Se découpant de la façon la plus irrégulière, au confluent de ces rues

étranglées et tortueuses, combien pittoresques étaient ces vieux

carrefours qui dans des perspectives pleines d’imprévu faisaient filer

les lignes de façades à pignons aigus. Ils n’avaient pas tous d’aussi

tragiques souvenirs que celui de la Ferronnerie, mais il en était peu

qui n’eussent servi de théâtre à quelque épisode de commotion populaire

ou de farouche révolte, comme il était peu de pavés qui n’eussent, de

siècle en siècle, été soulevés pour défendre les quartiers derrière les

grosses chaînes d’Etienne Marcel tendues au travers des rues, ou pour

servir à confectionner les barricades de la Ligue et de la Fronde; pas

de ruisseaux qui n’eussent été rougis par des rigoles de sang aux traces

bien vite effacées.

La chronique des rues de Paris avait aussi ses pages presque poétiques.

Que nous raconte par exemple ce vieux carrefour, qui existe encore au

centre d’un quartier assez noir, à l’intersection des rues de la Grande

et de la Petite-Truanderie, rues sombres et renfrognées aujourd’hui et

dont le vieux nom n’indique pas non plus un passé bien noble? Là,

jusqu’au siècle dernier, exista un vieux puits appelé le Puits d’amour.

La légende voulait qu’une jeune fille s’y fût jetée jadis par désespoir

amoureux. Au XVIᵉ siècle le puits était à demi ruiné; un amant éconduit

par les parents de sa belle voulant donner raison à la légende, vint un

jour s’y précipiter. Par bonheur il en fut tiré avant la noyade complète

et seulement couvert de meurtrissures attendrissantes; les parents de la

jeune fille touchés de cette preuve de passion lui accordèrent la main

de son adorée et peu après, par reconnaissance, les mariés firent

réédifier le puits, avec quelques ornements sculptés encadrant un

distique:

L’amour m’a refait,

En 1525, tout à fait.

[Illustration: LE PUITS D’AMOUR, AU CARREFOUR DES RUES PETITE ET

GRANDE-TRUANDERIE]

Un cabaret établi probablement de toute antiquité en ce carrefour à

l’angle des deux rues, mit le Puits-d’Amour sur son enseigne. Ce cabaret

vécut longtemps mais n’existe plus malheureusement, quand tant d’autres

prospèrent sous des enseignes moins jolies.

A l’autre bout de la rue de la Grande-Truanderie se trouve encore

aujourd’hui un autre antique carrefour, curieux comme disposition de

maisons à ventres renversés, de pignons bien plantés, mais dont

l’appellation pittoresque de carrefour Pirouette rappelle de moins

gracieux souvenirs que le Puits-d’Amour.

La rue Pirouette donne sur le côté des Halles centrales; jadis, du temps

que les Halles possédaient leur entourage irrégulier, mais continu, de

maisons à lourds piliers trapus, la rue Pirouette, comme distraction de

haut goût, regardait par toutes ses fenêtres le fameux pilori des

Halles. Tourelle gothique ouverte sur toutes ses faces, ce pilori

n’avait pas mauvaise tournure et n’était pas dépourvu d’ornements. Le

temps passé enjolivait jusqu’aux instruments de punition, les échelles

patibulaires quelquefois montraient un peu de style, le puissant gibet

de Montfaucon s’élevait monumental et le pilori des Halles déployait

quelque élégance.

Le criminel quelconque amené au pilori avec tout un cortège de

magistrats à cheval et d’archers du Châtelet, était conduit à la

plate-forme ouverte de la tourelle, et là, le cou et les mains pris dans

un grand cercle de bois, tournait avec le plancher en montrant

successivement sa tête par toutes les ouvertures. De là, dit-on, le nom

de Pirouette donné à cette rue à qui l’on offrait assez souvent

l’occasion de prendre quelque amusement aux grimaces forcément

grotesques des pilorisés. C’est l’origine la plus probable de la

pittoresque appellation, bien que certains chercheurs prétendent aussi

que Pirouette serait une déformation du nom du fief de Thérouenne sur

lequel la rue fut bâtie, possession d’un évêque de Thérouenne,

archidiacre de Paris au XIIIᵉ siècle, étymologie un peu tirée à quatre

chevaux.

Outre le Puits-d’Amour, quelques autres puits existaient sur la voie

publique. On en voyait un très beau sur la place du

Cloître-Saint-Germain l’Auxerrois, il y avait le puits de l’Abbaye au

marché Sainte-Marguerite devant Saint-Germain des Prés, le puits Certain

au carrefour des rues Fromentel et Charretière derrière Saint-Jean de

Latran, puits appelé du nom de celui qui l’avait fait édifier, Robert

Certain, curé de l’église voisine Saint-Hilaire; sur la rive gauche

encore, le _Puits qui parle_ et le _Puits de l’Hermite_, qui ont laissé

leurs noms à des rues et qui, eux aussi, avaient leurs légendes.

Le Puits qui parle, dans le faubourg Saint-Marcel près de la rue des

Postes, autrefois rue des Pots ou des Poteries, c’était tout simplement

un puits sonore, pourvu d’un écho sur lequel peu à peu s’étaient

établies des légendes dont le souvenir est assez confus, parmi

lesquelles il suffit de rapporter, d’après Charles Nodier, celle d’un

méchant mari qui, tourmenté par les caquets de sa femme, aurait jeté

celle-ci dans le puits.

Évidemment cela de tout temps a bien pu suffire pour faire bavarder un

puits, mais l’explication est trop ironique pour être la bonne et il

faut se contenter de celle d’un écho plus ou moins phénoménal.

Quant au Puits de l’Hermite, il ne devait son nom à aucun ermitage, mais

seulement à un nommé Adam l’Hermite, tanneur de son état, à la maison

duquel il était adossé.

[Illustration: CARREFOUR BUCI, AVEC L’ESTRADE DES ENROLEMENTS EN 1792.]

Si pour bien des rues la bizarrerie des noms provient de lentes

déformations, il y a néanmoins dans la simple nomenclature des

anciennes rues de Paris, à recueillir des vestiges plus ou moins

embrouillés de vieilles légendes, à glaner des indications de toute

sorte, des renseignements topographiques et des souvenirs historiques,

et même quelques dernières traces de vieilles familles parisiennes qui

tinrent grande place jadis, évocations d’antiques bourgeois étonnés de

voir leurs noms traverser les siècles.

Beaucoup de corps de métiers avaient eu jadis une tendance à se grouper

sur certains points; cet usage présentait évidemment des avantages pour

les marchands et les vendeurs, et répondait à de vieilles habitudes; les

acheteurs avaient ainsi sous la main des points de comparaison et

pouvaient faire leur choix plus facilement dans ces rues qui tiraient

leur nom des professions exercées.

C’est ainsi que nous trouvions et que nous trouvons encore en partie

autour des Halles, la rue de la Tonnellerie, dont la ligne de piliers se

continuait jusqu’à la rue Pirouette, la rue de la Cordonnerie, la rue de

la Cossonnerie ou Poulaillerie, la rue de la Poterie, les rues de la

Lingerie, de la Chaussetterie, la rue de la Ferronnerie faisant pendant

à la rue aux Fers, jadis aux Febvres, de l’autre côté du grand cimetière

des Innocents; la rue des Déchargeurs, ces ancêtres des forts de la

halle, plus loin les rues de la Coutellerie, jadis Guignoreille, de la

Vannerie, de la Tissanderie, de la Verrerie, de la Savonnerie, de la

Tannerie, le quai de la Mégisserie, dit aussi de la Ferraille, la rue

puis le quai des Orfèvres, etc. Mais de bonne heure, paraît-il, suivant

les recherches faites par les fouilleurs du passé dans les registres des

tailles, ces métiers réunis s’étaient disséminés et les noms seuls

étaient restés à ces rues spéciales, sauf pour les marchands autour des

Halles et du Châtelet.

[Illustration: MAISON DE NICOLAS FLAMEL RUE DES ÉCRIVAINS DÉMOLIE POUR

LE SQUARE SAINT-JACQUES LA BOUCHERIE]

La rue des Lombards nous reporte au XIIᵉ siècle et nous rappelle ces

négociants et changeurs originaires presque tous d’Italie, venus établir

leurs boutiques dans toutes les villes populeuses et commerçantes, pour

faire le change ou se livrer à tous les commerces de l’argent.

Quelques-uns de ces banquiers prêtaient sur gages et faisaient l’usure,

ce qui n’amenait pas beaucoup de sympathies à la corporation. Lombard

était alors souvent synonyme de Juif, et dans les séditions populaires

les boutiques et les coffres de ces marchands d’argent couraient

quelques risques.

Ce qui reste de la rue des Lombards a changé de commerce et semble voué

surtout aux produits pharmaceutiques, où déjà les enseignes de

droguerie, les _Barbe d’or_, les _Mortier d’or_ ont plus d’un siècle

d’âge.

A côté des souvenirs des vieilles corporations, des noms d’antiques

bourgeois de temps fort lointains surnagent dans l’immense Paris de

leurs arrière-descendants, appliqués encore, après bien des siècles, aux

rues qu’ils ont habitées et qu’ils ne pourraient guère reconnaître.

Cette longue gloire posthume refusée à tant de gens importants dans leur

temps, et dont le souvenir s’éteint sous des couches successives

d’autres gens non moins importants, le boulanger Quiquetonne la connaît;

il faisait sans doute d’excellent pain blanc, mais à quelle époque? La

rue s’appelle encore rue Tiquetonne de son nom à peine estropié. C’est

aussi un boulanger sans doute qui fut le parrain de la rue

Jean-Pain-Mollet; celle-ci a perdu ses droits séculaires de bourgeoisie

de nos jours seulement, lorsque la rue de Rivoli, la rencontrant sur son

chemin, l’avala d’une bouchée.

[Illustration: PIGNON DE LA RENAISSANCE RUE DU DRAGON]

Les Bourdon, Adam et Guillaume, furent au XIIIᵉ siècle de notables

bourgeois et commerçants qui, sans doute, perpétuèrent quelque temps

leurs boutiques et leur lignée; leur rue s’en appelle encore rue des

Bourdonnais. Pierre Coquillier, riche bourgeois du XIIᵉ siècle, survit

depuis sept cents ans, grâce à la rue Coquillière, qui, au XVIᵉ siècle,

aboutissait à un moulin sur le rempart, à peu près où se trouve

aujourd’hui la Banque de France.

Jusqu’aux dernières démolitions de la Cité, la rue Cocatrix garda le nom

de Geoffroy Cocatrix, échanson de Philippe le Bel. De même pour Jehan

Tison et Jehan Lantier ou Jehan Lointier, Aubry le Boucher,

Guérin-Boisseau ou Guérin-Boucel, Simon le Franc, Pierre Sarrazin,

Geoffroy l’Angevin, Bertin Poirée ou Porée. Guillot dans son _Dict des

rues de Paris_ parle de tous:

Emprès la rue Jehan Lointier

Là ne fus-je pas trop lointier

De la rue Bertin Porée...

Ces braves gens ne furent pourtant point des seigneurs importants, de

hauts personnages ou des échevins, mais tout simplement de bons

bourgeois, des commerçants ouvrant boutiques achalandées dans ces rues

qu’ils baptisèrent et leurs noms ont traversé les siècles.

Pierre Oilard, bourgeois de Paris, eut moins de chance, son nom donné à

sa rue se transforma en Pierre au Lard, à cause, dit-on, du voisinage

d’un marché aux pourceaux qui amena la confusion. De même le nom de

Jehan Portevin, autre bourgeois, a subi une altération aussi sensible,

sa rue étant avec l’âge devenue la rue Portefoin.

En ces temps où les noms des rues n’étaient point fixés _ne varietur_

par des plaques, les fantaisies de la langue et de l’oreille les

dénaturaient facilement et il est curieux de suivre les variations

successives de certaines appellations en parcourant les anciens plans.

Amenées par la mauvaise prononciation, ces modifications ont parfois été

un peu fortes; qui retrouverait par exemple dans la rue Boutebrie, le

nom primitif d’Érembourg ou Éremburge de Brie. Parallèle à la _grant rue

de la Harpe_, cette voie si importante du quartier latin, on la trouve

appelée rue du Bout-de-Brie sur le plan Truschet et Bourg-de-Brie sur le

plan Gomboust.

Le collège de Maître Gervais y faisait le coin de la rue du

Foin-Saint-Jacques; en face, à l’autre coin, une reine douairière de

France y avait un hôtel. Quelle était cette reine? On ne le sait plus

guère. Le logis s’appelait l’hôtel de la reine Blanche, nom sous lequel

étaient aussi connues plusieurs autres maisons dans Paris. Comme les

reines de France portaient au moyen âge leur deuil en blanc, la reine

veuve devenait pour le populaire la reine Blanche. Ensuite, la reine

douairière disparue à son tour, la légende faisait du logis qu’elle

avait habité un séjour de la reine Blanche de Castille. C’est ainsi que

la mère de saint Louis a été gratifiée de tant de sombres pâtés de vieux

murs perdus dans les antiques quartiers.

L’hôtel de la rue Boutebrie, dans tous les cas, ne remontait pas plus

loin que le XVIᵉ siècle. On y voyait une très élégante petite porte

Renaissance ornée d’un écusson aux trois croissants de Diane entrelacés,

marque énigmatique évoquant Catherine de Médicis ou Diane de Poitiers.

Le boulevard Saint-Germain a emporté le logis et l’énigme avec bien

d’autres choses.

La rue Sac-à-Lie de la paroisse Saint-Séverin, ruelle sordide hantée

sans doute par les ivrognes, qui ne pouvaient pourtant s’y étendre sans

toucher les façades d’un côté avec la tête et celles de l’autre côté

avec les pieds, a transformé, honteuse de son vilain nom, Sac-à-Lie en

Zacharie, nom très présentable qu’on a étendu à la rue des

Trois-Chandelles.

La rue aux Oües, ou aux Ouches, c’est-à-dire aux Oies, appellation due à

de nombreuses hôtelleries qui répandaient dans son atmosphère le parfum

des oies à la broche, est devenue la rue aux Ours, ce qui est bien de

l’ingratitude pour les excellentes volailles dépossédées au profit

d’Ours qui n’ont jamais eu rien à faire ici. Rien que le nom de rue aux

Oües faisait venir l’eau à la bouche d’un Parisien des vieux temps,

songeant aux bons repas qui s’y préparaient. Hélas! ces rôtisseries et

ces hôtelleries ont depuis longtemps éteint leurs fourneaux, et la rue

elle-même est réduite à peu de chose.

[Illustration: LES PILIERS DES HALLES ET L’ÉGLISE SAINT-EUSTACHE]

La rue de l’Autruche, par une non moins étrange transformation, s’est

appelée la rue d’Autriche. Les bourgeois de celle-ci n’étaient pas des

moindres, puisqu’elle passait entre le Louvre et l’hôtel de Bourbon;

elle ne disparut qu’avec la transformation du Louvre sous Louis XIV.

La rue des Prouvaires qui arrive à Saint-Eustache, c’est la rue des

Prêtres ou des Prieurs, prouvaires en vieux français. Au XVᵉ siècle, le

roi de Portugal Alphonse V étant venu à Paris pour intéresser Louis XI à

sa querelle avec l’Aragon, le roi ne daigna pas lui offrir gîte chez

lui, il le logea chez Laurent Herbelot, riche marchand épicier de la rue

des Prouvaires. De même qu’il traitait son hôte avec assez peu de façons

quant au logement, Louis XI ne se ruina pas non plus en fêtes pour le

divertir; il lui offrit la réjouissance d’une belle plaidoirie au

Palais, suivie de réceptions de docteurs en théologie et, pour couronner

le tout, le régala, pour la veille de son départ, d’une grande

procession de l’Université, recteurs, suppôts, massiers, escholiers

défilant sous les fenêtres d’Alphonse, rue des Prouvaires.

La rue Greneta était au XIIIᵉ siècle la rue Darnetal, du nom d’un

bourgeois, Pierre Darnetal, ainsi transformé à la longue.

La rue Bourgthibourg était primitivement le Bourg Thiébault, comme

Vaugirard était Valgérard, de Gérard de Moret, abbé de

Saint-Germain-en-Laye, lequel y construisit un hospice au XIIIᵉ siècle.

La rue Fer-à-Moulin, Fer-de-Moulain au XVIᵉ siècle, s’appelait

auparavant Permoulin, du nom d’un de ses habitants.

Pour la rue Gît-le-Cœur, il n’y a point à chercher sous le nom ainsi

orthographié quelque légende terrible et sanglante, il faut choisir

seulement entre deux parrains, l’un aristocratique, Gilles Cœur, un des

fils de Jacques Cœur, l’argentier de Charles VII, et l’autre très

démocratique: Gilles Queux, maître queux, cuisinier ou rôtisseur, ce

dernier beaucoup plus probable. Forgier l’Asnier est devenu Geoffroy

l’Asnier, pour une petite voie très pittoresque de la paroisse

Saint-Gervais.

[Illustration: TOURELLE DE LA RUE DU JARDINET DÉMOLIE POUR LE BOULEVARD

SAINT-GERMAIN]

Pour Quincampoix, enseigne de la rue fameuse par le coup de folie de la

Régence, c’était vers le XIIIᵉ siècle, la rue Quiquenpoit ou

Quiquenpoix, mot bizarre dénaturant le nom d’un lointain gentilhomme

breton, possesseur d’un logis dans ce riche et bruyant quartier entre

les deux grandes rues Saint-Denis et Saint-Martin, comme plus tard un

autre gentilhomme breton verra pour son hôtel de la culture

Sainte-Catherine son nom de Ker-Nevenec, trop dur à prononcer pour des

lèvres parisiennes, transformé en Carnavalet.

La rue Cassette n’a dans ses souvenirs aucune histoire de trésor, son

nom vient d’un hôtel _de Cassel_ connu au XVIᵉ siècle. La rue du Jour

était, nous l’avons dit, la rue du Séjour, à cause du manoir ou séjour

bâti par Charles V.

Qu’était le Thibaut dont le nom survécut longtemps dans la rue

Thibautodé? Était-ce Thibaut Odet, argentier ou financier, ou bien

Thibaut Todé, ou encore Thibaut aux Dez, du nom du patron de quelque

cabaret fameux hanté par les joueurs, avant le XIIIᵉ siècle, puisque

Guillot la cite? Qui le sait maintenant? Cette rue, confondue

aujourd’hui avec la rue des Bourdonnais, était toute proche de la rue de

Béthisy où mourut Gaspard de Coligny, derrière l’ancien hôtel des

monnaies, abandonné en 1778 pour l’hôtel du quai Conti, la _Vieille

Monnaie_, antique établissement dont survivent peut-être quelques bouts

de muraille au fond des cours, à côté d’autres débris des Greniers à sel

qui les avoisinaient sur la rue Saint-Germain-l’Auxerrois.

Le nom de la rue de la Grange-Batelière nous fournit un autre exemple de

transformation bizarre. Cette grange était une ferme de campagne, hors

des murs, entre Montmartre et Paris, un carré de bâtiments bien fermés,

avec son colombier au milieu; on la voit sur le plan Truchet de 1550,

non loin des Porcherons et du château du Coq, petit château à tourelles

bâti par Jean Bureau, le vieux maître de l’artillerie de Charles VII.

Le ruisseau de Ménilmontant coulait au pied de la Grange-Batelière et

descendait au château du Coq, auquel il fournissait de l’eau pour le

fossé baignant les bâtiments. Louis XI, à une entrée solennelle dans

Paris, s’arrêta au manoir du Coq. Les Porcherons n’étaient qu’une

dépendance du château, une vraie ferme avant de devenir les fameuses

guinguettes où le XVIIIᵉ siècle galant et joyeux vint se divertir.

La ferme de la Grange-Batelière, comme la plupart des fermes de

campagne, était pourvue de quelques échauguettes et percée de

meurtrières sur son pourtour. C’était la Grange _bataillée_ dont on fit

_batelière_ plus tard, bien que jamais le ruisseau de Ménilmontant,

facile à franchir d’un saut, n’eût porté barques ni bateliers, une

petite arche de pont ou quelques planches suffisant très bien pour le

passer.

Un des plus curieux exemples d’altérations de noms, c’est celui fourni

par la rue du Petit-Musc. Qui donc irait chercher là-dessous la rue

_pute-y-muce_ ou _muche_ du moyen âge? Nom provenant soit d’une voirie

puante, soit d’un séjour de filles de joie. Le changement est heureux au

point de vue des convenances si les mœurs de la rue lui avaient valu

cette étiquette grossière; il devient d’une ironie amusante si le nom

était dû soit à un égout, soit à l’un des trous punais, réceptacles

d’ordures que l’on trouvait aux endroits écartés.

Guillot, dans son _Dict des rues de Paris_ de la fin du XIIIᵉ siècle, a

pris soin de signaler toutes les rues spécialement habitées par

... Dames o cors gent

toutes les rues à clapiers, tous les quartiers des femmes et filles

_folles de leurs corps_. Et Dieu sait s’il y en avait, à l’en croire, du

Val d’amour de Glatigny à la Truanderie grande ou petite.

La rue du Petit-Musc dut transformer son nom de bonne heure, dans ce

quartier aristocratique de Saint-Paul et des Tournelles. Il reste en un

coin du Paris moderne, dans la rue Geoffroy-Lasnier, une impasse

Putigneux fort ancienne dont le nom doit avoir une origine aussi peu

recommandable.

D’autres rues, il faut l’avouer, arboraient avec une franchise brutale,

et sans rougir le moins du monde, des appellations triviales encore plus

grossières, parmi lesquelles on ne peut guère citer que la rue

_Tireboudin_ à laquelle on a donné le nom de Marie-Stuart au

commencement de notre siècle, la rue _Troussenonnain_, changée en

Transnonnain et débaptisée tout à fait en 1850, pour éteindre le

souvenir du farouche égorgement de 1832, entre soldats et insurgés. Il y

avait aussi une rue _Troussevache_, allant du coin du cimetière des

Innocents à la rue des Cinq-Diamants; ce qu’il en reste maintenant a

pris le nom de M. de la Reynie, le fameux lieutenant de police de Paris

sous Louis XIV. C’est rue Troussevache que le connétable de Montmorency

fit au cardinal de Guise la belle peur que nous avons racontée plus

haut.

Pour l’amour du pittoresque il ne faut pas oublier la rue _Orde_, le

plus propre de tous les noms donnés à quelques voies réputées pour leur

saleté; la rue _Maubuée_ qui fait supposer aussi de très mauvaises

odeurs, deux ou trois rues dites _Pavées d’andouilles_, probablement

pour quelques porcheries; les noms impliquant quelque mauvaise renommée

comme les rues _Maudétour_, _Mauvoisin_, _Mauconseil_, des

_Mauvais-Garçons_, des _Mauvaises-Paroles_; les carrefours à mauvaise

réputation hantés par les tirelaines: la rue _Coupe-Gueule_, la rue

_Vide-Gousset_, la rue _Tirechappe_, ainsi nommée de ses fripiers

toujours sur le pas de leur échoppe à guetter les clients et les tirant

par la manche pour leur vanter les belles friperies, les vêtements neufs

ou d’occasion suspendus aux étalages.

Quant au vieux nom de Baudoyer, appliqué d’abord à une porte de

l’enceinte antérieure à Philippe-Auguste au-dessous de Saint-Gervais,

puis à la porte de l’enceinte de Philippe-Auguste reportée plus loin

devant l’église Saint-Louis-Saint-Paul,--nom resté à la place que

l’orgueilleuse rue de Rivoli traverse entre la caserne Lobau et la

mairie du IVᵉ arrondissement,--son origine, si lointaine et si obscure,

permet d’échafauder toutes les suppositions et prête aux plus savantes

dissertations. Pour beaucoup, la vieille porte Baudet ou Baudoyer est la

porte des Bagaudes, ces paysans gaulois insurgés qui tentèrent de

secouer le joug romain quand déjà, depuis deux ou trois siècles, les

villes étaient romanisées. Mais il vaut mieux avouer que l’on ne sait

rien de certain sur l’origine du nom, et se contenter de constater la

célébrité parisienne de l’endroit, rendez-vous pendant de longs siècles

des oisifs et des badauds, venant, en prenant l’air hors des murs, se

conter les nouvelles de la ville, c’est-à-dire _baguenaudant_, vocable

assez cousin de _bagaude_, si bagaude vient de _bagad_, qui voudrait

dire en Celte attroupement.

Et combien d’indications topographiques, de points de repère historiques

nous sont conservés par les noms des rues, combien de vieux souvenirs

surgissent sur la simple vue d’une plaque indicatrice à l’angle d’un

carrefour, lequel bien souvent, trop radicalement transformé et

modernisé, n’a plus que cela pour frapper l’esprit.

Des nombreuses rues ou places du _Cloître_ il ne reste plus que trois ou

quatre indiquant les cloîtres Saint-Merry, Notre-Dame et Saint-Honoré,

c’est-à-dire les places formant enceinte fermée devant ces églises; mais

beaucoup d’autres noms rappellent des églises ou des monastères

supprimés. Toutes les pierres en ont disparu, c’est à peine si quelques

fragments sculptés ont pu être retrouvés et portés à Cluny, mais ces

églises, dont il ne subsiste qu’un vague souvenir, continuent à dénommer

le quartier jadis serré à leurs pieds.

Pour les lignes de rempart ayant successivement enfermé la ville, à

défaut des tours disparues, nous en retrouvons parfois la configuration

dans certaines rues qui suivent le tracé des anciens fossés et qui

longtemps en ont gardé le nom; nous avons encore les rues des

Fossés-Saint-Bernard, des Fossés-Saint-Jacques et des

Fossés-Saint-Marcel, mais on n’a fait que changer les noms des fossés

Montmartre, Saint-Germain des Prés, Sainte-Geneviève, Saint-Victor,

Saint-Martin, etc.

[Illustration: TOURELLE DE LA RUE DU COQ EN GRÈVE DÉMOLIE VERS 1850]

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