tournoi chevaleresque marquant la fin des gendarmes aux lourdes armures
et de toute l’antique et majestueuse ferraille des combats, avait été
inaugurée en 1612, à l’occasion des fiançailles du petit Louis XIII avec
Anne d’Autriche, par un grand carrousel, tournoi théâtral et galant où
le clinquant, les rubans et les plumes remplaçaient les armures, la
lance et les masses d’armes.
Tout le pourtour de la place avait été garni d’immenses estrades et de
pavillons merveilleusement décorés et pavoisés, destinés à recevoir la
cour et tout ce que Paris renfermait de gens de qualité ou de notables.
Au centre la lice était gardée par les mousquetaires et les Suisses,
sous les ordres du duc d’Épernon. Les tenants de ce tournoi pour rire
étaient les ducs de Guise, de Nevers, de Bassompierre, de Chevreuse et
le marquis de la Châtaigneraie, caracolant à la tête de cinq cents
gentilshommes qui luttaient de somptuosité dans les costumes et les
équipages et qui s’évertuaient en inventions fastueuses de toute sorte.
Le sujet de ce pas d’armes inauguratif, réglé comme un ballet, était des
plus galants. Sur un côté de la place avait été élevé un château fort à
tourelles joyeusement pavoisé, _le palais de la félicité_ que devaient
défendre contre tout venant les tenants du carrousel, les chevaliers de
la Gloire, dénommés Alcindor, Léontide, Alphée, Lysandre, Argant,
assistés par plusieurs escadrons de non moins brillants gentilshommes,
les _chevaliers du Lys_, à la tête desquels marchait le duc de Vendôme,
les _chevaliers de la Félicité_ commandés par le duc de Retz, les
_chevaliers de l’Univers_, les _chevaliers du Soleil_, conduits par le
prince de Conti sous le nom d’Aristée, les deux Amadis, Persée, plus un
certain nombre de preux de romans de chevalerie, bizarrement mélangés
de chevaliers romains, de nymphes de Diane représentées par de jeunes
gentilshommes, plus une interminable suite de hérauts d’armes,
d’archers, d’estafiers, de pages, d’écuyers, d’esclaves, etc...
On devait y voir même les Quatre Vents, mais ils ne se trouvaient plus
par malheur qu’au nombre de trois, le Vent du Nord, c’est-à-dire le
chevalier de Balagny, dit Balagny le brave, bretteur fameux par nombre
de duels heureux, ayant eu la malechance de se faire tuer l’avant-veille
dans une dernière querelle.
[Illustration: UN PANNEAU DE LA GRANDE PORTE DE L’HOTEL SAINT-AIGNAN 71,
RUE DU TEMPLE]
Il y avait aussi un rocher figurant le Pinde, garni d’un orchestre de
divinités chantant agréablement et comme intermèdes des défilés de chars
divers de toutes formes, de bêtes fabuleuses, de géants de carton et
d’animaux vivants. Pour cette immense cavalcade, des sommes folles
avaient été dépensées, aussi bien par ceux qui figuraient dans les
cortèges que par les invités des tribunes, mais quel succès que ces
trois jours de fête, de passes d’armes courtoises, de courses de
quintaine et bagues, au fracas des musiques, des arquebusades sur la
place et de deux cents canons tonnant à la Bastille! Journées joyeuses,
terminées chaque soir par un défilé du cortège interminable à travers la
ville, à la lueur des lanternes. Superbe occasion de désordres dans le
turbulent Paris d’alors, et pourtant, à quelques bousculades près, tout
se passa bien «sans qu’il en résultât d’autres accidents que deux
incendies».
Mais la destinée de la place Royale n’était pas seulement de servir de
champ clos à des luttes réglées comme des menuets, elle devait revoir
des rencontres assez semblables à celles des Mignons et des Guisards au
temps du marché aux chevaux des Tournelles. Tous ces galants à grandes
flamberges qui promenaient leurs panaches sous les arcades avec mille
politesses et mille gracieusetés pour les dames rencontrées, tous ces
_raffinés d’honneur_, ces seigneurs pimpants et piaffants avaient aussi
l’amour des belles estocades. Leurs rapières n’étaient pas seulement
pour battre leurs talons, elles sortaient facilement du fourreau à la
moindre occasion, pour une querelle, sérieuse ou anodine, pour une
rivalité quelconque, pour un mot, pour un coup d’œil de travers, pour un
regard de dame intercepté, ou pour rien, «pour le plaisir»!
La manie des duels, en quinze ans sous Henri IV, avait coûté la vie à
sept ou huit mille gentilshommes. Il y avait pourtant des défenses
formelles, des édits sévères, mais les survivants de ces combats en
étaient quittes pour se mettre quelque temps à l’abri des officiers de
justice et pour solliciter, une fois l’affaire assoupie, des lettres de
rémission.
Richelieu arrivé au pouvoir renouvela les prohibitions d’Henri IV et
résolut par des exemples sévères de couper court à cette rage de combats
singuliers. L’un de ces plus enragés parmi ces enragés duellistes, le
comte de Bouteville-Montmorency, exilé à Bruxelles pour quelques
rencontres où il avait couché ses adversaires sur le carreau, faisait
demander vainement au roi de rapporter l’ordre d’exil. Provoqué à
Bruxelles par le marquis de Beuvron, parent du comte de Thorigny, un de
ses derniers adversaires, Bouteville déclara qu’il se battrait à Paris
en pleine place Royale et en plein jour.
Il prend la poste, rentre à Paris et le 12 mai 1627, dans l’après-midi,
à l’heure du beau monde, apparaît place Royale avec son adversaire et
les seconds, qui vont, selon la vieille coutume, s’entrégorger
également. Bouteville amène le comte des Chapelles et la Berthe, Beuvron
est accompagné de Briquet et de Bussy d’Amboise, lequel, malade depuis
deux semaines, sortait du lit avec la fièvre pour venir estocader aux
côtés de son ami.
Il y a foule sur la place; aussitôt qu’on les reconnaît, galants
cavaliers et belles dames font le cercle et voilà les six adversaires
aux prises. Bouteville et Beuvron après avoir ferraillé furieusement et
s’être désarmés successivement, se réconcilient tout à coup, mais
pendant ce temps, des Chapelles tue le pauvre Bussy. Les archers du
guet, accourus au bruit, ont de la peine à fendre la foule, ils arrivent
juste pour voir les survivants sauter sur des chevaux et s’efforcer de
mettre du terrain entre eux et le cardinal bafoué.
C’est à cette occasion que Mᵐᵉ de Sévigné dut de perdre son père, le
baron de Chantal, quelques mois à peine après son entrée en ce monde
dans l’hôtel de la place Royale. Le baron avait aidé à la fuite des
duellistes: poursuivi lui-même, il dut fuir à son tour et se réfugia
chez son ami le comte de Toiras, gouverneur de l’île de Ré; il y périt
l’an d’après au moment du siège de la Rochelle; les Anglais venant
secourir la cité protestante débarquèrent dans l’île et le baron de
Chantal fut tué dans le combat.
Bouteville et des Chapelles couraient sur la route de Lorraine, Beuvron
et Briquet galopaient vers un port de mer pour gagner l’Angleterre. Les
deux premiers se laissèrent rattraper à Vitry-le-Brûlé. On les ramena à
Paris et le 21 juin 1627, le grand cardinal ayant repoussé
inflexiblement toutes les sollicitations, ils furent décapités sur la
place de Grève. A propos de «l’accident qui est arrivé à M. de
Bouteville», écrit le cardinal dans une lettre, «pour couper les
[Illustration: LE DUEL DE BOUTEVILLE-BEUVRON, SUR LA PLACE ROYALE, EN
1627
_Imp. Draeger & Lesieur, Paris_]
[Illustration: L’HÔTEL SULLY, FAÇADE SUR LA COUR]
racines de ce mal si invétéré dans le royaume, le roi a cru être obligé
en conscience et devant Dieu et devant les hommes, de laisser le cours
libre à la justice en cette occasion».
Ce terrible exemple refroidit un peu les têtes trop chaudes de la jeune
noblesse. Bouteville habitait l’hôtel de Royaumont, rue du Jour, sous
l’église Saint-Eustache, hôtel bâti pour les abbés de Royaumont et qui
existe encore aujourd’hui, occupé par un magasin de faïences; il en
avait fait une véritable académie de bretteurs, non pas seulement
friands de lame, mais bien possédés de la fringale de l’épée.
En 1639 une statue de Louis XIII fut érigée par Richelieu au milieu de
la place Royale qui n’était délimitée alors que par un carré de
barrières. La monture royale était, ainsi que le cheval de bronze de
Henri IV au Pont-Neuf, un cheval d’occasion qui avait déjà dû servir
pour une statue de Henri II projetée par Catherine de Médicis sur cette
même place.
Le cavalier, paraît-il, valait moins comme art que le cheval: on le
trouvait grotesque. Louis XIII était représenté avec le bâton de
commandement en main, une nuit d’audacieux satiristes en action lui
enlevèrent ce bâton. Le cardinal, en dressant cette statue au roi pour
le compte duquel il gouvernait, avait chargé les inscriptions du
piédestal de préciser un peu indiscrètement son rôle. La dédicace le
donnait déjà à entendre:
«_Pour la glorieuse et immortelle mémoire du très grand, très invincible
Louis le juste XIIIᵉ du nom, roi de France et de Navarre, Armand,
cardinal et duc de Richelieu, son principal ministre dans tous ses
illustres et généreux desseins, etc..._»
En réponse à cette dédicace, un sonnet de Desmarets faisant parler Louis
XIII, disait sur l’autre face:
Armand, le grand Armand, l’âme de mes exploits
Porta de toutes parts mes armes et mes lois
Et donna tout l’éclat aux rayons de ma gloire...
Cheval et cavalier, en 92, furent envoyés à la fonte par la Révolution.
Une autre statue équestre les remplaça sous la Restauration.
A cette belle place Royale, dont le nom seul fait revivre tant de choses
et qui, restée complète, intacte, nous représente toute cette époque, on
a infligé le nom de place des Vosges; on peut se demander ce que ces
montagnes viennent faire ici, la raison en est qu’en 93 ou 94, pour
récompenser le département des Vosges d’avoir achevé le premier de payer
ses contributions, on inscrivit ce nom sur les plaques à la place du nom
historique. Il est fort louable de payer ses impôts avec exactitude,
mais la débaptisation de la pauvre place n’en est pas moins ridicule.
Le grand ministre du grand Henri, le duc de Sully, qui survécut trente
années à son roi, ne fit point bâtir l’hôtel de Sully, ce vaste hôtel de
magnifique architecture, qui demeure assez mélancolique dans sa pompe
seigneuriale au fond de sa grande cour toujours silencieuse si près de
la rue bruyante et populaire, à deux pas du remuant faubourg
Saint-Antoine, où se ralluma le feu des révolutions juste deux siècles
après la pacification de la France par le roi et le ministre. Sully
n’est pas le constructeur de cet hôtel et pourtant, comme il est bien
dans le caractère du ministre, avec sa solennité, son ornementation
abondante mais lourde, cet aspect ordonné, solide et massif qui respire
la noblesse et la gravité, avec une certaine dose de morgue; comme cette
façade grise d’une noblesse imposante, mais pesante et morose, évoque
puissamment la grande figure de Sully vieillissant dans l’inaction et
dans l’ennui solennel!
Et pourtant, ce cadre tout à fait digne de lui, Sully l’aurait acheté,
sinon tout fait du moins fort avancé, d’un sieur Gallet, riche
financier, spéculateur et joueur, qui en avait gagné, disait-on, le
terrain d’un coup de dés heureux. Ce terrain était un morceau des
Tournelles, là-dessus en 1624 le très riche Gallet fit édifier par Jean
Androuet du Cerceau l’hôtel que nous voyons et peu de temps après, en
1627, la construction n’étant pas achevée, Gallet ruiné vendit à un
acquéreur qui recéda au vieux ministre en 1634 l’hôtel non encore
terminé. Il y a encore incertitude sur tout cela. On se représente assez
peu un financier à la fortune peu assise édifiant un pareil hôtel tandis
que Sully semble en être le maître naturel.
[Illustration: TOURELLE DE L’HÔTEL LAMOIGNON]
Le style, d’ailleurs, retarde un peu sur l’époque de Louis XIII, comme
l’homme et en 1630 il en est resté à Henri IV. Bossages, riches
encadrements et frontons de fenêtres, lucarnes énormes et robustes
consoles, la façade est très décorée; de grand bas-reliefs, un Hercule
et un Bacchus ornent les trumeaux du premier étage au-dessus de
l’entrée. Cette façade principale au fond de la cour est précédée d’un
fossé sur lequel est jeté un pont que gardent deux espèces de sphinx
Renaissance. Aux bâtiments en retour sur la cour, toujours même
décoration, mêmes robustes lucarnes, et de grands bas-reliefs de nymphes
et de déesses.
Derrière est un jardin qui va rejoindre la place Royale, l’aspect de ce
côté est aussi bien XVIIᵉ siècle, ce ne sont que grands murs à vieille
décoration, antiques bâtiments par-dessus lesquels se profilent les
grands toits des maisons de la place. De tout l’hôtel, la façade sur la
rue Saint-Antoine seule a été modifiée; entre les deux gros pavillons à
larges frontons arrondis, à fenêtres colossales, le grand portail
d’entrée voûté à caissons, jadis couvert d’une simple terrasse, a été
surmonté d’un bâtiment d’une hauteur égale à celle des pavillons, ce qui
a bouché la cour, supprimé la vue à la façade du fond et donné à cette
cour un air de froide tristesse.
[Illustration: PAVILLON DE L’HÔTEL LAMOIGNON AVEC LES CROISSANTS DE
DIANE AUX FRONTONS. ÉTAT ACTUEL]
Sully qui s’était démis de sa surintendance des finances six mois après
la mort d’Henri IV, écœuré par les dilapidations de la régence de Marie
de Médicis, c’est-à-dire du règne de Concini devenu soudainement grand
seigneur et maréchal d’Ancre, demeura grand maître de l’artillerie et
garda une habitation à l’Arsenal. Il partagea sa vie entre ses châteaux,
Villebon et Sully-sur-Loire, l’Arsenal et cet hôtel de la rue
Saint-Antoine; éloigné des affaires, absent du siècle pour ainsi dire,
il vécut dans un fastueux ennui jusqu’à quatre-vingt-deux ans, quittant
ce monde six mois à peine avant Richelieu.
Presque en face de l’hôtel Sully vécut un autre survivant du XVIᵉ siècle
et des longues guerres, M. de Mayenne, l’ancien adversaire du Béarnais
que le Béarnais essouffla si bien en des années de courses et de
combats. L’hôtel de Mayenne est d’une quinzaine d’années antérieur à
celui de Sully, il fut élevé sur un terrain ayant dépendu de l’hôtel
Saint-Paul. Lorsque Sully vint occuper son logis, Mayenne n’existait
plus et c’est dommage, car c’eût été motif à philosopher que de voir les
deux vieux ennemis encore face à face, se regardant à travers la rue,
tous deux, le vainqueur et le vaincu, pacifiés et bien revenus des
furieuses haines d’antan. Mayenne n’a pas eu de chance, son hôtel a
quitté son nom et pris celui de l’intendant des finances Lefèvre
d’Ormesson. L’hôtel d’Ormesson élève sur l’angle des rues Saint-Antoine
et du Petit-Musc de hautes et sévères murailles, ce fut la pension
Favart, c’est maintenant une grande école libre des Frères. Dans un
angle de la belle cour récemment restaurée et modifiée, au-dessus du
bâtiment d’entrée surélevé comme à l’hôtel Sully, se voit une jolie
tourelle d’angle, encorbellée sur une trompe.
Rue Pavée, à l’angle de la rue des Francs-Bourgeois, s’élève l’hôtel de
Lamoignon qui jadis s’en allait par ses jardins border la rue de la
Culture-Sainte-Catherine et ne se trouvait guère séparé de la place
Royale que par le couvent de Sainte-Catherine du Val-des-Écoliers. C’est
encore un logis qui fait surgir de l’histoire des noms fameux du XVIᵉ
siècle. Aux frontons des grands pavillons sur la cour se reconnaissent
les emblèmes de Diane de Poitiers, les cerfs et les chiens, les
croissants de la maîtresse de Henri II. Malgré ces marques ce n’est
pourtant pas elle qui a construit l’hôtel, mais sa fille légitimée Diane
de France. Celle-ci fut une très vertueuse dame fort éloignée de
ressembler à sa mère la belle Diane; elle avait épousé Charles de
Valois, duc d’Angoulême, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet,
son neveu par conséquent, lequel était un très vilain personnage. On
connaît la réponse du duc d’Angoulême aux réclamations de ses valets
auxquels il oubliait de payer leurs gages:--Des gages! C’est à vous à
vous pourvoir, quatre rues aboutissent à l’hôtel d’Angoulême, vous êtes
en beau lieu, profitez-en si vous voulez!
L’hôtel, bien que serré par les constructions élevées à la place de ses
dépendances, a conservé grande allure avec ses énormes pilastres
corinthiens et ses frontons; à l’encoignure de ce carrefour où les
valets du duc auraient dû prélever leurs gages sur les passants, il
encorbelle encore une large tourelle carrée, d’un bel effet. Le nom de
ce duc d’Angoulême, triste et méprisable sire, n’est pas resté à
l’hôtel, pour lequel on a préféré le nom respectable de Lamoignon.
Le célèbre premier président au Parlement de Paris, sage magistrat qui
tenta quelques réformes dans le système judiciaire et essaya d’adoucir
un peu la patte de fer de Dame Justice, vint habiter l’hôtel dans le
dernier quart du XVIIᵉ siècle, et ses descendants le gardèrent jusqu’à
la Révolution, jusqu’à Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, non moins
vertueux magistrat, vieillard admirable qui vint courageusement et
simplement, à soixante-dix-sept ans, s’offrir comme défenseur à Louis
XVI, c’est-à-dire apporter de lui-même sa tête à la guillotine.
Lamoignon de Malesherbes dans sa jeunesse prenait des leçons de danse
sans grand profit. Un jour après six mois de persévérance le maître à
danser, son professeur, vint désespérément trouver son père.--Monsieur
le président, dit-il, je dois à la confiance dont vous avez bien voulu
m’honorer, ainsi qu’à ma conscience de maître dans notre art si
important, de vous déclarer que j’y renonce, monsieur votre fils ne
dansera jamais! et il ne fera jamais rien! j’en suis désolé. Essayez de
l’Église, car rien qu’à la manière dont il porte la tête, je le déclare
incapable de réussir jamais dans la magistrature!...
La superbe Diane de Poitiers, ensuite Marie Touchet, qui malgré
l’anagramme flatteur: _Je charme tout_, fut de toute façon figure bien
moindre, ne sont pas les seules ombres de maîtresses royales que le
passant épris du passé rencontre en ces parages du Marais et de la Place
Royale. L’ombre de la maîtresse du Béarnais plane aussi sur quelques
points de la région. Elle y vécut avant que la Place Royale fût créée,
elle y eut de nombreuses intrigues, prétend la chronique qui lui prête
volontiers toutes les qualités hormis celle de la fidélité, et si elle
n’y mourut pas, elle y prit le poison cause de sa mort, chez le
financier italien Zamet qui avait son hôtel rue de la Cerisaie.
Il y a peu d’années existait encore cet hôtel devenu l’hôtel de
Lesdiguières ou des Diguières, comme on disait jadis. Il avait été bâti
par Sébastien Zamet. Cet homme, fils d’un cordonnier de Lucques, était
devenu, en passant par d’assez vilains métiers, grand financier et
«_seigneur suzerain de dix-sept cent mille écus_», pêchés en eaux
troubles pendant les guerres civiles.
Or en 1599, la charmante Gabrielle, créée duchesse de Beaufort, mère de
deux enfants, les ducs de Beaufort et de Vendôme, se trouvait sur le
point de devenir reine de France; Henri IV était résolu à l’épouser et
faisait prononcer ou plutôt régulariser le divorce depuis si longtemps
effectué avec sa femme de la Saint-Barthélemy, la reine Margot. Le
mariage n’était plus que l’affaire de quelques semaines, la belle
Gabrielle allait devenir reine de France. Au printemps, pour aller faire
ses Pâques à Paris et terminer quelques apprêts en vue du grand
changement prochain, elle quitta le château de Fontainebleau escortée
jusqu’à Melun par le roi et toute la cour. Les adieux furent très
tendres, Henri ne pouvait qu’avec grand’peine se détacher de cette
_racine de son cœur_, comme il appela Gabrielle. Il ne devait plus la
revoir. Le roi, pour logement à Gabrielle, donnait l’hôtel du seigneur
Zamet, rue de la Cerisaie, maison fort bien montée--Henri le savait pour
y avoir fait souvent quelques parties clandestines--logis fort agréable
et dont le maître s’efforça de faire avec quelque grandeur les honneurs
à la future reine.
Une après-midi, en prenant l’air dans le jardin de Zamet, après un repas
magnifique, elle ne put résister au désir de goûter d’un fruit que lui
offrit le maître du lieu. En quittant l’hôtel ce jour-là, jeudi saint,
Gabrielle alla ouïr un peu de musique sacrée dans la chapelle du petit
Saint-Antoine. Mais il lui prit soudain un malaise tel qu’on dut la
ramener à l’hôtel.
Chez Zamet l’indisposition empira violemment, le mal était si profond,
les souffrances de la pauvre femme tellement atroces que la belle
Gabrielle en eut tout de suite la face comme ravagée. Elle comprit sans
doute, car lorsqu’elle put parler, dans un instant d’accalmie «_elle
n’eut d’autre parole, sinon qu’on l’ôtât promptement du logis_». On la
porta dans la maison de Mᵐᵉ de Sourdis au cloître
Saint-Germain-l’Auxerrois, où elle n’arriva presque que pour mourir,
terriblement défigurée en quelques heures par le mal mystérieux.
Ainsi finit la pauvre Gabrielle à la veille de partager le trône du
Béarnais. Cette mort survenue à un tel moment est une des énigmes de
l’histoire. Fut-elle empoisonnée par le Florentin Zamet? Ne le fut-elle
pas? Mystère! En tout cas, dix-huit mois après, Henri épousait Marie de
Médicis, triste union pour lui et pour la France. Et Marie de Médicis,
qui prit la place de la malheureuse Gabrielle, ne craignit pas
d’accepter elle-même nombre de fois l’hospitalité et les collations de
Zamet, devenu l’un de ses confidents intimes. Apparemment il n’y avait
rien à craindre pour elle des poires ou des oranges de son ami.
Pour en revenir à la maison de Zamet, elle devint, après le financier,
l’hôtel du duc de Lesdiguières, connétable de France, dont elle garda le
nom en passant plus tard aux Villeroy. Du temps des Lesdiguières, une
habitante de l’hôtel mourut qui fut si fort regrettée qu’on l’enterra
dans le jardin sous un monument portant une épitaphe en vers:
Cy gist une chatte jolie
Sa maîtresse qui n’aima rien
L’aima jusqu’à la folie
Pourquoi le dire? on le voit bien.
Cette chatte tant aimée appartenait à Marguerite de Gondi, veuve de
François de Créquy, duc de Lesdiguières. Le monument subsista longtemps,
le tzar Pierre le Grand put le voir lors de son voyage en France en
1717. Il logea dans l’hôtel Zamet chez le maréchal de Villeroy, et y
reçut la visite de Louis XV enfant. On sait dans quel étonnement, dans
quel effarement même, le monarque moscovite aux façons pour le moins
excentriques, et sa suite peu raffinée, plongèrent les gens de
Versailles, les anciens courtisans du Grand Roy. Lorsque le petit Louis
XV, amené en grande cérémonie, lui rendit la visite reçue à Versailles,
il l’enleva sans façon dans ses bras et l’embrassa sur les deux joues,
ce qui parut une chose absolument inouïe.
Les maisons auxquelles reste attaché le nom de Gabrielle d’Estrées sont
assez nombreuses à Paris. Elle habita ou fréquenta de nombreux logis,
son père le maréchal François d’Estrées et sa mère, massacrée plus tard
à la prise d’Issoire par les protestants, possédaient rue Barbette, sur
les terrains de l’ancien séjour Barbette, un vaste hôtel dont les
jardins donnaient rue des Trois-Pavillons, maintenant Elzévir, hôtel qui
fut plus tard au président de Corberon, et devint sous l’empire la
maison mère des filles de la Légion d’honneur. Tout près de cet hôtel,
par-dessus la rue Barbette, un autre grand logis de la rue des
Francs-Bourgeois fut habité par la belle Gabrielle et, suivant la
tradition, vit souvent le roi Henri franchir son seuil. De ces deux
figures de la Reine de Beauté et du Vert Galant, que la maison, restée
presque intacte jusqu’en ces dernières années, et son vieux jardin
purent voir jadis, on peut rapprocher un autre locataire, Barras, vert
galant aussi, le presque roi du Directoire, bientôt jeté bas par le
général Bonaparte.
[Illustration: MAISONS RUE GALANDE, 1895]