mourir, quittant sa chaise, sa vie de souffrances si bravement
supportées, ses bons amis affligés, il laissa Mᵐᵉ Scarron fort
dépourvue. Il avait rimé depuis longtemps sa touchante épitaphe:
Celui qui cy maintenant dort
Fit plus de pitié que d’envie
Et souffrit mille fois la mort
Avant de perdre la vie.
Passant ne fais icy de bruit,
Garde bien que tu ne l’éveilles
Car voicy la première nuit
Que le pauvre Scarron sommeille.
La veuve dans son dénuement dut se retirer chez les Hospitalières de la
Charité de l’impasse du Foin, maintenant de Béarn et elle eut à se
chercher des protecteurs parmi ses belles relations. La protection
n’avait plus couleur littéraire, Scarron n’étant plus là pour payer en
esprit; sa femme n’était plus qu’une veuve distinguée, mais très pauvre,
qui dut se résoudre à bien des amertumes et même à des humiliations.
Enfin elle hérita de la pension que l’on avait rendue à Scarron, et s’en
alla habiter, croit-on, rue du Perche, une maison qui existe encore.
Elle eut dix ans d’obscurité et de petite vie bourgeoise aux prises avec
la gêne, lorsque tout à coup, en 1670, se produisit ce foudroyant coup
de fortune qui la jeta dans l’histoire et presque sur le trône de
France.
Chez la maréchale d’Albret, Mᵐᵉ de Montespan, maîtresse du roi, avait
jadis remarqué cette jeune femme modeste et spirituelle, au maintien
très digne, et qui, traitée en protégée, rendait de petits services dans
la maison. La favorite du roi avait déjà fait rétablir la petite pension
encore une fois supprimée à la mort d’Anne d’Autriche. Elle pensa un
jour à cette veuve instruite, intelligente et de bonnes mœurs, pour en
faire la gouvernante des enfants qu’elle avait de Louis XIV, ce qui fit
mener à Mᵐᵉ Scarron une vie mystérieuse et fatigante, l’obligeant à
courir en cachette à Vaugirard dans une petite maison qu’on lui avait
donnée, où étaient les nourrices et les enfants, pour revenir au petit
jour, rentrer chez elle par une porte de derrière, se rhabiller et
monter en carrosse pour aller faire visite à l’hôtel d’Albret, à l’hôtel
de Richelieu.
Le secret ne put être si bien gardé cependant que ses amis de la Place
Royale et la cour ne fussent à la fin au courant. L’ascension fut longue
et dura dix années. Admise à la cour, vivant dans la confidence des
amours du roi et de l’altière et querelleuse Montespan, qui même pour le
grand roi, était une maîtresse difficile, Mᵐᵉ de Maintenon, car elle ne
s’appelait plus Mᵐᵉ Scarron, ayant été gratifiée de la terre et du beau
château de Maintenon, plus tard érigé en marquisat, la marquise de
Maintenon n’était occupée qu’à recevoir les plaintes de l’un et de
l’autre, et devenait par fonctions la confidente des brouilles et
l’intermédiaire des réconciliations.
[Illustration: BALCON DE L’HÔTEL DE BRAQUE, RUE DE BRAQUE NUMÉRO 4]
Il est permis de croire qu’elle travailla un peu à ces brouilles. Enfin
le moment arriva en 1680 où la veuve du pauvre Scarron, triomphante, de
confidente devint autre chose, devint _madame de Maintenant_, comme
disait Mᵐᵉ de Sévigné, et supplanta dans le cœur de Louis, Montespan et
Fontanges, si bien et si complètement qu’à la mort de la reine, par une
nuit de janvier 1685, la chapelle de Versailles vit célébrer par
l’archevêque de Paris mandé secrètement, le mariage de la veuve du poète
burlesque avec Sa toute-puissante Majesté le roi Soleil.
La maison de Scarron le burlesque, rue des Douze-Portes, fut plus tard
celle de Crébillon le tragique. Il y a ainsi en ce siècle des rencontres
curieuses; par exemple Regnard venant au monde dans la maison natale de
Molière, du moins dans une des deux qui revendiquent ce titre, dans
celle de la rue de la Tonnellerie aux Halles, et peut-être, si c’est la
bonne, dans la même chambre, et Boileau le satiriste, naissant quai des
Orfèvres, dans l’ancienne chambre du chanoine Gillot, où se réunissaient
aux mauvais jours de la Ligue les auteurs de la Satire Ménippée,
quarante-cinq ans auparavant.
Des vieux hôtels de ce temps, aux alentours de notre centre élégant, les
survivants, plus ou moins atteints par la vieillesse et la décadence, ne
manquent pas. Ne parlons pas des simples maisons, celles-ci sont en
nombre considérable, mais plus touchées et plus déguisées à force de
replâtrages; dans la partie de la rue Saint-Antoine qu’on a débaptisée
pour lui donner le nom de l’échevin François Myron au nº 68, se voit le
très remarquable hôtel de Beauvais, dont la façade a beaucoup perdu à
des changements effectués au siècle dernier, mais qui garde sur la cour
une réelle splendeur.
Mᵐᵉ de Beauvais, qui l’a fait construire par Antoine Lepautre vers 1654,
sur le terrain d’anciennes maisons de l’abbaye de Chalis achetées au
surintendant Fouquet et à d’autres propriétaires, était Henriette
Bellier femme de chambre d’Anne d’Autriche, complaisante confidente
prêtant les mains à toutes les intrigues, connaissant tous les secrets
petits ou grands de la reine et sachant admirablement en tirer parti.
Encore un exemple de haute fortune qui peut être rapprochée de celle de
Mᵐᵉ de Maintenon. Entre ces deux noms tient toute la vie galante du roi
Soleil, quelque peu sultan à Versailles.
Si Mᵐᵉ Scarron fut la dernière passion de Louis XIV, la femme de chambre
d’Anne d’Autriche, disent les cancans de la cour, doit être mise en tête
de la liste pour Louis adolescent. Et alors Henriette Bellier est
toute-puissante, ses coffres se remplissent, la reine, Mazarin, Fouquet
sont là pour cela. Echange de bons offices. On pourvoit son mari d’une
charge conférant noblesse, et elle se fait bâtir un magnifique hôtel,
aidée de toutes façons par la reine qui va jusqu’à donner pour les
bâtisses de sa confidente des pierres destinées aux travaux du Louvre.
Le 26 avril 1660, après la paix des Pyrénées, après le mariage royal
consacrant la réconciliation de la France et de l’Espagne, eut lieu
l’entrée solennelle en leur bonne ville de Louis XIV et de l’infante
Marie-Thérèse d’Espagne. On sait quelle fut la pompe déployée et combien
d’arcs de triomphe colossaux, de groupes allégoriques et de
réjouissances diverses marquèrent, depuis la place du Trône jusqu’au
Louvre, le passage du splendide et interminable cortège.
C’était une immense cavalcade. Après le corps de ville, les prévôts, les
échevins, les conseillers, les archers, l’université, des députations du
clergé et des couvents, les juges et les huissiers du Châtelet à
cheval, la cour des aides, la chambre des comptes, à cheval aussi en
robes et bonnets carrés, et le Parlement de même, venaient le train de
Son Eminence le cardinal Mazarin composé de ses officiers et d’une suite
de 72 mulets caparaçonnés et empanachés, conduits par des pages
escortant les carrosses de ladite Eminence, les écuries du roi, la
maison du roi, tous les gentilshommes officiers de la chambre, les
mousquetaires et chevau-légers, la chancellerie avec une haquenée
blanche portant le sceau royal, flanquée de conseillers en robe la
tenant par la bride, la prévôté de l’hôtel, les Cent Suisses, puis Louis
XIV à cheval suivi de la garde écossaise et d’un brillant escadron de
princes, enfin dans un char découvert étincelant de dorures, traîné par
huit chevaux, la reine non moins étincelante, couverte de tous les
joyaux de la couronne.
[Illustration: HÔTEL MONTHOLON, 79, RUE DU TEMPLE]
Entre les arcs de triomphe toutes les rues étaient décorées,
enguirlandées de verdure, jonchées d’herbes et de fleurs; de riches
tapisseries flottaient aux fenêtres, les hôtels et les maisons des
bourgeois se paraient de longues bandes de satin. Pour voir tout cela,
pour voir défiler le cortège, la reine mère s’en vint chez Mᵐᵉ de
Beauvais et prit place sur le balcon au-dessus de la grande porte avec
Henriette d’Angleterre, avec Mazarin, Turenne et d’autres grands
personnages. Et le cortège en passant fit halte devant l’hôtel pour
laisser échanger les compliments entre le roi et sa mère... Ce glorieux
balcon n’est plus, ou du moins il a été modifié quand la façade a été
abîmée par le financier Orry entre les mains brutales de qui la
propriété passa en 1704.
L’hôtel de Beauvais bâti sur le plan le plus irrégulier, tout en
zigzags, sur la commerçante rue Saint-Antoine d’alors, l’hôtel
seigneurial avait des boutiques au rez-de-chaussée; il les a encore.
Entre ces boutiques s’ouvre un long passage aboutissant à un porche en
rotonde soutenu par huit hautes colonnes, devant lequel se développe une
belle cour à demi circulaire dans le fond pour le rez-de-chaussée
seulement, en écuries et remises; une terrasse sur ces écuries se
continue en balcon porté sur de fortes consoles autour de la cour,
au-dessus de laquelle terrasse la chapelle encadrée de colonnes fait
face au portique d’entrée. Le grand escalier à gauche sous la rotonde
est également un superbe morceau avec colonnes et motifs de sculptures.
Mais il faut voir le plan de l’hôtel pour se rendre compte du parti
merveilleux tiré par Lepautre de son terrain et de l’ingéniosité des
dispositions. Sous ce rapport l’hôtel de Beauvais est unique. Loret,
dans ses gazettes rimées, parle plus d’une fois et des visites d’Anne
d’Autriche à sa confidente et amie, et des merveilles de l’hôtel tout
battant neuf, admiré par les gens de la cour, qui n’épargnaient pas
d’ailleurs les épigrammes à la propriétaire jalousée.
Après Mᵐᵉ de Beauvais, après le financier son successeur qui fut un
maltôtier peu scrupuleux, après ses héritiers de meilleure réputation,
la maison logea l’ambassadeur de Bavière. Logis inviolable alors, local
interdit au contrôle de la police, l’hôtel fut un tripot fréquenté par
les joueurs et les filous de haut vol.
Bien national en 93, l’hôtel eut ses magnifiques appartements
d’autrefois fort abîmés et partagés en petits locaux, tandis qu’une
entreprise de diligences utilisait ses grandes écuries et ses remises.
Dans la rue de Jouy, au nº 7, derrière l’hôtel de Beauvais, Mansart a
bâti pour le duc d’Aumont un hôtel occupé aujourd’hui par la Pharmacie
centrale, façade imposante, mais d’une élégance assise un peu
lourdement. L’antique rue Geoffroy-l’Asnier, ruelle plutôt, a gardé au
nº 26, juste devant la non moins étroite rue _Grenier-sur-l’eau_ qui
arrive pittoresquement sous l’abside de Saint-Gervais où jadis était le
cimetière, un autre logis bien plus remarquable. C’est l’hôtel de
Châlons-Luxembourg, élégante construction en briques et pierres du
commencement du XVIIᵉ siècle ou de la fin du XVIᵉ, élevée sur la cour
derrière un autre bâtiment dans lequel s’ouvre une grande porte, d’une
ampleur superbe.
Un grand arc, souligné par une frise à rinceaux, encadre un beau
cartouche largement traité, destiné à recevoir des armoiries disparues,
et sur lequel on trouve seulement l’indication que l’hôtel était de
Châlons en 1625 et de Luxembourg en 1659. Les boiseries de la porte
elle-même sont un chef-d’œuvre de menuiserie et le marteau de bronze une
véritable petite merveille.
Dans le quartier près de la Seine qui renferme tant de maisons des XVᵉ
et XVIᵉ siècles sans compter les débris plus anciens, il y a encore les
hôtels la Vieuville et Fieubet. Tous deux, comme les maisons voisines,
ont été construits sur l’emplacement du séjour royal de Saint-Paul. La
Vieuville, à l’extrémité de la rue Saint-Paul présente encore sur sa
cour de beaux et solides bâtiments en briques et pierres qui cachent
peut-être quelques débris des écuries royales achetées
[Illustration: LA COUR DE L’HÔTEL DE BEAUVAIS]
sous François Iᵉʳ par Galliot de Genouillac, grand maître de
l’artillerie. Le marquis de la Vieuville qui a donné son nom à l’hôtel
est ce ministre de la jeunesse de Louis XIII, surintendant des
finances, qui fit entrer Richelieu au conseil du roi et que tout de
suite Richelieu supplanta.
A l’autre extrémité du quai, l’hôtel Fieubet est une construction plus
importante et surtout plus ornée. Primitivement il était beaucoup moins
orné, et malheureusement on ne sait que trop maintenant ce qui est œuvre
authentique ou simple pastiche plus ou moins heureux. Il provient de
Gaspard de Fieubet, conseiller du roi, chancelier d’Anne d’Autriche, bel
esprit et poète de ruelles.
Précédemment, sur son terrain, Galliot de Genouillac abritait les
fauconneaux et coulevrines de François Iᵉʳ; aux bâtiments de ce temps
qui avaient succédé à ceux de l’hôtel Saint-Paul, succéda l’édifice
construit pour Fieubet par Hardouin Mansard. L’hôtel subit bien des
transformations et reçut bien des destinations. Enfin, M. de la Valette,
rédacteur en chef du journal _l’Assemblée nationale_ de 1848, l’acheta,
s’éprit de son acquisition et se mit à restaurer l’hôtel à tour de bras,
à le modifier, à le compléter par des sculptures rapportées du haut en
bas. Ce qui fait qu’à côté de fort belles choses, de sculptures de
grande allure, on voit de maigres ornements et de fort médiocres
bas-reliefs. Le pavillon d’angle, qu’il soit une restauration ou qu’il
provienne entièrement de M. de la Valette, fait bon effet tout de même
avec sa boutique encadrée de gaines à figures barbues, sous un lourd
amoncellement de trophées et d’attributs.
Cette région de Paris, habitée par tant de grand et beau monde, centre
d’élégances, était aussi centre de plaisirs, ce qui lui avait amené
cette population de mœurs faciles qui se presse toujours dans les
endroits à la mode. Où la vie de Paris battait-elle son plein alors
sinon à la place Royale? Les bourgeois du Marais ne se piquaient point
de rigorisme. Le bon Scarron, vivant ici avec ses sœurs non mariées, les
voyait mener une existence des plus libres dans ce tourbillon du beau
monde. Il est vrai qu’il eût été bien empêché pour les surveiller. Il
lui en était venu un neveu qu’il qualifiait spirituellement de _neveu à
la mode du Marais_.
Le Marais possédait des théâtres qui au XVIIᵉ siècle disputaient la
vogue aux comédiens de l’hôtel de Bourgogne, aux farceurs du Pont-Neuf.
Il y avait des salles nombreuses pour le jeu de paume, en grande vogue
alors parmi les jeunes cavaliers, comme, pour le populaire, les jeux de
boule qui ont servi à baptiser soit directement, soit en passant par des
enseignes, des _boules noires_, _rouges_ ou _blanches_, plusieurs rues,
par exemple la rue du Bouloi.
C’est dans un jeu de paume du quartier du Marais que M. de Beaufort, aux
beaux jours de la Fronde, en train de jouer avec des amis, fut
interrompu dans son jeu par les femmes de la Halle, désireuses
d’apporter au roi des Halles, ce beau gentilhomme blond de si cavalières
façons et petit-fils d’Henri IV par-dessus le marché, pour qui tout
Paris brûlait d’une véritable passion, leur tribut d’admiration et
d’amour.
Guy Patin, le spirituel et endiablé médecin, raconte l’anecdote dans une
lettre. Les femmes de la Halle s’en allaient par pelotons voir leur
idole envoyer la balle. «Comme elles faisaient du tumulte pour entrer et
que ceux du logis s’en plaignaient, il fallut qu’il quittât le jeu et
qu’il vînt lui-même mettre le holà, ce qu’il ne put faire sans
permettre que ces femmes entrassent en petit nombre, les unes après les
autres, pour le voir jouer, et s’apercevant qu’une de ces femmes le
regardait de bon œil, il lui dit: «Hé bien, ma commère, vous avez voulu
entrer, quel plaisir prenez-vous à me voir jouer et à me voir perdre mon
argent?» Elle lui répondit aussitôt: «Monsieur de Beaufort, jouez
hardiment, vous ne manquerez pas d’argent; ma commère que voilà et moi
vous apportons deux cents écus et, s’il en faut davantage, je suis prête
d’en retourner quérir autant.» Toutes les autres femmes commencèrent
aussi à crier qu’elles en avaient autant à son service, dont il les
remercia. Il fut visité ce jour-là par plus de deux mille femmes...»
[Illustration: FRONTON, 106, RUE DU TEMPLE]
Ces mêmes femmes de la Halle deux jours après lui criaient sur son
passage: «Monsieur, ne consentez pas à votre mariage avec la nièce du
Mazarin, quelque chose que vous fasse ou vous dise M. de Vendôme votre
père. S’il vous abandonne, vous ne manquerez de rien, nous vous ferons
tous les ans dans la Halle une pension de soixante mille livres!...»
Les idoles populaires dans le cours des siècles, quelle jolie galerie de
figures! Il y a de tout, des princes, des tribuns, des magistrats, des
journalistes, des soldats et même des rois comme le Vert Galant, et
quelle étrange diversité de raisons aussi à ces popularités. Mais il
faut toujours la parole ou la haute mine, de grandes phrases ou de
cavalières façons,--bien plus rarement une action réelle et une
direction vers le bien.
Les comédiens du Marais avaient leur théâtre rue Vieille-du-Temple,
entre les rues de la Perle et des Cultures Saint-Gervais, dans l’ancien
local d’un jeu de paume. C’est là que se donna la _première_ du _Cid_
avec nombre d’autres pièces de Corneille. Les comédiens comptèrent même
au nombre de leurs auteurs le cardinal de Richelieu, qui leur fit jouer
l’_Aveugle de Smyrne_, avant que pour _Mirame_ il se fût construit un
théâtre particulier au Palais Cardinal.
Madeleine Béjart, sœur d’Armande Béjart, femme de Molière, fit
probablement partie de la troupe du Marais, les Béjart étaient du
quartier, établis sur la paroisse de Saint-Paul. C’est sans doute au
théâtre de la rue Vieille-du-Temple que Molière, tout jeune et dévoré de
sa passion pour le théâtre, la connut, l’apprécia et l’enrôla avec ses
frères Joseph et Louis dans la troupe de l’_Illustre Théâtre_,
audacieuse entreprise dont le succès fut loin de couronner les efforts.
Après avoir essayé pour ses représentations du jeu de paume des
_Métayers_, à la porte de Nesle en 1643, la troupe désespérée de ne
jouer que devant des banquettes et de ne point encaisser seulement de
quoi payer les chandelles, décida de se rapprocher du beau monde et loua
dans le beau quartier le jeu de paume de la _Croix Noire_, rue des
Jardins-Saint-Paul. Hélas! cruelle persistance de la déveine, l’illustre
théâtre ne réussit pas mieux au Marais que de l’autre côté de l’eau, les
élégants de la place Royale conservent leur faveur aux comédiens de la
rue Vieille-du-Temple, se souciant peu de la nouvelle troupe. On joue de
grandes tragédies, toujours devant les banquettes, la troupe fait des
dettes, Molière dans les affres de cette détresse signe des billets
qu’il ne peut payer à l’échéance et un beau jour, comme dénouement de la
navrante situation, les huissiers viennent l’appréhender au corps et il
est emprisonné au Châtelet à la requête de ses créanciers, parmi
lesquels son moucheur de chandelles.
Le grand roman comique de Molière allait commencer. Après une tentative,
en sortant du Châtelet, dans un troisième jeu de paume, à la _croix
Blanche_, dans le faubourg Saint-Germain, la troupe de l’_Illustre
Théâtre_ abandonne décidément Paris indifférent et se lance pour douze
années à travers la province, du Nord au Midi, de Pézenas à Rouen,
roulant sur les routes, courant de ville en ville, donnant des
représentations dans des auberges, des salles de châteaux ou des
granges, jusqu’au jour où Molière, ayant acquis quelque notoriété,
auteur de nombreuses comédies, que certains ont pu applaudir en
province, revient à Paris, et tout à coup, sur le théâtre de l’hôtel
Bourbon, conquiert enfin le succès si longtemps inutilement poursuivi,
par sa comédie des _Précieuses Ridicules_ qui fit un terrible esclandre
dans le monde des ruelles, parmi toutes les Précieuses, aussi bien les
grandes précieuses de l’hôtel de Rambouillet, que les précieuses
affectées, bourgeoises imitatrices des grandes dames à prétentions
littéraires.
Les temps de gloire de la région du Marais ressuscitent dans l’esprit du
passant, lorsque dans ces rues devenues manufacturières, purement
industrielles, il retrouve malgré démolitions et transformations, tant
de vieux hôtels qui, en dépit des adaptations diverses, gardent de beaux
restes de leur physionomie d’autrefois. Les nobles seigneurs, les belles
dames à carrosses, les imposants parlementaires à longues barbes et à
bonnets carrés, les magistrats à perruque ont cédé la place à des
négociants, à des fabricants d’articles de Paris, à des droguistes en
gros; partout les raisons sociales couvrent les vieux écussons, partout
les enseignes commerciales bariolent les nobles architectures, coupant
les fenêtres, masquant les
[Illustration: HÔTEL AMELOT DE BIZEUIL, 47, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE]
bas-reliefs ou les beaux balcons; n’importe, il reste assez de superbes
frontons sculptés, de balcons ventrus, portés par des figures
magistralement traitées, par des consoles d’un art charmant; il subsiste
assez d’admirables motifs décoratifs, assez de traits magnifiques sous
les rides ou les cicatrices, pour que l’esprit s’essaie en
reconstitutions du passé de ces nobles logis, en évocations du décor
complet, tel qu’il fut par exemple lorsque Gomboust, au commencement du
règne de Louis XIV, traçait son grand plan de Paris, avec la figuration
des hôtels et logis importants comme en une vue à vol d’oiseau.
Il en manque certes beaucoup aujourd’hui, mais il n’avait pas tout mis,
ayant un tel choix alors. Il a omis par exemple l’hôtel Amelot de
Bizeuil ou des ambassadeurs de Hollande, au nº 47 de la rue
Vieille-du-Temple, une belle demeure pourtant, pourvue d’un superbe
portail par-dessus lequel se silhouette un beau pavillon ardoisé
couronnant un fronton, où des génies supportent un écusson avec d’autres
petits génies en consoles.
Cy était précédemment l’hôtel du maréchal de Rieux. Le 4 novembre 1407,
à l’heure de minuit le carrefour Barbette tout voisin retentit du bruit
d’une lutte, d’appels et de cris de mort. C’était le duc d’Orléans que
les hommes de Jean sans Peur assassinaient. L’hôtel de Rieux s’ouvrit,
les gens du maréchal se précipitèrent, mais il était déjà trop tard, ils
n’arrivèrent que pour ramasser les cadavres du duc et de son écuyer
qu’ils apportèrent à l’hôtel.
L’hôtel Amelot de Bizeuil remplaça vers 1640 les anciennes constructions
de Rieux, les ambassadeurs Bataves peu après s’y logèrent. Les panneaux
de la grande porte sont fort beaux, avec leurs têtes de Méduses
entourées de vipères, qui contemplent ce sol ayant bu jadis le premier
sang versé des longues guerres entre Bourguignons et Armagnacs. Le
revers de ce portail encadre un large bas-relief représentant Rémus et
Romulus allaités par la louve. Les côtés de la cour ont pour décoration
de grands cadrans solaires peints en grisaille avec attributs et
sentences latines.
L’hôtel Saint-Aignan, rue du Temple, dans la partie qui prenait jadis le
nom du couvent de Sainte-Avoye, attire forcément le regard par ses
proportions formidables, ses hautes lucarnes, ses fenêtres à croisillons
sur la rue et son portail colossal, dont la porte a aussi de beaux
panneaux dans le style de ceux de l’hôtel de Bizeuil. En face était un
des hôtels de Montmorency disparu aujourd’hui; à côté se voit encore
l’hôtel de Mesme, logis sous Louis XIV du premier président Antoine de
Mesme, puis au nº 79 l’hôtel de Montmor, devenu plus tard de Montholon,
lequel montre comme Saint-Aignan une grande cour entourée de hautes
constructions de très noble aspect, avec son fronton central, son
admirable grand balcon au premier palier de l’immense cage d’escalier,
ses sculptures et ses lucarnes ardoisées. Comme à l’hôtel de Bizeuil, le
revers du portail d’entrée est décoré d’un beau bas-relief.
Un bel édifice du temps de Louis XIV occupe l’angle des rues de Thorigny
et des Coutures-Saint-Gervais, élevé sur les jardins maraîchers ou
cultures des hospitaliers Saint-Gervais, où l’on commença à bâtir en
1620 seulement. L’hôtel est de 1656; il fut construit pour le financier
Aubert de Fontenay, à qui ses bénéfices dans les gabelles permettaient
de se loger magnifiquement. A l’aspect de ces somptuosités où le
traitant étalait un peu trop au grand jour une fortune extraite des
droits sur le sel, on donna unanimement à l’édifice le nom d’_hôtel
Salé_, qui devint si bien son nom officiel qu’il le porte toujours.
[Illustration: PORTE DE L’HÔTEL DE BOULIGNEUX, RUE MICHEL-LE-COMTE, 28]