La tradition fait passer aussi Gabrielle d’Estrées mais sans nulles

preuves, rue des Gravilliers, 69, rue du Four-Saint-Germain dans une

maison qui porta ensuite l’enseigne de la chaste Suzanne; elle lui donne

aussi une maison rue Galande, façade de belle apparence, logis

respectable jadis, tombé aujourd’hui au dernier rang des bouges. Pauvre

rue Galande, dont les morceaux encore respectés par les nouvelles voies

alignent encore quelques très beaux pignons, qui se douterait

aujourd’hui à voir ses assommoirs sinistres, ses louches repaires,

qu’elle fut jadis rue écolière très docte, rue de robe, où les régents

de collège voisinaient avec les magistrats, les conseillers au

Parlement. Des Lamoignon y demeurèrent avant d’aller s’installer à

l’ancien hôtel d’Angoulême. Triste décadence.

[Illustration: ENTRÉE DE L’HÔTEL DE CÉSAR DE VENDÔME, RUE DE MOUSSY,

DÉMOLI EN 1893]

Pour en revenir à Gabrielle d’Estrées, la chronique parisienne la

gratifie encore de quelques logis, entre autres d’une maison rue

Brantôme, jadis propriété des nonnes de Montmartre, dont une abbesse qui

gouverna fort longtemps l’abbaye était sa cousine Marie de Beauvilliers,

simple nonnain au temps du siège de Paris par Henri IV, et qui précéda

Gabrielle dans le cœur du Vert Galant. Le dernier logis de la belle fut

cette maison du cloître Saint-Germain-l’Auxerrois habitée par Mᵐᵉ de

Sourdis, sa tante, où elle se fit transporter dans sa cruelle agonie.

Un peu en dehors du quartier du Marais, près de la Grève et du Monceau

Saint-Gervais, César duc de Vendôme, fils de Henri IV et de Gabrielle

d’Estrées, eut sa résidence dans un hôtel du XVIᵉ siècle qui allait de

la rue Bourthibourg à la ruelle de Moussy, sur laquelle ouvrait la

grande porte. Vieux quartier et bien vieux murs tombant aujourd’hui un à

un. Quand le démolisseur fait sa trouée dans toutes ces ruelles serrées,

l’éventrement des vieilles façades, enlaidies par les replâtrages ou la

décrépitude, laisse apparaître souvent de vieux ornements salis, de

fines sculptures ou des traces d’or aux vieilles poutres, des escaliers

à rampes de fer forgé ou bien à gros balustres de bois, des armoiries

parfois, donnant de nobles origines à ces logis tombés en roture

d’abord, puis en misère. Nous avons vu disparaître l’hôtel de Vendôme,

et récemment en 1893 on a démoli la belle entrée qui avait survécu un

peu à l’hôtel, une large porte où restaient des sculptures et une énorme

serrure, entrée surmontée d’une galerie encorbellée sur de belles

consoles.

Dans notre quartier de la Place Royale, un hôtel fameux tire son

illustration principale d’une femme dont il ne porte pas le nom

d’ailleurs; c’est l’hôtel Carnavalet, tout rempli du souvenir de la

femme à la plume d’or, de la marquise de Sévigné, née place Royale près

du Pavillon du roi. Sur des terrains maraîchers du prieuré de

Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers, fondé après la bataille de

Bouvines par les sergents d’armes du roi «_qui pour lors gardaient le

pont de Bouvines_», le président au Parlement, Jacques des Ligneris

construisit vers 1550 une superbe demeure, œuvre de Pierre Lescot et

Jean Bullant décorée par Jean Goujon, demeure que la mort lui fit

quitter à peine achevée. La maison fut alors acquise par la marquise

veuve de Kernevenoy qui lui imposa son nom breton francisé en

Carnavalet. Le marquis de Kernevenoy avait été en son vivant premier

écuyer de Henri II, gouverneur du futur Henri III, un vaillant soldat de

Montcontour, dit M. Jules Cousin en son étude sur l’hôtel. Mᵐᵉ de

Carnavalet qui vécut fort longtemps en ce logis a, pour armes parlantes,

laissé un masque de carnaval au-dessus de l’ancien écu aux armes

disparues des Ligneris, dans le tympan de la porte d’entrée.

Au milieu du XVIIᵉ siècle, la finance s’installa dans l’hôtel avec

l’intendant Claude Boislève, un des subordonnés de Fouquet. La finance

ne pouvait se contenter de l’hôtel bâti par M. des Ligneris, il lui

fallait un somptueux logis à la nouvelle mode. Ce fut le château de Vaux

de l’ami de Fouquet; il fit agrandir, surélever ou reconstruire

l’édifice ancien par François Mansard, changea toutes les dispositions

de ce qu’il conservait, et fit ajouter aux grandes figures sculptées par

Jean Goujon une nouvelle série de bas-reliefs.

Les travaux achevés, les fastueux appartements préparés, survinrent

l’arrestation et la ruine de Fouquet entraînant l’effondrement de

Boislève. Le financier jeté en prison aussi, l’hôtel fut confisqué et

vendu au nom du roi. Un conseiller au Parlement l’acheta et en 1677 il

eut la gloire d’avoir pour locataire notre illustre marquise, heureuse

de s’installer au centre du beau quartier, dans les splendeurs préparées

par le financier avec les bénéfices de la maltote. «Enfin nous avons

notre chère Carnavalette, écrit-elle après des négociations laborieuses,

le bel air, une belle cour, un beau jardin, un beau quartier!»

Toute la famille tient à l’aise en ce vaste logis, la marquise, son

fils, les Grignan quand ils ne sont pas en Provence, son oncle, l’abbé

de Coulanges, «_le bien bon_,» etc... Et pendant une vingtaine d’années

Mᵐᵉ de Sévigné habite sa Carnavalette qu’elle ne quitte que certains

étés pour les Rochers, son château de Bretagne sous Vitré, ou pour aller

voir sa fille à Grignan.

Marie de Rabutin-Chantal avait épousé en 1644, à dix-huit ans, le

marquis de Sévigné, fort mauvais sujet qui la délaissa pour Ninon de

Lenclos et alla peu après pour les beaux yeux de quelque autre se faire

tuer en duel. Restée veuve de bonne heure et très jolie veuve, Mᵐᵉ de

Sévigné se consacra tout entière à ses deux enfants, un fils ressemblant

quelque peu à son père, une fille qui épousa M. de Grignan, gouverneur

de Provence. La séparation de la mère et de la fille nous a valu la plus

grande partie de cette correspondance merveilleuse, chronique vivante,

spirituelle et légère de Paris et de Versailles, miroir fidèle de la

société au temps du grand roi et qui nous rend _au naturel_ tant et tant

d’illustres ou de gros personnages. De toutes ces lettres exquises, une

grande partie a été écrite ici, dans ces salons où se trouve aujourd’hui

la bibliothèque du musée.

Donc, en son logis de Carnavalet, la marquise, dit M. Cousin, «régna

vingt ans sur cette société polie dont ses lettres sont l’éblouissante

chronique, au milieu d’une petite cour de familiers ayant nom Retz, la

Rochefoucauld, Arnault, Pomponne, Séguier, Turenne, Condé, Bossuet,

Bourdaloue et tant d’autres».

De tels noms suffiraient à donner de la majesté à ce Carnavalet superbe,

legs des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, s’il n’avait pas gardé ou repris toute

sa splendeur, son imposante mine d’autrefois.

La marquise quitta sa Carnavalette en 1696 pour aller soigner sa fille à

Grignan et elle ne revint plus. Après elle, l’hôtel eut des conseillers

à la cour, des financiers pour locataires ou propriétaires; pendant près

d’un siècle la finance y succéda à la robe et la robe à la finance. On y

vit sous la Terreur les bureaux de l’enregistrement; tout était mort

alors, sauf le fisc qui ne mourra jamais et qui alors était devenu, par

les séquestres et confiscations, le plus gros propriétaire de France.

Sous l’Empire, autre administration: la direction de l’imprimerie et de

la librairie, autrement dit la Censure. L’école des Ponts et Chaussées

lui succéda en 1815, les mânes de la pauvre Mᵐᵉ de Sévigné ont dû

souffrir alors, pour tant de géométrie et de mathématiques dans sa

maison. Ce fut ensuite une grande pension, l’institution Verdot jusqu’à

l’achat par la ville de Paris en 1866.

L’hôtel Carnavalet, sauvé par cet achat de la triste décadence qui

attend tous

[Illustration: Mᵐᵉ DE SÉVIGNÉ A L’HÔTEL CARNAVALET]

ces vieux hôtels des quartiers aristocratiques abandonnés par

l’aristocratie, est devenu le musée Parisien par excellence, le musée

des souvenirs spéciaux à Paris. Il n’y a pas perdu, il y a gagné au

contraire, indépendamment des richesses _mobilières_ du musée, puisque

aux richesses architecturales de l’_immeuble_, d’autres richesses sont

venues s’ajouter.

La belle cour de l’hôtel refait par Boislève a été restaurée

dernièrement, c’est là qu’on admire les véritablement merveilleux

bas-reliefs des Saisons, sculptés pour M. des Ligneris par Jean Goujon,

particulièrement la plantureuse Cérès symbolisant l’Été, corps superbe

si élégamment drapé, et le robuste Automne. Ces chefs-d’œuvre décorent

la façade du fond de la cour; en face, au revers du pavillon d’entrée,

Jean Goujon sculpta également à la clef de voûte de la porte cochère une

élégante Renommée, et sur les côtés de l’arc deux Victoires couchées

tenant des palmes.

Les ailes en retour, œuvre de Mansard ont également de grandes figures

entre les fenêtres du premier étage, mais elles sont bien inférieures,

ce sont les quatre Éléments d’un sculpteur inconnu, et les quatre

déesses fort lourdes de Gérard Van Ostal.

Les appartements de l’hôtel Carnavalet avaient souffert des

transformations et adaptations diverses et des changements de goût,

depuis Mᵐᵉ de Sévigné à qui l’on peut reprocher d’avoir, à l’instigation

de sa fille, fait enlever des «_antiquailles_» de cheminées du XVIᵉ

siècle. Dans la grande restauration entreprise par la ville on a

restitué le grand corps de logis de la Renaissance, les hautes fenêtres

et les combles élevés, à la place du comble à la Mansard et l’on a rendu

à l’intérieur quelques-unes des anciennes dispositions, en y ajoutant

quelques cheminées et de belles décorations d’appartements sauvées

ailleurs des démolitions parisiennes.

[Illustration: MAISON DE LA RENAISSANCE, RUE SAINT-PAUL DÉMOLIE VERS

1840]

Tout cela est plein maintenant et déborde. Vieux souvenirs parisiens,

précieux vestiges d’autrefois, estampes et tableaux, reliques de nos

ancêtres, curiosités de toutes sortes et de toutes les époques mais

plus particulièrement de la Révolution, objets divers parlant si

éloquemment des temps tragiques, toutes les pièces du musée sont dignes

de l’écrin et le moment va venir où il faudra l’agrandir.

Derrière le grand corps de logis est l’ancien jardin de l’hôtel. Les

galeries qui l’entourent abritent des fragments de sculptures et relient

de beaux débris d’édifices parisiens atteints par les démolitions,

rapportés et reconstitués ici autour de cette charmante cour fleurie, au

parterre de broderies dessiné dans le style des jardins d’autrefois.

L’un de ces débris d’édifice est la façade de l’ancien bureau des

drapiers autrefois rue des Déchargeurs, construit sous Louis XIII,

arrivé jusqu’à nous très abîmé, mais restitué aussi fidèlement que

possible, avec son grand écusson représentant le vaisseau de Paris en

gros navire de commerce toutes voiles dehors, sous un fronton supporté

par de puissantes cariatides.

En face, le joli pavillon Renaissance ouvert par une large arcade sur la

rue des Francs-Bourgeois, c’est le vieil arc de Nazareth, très élégant

débris de l’ancien palais de justice rapporté de la vieille impasse de

Nazareth, autrefois de Galilée, qui s’appelait ainsi, de même que la rue

de Jérusalem, en souvenir des pèlerins de Terre Sainte ici logés dans

des bâtiments spéciaux du palais de saint Louis.

L’arc avait été élevé sous Henri II pour relier des bâtiments de

l’ancienne et admirable chambre des comptes de Louis XII. Une magnifique

grille, du temps d’Henri II aussi, complète cette superbe porte du musée

parisien où tant de curieuses choses sont à signaler.

Aux beaux jours du quartier du Marais, si la place Royale eut ses

raffinés d’honneur, bravant les édits et la rigueur du terrible

cardinal, elle eut aussi ses Précieux et ses Précieuses, belles dames,

gens de qualité ou gens de lettres, se rencontrant sur la place aux

promenades de l’après-midi, se retrouvant ensuite dans les salons ou

dans les ruelles des hôtels du quartier. Tout le grand siècle se promena

sous ces arcades et leur resta fidèle tant que le roi Louis XIV n’eut

pas inventé Versailles,--tout le noble et élégant XVIIᵉ siècle, depuis

les vieux amis d’Henri IV, les grands seigneurs du commencement, qui se

souvenaient encore des rudes temps de la Ligue, et leurs fils les

brillants cavaliers, de qui le grand cardinal régnant avait tant de

peine à retenir les épées trop fringantes. Les duchesses et les princes

de la Fronde y viennent lancer mille pointes contre le Mazarin,

successeur de Richelieu et de Louis XIII; les poètes qui vont faire de

leur époque un grand siècle littéraire, y rencontrent beaux esprits et

précieuses qui vont raffiner et subtiliser sur tous les sentiments et

s’efforcer d’écheniller la langue de toutes les vulgarités, ou du moins

de tout ce que dans les ruelles on trouvait plat et commun.

C’est un besoin de régularité et d’ordonnance qui semble général et

s’impose à tout; on élague le langage comme on élague aussi et comme on

régularise dans la vie nationale et dans le cadre où la vie s’agite,

dans l’architecture touffue des âges précédents; car tout se tient dans

ce monde, les manières de penser comme les manières de se vêtir; les

idées influent sur le costume, l’architecture, le mobilier, le

gouvernement, la littérature, les perruques et tout le reste, il est

aisé de s’en apercevoir.

[Illustration: GRANDE PORTE RUE DES FRANCS-BOURGEOIS, 1895]

La _Ruelle_ qui joue un si grand rôle dans l’histoire littéraire du

XVIIᵉ siècle, c’est l’alcôve de la _chambre de parade_, séparée de cette

chambre par un _balustre_, comme on disait, une balustrade reliant

parfois des colonnes somptueuses, riche encadrement laissant voir la

maîtresse du lieu couchée dans le grand lit à colonnes, courtines et

panaches, au milieu d’un cercle de dames, de seigneurs et de beaux

esprits lancés dans une causerie animée, dans des dissertations

littéraires, ou écoutant les poètes dire les petits vers, l’épigramme ou

le sonnet du jour.

La plus fameuse de ces réunions de Précieuses, celle de l’hôtel de

Rambouillet n’était point voisine du centre brillant de la place Royale.

L’hôtel de Rambouillet était situé rue Saint-Thomas-du-Louvre, près de

l’hôtel de Longueville, autre logis de Précieuses. C’est là que trôna

d’abord Catherine de Vivonne, première marquise de Rambouillet, puis sa

fille Julie d’Angennes, plus tard duchesse de Montausier. Chaque jour à

deux heures, Mˡˡᵉ de Rambouillet ouvrait sa _Chambre bleue_ au milieu de

laquelle, sur une estrade, se trouvait un grand lit entouré d’une

balustrade; elle s’étendait sur ce lit pour recevoir visiteurs et

visiteuses, grands seigneurs, nobles dames, poètes, beaux esprits, et

alors commençaient les discussions quotidiennes sur toutes les

questions, sur tous les raffinements possibles de la galanterie ou de la

littérature, pour démêler de tout le _grand fin_ et le _fin du fin_.

Il passa ici, en ce cercle de beaux esprits, les plus pimpantes, les

plus fines et les plus précieuses beautés de cette première et plus

belle partie du grand siècle, les plus hauts seigneurs de France et les

poètes les plus spirituels et les plus grands, Mᵐᵉ de Longueville,

l’héroïne de la Fronde, la duchesse de Chevreuse, l’amie d’Anne

d’Autriche, la marquise de Sablé, la duchesse de Lesdiguières, la jeune

marquise de Sévigné, le cardinal de Retz, Condé, le prince de Conti, le

chevalier de Grammont, M. de Montausier qui fut l’Alceste du

_Misanthrope_, Bossuet en son adolescence, prêchant déjà, ce qui faisait

dire à Voiture un soir que le futur évêque avait parlé longtemps: Je

n’ai jamais entendu prêcher ni si tôt ni si tard!...

Et les gens de lettres, toutes les étoiles littéraires du temps, celles

qui étincellent toujours, et les autres, lumignons éteints, Corneille,

Chapelain, Balzac l’emphatique et le dédaigneux, Conrart qui parlait

quelquefois, Colletet, Chapelain l’épique époumonné, Scudéry le

matamore, Voiture et Benserade, les auteurs des fameux sonnets

d’_Uranie_:

Il faut finir mes jours dans l’amour d’Uranie

L’absence ni le temps ne m’en sauraient guérir...

et de Job,

Job de mille tourments atteint...

qui eurent tant de succès dans les ruelles littéraires et partagèrent

tous les alcôvistes en Uranistes et Jobelins, ce qui valut un troisième

sonnet de Corneille:

Deux sonnets se partagent la ville,

Deux sonnets se partagent la cour

Et semblent vouloir à leur tour

Rallumer la guerre civile...

Tous les poètes de l’hôtel de Rambouillet,--et tout ce qui rimait ou

rimaillait dans Paris aspirait à faire partie du Parnasse de la belle

Julie d’Angennes,--se

[Illustration: LES BOULEVARDS DE PARIS SOUS LE PREMIER EMPIRE

_Imp. Draeger & Lesieur, Paris_]

réunirent pour composer la fameuse Guirlande de Julie, recueil de

superbes miniatures et de madrigaux dont le manuscrit admirablement

exécuté, offert par le duc de Montausier, valut enfin à celui-ci la main

de l’idole après laquelle il soupirait depuis tant d’années.

[Illustration: PORTE DE L’HÔTEL DE CHALONS-LUXEMBOURG, RUE

GEOFFROY-L’ASNIER]

Ces précieuses habituées de la célèbre ruelle de Rambouillet et les

autres alcovistes se retrouvaient aux ruelles littéraires de notre

quartier du Marais, lesquelles bien qu’éclipsées par la triomphante

réunion rivale n’en ont pas moins brillé aussi et réuni les mêmes

personnages de qualité, les mêmes poètes ou beaux esprits.

La marquise de Sablé et la comtesse de Maure, ces deux inséparables

précieuses demeurant porte à porte sous les arcades, passaient leur vie

ensemble, excepté lorsque le moindre «_mauvais air_» courait dans Paris,

la plus petite grippe, car elles étaient horriblement peureuses, et

elles se calfeutraient alors dans leurs appartements, s’écrivant l’une à

l’autre billet sur billet, faute de pouvoir causer.

Mᵐᵉ Cornuel leur amie était du quartier aussi, c’est la dame aux

piquants bons mots, esprit des plus vifs et qui trouvait des mots même

dans les situations les plus _refroidissantes_, comme un certain soir

lorsque, dans quelque carrefour voisin, en sortant de quelque réunion de

beaux esprits, elle fut arrêtée et dévalisée par d’audacieux voleurs qui

cherchèrent des bijoux jusqu’en son corsage.

Madeleine de Scudéry à l’encrier inépuisable, fournissant

infatigablement à l’admiration de ses lecteurs d’interminables romans

héroïco-précieux en 8000 pages, demeurait rue de Beauce. Elle avait des

samedis très fréquentés où les précieuses luttèrent jusqu’à la fin et

opposèrent une belle résistance aux épigrammes des poètes et beaux

esprits de la période suivante. Mˡˡᵉ de Scudéry ne se rendit jamais et

resta précieuse Louis XIII jusqu’à la fin, jusqu’à sa mort à un âge

aussi avancé que son amie Ninon, au commencement du XVIIIᵉ siècle.

La place Royale si elle avait de nobles dames, grandes par le nom, par

l’esprit et la beauté, pouvait aussi voir passer sous ses arcades

d’autres femmes non moins admirées et non moins entourées, mais qui

n’avaient pour toute principauté que leur charme et leur beauté. Les

hommages de tous n’en étaient que plus sincères.

Dans un des hôtels de la place demeurait Marion Delorme, superbe et

prodigue, pour qui soupirèrent des princes, le froid Louis XIII lui-même

et aussi, dit-on, le terrible cardinal «_l’homme rouge qui passe_»! On

dit qu’elle ne lui fut pas cruelle et ne le laissa pas soupirer trop

longtemps sous son balcon. Marion était bonne catholique et l’on sait

par des mémoires du temps,--calomniateurs ou médisants, qui peut savoir

au juste,--comment elle convertit deux jeunes gentilshommes protestants,

le comte de Chavagnac et le chevalier de Chatillon. Elle avait mis cette

conversion pour prix à ses faveurs et conduisit à confesse, avant tout

paiement, les deux cavaliers touchés par la grâce. Comme Ninon de

Lenclos, cette femme à la mode avait de la naissance et malgré sa vie

libre, la bonne compagnie fréquentait sa maison, dont les galants

soldaient les frais et dont elle faisait les honneurs avec une grâce

spirituelle et charmante. Quand elle mourut à trente-sept ans, dans tout

l’éclat de sa beauté, elle fut exposée vingt-quatre heures sur un lit de

parade dans son logis de la Place-Royale et tout Paris vint la voir.

Ninon de Lenclos habitait rue des Tournelles, dans ce quartier aussi;

cette épicurienne fantaisiste était de bonne maison et se fit pardonner

toutes ses fantaisies à force d’esprit. La haute société ne lui tenait

aucunement rigueur; la charmeuse destinée à rester belle, et charmeuse,

et spirituelle presque tout un siècle et à porter la tradition des

précieuses du temps de Louis XIII presque jusqu’à la Régence, avait une

ruelle où se rencontraient bien des gens d’esprit et des précieuses de

qualité. Mᵐᵉ de Sévigné y fut souvent; Mᵐᵉ de Maintenon y vint aussi

quand elle n’était que la femme du poète Scarron, _le malade_ en titre

de la reine. Ninon était oublieuse et légère, heureusement pour elle,

sans quoi, dans son cœur que de grands noms du grand siècle, que

d’importants seigneurs!

Son dernier logis rue des Tournelles, où elle était locataire de

Hardouin Mansart, existe encore; c’est celui qui la vit prendre de l’âge

sans vieillir et mourir bien près de la centaine. Par malheur a disparu

l’autre logis, celui qui pourrait dire que de serments elle a faits qui

valurent juste autant que le bon billet de La Châtre.

Mᵐᵉ de Maintenon est aussi une des figures célèbres de la Place Royale,

que parmi tant d’autres il ne faut point oublier. C’était au temps de

son obscurité quand elle accompagnait la chaise à porteurs dans laquelle

on amenait son mari gémissant, souffrant et riant, pour prendre un peu

de soleil sur la place.

Le pauvre Scarron, tordu et perclus à vingt-cinq ans, après on ne sait

trop quel accident, mais perclus à ne pouvoir remuer que les doigts, ce

«_poète circonflexe, raccourci de la misère humaine_», comme il

s’intitulait, vécut d’abord avec ses sœurs rue des Douze-Portes, pourvu

d’une petite pension de 500 écus qu’il justifiait burlesquement par sa

charge de _Malade de la reine_,--de toutes les charges du royaume, la

plus consciencieusement occupée, hélas! Enfoncé dans ce fauteuil qui

resta sa coquille pour la vie, il s’efforçait de prendre son mal en

gaieté, entassait incessamment avec une verve inattaquable à la maladie,

les rimes les plus folles, écrivait le _Roman comique_ et se raillait de

tout, spirituellement, avec ses amis les poètes qui venaient rire et

causer en sa chambre de malade.

Au temps de la Fronde il fit comme les autres, chansonna Mazarin et se

vit retirer cette charge qu’il remplissait si bien. Privé de sa pension,

il se consola encore, écrivit et rima davantage, s’efforçant de rire

plus haut. En 1652, cet homme ruiné de toutes façons épousa par bonté

d’âme la petite Françoise d’Aubigné, alors âgée de dix-sept ans, et qui

ne se voyait point d’autre asile que le couvent. Les nouveaux mariés

allèrent habiter rue de la Tixeranderie près de l’Hôtel de Ville. Ce

triste mariage fut pourtant le point de départ de la fortune de Mˡˡᵉ

d’Aubigné. C’est par son mari le pauvre poète, ami de la fine fleur des

beaux esprits, protégé par quelques grands seigneurs, que Françoise

d’Aubigné entra en relations avec les grandes familles de la

Place-Royale et mit le pied très modestement dans ce monde brillant, qui

ne se doutait guère alors de la haute fortune à elle promise par le

destin.

Tous les mémoires ou récits du temps sont d’accord pour dire que la

belle Mᵐᵉ Scarron se tint dignement, très simple et très réservée, en

cette maison du poète burlesque, maison irrégulière où les revenus

étaient bien incertains, où le rôti absent se remplaçait parfois par une

histoire, mais où assez souvent aussi de nobles convives et de joyeux

lettrés s’invitaient sans façon à manger les poulardes et les venaisons

apportées par chacun ou envoyées par des amis, maison gaie en somme,

malgré les tracas d’argent, et que plus tard, sous le terrible fardeau

de ses grandeurs, Mᵐᵉ de Maintenon avoua quelquefois regretter en

cachette.

Mᵐᵉ Scarron fréquentait alors beaucoup, entre autres nobles maisons du

quartier, l’hôtel de Richelieu sur la place, l’hôtel Lesdiguières,

l’hôtel d’Albret, un des beaux hôtels encore de la rue des

Francs-Bourgeois au numéro 5, en face Carnavalet; elle était assidue

chez Mᵐᵉ de Sévigné qui n’habitait pas encore Carnavalet. Combien de

fois la marquise écrit-elle à sa fille «Mᵐᵉ Scarron vint dîner hier» ou

«Mᵐᵉ Scarron que je vis l’autre jour disait...» On la voit mêlée à

l’existence de toute cette haute société, et même plus tard emmenée par

Mᵐᵉ de Montespan au château de Saint-Germain où est la cour.

Paris de siècle en siècle · 第 29 / 37 段