Devant cette Grande Boucherie des rudes compagnons de Caboche, se tient

le marché de l’Apport de Paris ou la Porte Paris, un petit marché aux

légumes qui est tous les matins une cause d’encombrement en ce lieu déjà

si encombré, au débouché de la sombre voûte du Châtelet, près de la

barrière aux Sergents, poste de vingt-cinq hommes de police. Aux

étalages d’herbes et de verdures qui apportent parmi ces bâtisses

tassées de bonnes odeurs de campagne s’ajoutent les étalages de poisson

moins agréablement odorants.

Tout le long de la rue Pierre-à-Poisson, simple ruelle serpentant le

long des sombres murailles du Châtelet, côté du couchant, des échoppes

s’alignent avec des pierres pour étaler le poisson. Le poisson frais de

la rue Pierre-à-Poisson rencontre le poisson salé de la rue de la

Saunerie qui n’a pas meilleure odeur. De la rue aux Salaisons on tombe

par la rue Trop-va-qui-Dure à la rue de la Poulaillerie et à la vallée

de Misère.

De l’autre côté du Châtelet, tourne au pied des murs la rue de la

Joaillerie où sont des boutiques d’orfèvres assez étrangement placées

dans ce quartier voué au commerce des victuailles.

Le nom de la rue _Trop-va-qui-Dure_, ou _Qui-m’y-trouva-si-dure_, a mis

les cerveaux des chercheurs d’étymologies à la gehenne. L’appelle-t-on

ainsi parce qu’elle conduit à l’entrée du terrible Châtelet et que pour

bien des malheureux elle est le chemin du supplice? Il va trop longtemps

celui qui dure encore après l’avoir suivie, car les juges et les

bourreaux l’attendent. Peut-être aussi est-ce tout simplement un nom

torturé lui-même et à la fin tout à fait dénaturé comme on en peut citer

beaucoup d’autres.

Quant à la vallée de Misère, c’est la place où se tenait le marché aux

volailles, la Poulaillerie, une place bordée de quelques vieilles

maisons que dominent le sommet des tours du Châtelet et le petit

clocheton de Saint-Leufroy. Son nom lui vient peut-être de l’aspect

misérable de son entourage, ou peut-être parce que la place étant en

contre-bas du quai de la Mégisserie et du débouché des ponts aux

Changeurs et aux Meuniers, la Seine, à la moindre crue, lui vient faire

visite et gêner les pauvres marchands de volaille.

En souvenir de l’une des plus sérieuses de ces inondations si

fréquentes, la vallée de Misère avait son petit monument à l’angle d’une

maison du quai, un pilier portant une image de la Vierge avec cette

inscription:

Mil quatre cens quatre vingt treize

Le septiesme jour de janvier

Seyne fut icy à son aise

Battant le siège du pillier.

Les rues constituant la croisée de Paris furent les premières voies

parisiennes régulièrement pavées. Boueuses à la moindre pluie, d’une

boue qui se changeait l’été en poussière désagréable et malsaine que le

moindre vent soulevait, les rues laissaient fort à désirer alors au

double point de vue de la viabilité et de la salubrité.

On raconte que Philippe-Auguste prenant un soir d’été l’air à une

fenêtre de son palais de la Cité, comme un bon bourgeois qui se repose

après la journée faite, se trouva fort incommodé par les miasmes se

dégageant des rues poudreuses, par la poussière malodorante soulevée

sous les pieds des chevaux et les roues des charrettes traversant en si

grand nombre la Cité.

[Illustration: VIEUX PIGNONS DE LA RUE GALANDE (1894)]

Le roi, obligé par ces inconvénients de se retirer des fenêtres, prit

alors la résolution de faire cesser cet état de choses. Le prévôt et les

bourgeois furent convoqués au palais et Philippe ordonna le pavage en

forte et dure pierre des voies principales; la dépense un peu forte fit

faire la grimace aux édiles, mais le roi, comme bourgeois de Paris, y

contribua pour sa part.

Ce premier pavage, disent les vieux historiens de Paris qui en ont pu

voir les traces en certains endroits sous le sol exhaussé, était fait de

grandes dalles de grès, de _carreaux_ de trois pieds de longueur. En

raison de la dépense excessive on se borna à daller ainsi les grandes

voies passagères, laissant les autres en l’état.

La grande rue Saint-Denis qui commence,--ou finit,--à la Grande

Boucherie, c’est l’artère principale, de beaucoup la plus mouvementée,

le fleuve pas bien large pourtant recueillant sur son chemin bien des

affluents importants; c’est la grande route aussi. Tout ce qui vient des

provinces du Nord descend par cette longue rue après avoir franchi la

Bastille Saint-Denis, la porte la plus importante de l’enceinte

construite par Étienne Marcel et Charles V.

[Illustration: ANCIENNE FAÇADE DE LA MAISON DE NICOLAS FLAMEL, RUE DE

MONTMORENCY, 45, DONT IL NE RESTE QUE LA POUTRE A L’INSCRIPTION]

C’est le chemin des entrées triomphales, des réceptions solennelles de

rois et de reines. C’est par la porte Saint-Denis, pour ne citer que les

plus fameuses et les plus fastueuses de ces réceptions royales,

qu’entrèrent en la bonne ville de Paris l’empereur d’Allemagne Charles

IV, venant visiter le roi Charles V en 1378, la reine Isabeau de

Bavière, femme de Charles VI, qui apportait avec elle tant de malheurs

pour Paris et la France, les rois Louis XI, en 1461, et François Iᵉʳ en

1515, la reine Anne de Bretagne en 1504...

Nous n’avons aucune idée des magnificences déployées en ces

circonstances, et notre époque, jusque dans ses fêtes, ignore

désespérément le pittoresque. Une fête pour nous c’est plus ou moins de

sociétés musicales ou de gymnastique, plus ou moins de drapeaux et de

lanternes vénitiennes aux fenêtres, plus ou moins de soleils tournants

et d’étoiles filantes au feu d’artifice. Notre imagination, quand elle a

ajouté quelques mâts de cocagne à ce programme, est à bout.

Le moyen âge déployait un peu plus de recherches de splendeurs, dans

toutes les réunions et solennités; aux grandes journées, nos aïeux

s’ingéniaient à relever la pompe de ces grands cortèges par tous les

moyens et à les égayer sur leur route par toutes sortes de

divertissements et d’intermèdes.

[Illustration: COUR DU COMPAS D’OR, RUE MONTORGUEIL]

Il n’y a qu’à ouvrir les vieux chroniqueurs pour en avoir maintes et

maintes preuves. La grande ville de Paris se tirait particulièrement

bien de ces occasions, les gros bourgeois donnaient de leurs personnes

dans les cortèges, les corporations, les quartiers cherchaient à se

distinguer, le menu peuple s’esbaudissait et comme chacun y allait tout

naïvement bon jeu bon argent, personne, malgré le penchant bien connu

des Parisiens à la raillerie, ne songeait à se moquer si quelque chose

du programme venait à clocher. La rue Saint-Denis avait donc le

privilège des cortèges royaux aux circonstances solennelles, après le

sacre, lors des noces princières, ou autres joyeux événements, comme au

retour des campagnes victorieuses. Philippe-Auguste qui avait pavé notre

rue, fit son entrée triomphale au retour de sa campagne de Bouvines,

lorsque, au milieu d’une allégresse inouïe et de fêtes générales qui

n’en finissaient plus, il ramena le comte de Flandre Ferrand, son vassal

enfin vaincu, si bien enferré sur un chariot.

Aux entrées princières, tous les carrefours, tous les parvis d’église,

tous les endroits où pouvait un instant stationner un cortège,

recevaient des décorations particulières, en quelque sorte comme les

reposoirs aux processions de la Fête-Dieu, et servaient de théâtre à des

divertissements particuliers. On y élevait des machineries à surprises,

des échafauds pour des représentations de mystères ou d’allégories, des

tréteaux pour jongleurs et jongleresses, des lices pour combats simulés;

on y dressait des tables bien garnies pour rafraîchir le cortège, tandis

que pour le populaire, les fontaines, au lieu d’eau, coulaient du vin ou

de l’hypocras.

Quand l’empereur Charles IV vint faire visite à Charles V en 1378, le

prévôt de Paris, le chevalier du guet, le prévôt des marchands, les

échevins s’en furent au-devant de lui jusqu’à mi-chemin de Saint-Denis,

suivis de dix-huit cents bourgeois à cheval, vêtus de robes mi-partie

blanc et violet. A la Chapelle Saint-Denis l’empereur, qui voyageait en

litière parce qu’il avait été pris en route d’un violent accès de

goutte, quitta cette litière et se hissa sur un cheval noir richement

caparaçonné, envoyé par le roi.

Le cortège se remit en marche et trouva, l’attendant en avant de la

porte Saint-Denis, le roi de France avec les ducs de Berry, de Bourgogne

et de Bar, les archevêques de Reims, de Rouen et de Sens, les évêques de

Paris, Laon, Beauvais, Noyon, Bayeux, des abbés de grandes abbayes, tous

à cheval, avec une quantité de seigneurs de la cour et d’innombrables

chevaliers. Le roi, vêtu d’une cotte hardie d’écarlate vermeille et d’un

manteau fourré, montait un grand palefroi blanc. Outre les hauts et

puissants seigneurs laïques et ecclésiastiques dessus dits, il était

accompagné de tous les fonctionnaires de la cour: chambellans,

chevaliers d’honneur, maîtres d’hôtel, écuyers, huissiers, pannetiers,

échansons, sommeliers en nombre, plus cinquante-deux valets de chambre

et soixante sergents d’armes, foule étincelante et chatoyante vêtue de

velours et de satins aux couleurs éclatantes. Pour juger de la

magnificence des costumes, il suffit de citer les queux et écuyers de

cuisine vêtus de houppelandes de soie et aumusses fourrées à boutons de

perles.

Après que les monarques se furent salués, embrassés et complimentés, le

cortège se remit en marche et descendit la rue Saint-Denis dans l’ordre

suivant: trente sergents d’armes à pied tenant tout le travers de la rue

pour ouvrir le passage, ensuite les gens de l’empereur, huit cents

chevaliers de France avec un nombre infini d’écuyers, tous vêtus et

montés magnifiquement, le chancelier de France et les conseillers du

roi, le prévôt de Paris, le maréchal de Blainville à la tête des écuyers

du roi, la garde d’honneur de l’empereur composée de gentilshommes

français conduits par le seigneur de Coucy et le comte de Saarbruck,

tous descendus de cheval, marchant en files serrées un bâton au poing et

entourant le roi et l’empereur. Après les huissiers d’armes à pied,

s’avançaient les frères du roi, le frère de l’empereur, une quantité de

seigneurs allemands et français; derrière ce groupe vingt chevaliers à

pied et vingt-cinq arbalétriers, puis les archevêques et les évêques,

les chevaux de parement du roi, tout le reste de la cavalcade, et pour

clore la marche, le prévôt des marchands, le chevalier du guet avec ses

archers et sergents et les bourgeois.

Grâce aux bonnes mesures prises, le défilé de l’interminable cortège se

fit dans le plus grand ordre sans trop grande presse et sans accident,

au grand émerveillement des gens qui n’avaient vu «_telle ni si bonne

ordonnance de telle multitude_».

La réception de la reine Isabeau de Bavière, épouse de Charles VI, eut

un autre caractère que ce grandiose et chevaleresque défilé. C’était une

fête en même temps, une marche nuptiale coupée de réjouissances, et la

rue Saint-Denis vit ce jour-là passer dans le flamboiement des drapeaux

et des bannières, entre deux interminables murailles de tapisseries de

haute lisse, de verdures et de fleurs, et sous un ciel de draperies de

soies, un éblouissant cortège de nobles dames en grands atours, toutes

les princesses de la cour, toutes les femmes de la haute noblesse de

France.

[Illustration: LA FONTAINE MAUBUÉE, RUE SAINT-MARTIN. ÉTAT ACTUEL]

Supposons-nous un instant dans une de ces maisons enguirlandées,

pavoisées de la base au faîte et garnie de spectateurs penchés sur

toutes les saillies, de têtes pressées à toutes ses ouvertures grandes

ou petites, aux larges fenestrages où pendent des tapisseries ou des

étoffes brillantes, et jusqu’aux lucarnes du toit.

C’était le dimanche 20 août 1389. Sur le chemin de Saint-Denis se

tenaient douze cents bourgeois de Paris à cheval, vêtus de vert et de

vermeil. La reine Isabeau s’avançait en litière richement parée et

découverte, entourée des ducs frères du roi et de dix seigneurs de haut

rang à cheval, marchant au petit pas. Venaient ensuite la duchesse de

Berry sur un palefroi, _adextrée_ de deux seigneurs, la duchesse de Bar

en litière, la duchesse de Bourgogne et la comtesse de Nevers, la

duchesse de Touraine à cheval et une foule d’autres dames et damoiselles

en chars couverts ou sur palefrois galamment harnachés, des

gentilshommes, prélats et chevaliers en nombre, précédés de sergents

d’armes et d’officiers du roi, ouvrant la marche et très _embesognés_,

comme bien on pense, à percer la foule immense qui remplissait les rues

et les places.

A la Bastille Saint-Denis, des enfants _appareillés en ordonnance

d’anges_, dans un ciel semé d’étoiles et d’armoiries, chantèrent au

passage du cortège _moult mélodieusement et doucement_. Des vins et

liqueurs coulaient de la grande fontaine monumentale qui se trouvait à

la hauteur de la rue Guérin-Boisseau, décorée pour ce jour de drap

d’azur semé de fleurs de lis et couverte d’écussons aux armes des hauts

et notables seigneurs; des jeunes filles aux riches costumes chantèrent

encore en l’honneur de la reine, et chantèrent si bien que, dit le

chroniqueur, «douce chose et plaisante était à l’ouïr!» Leur chant

terminé elles prirent hanaps et coupes d’or et présentèrent à boire des

vins de la fontaine aux nobles seigneurs du cortège.

[Illustration: LES CHARNIERS DE L’ANCIEN CIMETIÈRE SAINT-PAUL (1895)]

A quelques pas de là, devant le moutier de la Trinité où peu après

s’établirent les Confrères de la Passion, il y eut grande représentation

théâtrale. On donnait _le pas du roi Saladin_ avec une multitude de

personnages; après un compliment à la reine, des personnages

représentant les douze pairs de France et Richard Cœur de Lion

assaillirent une forteresse défendue par Saladin et ses Sarrasins, «et

là y eut par esbattement grande bataille qui dura une bonne espace».

[Illustration: LES PREMIÈRES BARRICADES AU TEMPS D’ÉTIENNE MARCEL]

A la deuxième porte Saint-Denis, dite Porte aux Peintres, ouvrant dans

l’enceinte de Philippe-Auguste, d’autres anges attendaient encore la

reine, dans un ciel constellé, mais ils avaient cette fois avec eux Dieu

le père, Dieu le fils et le Saint-Esprit. A l’arrivée du cortège, des

chants éclatèrent dans ce Paradis, il y eut belle séance de musique,

puis la porte du ciel s’ouvrit, deux anges descendirent des nuages et

vinrent poser sur la tête de la reine une belle couronne d’or garnie de

pierres précieuses, en lui chantant ces vers avant de remonter:

Dame enclose entre fleurs de lys,

Reine estes vous de Paris,

De France et de tout le pays.

Nous en r’allons en Paradis.

[Illustration: LA TOUR PETAUDIABLE, QUARTIER DE LA GRÈVE]

A la chapelle Saint-Jacques, autre arrêt devant une haute chambre

encourtinée montée sur un échafaud où de grandes orgues faisaient

éclater leur musique. La plus grande station fut au Châtelet devant

lequel avait été élevé un castel de charpente avec tourelles «assez

fortes, dit Froissart, pour durer quarante ans,» et gardé à tous ses

créneaux par des hommes d’armes armés de toutes pièces. Au milieu sur un

lit richement paré était une femme représentant madame sainte Anne.

En avant de ce castel, dans un espace fermé de palissades on avait

_planté_ un petit bois, une garenne où se trouvait «grand foison de

lièvres, de lapins et d’oisillons, courant ou voletant dans la ramée».

Quand le cortège déboucha devant le Châtelet, un grand cerf blanc sortit

du bois et s’en vint devant le lit de justice de sainte Anne, comme pour

chercher asile contre les attaques d’un lion et d’un aigle qui le

suivaient de près. Alors parurent douze belles jeunes filles l’épée nue

à la main, qui se mirent devant le cerf pour repousser les

assaillants...

La nuit était venue quand le cortège, arrêté à chaque rue par d’autres

jeux, parvint à la Cité, après avoir passé le pont Notre-Dame, couvert

entièrement d’un ciel de soie vermeille étoilée, et gagna la cathédrale,

du haut de laquelle, ainsi que fit plus tard Mᵐᵉ Saqui, s’envola un

acrobate qui, sur une corde tendue de la tour au pont aux Changeurs,

descendit en chantant et tenant de chaque main un cierge allumé.

Louis XI à son tour, au début de son règne, fit par notre grande rue

Saint-Denis une entrée mémorable dans sa bonne ville de Paris, qu’il

avait très à cœur de s’attacher, en prévision des futures luttes qu’il

pressentait devoir bientôt soutenir contre les grands vassaux de la

couronne, ces princes trop rapprochés du trône, et dont l’ambition et

les compétitions funestes avaient causé tant de maux depuis cent ans.

D’autres entrées, bien mémorables pour d’autres causes, dans

l’intervalle avaient eu lieu: entrée du duc de Bourgogne, entrée des

Armagnacs, entrée des Anglais et enfin entrée par escalade avec rude

bataille par les rues, des troupes du roi de France arrachant Paris à

l’étranger. Il fallait faire oublier tout cela, rejeter dans l’ombre du

passé les vieux souvenirs des discordes, les maux soufferts, la longue

défiance de Charles VII contre Paris, défiance justifiée, il faut le

dire, par le vieil esprit de sédition couvant perpétuellement dans le

sein de la bonne ville si prompte aux colères.

L’évêque de Paris, le Parlement, le prévôt de Paris, le prévôt des

marchands et les échevins tous vêtus de robes de damas fourrées de

martre, accueillirent le roi à son arrivée en avant de la Bastille

Saint-Denis, et le prévôt des marchands lui présenta les clefs de la

ville.

Devant l’église Saint-Lazare dans le faubourg, dernière station avant

l’entrée, un héraut d’armes à cheval, splendidement costumé aux couleurs

et armes de la ville attendait le roi. Il prenait pour nom _Loyal cœur_

et présentait au roi, galante attention du corps de ville, cinq dames en

superbes atours montées sur de magnifiques chevaux, blasonnés à la nef

parisienne. Dans le costume de chacune de ces dames se distinguait une

grande lettre richement brodée et les cinq lettres réunies formaient le

mot PARIS.

Tous les princes et grands seigneurs du royaume, comme au sacre,

tenaient leur place dans le cortège royal et déployaient un luxe

extraordinaire. Dans cette étincelante chevauchée de princes se

remarquaient le fils de Jean sans Peur tué à Montereau, le vieux duc de

Bourgogne, Philippe le Bon qui allait, en cette occasion, éblouir les

Parisiens de son faste dans sa résidence de l’hôtel de Bourgogne et son

fils, le comte de Charolais, destiné à devenir plus tard le grand

adversaire de Louis XI, Charles le Téméraire.

Au sommet de la porte Saint-Denis on avait construit une belle nef de

charpente argentée, la nef du blason de la ville, dans laquelle des

figurants costumés représentaient les trois états, clergé, noblesse et

tiers. Aux châteaux d’avant et d’arrière étaient deux personnages

allégoriques _Justice_ et _Equité_, tandis que dans la hune du mât «qui

était en façon d’un lys» se voyait un roi que deux anges conduisaient.

A l’entrée de la grande rue, la fontaine de la Reine jouait encore son

rôle dans la fête. Là se vit un combat d’homme et femme «sauvages» puis

«trois bien belles filles faisant personnages de sirènes toutes nues»

sortirent de l’eau du bassin et chantèrent quelques motets et

bergerettes au son des instruments. Le divertissement terminé les tuyaux

de la fontaine se mirent à jeter du lait, du vin et de l’hypocras pour

rafraîchir les seigneurs du cortège.

[Illustration: LA BARBE D’OR, RUE DES BOURDONNAIS]

Et la fête se continuait tout le long de la rue aux endroits accoutumés.

Les confrères de la Passion sur un échafaud, devant leur local du

moutier de la Trinité, représentèrent le mystère de la Passion,

Jésus-Christ sur la croix, entre les deux larrons. A la porte aux

Peintres autre représentation. Plus loin devant l’église des

Saints-Innocents, ce fut une chasse, une biche poursuivie par chasseurs

et chiens menant grand bruit d’abois et de trompes. A la Grande

Boucherie on avait élevé encore un château fort figurant la bastille de

Dieppe, jadis enlevée d’assaut aux Anglais par Louis alors Dauphin, et

quand le roi passa il se livra un merveilleux «assault de gens du roy, à

l’encontre des Anglais qui furent prins et gagnez et eurent tous les

gorges coupées».

Enfin au passage du cortège sur le pont au Change, tout fermé et tendu

d’un ciel d’étoffes brillantes, deux cents douzaines d’oiseaux de toutes

sortes s’envolèrent tout à coup, lâchés par les oiseleurs de Paris,

suivant leur coutume aux entrées, «pour ce qu’ils ont sur le dict pont,

lieu et place à jours de fête pour vendre les dicts oyseaulx».

En d’autres circonstances d’autres cortèges au lieu de descendre la rue

Saint-Denis la remontaient. Notre rue était le chemin de l’abbaye royale

de Saint-Denis. Rois et reines qui avaient suivi ce chemin à cheval ou

en litière, pour leurs noces ou entrées joyeuses, un jour le reprenaient

couchés dans leur bière pour leur enterrement... Si on la descendait

joyeusement couronne en tête au commencement des règnes, aux retours du

sacre, au temps des belles espérances, souvent déçues, plus tard la

dépouille mortelle de ces rois tant acclamés refaisaient à rebours le

même chemin pour aller retrouver dans les caveaux de Saint-Denis les

ombres de leurs prédécesseurs.

Autres circonstances, autres pompes et autres sentiments dans les cœurs

des assistants. C’était lentement, à la lueur des torches funèbres, que

le cercueil royal au sortir de Notre-Dame montait vers la porte

Saint-Denis, suivi par les princes, les prélats, les officiers royaux à

pied. Plus de fleurs, plus de guirlandes de verdure, plus de joyeuses

volées de cloches, mais au passage du cortège le glas funèbre sonné par

toutes les églises, à l’unisson du gros bourdon de Notre-Dame.

[Illustration: L’ARBRE DE JESSÉ RUE SAINT-DENIS (1895)]

Le cortège des funérailles de Charles VII peut donner une idée de ces

funèbres processions, la chronique de Jean de Troyes nous en donne le

détail: en avant du corps marchaient deux cents «povres personnes» en

robes et chaperons de deuil, portant torches armoriées de quatre livres

de cire; le corps suivait dans une litière portée par les officiers

[Illustration: LE PRESBYTÈRE DE SAINT-GERMAIN L’AUXERROIS. JOURNÉES DE

JUILLET 1830]

des gabelles de Paris, au-dessus de cette litière couverte d’un riche

drap d’or, se voyait la _pourtraiture_ en cire du roi Charles revêtue

de l’habit royal, couronne en tête et sceptre en main. Le duc d’Orléans,

le comte d’Angoulême, le comte d’Eu, Dunois, Jean Juvénal des Ursins,

grand chancelier, tous à cheval, menaient le deuil. Derrière eux,

marchaient six coursiers couverts de velours noir et montés par six

pages en habit de deuil, puis deux à deux et à pied tous les officiers

de l’hôtel royal, «tous vestus de deuil angoisseux».

Mais indépendamment de ces journées exceptionnelles, la rue Saint-Denis

en temps ordinaire, avec la simple circulation habituelle dans le cadre

de la vie journalière, offrait par elle-même assez de variété d’aspects

pour intéresser et émerveiller l’étranger entrant dans Paris et le bon

bourgeois en flânerie. Certes tout a bien changé; il n’y a plus

d’occasion de spectacles extraordinaires aujourd’hui pour notre rue, et

sur tout le parcours règnent une uniformité de lignes générale et une

monotonie de détails répondant à l’uniformité de la vie. Ainsi passent

les gloires de ce monde.

Où sont les beaux pignons ouvragés qui virent passer toutes ces choses

d’autrefois, les pignons à charpente en ogive, ou cintrées ou en

trèfles, les façades égayées de sculptures, quadrillées de pans de bois,

cherchant toutes à se diversifier par quelque irrégularité de structure

ou d’ornementation? On n’en retrouve plus guère de ces témoins de la

vieille gloire de la rue, quelques-uns çà et là, fort abîmés et comme

honteux parmi les lignes bien régulières des maisons neuves, ou parmi

d’autres qui ne sont que de vieilles personnes déguisées et fardées,

dissimulant leur âge sous des rhabillages trompeurs.

Où sont les vieilles églises qui coupaient de distance en distance la

file des pignons laïques par un pignon plus ouvragé, le couvent de

moines ou de nonnes sur le compte desquels on aimait à médire en bons

voisins? Moutiers et églises sont tous tombés, sauf l’église

Saint-Leu-Saint-Gilles.

Paris de siècle en siècle · 第 22 / 37 段