pour rappeler la petite chapelle Saint-Bon ou Saint-Bonnet, dépendance
de l’abbaye de Saint-Maur. Sous l’abside de l’église s’abritait l’hôtel
des Juges consuls, le premier tribunal de commerce, que fonda Henri III,
justement frappé de la longueur des procès commerciaux portés devant le
Parlement, qui n’y entendait goutte et volontiers eût décidé de ces
causes comme le juge Bridoye de Pantagruel, _lequel sententiait les
procès au sort des déz_.
Les alentours du Louvre n’étaient pas moins que les environs de la Grève
un labyrinthe de rues et de ruelles, dont quelques-unes n’avaient rien
de recommandable, au point de vue de la propreté et de la moralité des
habitants.
Au bas de la butte Saint-Roch, où des moulins tournèrent jusqu’en 1670,
au cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, s’il y avait nombre d’hôtels de
noblesse qui disparurent quand le Louvre s’agrandit du côté de l’est,
sous Louis XIV, s’il y avait une agglomération de maisons
aristocratiques, hôtels d’Aumont, de Villequier, de Longueville, de la
Force, de Créquy, à côté du vaste hôtel du Petit-Bourbon, il se trouvait
aussi nombre de corridors étroits se faufilant derrière ces hôtels, le
long de maisons souvent immondes, ou de masures bâties sur des passages
perdus, dans des impasses, le tout formant autour du palais des rois une
ceinture de rues plus ou moins mal famées, habitées par une population
plus ou moins douteuse.
Rien ne peut aujourd’hui nous donner une idée de l’aspect de ces
quartiers tels que le XIXᵉ siècle les a trouvés, les grands travaux
autour du Louvre, autour de Saint-Germain l’Auxerrois, l’immense
tranchée de la rue de Rivoli, les ont radicalement transformés.
Saint-Germain l’Auxerrois, semblable à un surtout de table avec la
Mairie construite en pendant, était enveloppé de vieilles maisons
canoniales ou autres. La rue des Fossés-Saint-Germain sur le côté gauche
rappelait les fossés creusés par les Normands, quand ils se fortifièrent
dans les ruines de l’église brûlée par eux au siège de 886.
Reliée au cloître par la ruelle très étroite du Demi-Saint, en face la
rue Jean-Tison, elle se continuait après la rue de l’Arbre-Sec par la
rue de Béthisy. En cette rue de Béthisy se trouvait la maison où périt
la principale victime de la Saint-Barthélemy, l’amiral Gaspard de
Coligny, que M. de Guise prit soin de faire assassiner sous ses yeux par
des massacreurs que dirigeaient l’italien Petrucci et le bohême
Dianowitz, surnommé Boesme, tous deux colonels de gardes françaises.
Le logis a subsisté jusqu’à nos jours et n’a disparu qu’avec la grande
démolition d’il y a quarante ans. Quelques jours avant la
Saint-Barthélemy, comme l’amiral revenait du Louvre où il avait été si
bien caressé par Charles IX, l’assassin aux gages du duc de Guise,
Maurevel, embusqué dans une maison de la rue des Fossés-Saint-Germain,
lui tira un coup d’arquebuse qui l’atteignit au coude gauche.
L’assassin, sans perdre de temps après l’affaire manquée, sauta par une
fenêtre de la rue du Demi-Saint, traversa le cloître Saint-Germain,
trouva un cheval qui l’attendait et s’enfuit.
Le logis de l’amiral était l’ancien hôtel de Ponthieu, bâti par Jacques
de Béthisy, avocat au parlement, vers 1416, et appartenant alors à la
famille d’Antoine Dubourg, chancelier de France, d’après M. Édouard
Fournier, qui a retrouvé le récit d’un prêtre allemand, témoin oculaire
de la Saint-Barthélemy. Dans ce récit d’une
[Illustration: LA MORT DE COLIGNY A LA SAINT-BARTHÉLEMY]
intense couleur dramatique sont rapportés tous les épisodes connus, la
mise à sac de la maison par les hommes du duc de Guise, le massacre
d’une quarantaine de soldats et de serviteurs dans l’escalier et dans
les chambres pour arriver jusqu’à la chambre et au lit où Coligny blessé
attendait les assassins.
Ici le récit diffère de la tradition, Coligny ne se laissa pas égorger
dans son lit, mais se défendit vigoureusement au dernier moment. Percé
de quelques coups dès l’entrée des meurtriers, Coligny retrouva tout à
coup ses forces pour lutter contre les assassins; ceux-ci durent
l’accabler de coups de hallebarde et lui tirer même un coup d’arquebuse
dans la bouche avant d’en venir à bout, l’achevant ainsi en le traînant
jusqu’à une fenêtre.
--L’Amiral est-il mort? Jetez-le en bas! criait M. de Guise
s’impatientant dans la cour avec le duc d’Aumale, pendant que s’achevait
la besogne.
Alors une fenêtre s’ouvrit, un corps vint s’aplatir sur le pavé aux
pieds de Guise qui fut obligé, pour reconnaître Coligny, d’essuyer avec
son manteau le sang couvrant la figure.
Cet hôtel devint plus tard l’hôtel du duc de Montbazon et l’on a
longtemps dit qu’en ce lieu, déjà tragique, s’était passée l’aventure de
Rancé, amant de Mᵐᵉ de Montbazon, arrivant joyeux de voyage sans savoir
que sa maîtresse était morte et trouvant dans la maison les chirurgiens
en train d’embaumer la duchesse, le corps ouvert sur une table et la
tête de la femme aimée sur le parquet.
[Illustration: TOURELLE DE LA RUE JEAN-TISON DÉMOLIE EN 1850]
Cette horrible explication de la fondation de la Trappe par Rancé
serait, paraît-il, un conte inventé pour dramatiser le renoncement de
Rancé, quittant le monde et ses plaisirs pour la tombe effrayante du
Trappiste.
Le massacre de Coligny et des gens de sa maison suffisait à la légende
de l’hôtel, qui devint, après avoir été aux Montbazon, une simple
hôtellerie, l’hôtel de Lisieux, maison de roulage et de messageries. Et
voici dans ce sanglant logis de plus gracieux souvenirs. Le peintre
Carle Vanloo l’habita. Dans la chambre même où périt l’amiral naquit
Sophie Arnould, qui devait se faire un si joli et si galant renom de
comédienne, après s’être fait enlever dès ses quinze ans de chez ses
parents les hôteliers.
Il se trouvait encore au bout de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, vers
le Châtelet, place Perrin-Gasselin, l’hôtel du chevalier du Guet, forte
et massive construction d’aspect suffisamment rébarbatif, élevée au XIVᵉ
siècle au centre d’un quartier remuant, rempli de malandrins et de
_mauvais garçons_. C’était le commandant du guet royal, milice casernée
dépendant du prévôt de Paris, armée de vouges et d’arbalètes, et fort
différente du guet bourgeois dit _Guet assis_, _Guet dormant_, peu
redouté des voleurs. L’hôtel du chevalier du guet survécut à
l’institution, adapté à différents usages; il servit même quelque temps
de mairie au IVᵉ arrondissement, jusqu’à la construction de
l’édifice-pastiche en pendant à Saint-Germain l’Auxerrois.
Comme les enseignes, qui furent trouvées gênantes seulement lorsque
triompha la ligne droite, les jolies tourelles que l’on rencontrait si
souvent dans le vieux Paris, presque dans chaque rue, accrochées au
milieu des façades ou suspendues à l’angle des maisons sur les
carrefours, ont presque toutes disparu. Extérieurement elles donnaient
du pittoresque et de la grâce à la rue; à l’intérieur des maisons
c’était de la lumière et de la gaieté, qu’elles fussent annexe d’une
grande pièce ou simple cabinet de toilette. De ces cages étroites et
minces, la maîtresse du logis suivait le mouvement de la rue tout en
travaillant, bonne ménagère, à l’entretien des hardes de la maisonnée.
Pauvres tourelles! combien en reste-t-il aujourd’hui? on peut facilement
les compter.
Les grands travaux de Paris, depuis une quarantaine d’années, en ont
fait tomber plusieurs particulièrement à regretter pour leur beauté ou
pour les vieilles histoires qu’elles pouvaient raconter au passant. Dans
la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, il y avait la tourelle du
presbytère fort élégante, accrochée au coin d’une ancienne maison
canoniale nichée dans les contreforts de l’église, après le portail
latéral. Il n’y a guère plus de trente ans qu’on l’a démolie; en ses
derniers jours elle avait pu entendre siffler les balles des combattants
de juillet, à l’attaque de la colonnade du Louvre défendue par les
Suisses de Charles X, et voir entasser les victimes de la guerre civile
dans l’église transformée en ambulance. Peu après, en 1831, ce fut autre
chose, à l’occasion d’un service célébré pour le duc de Berry, une bande
d’énergumènes saccagea l’église et le presbytère et leur fit subir les
plus tristes dégâts.
De l’autre côté de l’église, au coin des rues Bailleul et Jean-Tison, il
se trouvait une autre tourelle suspendue à l’angle d’une maison du XVᵉ
siècle qui faisait face au vieil hôtel Schomberg, plus tard d’Aligre.
La rue du Coq-en-Grève, démolie pour l’agrandissement de l’hôtel de
ville vers 1840, et dont il ne reste qu’une impasse, en possédait une
fort gracieusement décorée à l’angle d’une maison du XVᵉ siècle.
[Illustration: TOURELLE DE LA RUE DE L’ÉCOLE-DE-MÉDECINE, DÉMOLIE POUR
LE BOULEVARD SAINT-GERMAIN]
La rue de Rivoli en a fait disparaître un peu plus tard une plus
importante et plus belle, encorbellée non sur un coin de maison, mais
dans un angle rentrant d’un pâté de maisons donnant sur la place de
l’Hôtel-de-Ville, entre les rues du Mouton et de la Vannerie. Maison et
tourelle étaient du XVᵉ siècle, mais au-dessous les caves immenses
dataient du XIIIᵉ. Cette vieille tourelle de la Grève, qui contemplait
la façade de la maison de ville dès le temps de Louis XI, avait-elle
souvenir des spectacles mouvementés et terribles que lui donna sa
terrible voisine et la Grève ouverte sous ses fenêtres; des têtes
roulant sur les billots et des condamnés écartelés ou rompus sur la
roue; des réjouissances aux entrées royales et des canons de la ville
tirant pour le feu de la Saint-Jean; de la potence royale et de la
lanterne populaire, des bandes insurrectionnelles barricadant pour la
Ligue, la Fronde ou la Révolution,--jusqu’au jour où la maison devint,
pour la compagnie de garde à l’hôtel de ville, le café restaurant de la
garde nationale de 1830, de la garde nationale boutiquière, amie de
l’ordre, marchant courageusement avec la ligne contre les barricades--ou
bien laissant faire suivant le cas, baïonnettes intelligentes,
embataillonnées pour défendre les institutions et au besoin pour les
combattre. La garde nationale est morte en 1871, on n’avait pas attendu
jusque-là pour abattre la pauvre tourelle.
Le boulevard Saint-Germain a fait disparaître une autre tourelle plus
jeune d’un siècle, décorant agréablement un carrefour des rues de
l’École-de-Médecine et Larrey, jadis des Cordeliers et du Paon, tout
près du grand couvent dont il reste le réfectoire, et de la cour du
Commerce, passage tracé sur les fossés remblayés de la porte Buci, un
des vieux coins de Paris où des maisons se sont incrustées dans des
tours, dans des morceaux du rempart, malheureusement, sans qu’il y
paraisse aux façades, passage ramifié avec des arrière-cours sur
lesquelles s’élèvent de beaux corps de logis en pierres et briques d’un
hôtel des archevêques de Rouen.
Dans la partie de la cour du Commerce malheureusement supprimée, à
l’entrée du passage, demeurait Danton. Il pouvait apercevoir de l’autre
côté de la rue le cordonnier Simon, il pouvait voisiner avec Desmoulins
rue Dauphine à deux pas, et avec Marat qui imprimait l’_Ami du peuple_
au numéro 8 de la cour et qui demeurait, non comme on l’a dit, dans la
maison à la tourelle, mais dans celle d’à côté, au numéro 20.
La maison à la tourelle n’avait pas eu le dément Marat pour locataire,
mais elle avait assisté à toutes les scènes révolutionnaires dont le
club voisin des Cordeliers avait été le théâtre, elle avait pu entendre
les motions des farouches orateurs et le chant terrible que le bataillon
des Marseillais fit entendre pour la première fois à Paris, la veille du
10 août lorsque la Commune le logea en face dans le couvent vidé de ses
moines; elle avait vu passer l’héroïne de Caen, la petite-nièce de
Corneille Charlotte Corday, arrivant résolue avec son couteau caché dans
son fichu, et peu d’instants après, quand le couteau disparut dans la
poitrine de Marat, elle avait vu dans la rue bouleversée, au milieu des
clameurs de mort et des bousculades éperdues, deux cortèges défiler:
d’un côté les sans-culottes entraînant Charlotte Corday à la section de
l’Abbaye, et de l’autre, une autre troupe poussant des gémissements
emphatiques, portant le corps sanglant de Marat au jardin des Cordeliers
où l’on fit de ce cadavre et de sa baignoire rouge de sang une
exhibition théâtrale en attendant les funérailles au Panthéon.
Journées tragiques dont les derniers témoins sur ce point si bouleversé
sont, au coin de la rue Dupuytren, ces quelques vieux pignons renversés
en arrière, aux toits mouvementés, avec leurs grandes fenêtres et leurs
lucarnes irrégulières, où tant de têtes effarées durent se pencher ces
jours-là.
Une autre jolie tourelle voisine a disparu aussi; elle ornait une maison
de la petite rue du Jardinet, ruelle d’aspect antique et provincial qui
se relie à la cour du Commerce, en passant devant le vieux puits de
l’Abri-Coyctier.
L’abbaye de Saint-Germain avait légué au quartier poussé sur ses ruines
après la Révolution, une très jolie tourelle carrée, portée en
encorbellement par une trompe, à l’angle d’un bâtiment, au coin des rues
Jacob et Saint-Benoît qui limitaient le grand jardin de l’abbaye, tracé
au XVIIᵉ siècle sur l’emplacement du rempart et du fossé comblé de la
petite Seine. Le pavillon et la tourelle dataient de cette
transformation de l’abbaye, vers 1630, et de la création de la rue
appelée d’abord du Colombier à cause d’une vieille tour du rempart de
l’abbaye, et aujourd’hui dotée du nom biblique de Jacob, en souvenir
d’une fantaisie de la reine Margot, du couvent fondé par elle sous
l’appellation d’Autel de Jacob et qui devint l’École des beaux-arts. La
tourelle et le pavillon qui jalonnaient de ce côté le territoire de
l’abbaye ont été remplacés par une maison quelconque en 1850.
[Illustration: MAUSOLÉE ÉLEVÉ À MARAT DANS LA COUR DES CORDELIERS]
Arrivons maintenant aux quelques tourelles restées pour l’ornement de
quelques rares quartiers. Une rue de l’Université a eu la chance
particulière de garder celles qui la décorent, c’est la rue
Hautefeuille, très favorisée, car elle possède encore la tourelle de
l’hôtel de Fécamp, la maison à trois tourelles engagées, une sur l’angle
et deux encadrant la porte du logis, belle construction du XVᵉ siècle
d’un aspect si robuste, ancien hôtel de Miraulmont, et la mince tourelle
carrée à l’angle de la rue Pierre-Sarrazin, gracieux ornements qui
ajoutent encore à sa physionomie si intéressante déjà par ses nombreuses
maisons anciennes, par ses toits accidentés.
La grosse tourelle ronde sur l’impasse provient de l’hôtel possédé par
les abbés de Fécamp au XIIIᵉ siècle, hôtel ou manoir dit aussi de la
_Serpente_, ayant son corps de logis principal rue Serpente, qui tire
son nom de la Sirène ou _Serpente_ jadis sculptée comme enseigne sur
l’hôtel. Si la tourelle n’a pas tout à fait cette ancienneté, encore
est-il qu’elle peut dater, comme restauration peut-être, du commencement
du XVIᵉ siècle, les débris de sa fine ornementation l’indiquent. A
l’intérieur elle est lambrissée de jolies boiseries de la même époque.
Dans l’appartement auquel s’annexe la tourelle demeura Sainte-Croix,
l’amant de la marquise de Brinvilliers. Sainte-Croix, officier au
régiment de Tracy, avait été jeté à la Bastille sur la requête du mari
de sa maîtresse, M. de Brinvilliers, son colonel, et du père de la
marquise, M. d’Aubray, lieutenant civil de Paris. Il fit en prison la
connaissance de l’Italien Exili, qui l’initia à ses recherches sur les
poisons. La marquise essaya les produits de Sainte-Croix et d’Exili, les
poudres de succession, sur son père d’abord, puis sur ses frères.
Une série de crimes effroyables s’ensuivit, la Brinvilliers eut des
émules et des imitateurs dans les plus hautes régions de la ville et de
la cour. Tout se découvrit à la suite d’un accident arrivé à
Sainte-Croix. Celui-ci, la figure couverte d’un masque de verre,
préparait ses poisons dans un laboratoire, lorsque subitement son masque
se brisa. Suffoqué par des vapeurs mortelles, Sainte-Croix tomba sur son
fourneau et exhala aussitôt son âme noire. Dans l’enquête faite par la
justice sur les causes de cette mort, on mit la main sur une cassette
contenant avec des fioles et des paquets de poudres, des lettres de la
marquise qui ne pouvaient laisser aucun doute sur les crimes commis.
L’affaire dite des poisons éclata, effroyable et terrifiante, qui
devait, à la suite de longues et romanesques péripéties, mener la
Brinvilliers au bûcher. L’empoisonneuse s’était enfuie dans un couvent
de Belgique où l’on ne pouvait la saisir; après des tentatives diverses,
on lui expédia un bel agent déguisé en abbé qui obtint vite toute sa
confiance et parvint un jour, fort galamment, à l’entraîner hors du
couvent jusqu’à un carrosse dans lequel il la jeta de force, pour courir
ensuite à toutes brides jusque sur le sol français.
[Illustration: TOURELLE DE LA RUE SAINT-BENOIT DÉMOLIE EN 1850]
La rue Vieille-du-Temple possède encore, récemment restaurée avec goût,
la vraiment remarquable tourelle de l’hôtel Herouët, considérée souvent
à tort comme un reste de l’hôtel Barbette, parce qu’elle touchait à
l’hôtel Barbette qu’habita Isabeau de Bavière, et au sortir duquel fut
assassiné le duc d’Orléans en 1409. D’après les recherches de M.
Sellier, cette maison, construite probablement sur quelque ancienne
dépendance du séjour Barbette, appartenait déjà à une demoiselle
Herouët, lorsqu’en 1561 le séjour Barbette fut vendu par ses derniers
propriétaires, les héritiers de Diane de Poitiers, pour être démoli peu
d’années après. La tradition rapporte que l’un des assassins du duc
d’Orléans, pris de remords, établit à perpétuité sur le lieu du crime
une lampe allumée le soir dans une fenêtre grillée de cette tourelle. La
tourelle étant bien postérieure au meurtre, les remords seraient venus
bien tard à ce criminel, à moins que la fondation de la lampe du remords
sur ce point n’ait été établie avant la construction de la maison et
n’ait persisté ensuite.
[Illustration: TOURELLE DE L’HOTEL DE FÉCAMP, RUE HAUTEFEUILLE, HABITÉ
PAR SAINTE-CROIX]
Cette tourelle de l’hôtel Herouët est aussi précieuse que celles du même
temps qui flanquent l’hôtel de Sens. Plus bas dans la rue du Temple, la
maison qui fait l’angle de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie porte
sur cet angle une haute tourelle carrée dépourvue d’ornements. Elle est
loin de valoir celles que le XVᵉ siècle nous a laissées, mais elle n’en
donne pas moins une belle allure à la maison qui la supporte. Cette
tourelle est datée de 1610, le cabaret à qui elle sert d’enseigne fait
remonter sa naissance à 1690.
Un peu plus bas dans la rue du Temple, à propos d’enseigne, se trouve
appliquée sur la façade d’une maison, l’enseigne de l’_Orme
Saint-Gervais_ provenant d’une maison de la place Saint-Gervais.
Ce fameux orme qui sans doute est pour quelque chose dans le dicton
ironique: _attendez-moi sous l’orme_, était planté devant le portail de
l’église Saint-Gervais; on l’avait entouré d’un banc toujours occupé par
des flâneurs ou par les bonnes gens du quartier venant y goûter, après
journée faite, le repos assaisonné de petites ou grandes nouvelles.
L’orme traditionnel de Saint-Gervais, pas toujours le même, car il
vieillissait et mourait comme tout dans la nature, mais pour renaître
bien vite, ombrageait cette étroite place de l’église depuis six ou huit
siècles; en 1131 il était là déjà, Philippe, fils de Louis le Gros,
passant à cheval sur la place, se cassa la tête près de lui, son cheval
ayant pris peur d’un porc qui se jeta dans ses jambes.
Le XIXᵉ siècle ne respecte guère les antiques traditions, on le sait; il
trouva encore à sa place le fameux orme parisien, mais, sans pitié pour
ce monument végétal, Napoléon le fit raser.
Revenons aux tourelles, il en est une encore, carrée comme la tourelle
de la rue du Temple, qui s’encorbelle à la maison du coin des rues
Saint-Paul et des Lions-Saint-Paul, une haute et forte tourelle
accrochée à un énorme pignon remarquable par sa masse, mais qui a dû
perdre dans des ravalements successifs les ornements que ses
constructeurs avaient pu lui donner. D’après M. Lefeuvre, là demeurait
le médecin de Charles IX et de Henri III, peu après le percement de la
rue des Lions sur les terrains de l’hôtel Saint-Paul.
La partie de l’hôtel dite _hôtel de la Reine_ était derrière, entre
cette tourelle et l’église Saint-Paul. Quant à la rue des Lions, on la
nomma ainsi parce qu’elle traverse, dans les dépendances de l’hôtel
Saint-Paul, l’emplacement de la ménagerie des rois, qui gardaient près
de leur palais des cages pour _lions_, _ours_, _sangliers et aultres
bêtes étrangères et sauvaiges_. La ménagerie royale en s’établissant
plus tard au jardin du roi ou des Plantes ne fit que traverser la
rivière.
Henri III eut sa ménagerie au Louvre: la chronique du temps rapporte
qu’à la suite d’un rêve où il se voyait dévoré par ses lions et ses
ours, il fit arquebuser tous ses pensionnaires, ce qui ne conjura pas le
danger, car on lui expliqua aussitôt que les bêtes du songe étaient
allégoriques et représentaient les dragons furieux de la révolte prêts à
le déchirer, les factions de la très Sainte Ligue.
Nous trouvons maintenant encore une tourelle dans le quartier du Marais,
celle de l’hôtel Lamoignon, tourelle carrée portée sur une trompe.
Ensuite, plus de tourelles aux hôtels du XVIIᵉ siècle, plus
d’encorbellements. Sous le règne de
[Illustration: CHARLOTTE CORDAY CONDUITE A LA SECTION DE L’ABBAYE
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
la ligne droite, on ne songea guère à gracieusement accidenter la
silhouette des constructions.
Le XVIIIᵉ siècle cependant, cherchant à donner un peu d’agréments aux
lignes, a laissé en fait d’encorbellements la curieuse maison qui fait
l’angle des rues de la Vrillière et Croix-des-Petits-Champs. Assez
semblable à deux tours accolées dont on aurait fortement rogné la base,
la maison avec ses corniches saillantes, ses espèces de frontons
ondulés, conserve quelque prestance malgré les enseignes commerciales
cachant en partie sa ceinture de balcons.
Outre les puits de carrefours assez nombreux, des fontaines aussi
ornaient quelques places. La plus ancienne était celle des Innocents qui
existait avant le XIIIᵉ siècle. La fontaine primitive avait-elle un
caractère architectural, c’est fort probable. On dut la reconstruire au
XVIᵉ siècle; appuyée à l’église des Innocents, elle donnait sur la rue
Saint-Denis et sur la rue aux Fers. C’était, de par les talents réunis
de Pierre Lescot et de Jean Goujon, un monument charmant orné des
nymphes gracieuses que l’on connaît.
En 1786, à la suppression de l’église et du cimetière, on créa sur
l’emplacement le marché des Innocents; alors, en remontant la fontaine,
il fallut lui donner les deux faces qui lui manquaient, avec trois
nymphes de plus, que le sculpteur Pajou traita dans la manière de Jean
Goujon.
[Illustration: PORTE DE L’HÔTEL DE MIRAULMONT, RUE HAUTEFEUILLE (1895)]
Il était fort pittoresque ce marché des Innocents et la fontaine en
faisait superbement le centre; en 1865, on le supprima à son tour pour
le remplacer par un square. Hélas! elle fait moins bien maintenant, la
pauvre fontaine, sur les pelouses banales de ce jardin correct et
bourgeois. Oh! les squares ridiculement bien peignés, que de monuments
ils ont gâtés!
On connaît les noms et les emplacements de quelques-unes des fontaines
d’avant la Renaissance, Sainte-Avoye, Barre-du-Bec, de la place
Baudoyer, des Filles-Dieu, etc., celle du prieuré Saint-Martin existe
toujours ainsi que la fontaine Maubuée.
Celle-ci, reconstruite en 1734, fut ornée de sculptures bien abîmées
aujourd’hui, au-dessus desquelles cependant un bel écusson de la ville
de Paris subsiste malgré tout et laisse voir la nef parisienne sous
forme de frégate marchant toutes voiles dehors.
Rien n’est resté, pas même un dessin, de la fontaine monumentale de la
Trinité, près la porte Saint-Denis, cette fontaine qui jouait toujours
son rôle dans les divertissements des entrées royales.