venu, le grand projet en

souffrit, les travaux traînèrent en longueur; puis Mansard modifia les

plans ou les réduisit à des proportions plus modestes, on abandonna

l’idée de la place en hémicycle et des palais, on éleva les façades tout

de même comme un grand décor derrière lequel les acquéreurs des lots

purent s’arranger à leur aise.

Enfin le Louis XIV vêtu à la romaine se dressa sur son cheval de bronze

et la place, quoique non terminée, s’inaugura par une magnifique

cérémonie en 1699. Des financiers surtout habitèrent ces hôtels mis en

vente par la ville. En 1792 la place des Conquêtes ou Louis-le-Grand

devint la place des Piques, chef-lieu de la section du même nom. La

statue de Louis XIV était tombée; transmuée en canons elle aussi,

peut-être servit-elle à la conquête des canons ennemis qui fournirent la

matière de la gigantesque colonne de la Grande Armée au sommet de

laquelle domine un autre violenteur de la Fortune, le grand empereur

Napoléon, statue vêtue à la romaine encore et qui déjà connaît le revers

des enthousiasmes populaires.

A l’autre extrémité de la ville on travaillait aussi à un gigantesque

monument triomphal qui devait porter à 250 pieds au-dessus du sol une

troisième statue équestre du roi Soleil; c’était au bout du faubourg

Saint-Antoine, à la place du Trône, où déjà s’était élevé un arc de

triomphe provisoire pour l’entrée du roi et de la reine Marie-Thérèse,

aux fêtes de leur mariage.

A la suite d’un concours entre les architectes, un projet de Perrault

avait été adopté. C’était une modification des arcs de triomphe de Rome,

avec d’énormes colonnes accouplées formant avant-corps sur le côté des

portes. Ce gigantesque piédestal de la statue royale fut commencé, puis

faute d’argent on éleva une carcasse de charpente et de plâtre avec un

modèle de la statue en attendant de pouvoir reprendre les travaux. La

fin du règne arriva, l’arc de triomphe se détériorait, asile d’une

innombrable armée de rats, comme plus tard l’éléphant de la Bastille.

Sous la Régence on eut bien autre chose à faire que de continuer des

arcs de triomphe dédiés au grand roi dont on était débarrassé, on

abattit cette ruine...

Deux autres monuments, des arcs de triomphe aussi, construits en 1674,

au moment des grands succès de Louis XIV, ont eu plus de chance. Ce sont

nos portes Saint-Denis et Saint-Martin qui méritent d’ailleurs cette

chance sous tous les rapports, parce que les armées de Louis XIV s’y

trouvent associées à son triomphe, et parce que l’architecte Blondel qui

les éleva, leur a donné un tout autre aspect que celui de purs pastiches

des monuments romains.

Le Paris de Louis XIV a vu les premiers essais réguliers d’éclairage des

rues entrepris par la municipalité: il y avait bien eu précédemment, aux

époques de troubles, quelques ordonnances enjoignant aux propriétaires

de placer après neuf heures une chandelle allumée sur une fenêtre du

premier étage de chaque maison, mais ces ordonnances étaient oubliées

aussitôt la tranquillité revenue, et Paris retombait dans l’obscurité

propice aux entreprises des larrons. Aussi ne sortait-on le soir qu’en

cas de nécessité, et, quand on se risquait dehors par des temps sans

lune, n’oubliait-on point de se munir d’une lanterne ou d’un falot. Le

souci des fondrières le voulait, comme la prudence commandait de ne se

point hasarder sans armes dans certains quartiers.

..... La frayeur des nuits précipite mes pas.

Car sitôt que du soir des ombres pacifiques

Au double cadenas font fermer les boutiques:

Que, retiré chez lui, le paisible marchand

Va revoir ses billets et compter son argent;

Que dans le Marché Neuf tout est calme et tranquille,

Les voleurs à l’instant s’emparent de la ville.

Le bois le plus funeste et le moins fréquenté

Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté.

Malheur donc à celui qu’une affaire imprévue

Engage un peu trop tard au détour d’une rue!

Bientôt quatre bandits lui serrant les côtés,

La bourse!... Il faut se rendre! ou bien non, résistez,

Afin que votre mort, de tragique mémoire,

Des massacres fameux aille grossir l’histoire...

Voilà ce que disait Boileau en 1660 dans sa satire des _Embarras de

Paris_ et le satiriste n’exagérait vraiment pas. Il ajoute un peu plus

loin:

..... Des filous effrontés, d’un coup de pistolet,

Ebranlent ma fenêtre, et percent mon volet;

J’entends crier partout: Au meurtre! on m’assassine!...

On devine ce que pouvaient être, dès la nuit bien tombée, ces rues

enténébrées, ces étroites rues aux ramifications compliquées, où les

hautes façades rapprochées comme des falaises de ravins sombres et

profonds, à peine piquées de quelque lumignon timide çà et là, laissent

à peine entrevoir quelques étoiles, ces carrefours de mauvaise

réputation où le tournant des ruelles menace à droite et à gauche, ces

voûtes inquiétantes, portes cochères ou entrées d’impasses, innocentes

dans le jour, prenant l’aspect de coupe-gorge avec la nuit, et tout ce

noir qui vous enveloppait, ce noir sinistre, lugubre, se poursuivant

interminablement!

Messieurs les voleurs ne se gênaient pas toujours en plein jour et dès

la nuit venue pouvaient se dire les rois du pavé. La chronique de ces

temps est pleine de leurs coups d’audace. N’osèrent-ils pas un beau soir

s’attaquer à M. de Turenne lui-même! Le grand maréchal, ne voyant pas la

résistance possible, y laissa sa bourse; sans doute elle n’était pas

assez ronde, car les voleurs avec la plus grande politesse d’ailleurs,

taxèrent leur illustre victime à une certaine somme en plus, qu’un des

leurs se chargea d’aller toucher le lendemain.

Le sieur Loret dans sa gazette rimée raconte maints exploits des

détrousseurs de carrefour, qui ne se montraient pas toujours d’aussi

bonnes façons qu’avec Turenne:

La sœur du chevalier du guet

Fut un jour dévalisée,

Et tout entière dépouillée

Par des barbares inhumains...

M. de la Reynie, magistrat intègre et vigilant, pour qui l’on créa, à la

réorganisation de la police en 1667, la charge de lieutenant général de

la police de la ville de Paris, travailla énergiquement à l’épuration

des bas-fonds de la capitale, poursuivit à outrance les innombrables

coupe-jarrets et tire-laine, les voleurs et assassins pullulant dans

Paris, ferma les cours des Miracles et jeta truands et vagabonds dans

les prisons ou les hôpitaux.

Dans sa lutte contre les criminels ou contre les simples fauteurs de

désordres, il commença, en même temps qu’il augmentait le guet, par

éclairer le champ d’opérations de tous les malandrins. On plaça une

lanterne garnie d’une chandelle à l’extrémité de chaque rue et une au

milieu quand la rue était longue. Cette mesure causa une sensation si

profonde, parut une innovation si importante et un bienfait si grand que

pour en perpétuer le souvenir on frappa en 1669 une médaille où se

voyait la Ville de Paris, une lanterne à la main, avec la légende:

_Urbis securitas et nitor_. Pour forcer les _mauvais garçons_ à

respecter ces lanternes gênantes, il y avait peine de galères pour

quiconque y toucherait.

Par malheur, ces lanternes n’étaient allumées que pendant l’hiver, du 20

octobre au 31 mars. Le reste du temps on s’en remettait, pour

l’illumination des rues, à l’antique Phébé, lanterne qui ne coûte rien

et que l’on n’a pas la peine d’allumer. On avait aussi les _falots_, une

entreprise dans les divers bureaux de laquelle on trouvait des porteurs

de falots numérotés par qui l’on pouvait se faire accompagner et qui

rendaient divers services à leurs clients.

Cette institution des falots numérotés vécut longtemps et subsista

jusqu’à la fin du XVIIIᵉ siècle, malgré l’augmentation de l’éclairage

des rues, malgré les réverbères.

[Illustration: PORTAIL DE L’ÉGLISE DES FILLES SAINT-CHAUMONT]

Le sévère La Reynie resta une trentaine d’années en charge. La ville de

Paris lui fut redevable d’un grand nombre de règlements de police,

concernant la sécurité des personnes et la salubrité des rues. Par

malheur, vers la fin du XVIIᵉ siècle, avec l’augmentation de la

population et la misère publique, les désordres recommencèrent; il

fallut encore pour remédier au mal doubler le guet à pied et à cheval et

remplacer La Reynie, dont la sévérité s’était peut-être amollie avec

l’âge, par Voyer d’Argenson.

La dureté et l’inflexibilité de d’Argenson jetèrent la terreur parmi les

malfaiteurs, effrayèrent les méchants sans pour cela rassurer tout à

fait les autres,

[Illustration: LA BUTTE DES MOULINS AU XVIᵉ SIÈCLE

_Imp. Draeger & Lesieur, Paris_]

car cette vigilance énergique était aussi au service des intérêts et des

passions politiques de la cour. Les tristesses de la fin du règne, le

mouvement de folie de la Régence, la multiplication des impôts et le

débordement de la passion du jeu sous toutes ses formes, le _système_ de

Law et l’épidémie de spéculations engendrant la ruine et la

démoralisation, il n’en fallait pas tant pour jeter le trouble partout

et donner naissance aux pires désordres.

C’est le moment où les exploits du fameux Cartouche mettent sur les

dents lieutenant de police, exempts et commissaires. Malgré

l’augmentation du guet et malgré les agents secrets de d’Argenson,

Cartouche et sa bande terrifient la ville, Paris nocturne redevient

extrêmement dangereux pendant quelque temps. L’arrestation de Cartouche

avec une cinquantaine de ses complices, livrés par un soldat de leur

bande, fit un bruit énorme. Les premiers pris, mis à la question, en

firent découvrir d’autres de toutes les classes sociales, y compris même

des exempts du Châtelet. Les prisons en étaient pleines et après le

grand procès, lorsque Cartouche et les plus coupables conduits en Grève

furent couchés sur la roue où ils devaient être rompus vifs, ils

dénoncèrent encore de nombreux complices pour retarder leur supplice

d’une nuit ou deux.

[Illustration: LE BUREAU DES MARCHANDES-LINGÈRES, 6, RUE COURTALON]

Après avoir couvé quelques années dans quelques premières tentatives

d’organisation du crédit, tentatives qui n’avaient réussi ou semblé

réussir que grâce à une série de mesures obtenues de l’État alors acculé

à la banqueroute et gémissant sur ses coffres vides, la fièvre chaude de

la spéculation s’était complètement emparée de Paris en 1719. Le

financier écossais Law était passé dieu.

Bel homme et beau joueur, ayant couru déjà mille aventures de tout

genre, desquelles il avait toujours su se tirer, même quand elles

avaient abouti à la prison, ce banquier audacieux fut jeté par le hasard

dans les débauches du duc d’Orléans et se trouva ainsi à même de

convertir la Régence à ses plans financiers, à son fameux _Système_

d’organisation du crédit. Ce joueur effréné allait attirer la France

entière, à demi folle, dans l’immense tripot de la rue Quincampoix.

Malgré l’opposition et les remontrances du Parlement, l’hostilité de

d’Argenson, le _Système_ triomphait. La Banque générale fondée par le

financier écossais devint la Banque royale et ouvrit l’émission à jet

continu d’actions sur lesquelles les premiers bénéfices éblouirent la

foule. On se rua bientôt sur tous les papiers de la banque, billets,

actions, promesses d’actions. La compagnie universelle des Indes et les

autres affaires de la banque, les fermes et les monopoles accaparés par

elle, fournirent l’occasion d’émissions d’actions, jetées par séries

successives à la tête des spéculateurs.

Plus d’argent, plus d’or, rien que du papier, des actions par centaines

de mille montées bientôt à des taux formidables, des millions de billets

sur lesquels on se livrait à un agiotage sans frein. Paris, la France,

l’Europe sont infestés. Le cœur de Paris, de la France et du monde bat

rue Vivienne où sont les bureaux de la Banque et rue Quincampoix,

quartier général des financiers.

A la voir aujourd’hui cette pauvre rue Quincampoix, sombre et triste,

voie tortueuse et assez misérable, où ne passe plus personne, étouffée

qu’elle se trouve entre la vieille rue Saint-Martin et le jeune

boulevard Sébastopol, pourrait-on se douter qu’à un certain moment elle

fut le camp de la finance, le centre des affaires. Ses grandes maisons,

noires aujourd’hui et bien délaissées par le luxe, laissent apercevoir à

peine quelques traces de leur fortune d’antan, quelques sculptures ou

ornements rocaille. Entre les deux grandes artères voisines si vivantes

et si bruyantes, son silence, sa tristesse marquent davantage sa

déchéance. Antérieurement au système, la rue Quincampoix était déjà

vouée au commerce de l’argent, le _bureau des Merciers_, siège d’une

importante corporation, était à l’entrée en face de la petite église

Saint-Josse et proche de la _Chambre des assurances maritimes_; il y

avait des banquiers, des courtiers, des juifs surtout, des usuriers et

tripoteurs agiotant sur les traites et les billets de l’État, tombés

considérablement à la fin du règne du grand Roi. La rue avait donc ses

habitués, quand débuta l’affaire du système, elle se vit envahie tout à

coup par des hordes d’agioteurs de toutes les classes sociales.

Pendant toute l’année 1719, une foule tumultueuse s’y étouffait aux

heures marquées pour le trafic, une foule enragée de l’âpre passion de

la spéculation s’y ruait sur les papiers de la Compagnie, pendant que

chez le Régent, les plus grands seigneurs de France et jusqu’à des

mandataires des souverains étrangers sollicitaient des souscriptions

privilégiées aux émissions. A la fin de 1719 il y avait un milliard de

billets du système sur le marché.

La fortune était folle et la démence s’emparait de toutes les classes

sociales. De la corne d’abondance de la déesse aux yeux bandés, à la

roue prestigieuse, des millions pleuvaient, lancés à tort et à travers

sur la foule. Du soir au matin des situations sociales changeaient du

tout au tout, tel richard du matin se trouvait tombé à la misère le

soir, et tel qui s’éveillait misérable se voyait le soir possesseur de

quelques millions... en papier. Ceux qui savaient réaliser à temps et

quitter le tripot avec leurs bénéfices achetaient terres et châteaux,

vendus par des gens empressés de courir en porter le prix rue

Quincampoix.

Paris de siècle en siècle · 第 32 / 37 段