encadrée, gardée par de grands sphinx posés sur la corniche des
bâtiments bas en retour, jadis couverts en terrasses à balustrades.
L’entrée du grand corps de logis central se couronne d’un énorme fronton
avec des figures de femmes, des amours enguirlandés et de grands chiens,
supports de l’écusson effacé. Là se déploie majestueusement, d’une
ampleur à contenir une maison de nos jours, un magnifique escalier d’une
grande richesse de décoration, abondance de sculptures qui se
poursuivait, et se retrouve encore en partie dans les appartements.
L’hôtel Salé après avoir été la demeure du maréchal de Villeroy, l’hôtel
des Ambassadeurs de Venise, etc., fut pendant quelque temps avant 89
l’hôtel de Mᵍʳ de Juigné archevêque de Paris.
A la Révolution on y entassa les livres saisis dans les couvents
supprimés, puis l’hôtel fut vendu comme bien national et transformé en
pension jusqu’à l’installation de l’Ecole centrale, qui l’a quitté il y
a peu d’années pour le nouvel édifice contigu aux _Arts et Métiers_.
L’Imprimerie nationale, rue Vieille-du-Temple occupe les vastes locaux
de l’hôtel de Rohan, qui s’appela aussi le palais Cardinal ou l’hôtel de
Strasbourg. Plus jeune que les autres grands logis du Marais, l’édifice
ne date que du commencement du XVIIIᵉ siècle et fut construit par le
cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg.
Quatre-vingts ans après lui un autre cardinal de Rohan habitait aussi ce
palais, réuni par les jardins au palais de Soubise, précédemment hôtel
Clisson-de-Guise. Rohan était le cardinal de cette scandaleuse et
mystérieuse affaire du collier, commencement pour Marie-Antoinette des
terribles infortunes qui l’amenèrent en peu d’années prisonnière à la
tour du Temple, si proche voisine de l’hôtel du cardinal.
A l’hôtel de Rohan, l’art du XVIIIᵉ siècle a laissé de nombreuses
beautés un peu partout et un morceau de sculpture vraiment superbe, le
grand bas-relief de Le Lorrain, qui couvre la muraille au-dessus de
l’ancienne porte des écuries et représente Phaéton faisant boire le
quadrige de chevaux attelés au char du Soleil. L’imprimerie vint occuper
le palais en 1808.
Que d’autres superbes logis dans ce Marais, qui sans avoir
l’illustration de ces demeures princières, se montrent un peu partout,
dans leurs vieux atours en partie respectés, ou laissent transparaître
quelques débris de leur ancienne splendeur. Les belles portes sont
nombreuses d’où l’on s’attendrait presque à voir sortir la chaise de
quelque marquise, ou l’un de ces longs carrosses du grand siècle menant
un président au Parlement. Celle du nº 30 actuel de la rue des
Francs-Bourgeois est encore un très beau morceau; monumentale également
celle de l’hôtel du maréchal d’Albret, un peu plus loin dans la même
rue. Au 28 de la rue Michel-le-Comte, l’immense porte de style grec
donnait entrée à l’hôtel de Bouligneux, puis d’Halwill; elle est de
l’architecte des barrières de Paris, Ledoux, qui donnait à ses
constructions un caractère puissant tout particulier.
Combien d’autres encore, et de riches balcons comme ceux de l’hôtel de
La Grange, rue de Braque, nº 6, des fenêtres Louis XIV ou de style
rocaille, de grands pavillons, d’énormes toits Louis XIII, dans les rues
Pastourelle, des Quatre-Fils, des Vieilles-Haudriettes, au coin de
laquelle une fontaine du XVIIIᵉ siècle nous montre une jolie naïade
couchée sur son urne. Combien de frontons curieux comme celui de la rue
Payenne où l’on voit un long et maigre Temps couché sur
[Illustration: LA RUE QUINCAMPOIX PENDANT LE _Système_
_Imp. Draeger & Lesieur, Paris_]
des débris de colonnes renversées, vieillard allégorique qui a l’air de
songer tristement aux jours brillants du Marais, aux beaux temps finis
pour jamais.
[Illustration: PORTE DES ÉCURIES DE L’HÔTEL DE ROHAN (IMPRIMERIE
NATIONALE)]
Où sont les hôtels de Lorraine, de Chavigny, voisins de l’hôtel
d’Angoulême-Lamoignon sur la rue Pavée, les hôtels d’Orléans et d’Effiat
rue Vieille-du-Temple, les hôtels d’Estrées, d’Epernon, de Sordis,
Nicolaï, etc. Détruits, disparus complètement, ou, si quelques restes
subsistent, ils sont si bien dissimulés par les replâtrages et
transformations, si bien perdus dans les reconstructions que c’est tout
comme si rien absolument n’en restait!...
La mélancolie des choses qui ne sont plus ne flotte pourtant pas dans
l’air et ne tombe pas des murailles grises; il y a tant de bruit et de
mouvement dans ce quartier monumental, dans cette ville aristocratique
abandonnée au commerce, envahie par tous les métiers, qui la traitent en
pays conquis; tant de chariots industriels sortent des portes cochères à
carrosses et font retentir d’un fracas de ferraille le pavé des rues
démocratisées. Il est bien vivant ce quartier des élégances défuntes, on
entrevoit dans les cours le mouvement de la fourmilière travailleuse
parmi les ballots empilés, les caisses de marchandises encombrant tous
les coins et débordant par toutes les baies, dégringolant des larges
escaliers à rampes en volutes de fer forgé... A certaines heures, de ces
vieux hôtels des élégantes du grand siècle, de ces logis compassés de
haute magistrature, débouchent des foules bruyantes, ouvriers et
apprentis en bourgerons, ouvrières en longs sarraus, employés en veston
courant au déjeuner.
Il est pourtant bien attristant de penser que fatalement des
modifications journalières vont davantage altérer peu à peu la
physionomie des vieilles façades, et feront disparaître demain ce que
l’on admirait encore hier. Les grands hôtels subsistant à peu près
intacts deviendront de plus en plus rares, et peu à peu chaque année
enlèvera un trait à leur physionomie... Et le vieillard symbolique du
fronton de la rue Payenne, s’il n’est abattu lui aussi, restera seul à
se souvenir et à échanger par-dessus les toits des soupirs attristés
avec l’ombre affligée de Mᵐᵉ de Sévigné, errant dans le vieil hôtel de
Ligneris-Kernevenoy-Carnavalet préservé par son affectation officielle,
et d’où elle gémit de ne pouvoir écrire sur tous ces désastreux
changements à Mᵐᵉ de Grignan une longue, bien longue lettre, remplie
d’exclamations, de protestations et de récriminations.....
[Illustration: FRONTON RUE PAYENNE]
[Illustration: LE DUEL DE BEAUFORT-NEMOURS AU MARCHÉ AUX CHEVAUX (RUE DE
LA PAIX ACTUELLE)] CHAPITRE X
LE PARIS DE LOUIS XIV ET DE LOUIS XV
La fin du Pré aux Clercs.--Développement du faubourg
Saint-Germain.--Les Invalides.--Le Luxembourg.--Les ruines de la
Ligue.--L’enceinte de Louis XIII.--Places, portes et statues
triomphales du roi Soleil.--M. de la Feuillade et la place des
Victoires.--L’hôtel de la Vrillière.--L’hôtel de Vendôme et la
place des Conquêtes-Vendôme-Des Piques.--Duel Beaufort et Nemours
au marché aux chevaux.--Paris la nuit.--Premières lanternes.--Les
porteurs de falots.--Les voleurs et la police.--M. de la Reynie et
M. d’Argenson.--Le système de Law.--La grande folie de la rue
Quincampoix.--Le crime de l’Épée de bois.--Un cardinal de la
Régence.--Emplacements révolutionnaires: le champ de la fédération,
la place Louis XV.--La catastrophe du feu d’artifice.--La
guillotine.
[Illustration: PLACE DES VICTOIRES]
Triomphant et glorieux au temps du roi Henri IV, le quartier du Marais
et de la Place Royale décline en même temps que le siècle qui a vu sa
naissance et sa poussée rapide. Les beaux jours, hélas, passent vite et
la vogue capricieuse s’échappe et se porte ailleurs. En un siècle Paris
s’était considérablement agrandi du côté de l’ouest, il avait fait une
très large enjambée dans la direction du couchant, du côté où son
expansion avait été si longtemps contrariée par le rempart et par
l’abbaye de Saint-Germain sur la rive gauche, de même que longtemps le
Louvre et les Tuileries arrêtèrent et arrêteront l’expansion sur la rive
droite.
Louis XIV et les grands seigneurs avaient colonisé Versailles; princes
et courtisans, pour suivre le roi Soleil, se contentaient à Versailles
d’un simple pied à terre ou d’un mesquin logement au château, mais ils
se construisaient de grands hôtels dans les quartiers neufs du faubourg
Saint-Germain.
Henri IV avait encore trouvé l’abbaye de Saint-Germain isolée hors de la
ville, avec un commencement de faubourgs sous ses remparts. Au delà
était la campagne. Il n’y a qu’à regarder les estampes de Callot, Israël
Sylvestre et Pérelle pour voir, avec son aspect de bout de ville donnant
sur une banlieue, le quartier de la Porte de Nesle toujours dominé par
la vieille tour de Philippe Hamelin, ce quartier désordonné de vieilles
bicoques et d’antiques constructions au milieu desquelles s’élevaient
les grands bâtiments de briques et pierres de l’hôtel de Guénégaud non
terminé et destiné à être remplacé par l’hôtel Conti, la future Monnaie.
La reine Marguerite s’était bâti un grand hôtel qualifié de palais,
pourvu d’un long jardin pris sur les terrains du Pré aux Clercs, sans
contestations avec ces écoliers qui cinquante ans auparavant
s’opposaient par la force à tout empiètement sur leur domaine, et
l’Université elle-même avait aliéné le reste de ces terrains sur
lesquels assez vite s’élevèrent de belles constructions. Un quartier
aristocratique naissait qui se préparait à enlever la vogue à la région
de l’Est si longtemps en possession du prestige avec ses souvenirs des
vieux palais de Saint-Paul et des Tournelles.
La place ne manquait point pour s’étendre par là, puisque l’on n’avait
qu’à mordre en pleine campagne, et le site était assez séduisant, juste
en face du vieux Louvre et des jeunes Tuileries, des verdures du Cours
la Reine, avec un horizon de belles collines encaissant le tournant de
la Seine, gracieusement allongée au pied des villages de Chaillot,
Passy, Auteuil, si lointains alors et cachés dans les arbres de leurs
vergers.
Jusqu’en 1660, l’ombre de la tour de Nesle continua de se projeter sur
le talus herbeux et mouvementé du port au nom ironique:
Malaquest--mauvaise acquisition--où débouche la rue de Seine et que
bordent les constructions de la reine Marguerite, avec la chapelle des
Louanges des Petits-Augustins, puis les jardins qui touchent de l’autre
côté l’ancien clos de l’Abbaye transformé, montrant des amorces de rues,
mais où s’élève encore sur sa butte le vieux moulin à vent des moines, à
côté de la chapelle de la Maladrerie.
La tour de Nesle et la porte disparaissent, le rempart est éventré, les
fossés comblés, le collège des Quatre-Nations s’élève assez lentement.
Transformation complète, un vieux paysage parisien s’efface, un nouveau
décor le remplace plus régulier et plus froid.
Pendant que le monument s’élevait, les rues du faubourg Saint-Germain
s’allongeaient et se bâtissaient, la rue de la Sorbonne, maintenant rue
de l’Université, s’avançait à travers le grand Pré aux Clercs en suivant
à peu près le tracé d’un petit chemin qui s’appelait le chemin des
Treilles et conduisait à l’île aux Treilles ou des Cygnes. De même se
bâtissait aussi la rue de Grenelle, et l’ancien chemin des vaches,
devenu la longue rue parallèle intermédiaire de Saint-Dominique depuis
l’installation, sur un morceau des anciennes possessions de
Saint-Germain, d’un couvent de Jacobins de Saint-Dominique.
[Illustration: ENTRÉE DE LA RUE DE SEINE DERRIÈRE LE COLLÈGE DES QUATRE
NATIONS (INSTITUT)]
Au milieu du siècle, les constructions du faubourg Saint-Germain
arrivent à peine à la hauteur de la porte de la Conférence au jardin des
Tuileries; la berge de la Grenouillère, en face de cette porte de la
Conférence, restait couverte de chantiers de bois. Peu à peu cependant
les bâtisses s’égrènent dans les champs et le moment approche où les
maisons de campagne devront céder le terrain aux beaux hôtels, mais
c’est toujours la pleine campagne, les prés et les champs un peu plus
loin, autour de l’hôtel des Invalides qui commence à s’élever en 1670 et
reçoit dès 1674 ses premiers pensionnaires, pendant que son église croît
lentement.
Le sort des pauvres soldats mutilés dans les guerres était réellement
alors plus lamentable que celui de leurs camarades tombés pour ne plus
se relever. Que pouvaient-ils devenir, ces pauvres invalides, triste
résidu de la gloire, simples ouvriers de la victoire, tombant sur les
champs de bataille, chargés de lauriers, mais avec, en moins, une jambe
ou un bras qu’emportèrent les boulets ou que hachèrent les sabres.
Estropiés, incapables de gagner leur vie, se traînant par les chemins
sur des béquilles, ils mouraient de faim, s’ils n’avaient pas la chance
rare d’être recueillis par quelque couvent, ou bien, s’ils se trouvaient
induits par la misère à la maraude, la potence les attendait.
Cette horrible injustice avait révolté Henri III qui avait essayé d’y
porter remède, en créant la maison de Lourcine, hôpital destiné à en
recueillir au moins quelques-uns. Mais combien devaient encore mourir
sur les grands chemins, de ces tristes épaves de la bataille au temps de
la longue guerre civile! Henri IV hérita de l’œuvre et l’agrandit un
peu. Louis XIII plaça ces invalides dans des bâtiments construits à
Bicêtre sur l’emplacement du château bâti au XVᵉ siècle par l’évêque de
Winchester (Angleterre), dont le nom s’était transformé en Vinchestre,
puis Bicestre.
Louis XIV à son tour s’occupa des invalides; il en avait fait assez dans
ses guerres et reconnut la nécessité de tenter quelque chose pour eux.
Mais c’était le Grand roi, il voyait tout de certaine façon, toutes ses
idées tournaient d’elles-mêmes au grandiose et à l’ostentation, et ses
architectes semblent avoir pensé à élever plutôt un temple à la gloire
du roi, qu’un asile pour les soldats mutilés, victimes de son rêve
dominateur. C’est un palais qu’ils ont construit, un colossal édifice
d’une imposante ordonnance, une pompeuse façade, avec une triomphale
entrée au fronton de laquelle domine la statue équestre du roi, et des
bâtiments somptueux où travaillèrent les peintres et les sculpteurs
ordinaires du monarque. Un superbe monument enfin, mais, hélas,
susceptible de recevoir seulement une bien faible partie de tous ceux
qui avaient chèrement payé le droit d’y espérer un logement.
Au-dessus du chemin de Vaugirard, entre le bourg Saint-Germain des Prés
et le faubourg Saint-Jacques, le plan Truschet de 1550 ne nous montre
que des champs encore et quelques maisons éparses. Au loin sont des
bâtiments qualifiés de _Pressoir de l’Hôtel-Dieu_, et le grand enclos
silencieux des Chartreux qu’indique la flèche effilée de son église. Un
sieur de Harlay de Sancy, vers cette époque, y fit construire un hôtel
qui passa en 1583 au duc d’Epinay-Luxembourg. Celui-ci se trouvant à
l’étroit arrondit considérablement le domaine en constructions et en
jardins.
De même que Catherine de Médicis pour se donner un logis particulier
avait construit les Tuileries, de même une autre reine de la même
famille, Marie de Médicis voulut, quand le couteau de Ravaillac l’eut
faite veuve, avoir un palais à elle. Les longues trames qui aboutirent à
l’assassinat de Henri IV et au bouleversement des grands plans arrêtés,
sont un des mystères de l’histoire. La deuxième Médicis, la triste
épouse qu’avait été chercher à Florence ce roi de France qui avait eu
tant à redouter une première Médicis comme roi de Navarre, participa
peut-être à ces complots et l’on comprend alors que lui fût devenu
désagréable le séjour en ce Louvre sur lequel planait l’ombre de Henri
IV. En 1612 Marie de Médicis acheta l’hôtel du Luxembourg, plus la
grande ferme dite le pressoir de l’Hôtel-Dieu et les fit démolir; elle
ajouta au terrain des jardins divers, des pièces de terre et, s’étant
constitué un immense emplacement, elle entreprit la construction d’un
palais confiée à l’architecte Jacques de Brosse. Ses travaux furent
poussés avec rapidité et terminés en cinq années malgré les événements
politiques, les crises nombreuses, la guerre civile éclatant, la mort de
Concini et l’exil de la reine Régente loin de ce palais où les artistes
chargés de la décoration intérieure, Rubens entre autres, se mettaient à
l’œuvre.
Avec ses belles façades en bossages, avec son élégant pavillon d’entrée
à coupole faisant face à la rue de Seine, son grand jardin, le
Luxembourg, car on lui conserve malgré tout le nom de l’hôtel disparu,
est un magnifique ornement pour le Paris qui va se développer de ce côté
et masquer complètement les vieux remparts que l’on aperçoit encore,
dominés par les flèches des couvents adossés aux tours.
Sur la rive droite de la Seine, pendant que les nouveaux quartiers de la
rive gauche se couvrent de maisons, nous voyons également Paris
s’avancer très vite. Au commencement du règne de Henri IV, les Tuileries
inachevées, le logis de Catherine de Médicis avec l’élégant pavillon
central à dôme de Philibert Delorme, le beau palais non encore
transformé, agrandi et alourdi par Louis XIV, se trouvait isolé hors de
la ville. En arrière entre le nouveau palais et le Louvre s’élevaient
les vieux remparts d’Étienne Marcel aboutissant sur le bord du fleuve à
la tour du Bois, absolument semblable à la tour de Nesle, mais sœur non
jumelle, car elle avait quelque chose comme cent quatre-vingts ans de
moins que la sentinelle parisienne d’en face.
En dedans de la ville, le flot pressé des maisons battait partout cette
enceinte vieillie, fort dégradée sur certains points, mais qui venait de
servir à la défense de Paris ligueur contre les troupes royales. Au nord
et à l’ouest, en dehors des fossés éboulés remplis d’eau bourbeuse, les
faubourgs s’étaient considérablement épaissis pendant le cours du XVIᵉ
siècle. La guerre civile accumula ruine sur ruine dans la ville, les
faubourgs furent en partie rasés pour la défense, et le roi vainqueur
trouva sa capitale fort mal en point. Il fallut quelques années pour
réparer ces désastres, relever les maisons abattues, faire renaître le
commerce et l’industrie, rendre la vie enfin à un organisme malade et
ruiné à fond par une si longue série de crises. Henri IV s’employa
fortement à l’œuvre de reconstitution avec les échevins et
particulièrement le prévôt des marchands François Myron.
Après les premières années difficiles, les progrès de cette renaissance
se firent plus rapides. Les ambassadeurs espagnols, au moment des
négociations de la paix de Vervins, n’en revenaient pas et avouèrent ne
plus reconnaître le Paris qu’ils avaient vu en si triste état au temps
du siège. Ce grand nettoyage matériel ne laissait pas d’être une dure
besogne, le prévôt des marchands avait beau s’occuper des restaurations
d’édifices, de la propreté des rues, des travaux d’assainissement et
d’embellissement, des quais et des égouts, l’ordre et la sécurité dans
ce Paris nettoyé et embelli restaient difficiles à assurer avec la
nombreuse population de gens de sac et de corde, ayant conservé de la
période des discordes civiles l’habitude et le goût du brigandage. Pour
un tire-laine que les archers saisissaient et qui s’en allait figurer
aux potences du roi, il s’en retrouvait quatre-vingt-dix-neuf qui
continuaient à infester, dès la nuit venue, les rues et les carrefours,
à dévaliser les passants et à les assassiner s’ils tentaient de
résister.
Malgré cette insécurité de la ville, qui fut à peu près de toutes les
époques, la prospérité matérielle se prouvait par une continuelle
transformation, par des travaux d’intérêt public, par l’achèvement de
constructions restées en route, par une poussée d’édifices nouveaux, des
églises, des couvents, des hôpitaux, des reconstructions de ponts à
maisons auxquels on s’efforçait de donner un aspect décoratif régulier
et plus de solidité.
En quelques années, après 1630, la partie des vieux remparts comprise
entre la tour du Bois et la porte Saint-Denis tomba et la nouvelle ligne
d’enceinte fut reportée de la porte nouvelle de la Conférence, ouvrant
sur le quai des Tuileries tout près de la place de la Concorde actuelle,
à une nouvelle porte Saint-Honoré sise en travers de notre rue Royale,
et de là, en passant à la hauteur de la Bourse, jusqu’à la porte
Saint-Denis. C’était la marge donnée à Paris pour son développement sur
cette rive de la Seine.
La nouvelle enceinte englobait les Tuileries et leur grand jardin, tout
le faubourg Saint-Honoré, les buttes de Saint-Roch, de vastes étendues
des champs où bientôt les anciens chemins et les sentiers se changèrent
en rues et en ruelles, poussant les maisons à la conquête de l’espace
libre jusqu’aux nouveaux bastions.
Au milieu du siècle, le changement de décor est déjà complet. Le grand
palais que s’est donné Richelieu, le palais Cardinal, aujourd’hui Royal,
avec ses vastes jardins, l’autre palais Cardinal qui le suit le long de
la rue comme les deux cardinaux se suivent dans l’histoire,--le palais
de Jules Mazarin, aujourd’hui la Bibliothèque nationale,--occupent tout
le terrain entre le Louvre et la porte Richelieu. L’hôtel de Vendôme,
rue Neuve-Saint-Honoré, forme plus à l’est un autre noyau de grandes
constructions entouré de plusieurs couvents, Feuillants, Capucins,
Jacobins.
Corneille dans le _Menteur_, joué en 1642, constate les grands
changements survenus:
Paris voit tous les jours de ces métamorphoses;
Dans tout le Pré aux Clercs tu verras mêmes choses:
Et l’univers entier ne peut rien voir d’égal
Aux superbes dehors du palais Cardinal;
Toute une ville entière avec pompe bâtie,
Semble d’un vieux fossé par miracle sortie...
Du vieux fossé il reste encore trace alors, au milieu de ces superbes
constructions surgissant du sol bouleversé; à côté de la Tour du Bois
restée debout sur la berge, se voient des éboulis et des terrains vagues
à la place du rempart démoli, de grands trous non comblés encore, des
cloaques oubliés sous les masures jadis cachées par le rempart, et
maintenant surprises par le grand jour.
Et Paris ne se contente pas alors de dévorer ses faubourgs, il conquiert
au dedans de la vieille enceinte au milieu de la Seine une grande île
restée inhabitée, l’île Notre-Dame coupée en deux par le fossé d’un
rempart disparu qui la faisait entrer dans le système de défense de
Philippe-Auguste entre la tour Barbeau et la Tournelle; l’île
appartenait au chapitre de Notre-Dame, le roi l’acheta en 1614, et les
sieurs Christophe Marie, Le Regrattier et Poulletier entreprirent de la
rattacher par des ponts à la ville, de créer de toutes pièces au milieu
de la rivière une petite ville à l’arrière de la vieille cité. Une
église s’éleva dédiée à saint Louis et peu après le même nom s’appliqua
à la vieille île de Notre-Dame enlevée aux quelques vaches qui tondaient
ses herbages.
[Illustration: UN BALCON RUE SAINT-JACQUES]
C’est donc sur toute l’étendue de sa partie ouest que Paris, sautant
par-dessus ses remparts, gagne les champs et grandit considérablement.
Dans le cours du siècle il va pousser fort loin les rues commencées aux
talus des vieux fossés et remplir du flot de ses maisons les espaces
conquis. Des spéculateurs avisés créeront tout d’une pièce des quartiers
nouveaux et bâtiront des rues entières en réalisant de jolies fortunes.
La ville prend un aspect nouveau; on veut maintenant de la régularité,
des façades rectilignes. C’est au détriment du pittoresque; plus de
belles saillies comme dans les âges précédents, plus de pignons pointus,
d’encorbellements, de détails imprévus, on a pris le goût des
ordonnances froides et lourdes.
Les hôtels que se construit la noblesse n’ont plus rien de l’aspect
féodal des grandes maisons nobles d’antan, plus rien de seigneurial
même, pour ceux qui ne visent pas au palais. Rien ne les distingue des
logis de grosse bourgeoisie, ce sont des maisons cossues et voilà tout,
et ce caractère aristocratiquement bourgeois ou bourgeoisement
aristocratique s’accentuera encore au XVIIIᵉ siècle, même dans le
faubourg Saint-Germain où les plus grands noms de France vont briller au
fronton de toutes les grandes portes de style plus ou moins pompeux.