Les rues Culture-Sainte-Catherine, Couture-Saint-Gervais, marquent la

place des jardins maraîchers d’autrefois appartenant au couvent de

Sainte-Catherine et à l’hôpital Saint-Gervais, comme la rue du Chaume, à

côté, rappelle les champs de blé du XIIIᵉ siècle, avant la poussée des

hôtels seigneuriaux; comme la rue du _Parc Royal_, au quartier du

Marais, fait surgir le souvenir du parc de ce palais des Tournelles où

mourut Henri II; comme les rues des Jardins-Saint-Paul, Beautreillis, de

la Cerisaie, évoquent d’autres jardins royaux, ceux du vieil hôtel

Saint-Paul où _s’esbattirent_ sous les ombrages et les treilles, rois,

reines et princes des temps troublés du XIVᵉ siècle, où ils reçurent les

tumultueuses et terribles visites des Maillotins, des milices d’Étienne

Marcel et des Cabochiens, ainsi que plus tard, en d’autres jardins

royaux, passèrent les bandes guisardes de la Ligue, les Frondeurs mêlés

de grands seigneurs et de duchesses jouant avec l’émeute, les masses

terrifiantes des sectionnaires de 92, puis les gardes nationales du XIXᵉ

siècle...

Si nous voulons des souvenirs plus lointains, les rues du Cendrier, de

Lourcine, _locus cinerum_ et la Tombe-Issoire sont encore là pour

rappeler de très anciens cimetières des périodes gallo-romaine et

mérovingienne. Toute la région sur les confins des quartiers

Saint-Marcel et du Val-de-Grâce fut un lieu de sépultures. La Lutèce des

premiers siècles éparpillait à la mode romaine ses tombeaux le long des

chemins. Sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève de nombreux

sarcophages ont été découverts, quelques pierres avec inscriptions sont

allées à Cluny; le Paris mérovingien et carolingien continua à envoyer

ses morts ou leurs cendres dans cet immense champ de repos.

[Illustration: TOURELLE DE LA RUE SAINT-PAUL (1895)]

La rue d’Enfer tire-t-elle son nom de _via infera_, par rapport à la rue

Saint-Jacques, _via supera_, comme le veulent certains des

historiographes de Paris, ou doit-on chercher l’origine du nom dans le

voisinage des vieux cimetières et dans les contes populaires qui

faisaient de tout ce territoire un lieu hanté par esprits et fantômes.

La Bièvre, la rivière des Gobelins, délimite cette région et Gobelin en

vieux français signifie lutin ou démon. Le nom d’Enfer s’explique donc

aisément. De plus elle conduisait au vieux château de Vauvert, manoir du

fils d’Hugues Capet, Robert le Pieux, dès longtemps ruiné et abandonné,

et dans les décombres duquel démons horribles et fallacieux gobelins

faisaient rage aux ordres d’un vieux magicien, un vieillard vert à barbe

blanche et queue de serpent. Malheur à qui s’aventurait le soir en ce

quartier sinistre, le diable Vauvert en faisait sa proie--ou les voleurs

cachés dans les ruines.--Aller au diable Vauvert était une entreprise

téméraire. Les Chartreux, plus tard, purifièrent l’endroit et plus tard

encore l’Observatoire, ayant succédé aux jardins de la Chartreuse, au

lieu de magicien il y eut des astronomes. Il n’y a plus de rue d’Enfer,

mais bien, par un calembour administratif, la rue Denfert-Rochereau, ce

qui relie d’une façon bien imprévue à ce diable Vauvert le défenseur de

Belfort en 1870.

Les diverses rues des Francs-Bourgeois au

Marais,--Saint-Marcel--Saint-Michel réveillent les ombres de ces riches

bourgeois des temps féodaux qui défendaient si rudement, lorsqu’il le

fallait, les franchises acquises ou conquises et leurs pignons sur

rue,--la pépinière des notables, échevins et magistrats pour

l’administration de la cité parisienne, ce premier échelon vers la

noblesse, caste supérieure mais ouverte en somme, ouverte plus qu’on ne

le dit, puisqu’un flot constant y arrivait, de grosse bourgeoisie

achetant charges qui comportaient l’anoblissement, se pourvoyant de

fiefs et de terres et se confondant bien vite avec la noblesse d’épée,

ainsi qu’on en peut trouver nombre de preuves.

[Illustration: TOURELLE DE LA RUE DU TEMPLE (1895)]

Tout au bout de la rue des Francs-Bourgeois au Marais, en arrivant aux

parages aristocratiques de la place Royale, on trouvait naguère encore

la rue de l’Écharpe, qui tirait son nom du cabaret de l’_Écharpe

blanche_. Voilà qui sentait furieusement son commencement du XVIIᵉ

siècle et faisait penser tout de suite au vainqueur de la Ligue, au roi

Henriot conquérant son royaume casque en tête et rapière au poing. Nous

le voyons, ce cabaret de l’Écharpe Blanche, avec sa clientèle de

cavaliers à grands feutres et longue flamberge, de soldats aux gardes et

de mousquetaires, comme nous voyons, au débouché opposé de la place

Royale dans la petite rue du _Pas de la Mule_, les graves magistrats,

les parlementaires un peu moins lestes que messieurs les gendarmes du

roi, se hisser sur leur mule en profitant du montoir de pierre qui a

valu à la rue son nom pittoresque. On nous a rendu dernièrement le _Pas

de la Mule_, pourquoi ne pas nous rendre la rue de l’_Écharpe_?

Il y a quelque trente ans, une petite rue au pied de la butte des

Moulins, la rue des _Frondeurs_, était encore là pour nous faire

souvenir des troubles de la Fronde, du temps où, dans ce quartier du

Palais Cardinal, les Parisiens, mis en branle par le parlement et par M.

le coadjuteur, s’essayaient joyeusement à recommencer une Ligue et

faisaient de si belles peurs à M. de Mazarin.

Pour réveiller de plus sombres idées, nous avons la rue de l’Échelle,

qui dans notre brillante avenue de l’Opéra, fait surgir l’échelle ou les

fourches patibulaires, signe de la juridiction des évêques de Paris;

nous avons de l’autre côté de l’eau, derrière le Panthéon, la rue de

l’Estrapade qui, jadis, sur le revers du rempart bordant

Sainte-Geneviève, au-dessous de la porte papale, était le lieu où

s’exécutaient les sentences militaires, où les soldats condamnés

subissaient le supplice de l’estrapade. L’instrument de la justice

militaire, à demeure ici, était une sorte de potence très haute et à

très longs bras, avec un tourniquet en bas par le moyen duquel le

condamné, attaché les bras croisés derrière le dos, était hissé jusqu’en

haut et brusquement précipité jusqu’au ras du sol.

D’autres voies, comme la rue de l’Écharpe, n’avaient eu pour parrains

que les buveurs de quelque cabaret célèbre à un titre quelconque,

l’enseigne du cabaret devenant le nom de la rue: ainsi en était-il pour

les rues des Deux-Écus, du Cygne, des Ciseaux, des Deux-Anges, de

l’Épée-de-Bois, des Deux-Maillets, du Chat-qui-Pesche, du Sabot, de la

Cloche-Percée, et d’une foule d’autres que nous retrouvons toujours dans

le Paris d’aujourd’hui, quoique les tavernes qui servirent à les

dénommer soient depuis longtemps défuntes.

La rue Cloche-Perce, ainsi baptisée du cabaret de la _Cloche percée_,

s’appela aussi au XVIIᵉ siècle rue de la _grosse Margot_, du nom d’un

cabaret rival, finalement vaincu par la Cloche.

La section de la rue Saint-Sauveur entre les rues Montorgueil et

Montmartre, tirait son nom de rue du Bout du Monde d’une enseigne de

cabaret représentant un bouc sur un globe terrestre, le _bouc du monde_;

ce mauvais calembour voulait dire que la campagne n’était pas loin après

la porte Montmartre, ouverte un peu plus haut au bout de la rue des

Jeûneurs ou des Jeux Neufs, ainsi nommée de deux jeux de boules donnant

sur le bastion.

La rue des Canettes doit son nom à un joli bas-relief représentant des

canes nageant dans un étang, sculpté sur la façade d’une maison du

commencement du XVIIIᵉ siècle. Le bas-relief est plus ancien, et encore

rappelle-t-il sans doute une

[Illustration: L’ARRESTATION DE BROUSSEL

_Imp. Draeger & Lesieur, Paris_]

plus ancienne enseigne. Ces vieilles enseignes de toute forme et de

toute taille, on peut bien les regretter, celles qui, suspendues à des

potences de fer, tintinnabulaient au-dessus de la tête des passants,

divertissant à la fois l’œil et l’oreille, ou même les dernières, moins

artistiques, celles qui se contentaient de porter un emblème fixe, une

figure, un animal plus ou moins héraldique, une indication

professionnelle, la botte gigantesque des cordonniers, l’homme de fer ou

l’épée de l’armurier, la couronne de chandelles de l’épicier, etc. Que

de plaintes elles suscitaient dans les rues étroites où les fardiers et

les carrosses les accrochaient au passage! On les accusait aussi avec

quelque raison d’être un danger pour le passant aux jours de tempête;

des ordonnances réitérées réglementèrent leur taille. Elles gênaient en

quelques endroits, on les supprima partout et les commerçants durent se

contenter d’enseignes sculptées ou peintes sur les façades mêmes.

[Illustration: ENSEIGNE DES TROIS CANETTES, RUE DES CANETTES (1895)]

Les anciennes enseignes disparaissent rapidement; quelques-unes

subsistent encore, mais pour combien de temps? on ne les retrouvera

bientôt plus que dans le curieux livre de M. Édouard Fournier,

l’_Histoire des Enseignes de Paris_.

On peut juger du caractère artistique et décoratif des vieilles

enseignes par ces dernières épaves qui subsistent, tandis que toutes les

annonces ou indications commerciales d’aujourd’hui sont tout ce qu’il y

a de plus banales et presque toujours du plus exécrable mauvais goût;

est-il rien de plus écœurant et de plus hideux que ces maisons ou ces

monuments bariolés d’annonces gigantesques, sans parler de ces pignons

peinturlurés des couleurs les plus criardes pour crever les yeux au

loin, qui gâtent nos paysages urbains et déshonoreraient les plus belles

perspectives.

Parmi toutes les boutiques d’une vulgarité lamentable, il se rencontre

encore de modestes cabarets d’autrefois, qui à défaut d’enseignes, ont

gardé leurs belles grilles artistiques, des enroulements de ferronnerie

superbes de style, forgés aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. L’Empire, au

commencement du siècle, a laissé aussi quelques devantures de boutiques

d’un goût particulier; ensuite on ne trouve plus rien que la banalité

pure.

Cette chute complète de l’art industriel décoratif, d’un art qui

précédemment n’avait jamais eu d’éclipses et se transformait

perpétuellement, sans interrègnes de styles, cette disparition subite,

absolue, et cette décadence des métiers peuvent s’expliquer par la

suppression des corporations à la Révolution. Avec leurs défauts, les

corporations maintenaient le niveau du goût et transmettaient les

traditions.

Quand l’ouragan éclata sur la malheureuse génération d’il y a cent ans,

toute la partie jeune des métiers fut enlevée pour les armées et fauchée

dans les grandes guerres; il ne resta que les hommes d’âge mûr, qui,

ayant reçu les traditions, firent encore quelque chose, puis, ceux-là

disparus, tout disparut. Tout était à recréer. De ce que l’art pur se

maintint on ne peut tirer une contradiction, attendu que l’art

proprement dit avait conservé son enseignement et ses traditions.

[Illustration: CABARET DE L’ÉPÉE-DE-BOIS, MAISON DE LULLY RUE

SAINTE-ANNE (1895)]

De ces cabarets à enseignes pittoresques, bien peu ont survécu. De même

que l’ivrogne d’autrefois, ce joyeux buveur à rouge trogne, a été

remplacé par le sombre alcoolique facilement tourné en furieux, le

cabaret d’antan a pour successeurs l’assommoir à comptoir de zinc et

l’officine du distillateur, où flamboient les cuivres des alambics

distribuant les poisons verts et jaunes.

Bien des cabarets de jadis, fréquentés non par des ivrognes mais par

d’honnêtes gens, heureux de causer et de rire les coudes sur la table,

ont laissé des souvenirs joyeux dans la chronique des rues de Paris, ou

même dans l’histoire littéraire. Telle la fameuse _Pomme de Pin_ qui

florissait sous Louis XIV.

Située au cœur de la Cité, rue de la Juiverie, en face de l’église de la

Madeleine, la Pomme-de-Pin, bien que d’apparence modeste, n’en avait pas

moins d’illustres clients. Là se rencontraient Boileau, Molière, Racine,

Lafontaine, Chapelle, Lully, Mignard, Furetière et autres. On s’y grisa

même quelquefois, dit la chronique, entre illustres compagnons.

Chapelle, du moins, s’y laissait aller à son penchant pour les crus de

Bourgogne, lesquels alors ne se montraient point si grands seigneurs

qu’aujourd’hui et daignaient connaître le chemin du gosier des poètes à

bourse plate.

Néanmoins, pour l’ordinaire, les brocs de la Pomme-de-Pin étaient le

prétexte de simples et joyeuses débauches d’esprit. Boileau fut l’un des

plus fidèles, lui qui, enfant de la Cité, fils d’un greffier du Palais,

né quai des Orfèvres, ne fit d’infidélité à son vieux berceau de Lutèce

que pour sa maison d’Auteuil, laquelle maison il abandonna dès que la

vieillesse et les infirmités l’accablèrent, pour venir passer ses

derniers jours en un logis de chanoine du cloître Notre-Dame.

Un jour que Boileau, saisissant Chapelle en quelque Pomme-de-Pin, le

morigénait pour son peu de résistance aux appas du vin frais tiré,

celui-ci, raconte Voltaire, se laisse docilement sermonner mais invite

son ami à s’asseoir pour continuer son sermon plus à l’aise. On

s’assoit. Boileau s’anime; le sermon est si bien écouté et l’apôtre de

la sobriété se rafraîchit si souvent, que bientôt il n’a guère plus de

raison que celui qu’il avait tenté de convertir. Chapelle avait gagné sa

cause.

L’antique Pomme-de-Pin aux littéraires souvenirs, devenue peut-être un

infâme caboulot, ne disparut que de nos jours dans la démolition

générale de la Cité, comme a sombré tout vestige d’autres cabarets

littéraires, le _Mouton-Blanc_, rue de la Verrerie au cimetière

Saint-Jean, cabaret où Racine causant avec Boileau et d’autres amis,

traça le plan de ses _Plaideurs_, la _Tête-Noire_ près de la

Sainte-Chapelle, l’_Ange_, les _Bons Enfants_, le _Caveau_, rue de Bucy,

etc.

Nous connaissons encore, à défaut de la Pomme-de-Pin, quelques vieilles

enseignes sculptées ou forgées, débris du passé, demeurées au

frontispice de quelques anciennes maisons. Lully qui fréquentait avec

Boileau le fameux cabaret de la Cité, se fit bâtir une superbe maison au

coin des rues Sainte-Anne et des Petits-Champs. La musique mène plus que

sa sœur aînée, la poésie, à l’opulence, car Lully était déjà le seigneur

suzerain de quelques maisons dans Paris.

Cette maison de la rue Sainte-Anne était un logis somptueux, décoré de

sculptures, notamment d’un grand panneau d’attributs de musique. Au

rez-de-chaussée à l’angle du carrefour, Lully, propriétaire avisé,

installa un cabaret dont on peut voir encore, à côté d’un superbe

balcon, les belles ferronneries à la mode du XVIIᵉ siècle, enchâssant

l’enseigne de l’_Épée de bois_, laquelle épée de bois ou de métal, se

trouvait aussi dans l’écu de Lully, devenu gentilhomme par l’achat d’une

charge à la cour.

Rue Saint-Sauveur, près de la rue Montmartre, autre enseigne du temps du

grand roy, le _Soleil d’Or_, large bas-relief où l’on peut voir un

soleil doré et emperruqué comme Louis XIV, darder ses rayons sur des

ceps de vigne à l’ombre desquels des amours assis sur des futailles

hument allègrement le piot.

Un cabaret à enseigne religieuse peut passer pour une rareté à notre

époque; il s’en trouve pourtant un près des Halles, rue des Bourdonnais;

c’est le cabaret de l’_Enfant Jésus_, représenté en belle ferronnerie

dorée. Très probablement voilà des siècles que l’image de l’_Enfant

Jésus_ se perpétue à ce coin de rue et l’enseigne en ferronnerie a dû en

remplacer une plus antique fort bien vue sans doute des Parisiens du

temps de la Ligue ou d’avant. A côté de cet Enfant Jésus, il convient de

ne pas oublier un petit hôtel particulier du XVIᵉ siècle, à l’enseigne

de la Barbe d’Or, figurée par un buste de vieillard à barbe d’or

au-dessus de sa porte. La Barbe d’Or donne d’un côté sur une antique

ruelle, impasse aujourd’hui, qui s’appelait jadis la rue de la

Fosse-aux-Chiens, sans doute parce qu’elle n’était qu’un réceptacle

d’immondices; cette ruelle de la Fosse-aux-Chiens avoisinait d’ailleurs

la place aux Chats, entre les Halles et le cimetière des Innocents.

La rue de la Huchette, une rue de huchiers ou coffriers menuisiers au

moyen âge, peut montrer aussi une enseigne sculptée, vieille à peine de

deux siècles, la Hure d’Or, datée de 1722, mais qui sans doute remplace

une hure plus ancienne. L’enseigne du _Bon Puits_ arborée rue Beaubourg

n’est pas sans originalité pour un cabaret. La rue de Grenelle possède

la _Petite Chaise_, fondée en 1700. C’est à peu près tout, nous sommes

donc assez pauvres maintenant en curieuses enseignes à la mode

d’autrefois, ces quelques dernières survivantes suffisent pour faire

regretter la _Bonne-Vendange_, le _Gaillardbois_, la _Côte-Rôtie_, le

_Juste-Prie_, c’est-à-dire le _Juste-Prix_, le _Cygne-de-la-Croix_, le

_Cerf-Mont_, pour le sermon, le _Singe-en-Batiste_ pour le

Saint-Jean-Baptiste, le _Puissant-Vin_, la _Vieille-Science_, autres

enseignes en rébus, la _Bonne-Femme_, le _Pied-de-Mouton_, le

_Treillis-Vert_, le _Panier-Fleuri_, la _Bouteille-d’Or_, le

_Chariot-d’Or_ et surtout parmi tant d’autres, le _Monde en travail

d’Argent_, situé rue Saint-Médard, la _Lamproie-sur-le-Gril_, décorant

la rue de la Huchette, d’après M. Lefeuvre, l’historiographe des rues de

Paris.

Pour en revenir aux rues, il y avait au plus serré des quartiers serrés,

un dédale de petites voies fortement entamé aujourd’hui, qui pouvait

bien mériter la palme, autant pour l’originalité de ses appellations que

pour l’intensité et la truculence de son pittoresque. Certes, il ne

s’agit nullement de réclamer contre les mesures prises au nom de

l’hygiène, trop méconnue sur ce point, mais seulement de signaler

l’intérêt de ce vieux décor en grande partie disparu.

C’était entre Saint-Merry, l’hôtel de ville et le féodal hôtel de Guise,

coquettement accommodé par les Soubise à la façon du XVIIIᵉ siècle. La

rue Saint-Martin d’abord ne commençait jadis qu’à l’archet Saint-Merry,

poterne percée dans le premier rempart du Paris sorti de l’île-berceau,

avant l’enceinte de Philippe-Auguste. Entre l’archet Saint-Merry et le

pont Notre-Dame, il y eut jusqu’en 1851, la rue des Arcis, incommode

étranglement d’une voie si fréquentée, et la rue de la Planche-Mibray

presque aussi étroite.

Regrettons le nom de la _Planche-Mibray_, il rappelait des jours

extrêmement lointains, les premiers temps où Paris débordant de son île

eut un embryon de faubourg en avant du pont Notre-Dame, et sans doute

une tête de pont fortifié. Un fossé, une dérivation de la Seine

précédait cette tête de pont, marécage quelconque qu’un pont de bois

traversait. Ce pont, c’était la _Planche de Mibray_, c’est-à-dire

_mi-boues_. Rien que ce nom sur une plaque nous reportait à des siècles

presque carolingiens et nous évoquait, sur ce point si central

aujourd’hui, une entrée de ville, des chemins bourbeux sous de

pittoresques remparts.

De même la rue du Temple n’arrivait pas comme aujourd’hui jusqu’à la

place de Grève. Après l’échelle du Temple, c’était la rue Sainte-Avoye,

du nom du couvent de religieuses faisant l’angle de la rue

Geoffroy-l’Angevin; puis la rue devenait ruelle et s’appelait, jusqu’à

la rue de la Verrerie, rue Barre-du-Bec, à cause de la barre de justice

de l’abbaye du Bec en Normandie, dont les abbés possédaient dans Paris

un petit fief et plusieurs cures. Pour déboucher devant la maison de

ville des Parisiens, sur la fameuse, houleuse et si souvent sanglante

place de Grève, il fallait tourner par la rue des Coquilles, un vrai

couloir circulant entre de hauts pignons serrés et tassés, qui devait

son nom à une maison dont la façade était ornée de coquilles sculptées.

Toutes les voies qui si souvent jetaient des flots de populaire joyeux

ou frémissant sur la place de Grève pour les jours sanglants, les

exécutions et les émeutes, ou pour les grandes occasions de liesse,

quand Sa Majesté daignait accepter de messieurs de la ville festin dans

la grande salle, toutes ces voies n’étaient ainsi que des corridors

resserrés, les rues de la Tannerie, de la Vannerie, Jean de l’Espine, du

Mouton, des Vieilles-Garnisons, aussi bien et quelquefois plus encore

que la rue des Coquilles.

[Illustration: ENSEIGNE DE LA HURE D’OR, RUE DE LA HUCHETTE (1895)]

Derrière Saint-Jean de la Grève, il y avait le quartier de la tour

Pétaudiable, quartier mal famé parmi les plus mal famés, et de l’autre

côté de la rue de la Tisseranderie, cet autre coin louche, le carrefour

Guillory appelé aussi Guignoreille, parce que, dit-on, aux temps

lointains, le bourreau de Paris y essorillait les malfaiteurs...

Qu’on se les figure, ces ruelles, aux jours sinistres, pendant la longue

série d’émeutes de la Ligue, pendant la Fronde qui ne fut vraiment

terrible que lorsque faillit flamber tout à fait l’hôtel de ville

saccagé, qu’on se les figure aux grandes journées de la Révolution. Il

nous suffit pour nous représenter ces quartiers au temps des lointaines

crises politiques, secoués par les vieilles convulsions révolutionnaires

périodiques, de nous rappeler les secousses de naguère, l’aspect

sinistre du bas de la rue du Temple le soir du 22 janvier 1871, quand

les mobiles bretons gardaient les carrefours avoisinant l’hôtel de ville

menacé, et ensuite les barricades de Mars et de Mai...

La moderne rue des Archives, pour déboucher à l’hôtel de ville, a fait

élargir ou plutôt a presque absorbé la rue des Billettes où subsiste le

seul cloître gothique de Paris et la rue de l’_Homme-Armé_. Celle-ci

n’est plus, pour ainsi dire, elle avait 1ᵐ,50 de large, elle en a

maintenant dix fois plus et nous ne pouvons plus retrouver que dans le

vague du souvenir ce sinueux corridor d’un aspect si moyen âge.

Son nom seul reste sur les plaques; il lui venait, selon une vieille

légende, de la prouesse d’un nommé Galleran, écuyer de Renaud de Bréhan,

chevalier breton, qui pendant les troubles de la minorité de saint

Louis, s’attacha fidèlement au parti du roi. Une nuit de février 1228,

cinq soudards anglais pénétrèrent dans le logis de Renaud de Bréhan,

situé dans ce quartier, espérant occire sans difficulté le chevalier,

mais celui-ci quoique surpris, se défendit bravement avec l’aide de son

chapelain et de son écuyer Galleran. Seul le pauvre chapelain périt dans

la lutte; Renaud et Galleran le vengèrent bien, ils tuèrent trois de

leurs agresseurs et mirent en fuite les deux autres plus ou moins

éclopés.

En reconnaissance du courage déployé par son écuyer, Renaud de Bréhan

lui fit don du logis et du verger y attenant. Le populaire pour célébrer

l’exploit du breton, appela ce logis la maison de l’_homme armé_. La rue

s’appela bientôt de même, ou des _hommes armés_, comme on le voit sur le

plan Truschet, pendant que le quartier devenait le champ aux bretons ou

la Bretonnerie, ce qui fit appeler Sainte-Croix de la Bretonnerie le

couvent des frères croisiers établi sur ce point trente ans après.

Deux ruelles qui se suivent bout à bout derrière Saint-Merry, dans ce

qu’on appelait le cloître avant le percement de la rue du

Cloître-Saint-Merry, portent encore les noms de rue _Brisemiche_ et rue

_Taillepain_, suffisamment bizarres pour attirer l’attention. Ces deux

rues aux antiques maisons noires, hautes, massives et serrées, bâties

sur des terrains du chapitre de Saint-Merry, doivent leurs noms

vraisemblablement à des distributions de pains par le chapitre. Au moyen

âge, malgré les chanoines peu flattés du voisinage, ces rues furent des

clapiers de filles que plusieurs fois le prévôt de Paris, sur requête du

chapitre, tenta d’épurer, mais bien inutilement, car pour dix ribaudes

expulsées, il en revenait cinquante.

Ce quartier fut le champ de bataille de l’insurrection qui éclata le

jour des funérailles du général Lamarque, le 5 juin 1832. Retranchés

dans ce dédale de petites rues, couverts par des barricades élevées

autour de l’église, les insurgés commandés par un combattant de Juillet

nommé Jeanne, résistèrent une nuit et un jour, se défendirent avec

fureur contre des forces importantes, barricade après barricade, dans

les détours du cloître et dans le passage Jabach. Cernés sur leur

dernier tas de pavés, les derniers survivants foncèrent à la baïonnette

sur la troupe, Jeanne en tête, et réussirent à se perdre dans les noires

ruelles, terrifiées par les péripéties tragiques de la longue lutte. Le

passage Jabach où se traîna la tuerie avait été ouvert en 1828 sur les

dépendances et devant l’hôtel de Jabach, riche financier et

collectionneur du XVIIIᵉ siècle.

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