a été remplacée par celle que nous connaissons. François Iᵉʳ
reconstruisant en 1529 la croix ruinée du Trahoir, lui donna pour
soubassement une petite fontaine octogonale qui formait le centre d’un
petit marché, dans un carrefour pourtant fort étroit. La grande gêne qui
en résultait pour la circulation fit déplacer cette fontaine en 1636; on
l’appliqua contre un pavillon construit par le prévôt des marchands
François Miron, pour recevoir les eaux de l’aqueduc d’Arcueil.
Au XVIIIᵉ siècle cette vieille fontaine tombant en ruines fut remplacée
par celle que nous voyons aujourd’hui, construite sur les dessins de
Soufflot.
Le carrefour de l’Arbre-Sec, avec sa fontaine et la croix du Trahoir,
était un de ces vieux décors de l’histoire parisienne, fameux à bien des
titres. Proche des Halles et du Louvre, au confluent de la rue
Saint-Honoré, avec le fleuve humain coulant sur le Pont-Neuf, c’était un
endroit vivant, bourdonnant et remuant et qui ne manquait pas de jouer
son rôle aux jours d’émeute.
Si le bourreau y venait quelquefois accrocher ses clients à la potence
qui faisait pendant à la vieille croix du Trahoir, le roi y passait
aussi. Un jour, Henri III s’y rencontra avec Monsieur de Paris au moment
où celui-ci allait pendre un pauvre diable. Le criminel à la vue du roi
se débattit en criant grâce et le roi s’arrêta pour s’informer des
méfaits du patient. Renseignements pris, le crime était vraiment trop
notable pour que Sa Majesté pût faire acte de clémence; le roi, en
haussant les épaules, continua son chemin en disant: Qu’on ne le pende
point qu’il n’ait dit son _In manus!_... Le pendu récalcitrant jura
qu’il se garderait bien de le dire, et voilà juges, greffiers et
bourreaux bien embarrassés. On courut après le cortège royal pour
exposer le cas et cette fois Henri III ne put faire autrement que
d’octroyer sa grâce à ce criminel si avisé.
Le 21 juillet 1578, le mignon Saint-Mesgrin sortant du Louvre à onze
heures du soir, fut chargé par une troupe nombreuse tout près du Trahoir
et percé de trente-quatre coups mortels. Et, dit l’Estoile, «de ce
meurtre n’en fut fait autre instance ou poursuite, tout favori du roi
qu’il était, Sa Majesté étant bien avertie que le duc de Guise l’avait
fait faire par le bruit qu’avait ce mignon d’entretenir sa femme».
C’était d’ailleurs le frère de Guise, le duc de Mayenne, qui conduisait
les assassins, le fait était connu.
Bien d’autres assassinats entre gens de qualité, en ce terrible XVIᵉ
siècle et aussi après, ensanglantèrent ce carrefour ou ses environs.
N’est-ce pas entre l’Arbre-Sec et la barrière des Sergents qu’en 1618 le
chevalier de Guise, fils du duc de Guise, ayant formé le projet de tuer
le maréchal d’Ancre pour prendre sa place dans les bonnes grâces de la
veuve d’Henri IV, Marie de Médicis, et voyant ses plans déjoués par un
avertissement donné à Concini, se vengea sur l’indiscret, qui était un
vieux gentilhomme nommé le baron de Luz. Il le rencontra en carrosse rue
de l’Arbre-Sec, le força à descendre de voiture et le tua d’un coup
d’épée avant que le baron eût pu se mettre en garde. Le fils du baron
ayant voulu venger son père, provoqua peu après le chevalier de Guise,
qui, dit-on, se servit encore du procédé qui lui avait réussi et
assassina le fils de la même façon que le père.
A la journée des barricades de la Fronde, dont le coadjuteur fait en ses
Mémoires un si pittoresque tableau, le carrefour de l’Arbre-Sec eut sa
bonne part d’émotions. Quelle journée mouvementée pour le coadjuteur
frétillant d’ambition, et pour le quartier du Pont-Neuf!
[Illustration: MAISON NATALE DE MOLIÈRE A L’ENSEIGNE DU «PAVILLON DES
CINGES», ANGLE DES RUES SAINT-HONORÉ ET DES ÉTUVES]
Quand la sédition occasionnée par l’arrestation du conseiller Broussel
est bien allumée et que le populaire en fureur bouscule les quelques
troupes envoyées pour le contenir, le cardinal de Retz sort en rochet et
camail pour aller trouver la reine, prend en passant le maréchal de la
Meilleraye fort en peine au Pont-Neuf au milieu de l’émeute et arrive
avec lui au Palais-Royal, suivi d’une foule criant: Broussel! Broussel!
Il est d’abord mal reçu par la reine courroucée, par les courtisans qui
essayent en s’en moquant de diminuer l’importance de cette sédition
soulevée, disent-ils, par la nourrice du bonhomme Broussel,--lequel
bonhomme avait quatre-vingts ans.
Anne d’Autriche furieuse déclara que plutôt que de rendre Broussel elle
l’étranglerait de ses deux mains! Mais sur de nouveaux renseignements
annonçant que l’émeute est à deux doigts de tourner en révolution, les
courtisans qui tout à l’heure se moquaient ouvertement du coadjuteur,
arrachent à la reine la promesse de la liberté de Broussel, promesse que
l’on comptait bien d’ailleurs ne pas tenir une fois l’ébullition
parisienne refroidie.
Munis de cette promesse, le coadjuteur et le maréchal repartent pour
répandre la nouvelle dans la ville soulevée. Le maréchal de la
Meilleraye, encore ému de ses embarras de la matinée et de la peine
qu’il a dû se donner pour convaincre la cour, se fraie péniblement un
passage dans la foule, à la tête de ses chevau-légers, et marche l’épée
haute, s’époumonnant à dominer les vociférations populaires par le cri
de vive le Roi, liberté à Broussel!
Mais en touchant à la rue de l’Arbre-Sec, l’épée qu’il brandit paraît
une menace aux émeutiers, qui dans le tumulte ne saisissent point le
sens de ses paroles. Le maréchal est pressé, menacé, des bras se lèvent
contre lui, il se défend, il se fâche et abat un homme d’un coup de
pistolet. A ce coup tout paraît gâté, l’escorte repoussée se débat et
essaie de charger, les bourgeois allument la mèche de leurs arquebuses
et la mêlée s’engage dans le carrefour bondé d’une foule hurlante.
Fort de la faveur des Parisiens le coadjuteur veut, pour arrêter la
bagarre, interposer son autorité; il est renversé d’un coup de pierre et
un garçon apothicaire lui appuie le canon de son mousquet sur le front,
il va lui faire sauter la cervelle lorsque Retz, qui garde un grand
sang-froid à cette minute terrible, se retourne et lui crie: «Ah!
malheureux, si ton père te voyait!» Le garçon interdit à ce mot relève
son mousquet, et le coadjuteur peut se faire reconnaître. On parlemente,
Retz entraîné dans la foule traverse les quartiers soulevés et bientôt,
suivi de trente ou quarante mille Parisiens criant, chantant, acclamant
et menaçant, foule bariolée, bardée de vieilles cuirasses, hérissée de
toutes les vieilles arquebuses et hallebardes de la Ligue, il reparaît
devant le Palais-Royal avec la Meilleraye que son intervention à
l’Arbre-Sec avait sauvé, et rentre avec lui chez la Reine pour
renouveler ses instances en faveur de Broussel.
Ainsi chemin direct, sinon trait d’union entre le palais des rois et la
maison du peuple, la rue Saint-Honoré, depuis que le Parisien s’émeut,
et cela lui est arrivé assez souvent dans le cours des siècles, a servi
de champ à bien des bagarres semblables. Il est peu de générations de
Parisiens qui n’aient eu l’occasion de la voir parcourue par des bandes
ayant pour objectif l’un ou l’autre de ces deux édifices ennemis, qui
se regardaient depuis si longtemps par-dessus Paris bouillonnant.
Lorsque triompha l’édifice de la Grève où siégeait la commune de 93, la
rue Saint-Honoré ne fut-elle pas aussi le chemin conduisant du tribunal
révolutionnaire, tenant séance dans le palais de saint Louis, à la
guillotine de la place Louis XV, dite alors de la Révolution et
maintenant de la Concorde? Après les cortèges royaux, les convois des
charrettes fatales.
[Illustration: TOURELLE RUES HAUTEFEUILLE ET PIERRE-SARRAZIN]
En ce siècle les habitants de la vieille rue y ont eu surabondance de
spectacles: splendeurs impériales, défilés de soldats épiques revenant,
harassés de victoires, de toutes les contrées d’Europe avec le fulgurant
empereur en tête; bandes insurgées criant Vive la Charte, vive Orléans,
vive la République ou vive la Commune! comme leurs pères avaient crié:
vive Bourgogne, vive Guise ou vive la Ligue!
Le dernier défilé de ce genre, nous l’avons vu nous-même le 22 mai 1871
au matin, c’était la débâcle des soldats de la Commune surpris au petit
jour aux remparts de Passy et refluant en désordre le long des boutiques
se fermant à la hâte...
Encore un souvenir cependant à notre carrefour de l’Arbre-Sec. Molière
fut un de ses enfants. Nous avions à Paris pour le grand poète comique,
deux maisons natales, une rue de la Tonnellerie aux Halles, et une rue
des Étuves-Saint-Honoré en face de la croix du Trahoir, et deux maisons
mortuaires rue de Richelieu. Des plaques en font encore foi.
C’était vraiment beaucoup. Il n’y a plus guère de doute maintenant. Les
recherches des moliéristes semblent avoir définitivement prouvé qu’en
1622, au moment de la naissance de l’enfant qui devait être Molière, le
tapissier Jean Poquelin avait quitté la rue de la Tonnellerie et
occupait la maison faisant le coin de la rue des Étuves et de la rue
Saint-Honoré. Dans tous les cas, Molière y a passé son enfance.
En ce temps la rue des Étuves, aujourd’hui rue Sauval menant à la Bourse
du commerce, aboutissait aux jardins de l’hôtel de la reine Catherine de
Médicis. La maison Poquelin était une construction à pans de bois
apparents, déjà vieille de plus d’un siècle, décorée sur l’angle d’un
beau poteau sculpté jusqu’au toit; ce poteau cornier figurait un arbre
après lequel grimpait une troupe de singes, se contorsionnant, grimaçant
et croquant des pommes. Le tapissier en avait tiré son enseigne: _au
pavillon des cinges_. On a pu voir encore ce poteau des singes au
commencement de notre siècle, la maison ayant vécu jusqu’en 1802.
Quant aux deux maisons mortuaires rue de Richelieu 34 et 40, il paraît
que la dernière seule a droit à la plaque relatant la mort de Molière le
6 février 1673.
[Illustration: TOURELLE PLACE DE L’HOTEL DE VILLE, DÉMOLIE EN 1850]
Grâce à l’intervention du roi près de l’archevêque de Paris, la
dépouille du grand comédien put s’en aller reposer en terre sacrée. On
l’enterra à sept heures du soir dans le cimetière de la petite église
Saint-Joseph, bâtie à l’angle des rues Montmartre et du Temps-Perdu,
maintenant Saint-Joseph. Une grande pierre recouvrait la tombe et sur
cette pierre la veuve de Molière fit charitablement, dans un hiver
rigoureux, allumer de grands feux pour un chauffoir public.
[Illustration: ENTERREMENT DE MOLIÈRE AU CIMETIÈRE SAINT-JOSEPH, RUE
MONTMARTRE]
A la Révolution on créa un marché sur l’emplacement de l’église et du
cimetière; nous avons vu il y a peu d’années démolir ce marché
Saint-Joseph, et retirer des fouilles des tombereaux d’ossements, parmi
lesquels peut-être les os et le crâne de Molière. Alas, poor Yorick!
[Illustration: FRONTON DE L’HÔTEL SALÉ. ÉTAT ACTUEL] CHAPITRE IX
LA PLACE ROYALE ET LE MARAIS
Le dernier tournoi.--Fêtes au palais des Tournelles.--La lance de
Montgommery.--Le combat des Mignons.--Fondation de la place
Royale.--Le carrousel d’inauguration.--Les raffinés d’honneur et la
manie des duels.--L’hôtel Sully.--M. de Mayenne.--L’hôtel
Lamoignon.--Les logis de Gabrielle d’Estrées.--Zamet.--Les
ruelles.--Précieuses et Alcôvistes.--Poètes et beaux esprits.--Mᵐᵉ
de Sévigné à Carnavalet.--Marion Delorme et Ninon de Lenclos.--Le
malade de la Reine.--Mᵐᵉ Scarron.--L’hôtel de Beauvais.--Théâtres
et jeux de paume.--Le Roi des Halles.--L’hôtel Salé.--Hôtels de
grands seigneurs et de Parlementaires.--Grandes portes et frontons
sculptés.
[Illustration: AU CARROUSEL DE LA PLACE ROYALE]
Jusque vers la fin du XVIᵉ siècle la grande muraille de Charles V
enferma, entre la Bastille et le Temple, de vastes terrains non bâtis;
les quartiers du Marais et de la future place Royale, ces quartiers qui
devaient bientôt devenir le centre du Paris aristocratique, restèrent
en jardins, en cultures de maraîchers, entremêlés de quelques hôtels, de
couvents en certain nombre, de maisons de repenties.
La lance de Montgommery en frappant Henri II dans le dernier tournoi
chevaleresque fut comme la baguette magique qui donna le signal de la
transformation, bien lente il est vrai.
Le palais des Tournelles avait succédé comme demeure royale à l’hôtel
Saint-Paul, le vieil _hôtel des grands esbattements_; la cour occupait,
de l’autre côté de la rue Saint-Antoine, juste sous la Bastille, le
vaste palais ceint d’une muraille que flanquaient de place en place les
_tournelles_ ou tourelles qui lui avaient valu son nom.
[Illustration: HÔTEL SULLY, FAÇADE SUR LA RUE SAINT-ANTOINE. ÉTAT
ACTUEL]
Des lices, un champ clos pour _tournoyer_ tenaient un large espace bordé
de bâtiments à galeries. Les grandes joutes chevaleresques données en
1559 à l’occasion des accordailles de la fille du roi avec Philippe II
d’Espagne et des noces de Marguerite, sœur du roi, avec Emmanuel
Philibert, duc de Savoie, coûtèrent la vie au roi de France et au palais
des Tournelles.
Le tournoi fatal, dans des lices spécialement établies entre la Bastille
et le Palais, dura quatre jours. A la fin du quatrième jour, le roi
ayant déjà rompu quelques lances, voulut malgré l’avis de certains
seigneurs saisis d’un vague pressentiment, courir une dernière joute et
tenter de faire vider les arçons à Montgommery, capitaine de sa garde
écossaise, «_grand et raide jeune homme_» qu’il avait déjà ébranlé une
première fois. Le choc eut lieu; par malheur, Montgommery oublia de
jeter aussitôt sa lance rompue; le bois de cette lance donna dans la
visière du roi et s’enfonça dans un œil.
Le roi tomba de son cheval à moitié mort déjà.
Malgré toute la science des premiers chirurgiens, et bien qu’on eût fait
toutes les expériences et essais possibles sur les têtes de quatre
criminels décapités au Grand Châtelet, on ne put retirer les esquilles
logées dans le cerveau et, après dix jours d’horribles souffrances,
Henri II trépassa, à peine âgé de quarante-trois ans.
Catherine de Médicis prenant les Tournelles en horreur, les quitta
sur-le-champ et finit par obtenir de Charles IX en 1563 un arrêt de
démolition.
Cette démolition se fit très lentement, les Tournelles restèrent
longtemps à l’état de ruines dont on ne savait que faire, entourées de
terrains vagues où se tint même un marché aux chevaux. Les événements
n’étaient guère favorables, la Ligue et la guerre civile donnaient
d’autres sujets de préoccupations aux rois qui se succédaient sur un
trône en état de démolition aussi.
L’autorité royale rétablie sous Henri IV, les dernières ruines des
Tournelles disparurent définitivement. Alors par la création de la place
Royale avec son carré de bâtiments d’une si belle ordonnance, le
quartier aristocratique en formation prit tout à coup une grande et
noble allure et conquit avec la vogue son renom d’élégance et de
gentilhommerie cavalière.
Les raffinés Louis XIII, les belles dames et les gens de qualité, les
précieux et les précieuses se donnant rendez-vous sous les arcades,
allaient en faire le centre du Paris élégant, et succéder aux maquignons
et aux maraîchers chassés de leurs terrains où poussaient maintenant au
lieu de choux de magnifiques hôtels.
Mais pendant que les Tournelles étaient encore en l’état de ruine à demi
démolie, sur le terrain de la future place Royale, emplacement de
l’ancienne grande cour du palais et alors marché aux chevaux, eut lieu
en 1578 le fameux duel des mignons d’Henri III.
Un jeune gentilhomme attaché aux Guises, Charles d’Entragues, le bel
Entraguet, ayant, dans l’enceinte même du Louvre, insulté publiquement
Quélus l’un des mignons du roi, une rencontre fut arrêtée pour le
lendemain 29 avril à cinq heures du matin, au marché aux chevaux. Quélus
avait pris pour seconds Maugiron et Livarot, autres mignons du roi,
Entraguet amenait Riberac et Schomberg; c’étaient de très jeunes gens
tous les six et qui n’avaient même pas tous atteint leur vingtième
année.
L’animosité était si grande alors entre guisards et royaux que le combat
s’engagea furieusement tout de suite, aux cris de «Vive le roi!» et de
«Vive Guise!» Or, Quélus n’avait que son épée.--Tu as une dague et je
n’en ai point! dit-il à son adversaire quand ils tombèrent l’un sur
l’autre.
--Tu as donc fait une grande sottise de l’oublier au logis! lui répondit
Entraguet en ferraillant.
Et le malheureux Quélus eut bien vite la main gauche «toute découpée de
plaies» en parant les coups avec le bras faute de dague. Bientôt
Maugiron et Schomberg roulèrent à terre tués raides; leurs adversaires
victorieux, Riberac et Livarot n’en valaient guère mieux.
Quélus couvert de sang luttait encore; après s’être longtemps défendu,
il ne tomba que criblé de dix-neuf blessures; tandis qu’Entraguet s’en
tirait avec une simple écorchure.
Riberac mourut le lendemain, Livarot fut six semaines en danger. Quant à
Quélus, dans l’hôtel de Boissy où il avait été transporté, il mit
trente-trois jours à mourir, soigné par les chirurgiens du roi et par le
roi lui-même qui venait passer les journées à son chevet.
Ce XVIᵉ siècle, quel temps d’énergie surexcitée! et ces enragés
ferrailleurs n’étaient que des adolescents efféminés, des mignons de cet
étrange Henri III, et ils avaient déjà fait leurs preuves, si
sérieusement que Maugiron en était borgne, ayant eu l’œil crevé à seize
ans au siège d’Issoire. Cela fait penser aux débuts du terrible Montluc,
à peu près au même âge, se lançant à corps perdu dans un trou de brèche
à l’assaut d’une bicoque du Piémont, tombant sous les arquebusades à
bout portant, accroché par une jambe par ses compagnons qui le tirent de
là en lui cassant cette jambe et plusieurs côtes.
Henri III éleva à Quélus et Maugiron, réunis à Saint-Mesgrin tué rue
Saint-Honoré, un tombeau magnifique dans Saint-Paul, avec des
inscriptions où sa douleur s’épanchait en vers et en prose. Saint-Foix
dans ses _Essais_ sur Paris donne, entre autres, l’étrange épitaphe de
Maugiron, gravée sur le tombeau détruit en 1588 par les ligueurs:
La déesse Cyprine avait conçu des Cieux,
En ce siècle dernier, un enfant dont la vue
De flammes et d’éclairs était si bien pourvue
Qu’Amour, son fils aîné, en devint envieux.
Chagrin contre son frère et jaloux de ses yeux
Le gauche lui creva, mais sa main fut déçue
Car l’autre qui était d’une lumière aiguë
Blessait plus que devant les hommes et les Dieux.
Il vint en soupirant s’en complaindre à sa mère;
Sa mère s’en moqua; lui tout plein de colère
La Parque supplia de lui donner confort
La Parque, comme Amour en devint amoureuse;
Ainsi Maugiron gît sous cette tombe ombreuse,
Et vaincu par l’Amour et vaincu par la mort.
C’est seulement en 1605 que disparurent les dernières ruines du palais
des Tournelles et avec elles les restes de ses jardins. Sur cet
emplacement abandonné, qui peu à peu prenait un aspect misérable et
devenait, par sa population sordide, une vraie cour des miracles, Sully
avait fait décider par Henri IV la création d’une vaste place carrée
qu’on appellerait place de France et sur laquelle viendraient aboutir
huit grandes rues destinées à porter des noms de huit provinces. Le
temps manqua au Béarnais pour exécuter complètement le projet de Sully,
la place seule fut achevée et encore seulement au commencement du règne
de son successeur, en 1612.
[Illustration: HÔTEL LA VIEUVILLE, RUE SAINT-PAUL (1895)]
La place Royale par sa noble et symétrique ordonnance, ses arcades
ininterrompues, ses pavillons réguliers aux immenses combles, ses
grandes lignes, son heureux mélange de pierres et de briques demeure un
spécimen complet et précieux de l’architecture des commencements du
XVIIᵉ siècle.
Sur les deux grands côtés du rectangle, deux hauts pavillons dominent
les autres, l’un ouvrant sur la rue de Birague par trois larges arcades,
du côté de la rue Saint-Antoine, est le pavillon du Roi; il porte
d’ailleurs pour le rappeler, au fronton de la fenêtre centrale du
principal étage, le buste du bon Henri à la barbiche souriante. Le
pavillon qui lui fait face, ouvert également par trois arcades,
s’appelle le pavillon de la Reine.
Henri IV bâtit lui-même la face méridionale, côté du pavillon du roi, et
l’on raconte qu’il venait souvent, comme un particulier qui se livre à
la bâtisse, surveiller ses maçons, dont il ne devait malheureusement pas
voir l’œuvre achevée. Les terrains des autres faces avaient été mis en
adjudication, à charge pour les acquéreurs de bâtir aussitôt suivant les
plans arrêtés. Grands seigneurs et riches parlementaires s’étaient
disputé les terrains. Le quartier était lancé. En même temps que les
hôtels de la place Royale sortaient de terre, d’autres constructions
s’élevaient rapidement aux alentours, sur tous les emplacements libres,
couvrant le vieux Marais de logis princiers, de beaux hôtels
aristocratiques.
Les somptueux logis de la place Royale aux majestueux appartements d’une
seigneuriale hauteur de plafonds, ouvrant au-dessus des arcades leurs
balcons ventrus, eurent parmi les premiers occupants les Rohan-Guémenée,
le marquis de Vitry, le maréchal de Lavardin, le marquis de Tresmes, le
duc de Chaulnes, etc... On y vit plus tard les Rohan-Chabot, le marquis
de Dangeau, le duc de Richelieu et bien d’autres parmi les noms les plus
illustres. Un seul hôtel est resté depuis la fondation jusqu’à nos jours
dans la famille de l’acquéreur primitif, c’est l’hôtel d’Escalopier, au
numéro 25.
Bientôt trois siècles se sont écoulés depuis ces temps, la place Royale
n’a plus cette brillante population qui faisait de ce vaste carré rouge
et blanc quelque chose comme une immense cour de château, les nobles
seigneurs se sont envolés, mais elle a gardé son grand air. Cette
douairière ne vieillit pas trop et se défend contre les atteintes du
temps. Ses hôtels ont à l’intérieur gardé de beaux restes de leur
splendeur, et conservé extérieurement leurs vieux balcons.
Parmi ceux que des noms particulièrement grands recommandent, il
convient de citer l’hôtel portant aujourd’hui le numéro 1 _bis_ et
l’hôtel numéro 6. Au premier de ces hôtels naquit Mᵐᵉ de Sévigné. Le
second, qui fut primitivement l’hôtel Guéménée, vaut par la majesté du
génie une demeure royale, illustre entre les plus illustres, car il fut
le logis de Victor Hugo de 1830 à 1852. Aux grands jours de la place
Royale, en ce même hôtel vécut la belle Marion Delorme, dont le souvenir
devait inspirer au poète un de ses plus beaux drames.
Ainsi habitée par les plus grands seigneurs, devenue en quelques années
le plus aristocratique carré du sol parisien, la place Royale toute
fraîche voit affluer sous ses arcades toute la fleur de Paris, les
brillants cavaliers, les seigneurs à la moustache galamment retroussée
en barbe de chat, le col encadré dans les grands rabats, de la dentelle
au cou, de la dentelle aux bottes, relevant avec l’épée les pans de
leurs manteaux brodés et soutachés, et toutes les belles dames de la
cour et de la ville, femmes de qualité ou beautés à la mode, recevant ou
lançant les œillades, presque toutes la figure cachée sous un masque
qu’elles retiennent par un bouton de verre dans un coin de la bouche.
C’est un vivant tableau d’Abraham Bosse que cette place Royale des
premiers temps; tous les personnages du graveur et les gentilshommes de
Callot, toutes les élégances du temps rencontrent sous les arcades ou
sous les tilleuls de la place, les gens de robe d’allure plus grave et
les gens de finance. Parmi ces jeunes cavaliers au large feutre
empanaché circulent de vieilles barbes engoncées dans les fraises à
l’ancienne mode, vieux compagnons des longues chevauchées du feu roi, ou
de non moins vénérables barbes d’échevins et de parlementaires, épaves
de la Très Sainte Ligue, des gens trempés au feu des terribles luttes
religieuses, d’anciens ligueurs apaisés, oublieux des vieilles passions.
De temps en temps dans le bourdonnement des causeries et des rires
scandés par des bruits d’éperons, un mouvement se produit, on s’arrête,
on se hausse pour voir, on s’incline pour saluer, c’est le siècle défunt
qui passe, c’est Maximilien de Béthune, M. le duc de Sully, grave et
imposante figure à belle barbe blanche, marchant cérémonieusement
entouré de ses gardes et de ses gentilshommes, et rentrant en son hôtel
de la rue Saint-Antoine, qui touche par les jardins à un angle de la
place Royale.