des Charniers? La joyeuse et si bien vivante rue Saint-Denis ne
s’offusquait pas du grand cimetière ouvert là, et qui la dévorait
génération après génération. Elle ne s’en attristait guère et acceptait
le voisinage avec la philosophie de l’habitude. Au temps de l’occupation
anglaise, époque de désastres et de tristesses, on y représenta pendant
des mois, sur un théâtre élevé dans le cimetière même et adossé aux
charniers, la grande Danse Macabre en costumes appropriés, la Mort
menant le branle des vivants, depuis le pape et le roi jusqu’au pauvre
gagne-deniers. D’août 1424 au carême suivant, ce spectacle fantastique,
dans ce décor si bien approprié, fit courir les Parisiens au grand
cimetière.
Les galeries des charniers se remplissaient d’ossements déterrés,
enlevés à la terre dévorante pour faire vite place à d’autres. On
surélevait ces galeries en laissant aux maisons voisines la vue de
toutes ces têtes de morts empilées sur des tas d’ossements; n’importe,
les rez-de-chaussée des galeries pliant sous leur funèbre fardeau se
garnissaient de petites boutiques et d’échoppes vendant lingeries et
colifichets de mode.
Bien rares sont devenues les maisons qui ont pu voir défiler ces
cortèges de rois et de reines, considérer de tous leurs yeux, de toutes
leurs fenêtres grandes ouvertes, la belle Isabeau en joyeux atours et le
roi Louis XI somptueusement habillé, ce qui n’était guère son habitude,
passant à cheval sous un dais porté par les échevins. Il y en a une
pourtant au coin de la rue des Prêcheurs, une façade vieille, noire et
flétrie qui, sous ses rides, garde les traces des coquetteries de son
jeune temps. Vieux atours en triste état, hélas! Son poteau d’angle sur
la rue des Prêcheurs est un arbre de Jessé sculpté du haut en bas,
figuration en sculpture de la généalogie de Jésus-Christ. A la base est
le patriarche Jessé endormi, du sein de qui jaillit un tronc d’arbre qui
porte sur des rameaux étagés à droite et à gauche des statuettes de rois
de Juda et enfin la Vierge et le Christ.
Le moyen âge aimait ce motif très décoratif, avec lequel il orna parfois
d’une façon originale les poteaux corniers des maisons de bois. Celui-ci
est fort abîmé l’usure et la poussière de cinq siècles ont altéré
considérablement la physionomie des personnages sculptés; notre temps
irrespectueux méconnaissant leur signification, ne voyant là qu’un arbre
avec des figurines informes perchées dans les branches, a infligé à la
maison le titre d’hôtel de l’Écureuil.
[Illustration: ENSEIGNE DU SOLEIL D’OR, RUE SAINT-SAUVEUR (CABARET ET
JEU DE PAUME)]
Quant à la rue des Prêcheurs qui devait son nom à quelque couvent et qui
débouchait autrefois aux piliers des Halles, presque devant le Pilori,
ce n’est plus qu’un bout de ruelle noire.
Avant l’introduction du numérotage chaque maison avait son nom ou son
enseigne peinte ou sculptée, un signe quelconque marqué sur la pierre ou
le bois pour la désigner, et vraiment rien n’était plus amusant que
toutes ces appellations souvent originales.
Certaines se répétaient bien des fois et se voyaient dans presque toutes
les rues. Les propriétaires dévotieux donnaient à leurs logis des
enseignes ayant un caractère religieux, rappelant par le nom ou par un
attribut, soit le saint leur patron, soit la Vierge, soit un saint de
corporation ou particulièrement révéré dans le quartier. D’autres
enseignes se rapportaient au métier exercé ou ayant été exercé dans la
maison, un grand nombre enfin étaient purement fantaisistes, faisaient
allusion à un proverbe populaire, à un fabliau, étaient tirées d’une
idée comique ou satirique, d’une invention joviale.
En voici quelques-unes parmi l’immense quantité de celles qu’on a pu
relever à Paris. Appellations religieuses: l’image Notre-Dame, en nombre
considérable, l’image Saint-Michel, l’image Saint-Louis, les Trois-Rois,
Saint-Nicolas, Notre-Dame de Liesse, Sainte-Catherine, Notre-Dame
d’Argent, Sainte-Véronique, Saint-Esprit, Saint-Fiacre.
[Illustration: LE BON PUITS, ENSEIGNE RUE BEAUBOURG]
[Illustration: ENSEIGNE DE L’ENFANT JÉSUS, RUE DES BOURDONNAIS]
Appellations diverses: le Heaume, le Singe, le Cygne, la Couronne-d’Or,
le Bœuf-Couronné, le Cœur-Volant, le Croissant, le Lansquenet, la
Bouteille, l’Étoile, la Lune, la Hure-de-Sanglier, les Trois-Colombes,
l’Arbalète, le Coq et la Pie, la Corne-de-Cerf, le Grand-Cerf, le
Pélican, la Prison de Saint-Crépin, le Cheval-Blanc, le Sauvage, le
Griffon d’Or, la Licorne, les Quatre-Vents, le Bras d’Or, l’Écu de
France, les Trois-Chandeliers, le Chat qui pêche, la Truie qui file, la
Fleur de Lis, le Chat-Noir, le Lion d’Argent, l’Épée-de-Bois, le
Grand-Cerf, la Balance, la Croix-de-Fer, la Croix-de-Lorraine, les
Croix-Rouge, Blanche, d’Or ou Noire, les Trois-Entonnoirs, le
Fort-Samson, le Barbe-d’Or, la Tête-Noire, le More, l’Aigle, le
Singe-Vert, le Chapeau-Rouge, la Clef, la Pomme-de-Pin, les Deux-Écus,
les Trois-Maillets, la Limace, les Trois-Couronnes, les Deux-Anges, la
Rose-Blanche, le Gros-Chêne, le Chêne-Vert, le Moulinet-d’Or, le Faisan,
le Renard-Rouge, les Gros-Raisins, l’Ours, le Grand-Turc, la Clef-d’Or,
le Chaudron, le Pot-Cassé, l’Homme-Sauvage, l’Éléphant, le Sagittaire,
la Bonne-Femme, les Grenouilles, le Gril, le Barillet, le Papegaut, la
Cuiller, la Pelle, la Crosse, l’Entonnoir, l’Huis de Fer, la Grimace, la
Lamproie, la Nonnain qui ferre l’Oie, la Chicheface, le Pot-Cassé, la
Cage, l’Arbalète, l’Écrevisse, la queue de Renard, le Chevalier au
Cygne, l’Oriflant, l’Adventure, la Coste de Baleine, l’Échiquier, la
Galerie, la Gerbe-d’Or, la Chaste-Suzanne, le Grand-Lion, le Petit-Lion,
le Quatre-Fils Aymon, le Sabot, le Saumon, les Trois-Chandelles, la
Pomme-Rouge, la Femme-sans-Tête... M. Berty
[Illustration: LA RUE DE LA FERRONNERIE. ASSASSINAT D’HENRY IV]
en a relevé quelques milliers, de maison en maison, en fouillant les
vieux titres, les vieux registres des tailles, rien que pour les
quartiers de la Cité et du Louvre.
Certaines de ces appellations étaient des enseignes d’hôtelleries qui se
sont perpétuées jusqu’à nous, souvent bien déchues, par malheur, et
devenues en leur vieillesse de simples auberges de rouliers. On est tout
surpris de rencontrer, au centre de Paris, aux endroits où les maisons
étroites et serrées, les façades à ventre renversé se disputent le
terrain, de vastes cours avec d’immenses hangars à gros poteaux de bois,
comptant leur âge par siècles, puis de sombres écuries sous d’antiques
bâtiments vermoulus, et là dedans les tas de fumier, les poules picorant
et caquetant comme en des cours de campagne...
Jadis descendaient dans ces hôtelleries les gentilshommes de passage à
Paris, les riches bourgeois venus pour affaires, les gros marchands en
tournée d’achats. Des troupes de cavaliers, de seigneurs en carrosses,
des dames en litières s’arrêtaient sous cette voûte où les accueillait
l’hôte le bonnet à la main. Ces vieilles écuries ont logé des chevaux de
seigneurs venus pour les noces d’Isabeau, des coursiers de guerre aussi,
amenés par les partisans d’Armagnac ou de Bourgogne, les amis de
messieurs de Guise ou du prince de Condé.
Ces années de jeunesse et de gloire sont loin, il n’y a plus dans ces
écuries et sous ces hangars que gros chevaux de roulage, camions,
charrettes, attelages de maraîchers ou de paysans des environs de Paris
apportant leurs légumes aux Halles.
[Illustration: ANCIENNE ENSEIGNE DE L’ORME SAINT-GERVAIS AUJOURD’HUI RUE
DU TEMPLE]
Où sont les coches, les carrosses, berlines et chaises de poste qui
donnaient un tel mouvement à ces rues et remplissaient à certains jours
ces vastes cours de bruit et de mouvement. Au siècle dernier, du
Grand-Cerf, rue Saint-Denis, partaient les carrosses de Lille, de
Dunkerque, de Belgique et de Hollande, deux fois par semaine. D’autres
lignes en des auberges voisines avaient leurs remises et points de
départ. Les carrosses de Strasbourg partaient une fois par semaine de
l’hôtel de Pomponne, rue de la Verrerie, les carrosses de Dijon deux
fois par semaine, de Besançon, de Franche-Comté une fois par semaine, de
l’hôtel de Sens quand il cessa de loger les archevêques Senonnais et la
reine Marguerite; les carrosses d’Orléans, Tours, Bordeaux et la
Rochelle gîtaient rue Contrescarpe; ceux de Soissons, Laon et Reims rue
Saint-Martin.
De ces auberges des siècles passés le Compas d’Or, rue Montorgueil,
bureau de roulages divers maintenant, ou le Cheval-Blanc, rue Mazet,
ancienne rue Contrescarpe-Dauphine, peuvent nous donner quelque idée.
La vieille cour du Cheval-Blanc, forme un joli cadre pour une arrivée de
voyageurs du temps de Louis XIII et Louis XIV, si fanés que soient
aujourd’hui ses bâtiments qui furent des dépendances de l’hôtel des
archevêques de Lyon et où des vieux murs peut-être proviennent d’un
séjour de Navarre ayant appartenu à Jeanne de Navarre, femme de Philippe
le Bel.
[Illustration: L’ORME SAINT-GERVAIS]
C’est la vieille croisée de Paris naturellement qui eut la gloire de
voir passer les premiers omnibus, bien avant ceux que nous connaissons,
des omnibus du XVIIᵉ siècle, création de M. Blaise Pascal, tout
simplement. Pascal avait eu l’idée de ces carrosses publics et, pour
commencer, une première ligne, une _route_ comme on disait, avait été
établie du Luxembourg à la porte Saint-Antoine. Par prudence, pour
garantir les véhicules contre les malintentionnés, le Grand Prévost
avait, dans les premiers jours, fait monter un soldat dans chaque
voiture, mais la précaution fut inutile, les carrosses omnibus à cinq
sols, bien accueillis par tous, n’eurent à subir aucune insulte ni
attaque.
On se rendit en foule, paraît-il, sur le Pont-Neuf et sur toute la route
pour les voir passer. Ils se suivaient assez rapidement, tous les
demi-quarts d’heure; la rue Saint-Denis devait avoir la deuxième _route_
établie, mais le roi en ayant exprimé le désir, aussitôt le succès
reconnu de la première ligne, on mit en service une ligne pour la porte
Saint-Honoré, passant devant le Louvre, et la rue Saint-Denis vint en
troisième.
Les cochers de ces omnibus, raconte Mᵐᵉ Périer, la sœur de Blaise
Pascal, avaient pour uniforme des casaques bleues «aux couleurs du roi
et de la ville, avec les armes du roi et de la ville en broderies sur
l’estomac».
Ce fut donc un grand succès, puis, la première curiosité passée, les
gens qui n’avaient pas de voiture à eux reprirent leur vieille habitude
de faire leurs courses à pied, sauf à prendre aux grandes occasions une
brouette ou une vinaigrette. Ces carrosses à cinq sous étaient
d’ailleurs établis dans de mauvaises conditions et secouaient
terriblement les huit voyageurs entassés dans leur caisse non suspendue.
L’institution tomba. Le temps n’était pas encore aux grands tramways ni
aux véhicules électriques.
[Illustration: LA CROIX DU TRAHOIR]
La rue Saint-Martin dispute à la rue Saint-Fiacre l’invention des
voitures de place, moins démocratiques que les omnibus. Le nom de ces
véhicules leur vient-il de leur port d’attache à l’image Saint-Fiacre,
rue Saint-Martin, ou de ce que leur inventeur, le sieur Sauvage,
habitait la rue Saint-Fiacre, ou encore de ce que chaque voiture était
ornée du portrait du frère Fiacre, moine du couvent des Augustins
déchaussés ou petits Pères, très célèbre au XVIIᵉ siècle? Petite
question qui reste douteuse.
C’est l’an 1739 qui les vit rouler pour la première fois avec le
portrait du frère Fiacre collé sur la caisse. Les chaises à porteurs
existaient antérieurement. Dès 1617, un bâtard du duc de Bellegarde en
avait obtenu le privilège; c’était une invention anglaise et Londres en
voyait déjà circuler dans ses rues avec grand succès.
[Illustration: LA FONTAINE ET LE MARCHÉ DES INNOCENTS EN 1830]
Il y eut bientôt dans Paris une vingtaine de places où les chaises
attendaient les clients. Outre les fiacres et chaises à porteurs, outre
les vinaigrettes, qui étaient des chaises montées sur une paire de
roues, tirées en avant par un homme et poussées derrière par un gamin,
il y eut encore aux deux derniers siècles une entreprise qui se
chargeait, non de véhiculer les Parisiens, mais seulement de les
escorter le soir en les éclairant pour rentrer chez eux. C’étaient les
porteurs de falots, dont l’assistance n’était pas inutile à une époque
où, si les réverbères étaient ou tout à fait absents, ou très rares, les
détrousseurs, tire-laine, vagabonds, voleurs et assassins l’étaient un
peu moins. Mais nous aurons l’occasion de parler de ces falots plus
loin.
Des vieux carrefours d’autrefois épargnés par le tracé des grandes voies
modernes qui ont découpé Paris en triangles réguliers, des carrefours
restés à peu près ce qu’ils étaient au temps jadis, il en reste bien peu
et seulement dans les rues tombées en misère. Et c’est seulement sur
ceux-là, pauvres malheureux carrefours aux façades déjetées et
squameuses, qu’aujourd’hui l’on juge les autres, ceux qui ont disparu,
ou dont il ne reste que le nom, s’appliquant maintenant à des devantures
neuves et clinquantes. La vieille mendiante édentée et chassieuse,
grognante et trognonnante, a peut-être été une jolie fille fraîche et
rieuse. La ruelle sordide a été blanche et gaie, le carrefour sombre où
débouchent des rues en corridors, hideuses et puantes, mal famées, mal
hantées, a pu être une jolie petite place à boutiques prospères, sur
laquelle tombaient, ainsi que des coulisses, des rues très éveillées,
versant l’animation et la vie.
La grande rue Saint-Honoré qui forme la croisée de Paris, en rejoignant
assez difficilement, il est vrai, et par maints détours, la grande rue
Saint-Antoine, n’a pas moins de souvenirs que la rue Saint-Denis et à sa
brillante époque, elle offre encore plus de contrastes qu’elle. Ne
relie-t-elle pas les Tuileries de Catherine de Médicis, le Louvre de
Philippe-Auguste et Charles V au quartier non moins royal de Saint-Paul,
au Marais aristocratique, en passant par ces quartiers grouillants de
populaire des Halles et des Innocents, par le sombre Châtelet, par
Saint-Merry et la rue de la Verrerie?
Elle avait pour commencement sous Philippe-Auguste la vieille porte
Saint-Honoré située à l’Oratoire du Louvre, laquelle fut reportée par
Etienne Marcel à la hauteur de la place du Carrousel. En arrière il n’y
eut jusqu’au XVIᵉ siècle qu’un embryon de faubourg, et sur toutes les
buttes ou relèvements du sol, des moulins à vent, cette ancienne
couronne de moulins tournant joyeusement autour de Paris.
La porte Saint-Honoré et la bastille Saint-Denis furent les deux points
d’attaque de Jeanne d’Arc quand elle essaya, en 1428, d’arracher Paris
aux Anglais. C’est ici qu’elle combattit elle-même et qu’elle reçut les
injures et les flèches non seulement des soudards anglais, mais encore
des Parisiens du parti de Bourgogne.
Deux siècles après Jeanne d’Arc, la porte Saint-Honoré se trouvait
reportée encore plus à l’ouest, juste au travers de la rue Royale
actuelle, au point où commence aujourd’hui le faubourg,--auquel se sont
encore ajoutés depuis d’autres faubourgs et des villages soudés bout à
bout, des kilomètres de maisons sans interruption, ce qui reporterait
l’entrée de la rue Saint-Honoré au-dessus de Courbevoie.
En attendant ces jours d’expansion formidable, choux et carottes
poussent encore sur l’emplacement de la place Vendôme, et des tuiles se
fabriquent encore réellement aux Tuileries. La rue Saint-Honoré,
aussitôt après les Quinze-Vingts et l’église Saint-Honoré, devient rue
de grand commerce; drapiers, fourreurs, orfèvres, rubanniers, étalent
leurs riches marchandises dans les boutiques des rez-de-chaussée,
occupant quelquefois avec leurs apprentis logés en famille la maison
tout entière, ce qui n’est pas difficile, lorsque aux endroits très
serrés, aux bons carrefours, la maison pressée entre deux voisines n’a
que deux fenêtres de largeur, si ce n’est une.
Aux abords des Halles se dresse dans la rue Saint-Honoré, au carrefour
de l’Arbre Sec, la croix du Trahoir ou du Tiroir, sur le nom de laquelle
on a bien disserté. De fondation très ancienne, la croix du Trahoir
avait dû déjà être plus d’une fois renouvelée, lorsque François Iᵉʳ dut
la refaire encore, en l’arrangeant comme couronnement d’une petite
fontaine octogone.
Il est probable, suivant Berty et d’autres, que son nom lui vient de ce
que l’on _triait_ ici les animaux amenés pour les boucheries voisines.
Cette explication étant trop simple, on allait jusqu’à voir dans la
croix du Trahoir ou Tiroir un souvenir du supplice de Brunehaut, le lieu
où s’était arrêtée la cavale farouche qui traînait attachée à sa queue
par les cheveux, par un pied et par un bras, le cadavre de la rivale de
Frédégonde, déchiquetée aux pierres et aux ronces du terrain. Comme le
supplice de Brunehaut n’eut pas lieu à Paris, la croix du Tiroir ne
pouvait en marquer la place.
De même pour le nom de l’Arbre Sec. Son nom primitif devait être
l’Arbrissel, l’arbrisseau, enseigne d’une maison, on en avait fait
l’Arbre-Sec, un nom qui éveillait l’idée de la potence, arbre éminemment
sec bien qu’il porte souvent de très gros fruits; la confusion
d’ailleurs était justifiée par le voisinage de la croix du Trahoir où
s’exécutaient les arrêts de justice du territoire de
Saint-Germain-l’Auxerrois. Les appellations pittoresques abondent dans
le quartier, il se trouve entre la rue Tirechappe et la rue des
Bourdonnais le fief de chasteau Festu qui donnait son nom à cette partie
de la rue Saint-Honoré. Château-Festu, d’après les recherches de M.
Cocheris qui en a trouvé plusieurs dans le Paris du moyen âge, était un
nom ironique donné à d’antiques constructions branlantes et sans valeur.
En arrière des maisons bourgeoises et commerçantes bordant la grande
voie passagère, quelques pignons et tourelles de nobles hôtels se lèvent
sur des jardins. Il y a là le grand hôtel jadis de Nesle, de Bohême,
puis d’Orléans, où la reine Catherine de Médicis bâtira l’hôtel de
Soissons. Au XVIᵉ siècle, les Filles repenties en occupaient une partie,
laissant vides de grands logis avec hautes tours d’escalier sur la rue
de Guernelle ou Grenelle-Saint-Honoré qui devait devenir plus tard la
rue Jean-Jacques-Rousseau.
Et la rue du Jour, qui va rejoindre la rue Montmartre, s’appelle alors
rue du Séjour. C’est un séjour royal, un logis de Charles V à l’angle de
la rue Montmartre; au XVIᵉ siècle le séjour de Charles V fut transformé
en un bel hôtel Renaissance et il en demeure au numéro 25 de notre rue
du Jour, un superbe morceau dans la cour, une magnifique entrée
d’escalier encadrée de sculptures, surmontée d’une imposte fermée d’un
grillage en fer forgé aux initiales P. M.; il reste encore deux consoles
ayant jadis porté des bustes absents aujourd’hui, à côté d’une large
porte d’écurie également ornée de sculptures, sans compter çà et là
d’autres jolis détails épargnés lors des adaptations et
transformations.
On retrouve ici les bouchers, la violente et redoutable corporation qui
opprima Paris dans le grand trouble bourguignon; près de la croix du
Tiroir est la boucherie de Beauvais, grande boucherie contiguë au marché
à la friperie des Halles. Les piliers des Halles commencent là sur la
rue de la Tonnellerie pour aller rejoindre les piliers de la place du
Pilori, en tournant autour de cet amas incohérent de bâtiments, maisons
et grands hangars qui constituent le grand marché où s’approvisionne la
ville.
On se trouvait là au centre du mouvement, au confluent des grandes voies
qui sans cesse amènent des flots d’allants et venants, et justement, sur
ces points de rencontre, les grandes voies s’étranglaient en rues
tourmentées plus étroites, presque des ruelles, où le flux et le reflux
des passants se trouvait plus gêné.
Par la rue de la Ferronnerie longeant le cimetière des Innocents ou par
des ruelles passant derrière Sainte-Opportune, il fallait gagner la rue
Saint-Denis, la descendre un instant et continuer par les rues des
Lombards et de la Verrerie. La rue de la Ferronnerie n’avait de maisons
que sur un côté, regardant en face, par-dessus le cimetière et les
galeries des charniers, les maisons de la rue aux Fers.
On sait qu’il ne fallait pas plus d’une voiture arrêtée pour la barrer
complètement. Le 14 mai 1610, dans un encombrement causé par une voiture
de tonneaux et un fardier transportant des pierres, se trouva pris le
carrosse dans lequel Henri IV, avec quelques seigneurs, se rendait à
l’Arsenal pour faire visite à Sully malade, à la veille de partir pour
faire sacrer la reine Marie de Médicis à Reims, et de courir ensuite aux
armées rassemblées pour une grande guerre longuement méditée, qu’il
espérait faire aboutir à une paix bien assise, à une Europe remaniée et
mieux équilibrée, en entravant les puissances inquiétantes et en
achevant avec tous les matériaux français demeurés hors frontières
l’édifice d’une grande France.
Le carrosse royal, robuste et large caisse à lourds ornements, fermé
seulement par des rideaux de cuir, dut s’arrêter dans l’étroite rue,
devant la maison d’un notaire nommé Poutrain. Comme les seigneurs
remplissant la voiture se penchaient pour découvrir la cause de la
presse, un homme surgit de l’ombre sous l’auvent d’une boutique, profita
de ce que l’escorte royale était rejetée en arrière, et sans opposition
de personne, put monter sur le moyeu d’une roue pour enfoncer un couteau
dans le flanc d’Henri IV.
Le crime de Ravaillac favorisé par un vulgaire accident arrêtait tout.
Les armées déjà en branle reprenaient le chemin de leurs garnisons, le
grand projet était abandonné et les destins de l’Europe modifiés sans
doute.
L’endroit précis où mourut _le Béarnais_, bon maçon qui recimenta
l’édifice national si lézardé, était près de la place aux Chats, à la
jonction des rues de la Chaussetterie et de la Ferronnerie, c’est-à-dire
sur un point enlevé par notre moderne rue des Halles, entre la rue des
Bourdonnais et la rue des Déchargeurs.
Longtemps l’enseigne «Au bon roi Henri» avec un buste du roi sur la
façade de la maison du notaire Poutrain, subsista pour rappeler
l’événement qui changea probablement tant de choses; la transformation
du quartier des Halles a fait tomber cette maison et les trois quarts de
la rue. La Révolution avait supprimé
[Illustration: LA RECLUSE DU CIMETIÈRE DES INNOCENTS]
le buste, et le commerçant occupant alors la maison avait mis, à la
place du roi, _le grand Marat_ sur l’enseigne, d’autres disent même _le
grand Ravaillac_.
Et rien maintenant ne remémore plus au Parisien qui passe ici que sur
tel ou tel point précis de son pavé le sang de Henri IV a coulé.
Laissons de côté toute idée politique et plaçons-nous au seul point de
vue historique: ne restituerait-on pas ainsi à nos rues une partie de
l’intérêt que la régularisation et le parti pris de l’uniformité leur
ont enlevé, si l’on rappelait par une pierre, une plaque, un petit
édicule, les faits plus ou moins importants dont elles ont été le
théâtre, si l’on s’efforçait de réveiller et de fixer autant que
possible ces traditions qui s’oublient, tant et tant de souvenirs qui se
perdent peu à peu?
[Illustration: LE PILORI DES HALLES]
[Illustration: CARREFOUR BRISE-MICHE ET TAILLE-PAIN. CLOÎTRE
SAINT-MERRY, 1832]
II
Chronique des rues et carrefours de Paris.--Le Puits d’amour, la
rue Pirouette et le Pilori des Halles.--Les rues de
métiers.--Quelques bourgeois parisiens d’il y a longtemps.--Vieux
noms de rues estropiés et dénaturés.--Noms bizarres.--Les rues à
mauvaise renommée.--Cabarets d’autrefois et vieilles enseignes.--La
Pomme de pin et les cabarets littéraires du XVIIᵉ siècle.--La
maison de l’amiral Coligny.--L’hôtel du chevalier du Guet.--Les
dernières tourelles de nos rues.--Les empoisonneurs.--Sainte-Croix
et la Brinvilliers.--La fontaine des Innocents.--Souvenirs du
carrefour de l’Arbre sec.--Les maisons de Molière.
[Illustration: LE PUITS QUI PARLE]