L’édifice construit par Jean Bullant sur l’emplacement du vieil hôtel,

augmenté de quelques autres terrains, n’avait plus rien du fier aspect

des demeures féodales, c’était un palais, une vaste résidence composée

d’un grand corps de logis à trois pavillons, avec ailes en retour

encadrant une cour d’honneur et se prolongeant sur des jardins.

On vantait beaucoup la magnificence des appartements et la beauté de la

chapelle, édifice séparé, bâti au bout des jardins à l’angle des rues

Coquillière et de Grenelle-Saint-Honoré, aujourd’hui

Jean-Jacques-Rousseau. Germain Pilon, Jean Goujon et tous les plus

célèbres artistes du temps avaient travaillé à la décoration du

somptueux palais, ou fourni des statues pour les jardins.

Une singularité de cet hôtel de la reine c’était la haute colonne

cannelée qui dominait les toits des pavillons, et au sujet de laquelle

il a été fait tant de suppositions. C’est aujourd’hui tout ce qui reste

du palais de Catherine, tout ce qui a survécu aux changements et

démolitions. Elle a vingt-cinq mètres de haut et elle est semée dans ses

cannelures d’ornements divers, fleurs de lis, cornes d’abondance,

miroirs brisés, grandes initiales C H, entrelacées et couronnées,

ornements aujourd’hui effacés par places.

A quoi cette colonne surmontée d’une bizarre armature de fer terminée

par une sphère également en ferronnerie ajourée a-t-elle bien pu servir?

La tradition en fait un observatoire non pas astronomique mais

astrologique, pour les sorciers et cabalistes ordinaires de la reine

mère; là sur ce perchoir planté au-dessus des appartements où la reine

cachait ses sombres méditations, s’exécutaient les opérations magiques,

les sorcelleries criminelles de la redoutable Italienne, par les soins

de son sorcier en chef, le fameux Ruggieri.

En somme, la légende s’appuie sur des faits avérés. Il est parfaitement

certain que Catherine se faisait suivre partout des astrologues attachés

à sa maison, on trouve même au château de Blois, où elle mourut, un

observatoire astrologique sur la tour du Foix.

Si la colonne, comme on le pense aussi, fut un monument commémoratif

élevé par Catherine à la mémoire de son époux Henri II[D], bien qu’il

soit extraordinaire qu’aucune inscription n’ait consacré cette

destination pieuse, les astrologues de la reine utilisèrent ce monument

à deux fins, et nous pouvons lui laisser sa vieille réputation de

piédestal de sorciers.

Catherine vécut une douzaine d’années en son palais; fêtes,

divertissements, intrigues de toutes sortes, intermèdes pour tant de

drames et de catastrophes sanglantes s’y succèdent, pendant ces jeunes

années de l’hôtel abritant la vieillesse tragique de Catherine. C’est

là, qu’à la veille de la grande journée des barricades, le duc de Guise,

arrivé à Paris malgré la défense du roi, descendit sans débotter avant

de se rendre à l’hôtel de Guise. Après une longue et délicate

conversation, la reine mère se mit en sa chaise à porteurs et emmena au

Louvre le duc de Guise qui marchait à pied à côté de la chaise au milieu

des acclamations de la foule ligueuse, remuée par l’arrivée de celui

qu’elle appelait son sauveur, acclamations qui le suivirent de rue en

rue, jusqu’au palais où l’attendait Henri III blême de rage et hésitant

à le faire daguer sur l’heure. La crise suprême commençait pour les

Valois.

Le Balafré et Catherine devaient huit mois après s’en aller mourir tous

deux à Blois, à quelques jours de distance. A la mort de Catherine

couverte de dettes, l’hôtel de la Reine fut saisi par les créanciers

comme une simple maison de particulier; la liquidation laborieuse ne se

termina qu’en 1601 par la vente de l’hôtel au comte de Soissons, fils du

prince de Condé.

Les mânes de la première propriétaire durent tressaillir au temps de

l’affaire des poisons, en 1680, quand la comtesse de Soissons compromise

avec La Voisin ainsi que d’autres grandes dames, pour des histoires de

sorcellerie et surtout pour des emplettes de poudre de succession, fut

obligée de quitter l’hôtel et la France pour éviter de comparaître

devant la chambre ardente.

L’agiotage, c’est-à-dire l’empoisonnement moral, _les poudres de

succession_ appliquées aux fortunes, s’installa ensuite à l’hôtel de

Soissons au moment de la fièvre de spéculation inoculée par Law. Quand

la rue Quincampoix fut fermée, le camp des agioteurs se transporta

d’abord place Vendôme, puis le prince de Carignan, à qui appartenait

alors l’hôtel de Soissons, sollicita du Régent le privilège de cette

Bourse errante et l’établit dans ses jardins.

Curieux tableau que ce camp de l’agio, cette Bourse de la Régence, dans

les jardins de Catherine. Cela ne ressemblait guère à la Bourse du

Commerce que l’on trouve aujourd’hui à la même place, c’était plutôt une

espèce de kermesse financière. Le prince de Carignan fit construire plus

de six cents baraques louées chacune 500 livres par mois, ce qui lui

donnait un revenu mensuel de 300,000 livres. Dans les allées du jardin

où ces baraques élégantes s’alignent sous les arbres, une foule bigarrée

se presse; des carrosses, des chaises à porteurs amènent grands

seigneurs et belles dames, spéculateurs à cordons bleus, joueuses en

falbalas. On spécule, on intrigue, on danse et l’on rit, malgré la

terrible crise qui sévit et les ruines qui s’accumulent. Les danses aux

violons sous les tentes ou sous les ombrages alternent avec la danse des

écus, jusqu’à la chute définitive du système amenant la ruine totale de

tant de gens.

Il y avait jadis toujours un peu de spectacle et de gaîté dans tout,

même en des choses qui ne nous semblent pas devoir en comporter. Quelle

distance entre la cohue noire de la Bourse actuelle, hurlante et

vociférante en son temple grec, et le marché financier de la Régence,

coquet, fleuri et enrubanné, digne d’être peint par Watteau, où sur des

airs de menuet s’écroulent les fortunes, où tant de grands seigneurs,

entraînés dans le branle financier, se ruinent en faisant des grâces,

quitte à se brûler la cervelle en sortant de leurs hôtels patrimoniaux

perdus, après avoir légué leurs fils au roi pour ses armées et leurs

filles à Dieu pour ses couvents.

A la mort du prince de Carignan, l’hôtel de Soissons fut encore une fois

mis en vente par des créanciers et faute d’acquéreurs livré aux

démolisseurs en 1749. Tout disparut; de l’édifice de Catherine augmenté

par les successeurs, il ne demeura debout que la fameuse colonne sous

laquelle s’éleva en 1772 la rotonde de la halle aux blés, avec quelques

rues circulaires tournant autour. Primitivement cette halle n’était

qu’une grande cour ronde à ciel ouvert, on la recouvrit dix ans après de

la coupole que nous avons connue.

La halle aux blés vécut un peu plus d’un siècle. Son tour vint de

tomber, pour être remplacée par la Bourse du Commerce, mais la colonne

de Catherine fut heureusement respectée encore, et avec elle continuent

à planer, sur un quartier bien transfiguré et très prosaïque, le vieux

souvenir historique et la légende romanesque.

La colonne Ruggieri n’a survécu au palais de Catherine que grâce à

l’écrivain Bachaumont qui, pour faire rougir les édiles de leur

vandalisme, l’acheta 800 livres au moment où elle allait être comprise

dans la démolition, et qui la recéda plus tard à la ville à la condition

qu’elle ne serait pas démolie.

L’un des nombreux Italiens amenés à Paris par Catherine de Médicis,

Scipion Sardini, a laissé dans un quartier fort éloigné et qui alors

confinait à la campagne, sur les bords de la Bièvre, un hôtel assez

important qui a pu, sans doute grâce à son éloignement du centre,

traverser trois siècles, affecté à différents services.

Les Italiens venus à la cour de France au XVIᵉ siècle firent tous des

fortunes rapides, comme les Gondi, les Strozzi, les Zamet, les Concini

et autres. Ce Scipion était un traitant fermier des impôts, qui se

transforma bientôt en un riche gentilhomme, baron de Chaumont-sur-Loire,

possédant château en Touraine, château féodal de haute importance, ayant

appartenu à Catherine,--et où se voit encore, à côté de la chambre de la

Reine, la chambre de son astrologue Ruggieri,--possédant

[Illustration: LE DUC DE GUISE A LA JOURNÉE DES BARRICADES.--1588

Imp. Draeger & Lesieur, Paris]

en outre un bel hôtel à Blois, et en situation sous Henri III de se

bâtir à Paris un autre logis plus riche et plus vaste.

Ce bel hôtel des bords de la Bièvre rappelle les édifices des rives de

la Loire par son architecture de briques et pierres, ses arcades, ses

médaillons à têtes romaines, comme on en voit là-bas, notamment à

l’hôtel d’Alluye.

Hélas, la vie est courte et les années de prospérité surtout passent

vite, c’était bien la peine de se lancer en belles constructions.

Sardini était à peine mort aux premières années du XVIIᵉ siècle, que du

bel hôtel, probablement confisqué comme règlement de comptes avec le

financier, on faisait un hôpital de mendiants.

Alors s’opérait comme une grande liquidation de ce siècle de troubles

religieux, de révolutions et de guerres civiles; dans tous les coins de

Paris s’élevaient des hôpitaux, des hospices, des refuges et des prisons

pour recevoir les pauvres soldats estropiés, les innombrables mendiants,

les soudards devenus tire-laine faute d’emploi, épaves de la longue

tourmente. L’hôtel Scipion Sardini, sous le nom d’hôpital Sainte-Marthe,

reçut sa part de malheureux entassés sous les lambris du riche traitant

défunt, dont les splendeurs durent disparaître rapidement.

En 1636, les prisons de la Conciergerie furent vidées en partie dans

l’hôtel Scipion, en raison d’une épidémie de peste.

La boulangerie générale des hôpitaux y était déjà, elle s’y trouve

encore. Des arcades de la cour, la plupart ont été bouchées, les bustes

des médaillons ont fortement souffert, mais on peut encore par

l’imagination reconstituer la demeure du financier du XVIᵉ siècle, et en

oubliant tout ce qui l’entoure aujourd’hui, essayer de la compléter par

des jardins, par des horizons plus aimables, et par une Bièvre plus

claire courant sur des berges fleuries de pâquerettes.

[Illustration: LE PASSAGE SAINT-PIERRE DONNANT DANS L’ANCIEN CIMETIÈRE

SAINT-PAUL (ÉTAT ACTUEL)]

[Illustration: INONDATION DE LA VALLÉE DE MISÈRE EN 1493] CHAPITRE VIII

PARIS BOURGEOIS ET POPULAIRE

I

Souvenirs champêtres.--Clos, granges, cultures, fermes.--La double

croisée de Paris.--Autour du Châtelet.--Les maîtres bouchers et la

grande boucherie.--La rue Trop-va-qui-dure et la Vallée de

misère.--Grandeurs, prospérités et solennités de la grande rue de

Saint-Denis.--Chemin royal au commencement et à la fin des

règnes.--Entrées de l’empereur Charles IV, d’Isabeau de Bavière, de

Louis XI, etc.--Cortèges, spectacles et divertissements.--Les

funérailles royales.--Un Arbre de Jessé.--Noms de

maisons.--Anciennes hôtelleries.--Les omnibus de Blaise Pascal.--La

grande rue Saint-Honoré.--L’Arbre sec.--Arbrissel ou potence?--La

croix du Trahoir.--La rue de la Ferronnerie.--Aux

Innocents.--Grandes halles de la mort et grand marché des vivants.

[Illustration: VIEUX PIGNONS RUE BEAUBOURG]

Ce Paris bourgeois et populaire qui répand ses innombrables maisons

autour des grands hôtels féodaux, des logis de noblesse et des séjours

de princes a, depuis le jour où il a débordé de l’île berceau sur les

deux rives, englobé, dans son accroissement jamais arrêté, bien des

hameaux, des fermes, des petits fiefs champêtres rejoints d’abord, puis

étouffés bientôt dans les lacis des ruelles qui les enserrent.

Il ne restera de ces villages absorbés au plus touffu de l’immense

enchevêtrement de pignons, de cubes de pierres et de cages en pans de

bois où grouille la fourmilière parisienne, que des noms de quartiers,

que des appellations agrestes pour des voies commerçantes où ne verdit

plus aucun feuillage, ou bien des noms jolis et ensoleillés étiquetant

ironiquement des ruelles profondes et noires que le soleil ne connaît

plus.

[Illustration: L’ÉGLISE SAINT-SAUVEUR, RUE SAINT-DENIS]

En fouillant au plus profond des quartiers encombrés on retrouve des

souvenirs d’anciens clos, le clos de Laas, le clos Bruneau au pays des

écoles, le clos Garlande, le clos Georgeau, le clos des Halliers, le

clos des Arènes à Saint-Victor, le clos Thyron appartenant à l’abbaye de

Thiron ou Tiron près Chartres,--laquelle avait aussi donné son nom à une

rue où les abbés avaient leur logis près de la rue Saint-Antoine, ainsi

qu’à une prison,--le clos des Mureaux, le clos Saint-Symphorien planté

en vignes sur la montagne Sainte-Geneviève et bien d’autres tant sur la

rive gauche que sur la rive droite.

On rencontre d’agrestes souvenirs étouffés sous les pierres, plusieurs

rues des Amandiers, dont une sous Sainte-Geneviève où se sont bâtis des

collèges, la rue Hautefeuille, le Chardonnet, champ de chardons où fut

édifiée l’église Saint-Nicolas du Chardonnet, les Vignes, les Marais,

les Champeaux, des Granges, la Grange aux Merciers, la Grange batelière

qui fut un fief important, dont le manoir était situé sur l’emplacement

de l’hôtel Drouot.

La transformation du quartier Saint-Paul aux dépens des jardins de

l’hôtel royal au XVIᵉ siècle, donna les rues de la Cerisaie,

Beautreillis; on avait déjà les rues des Jardins-Saint-Paul, du Mûrier,

du Figuier, du Champ Fleuri, des Petits-Champs, des Rosiers, du Vertbois

et même la rue des Orties entre le Louvre et les Tuileries.

Plus tard, quand la ville, grandissant toujours, fera la conquête

d’autres villages et hameaux suburbains, on aura la ferme des Mathurins,

le buisson Saint-Louis, le champ de l’Alouette, le Gros Caillou, etc...

[Illustration: BAS-RELIEF DE LA MAISON DE L’ANNONCIATION, 89, RUE

SAINT-DENIS]

Le Paris de la rive droite est traversé par deux grandes artères

perpendiculaires à la Seine, la grande rue Saint-Denis qui se relie par

le pont au Change à la Cité et par le pont Saint-Michel à la ville

universitaire, et la grande rue Saint-Martin qui mène au pont

Notre-Dame. Une troisième grande voie parallèle au fleuve, la grande rue

Saint-Antoine, reliée par des petites rues tournantes à la grande rue

Saint-Honoré, traverse Paris de l’est à l’ouest et forme avec les deux

autres ce qu’on appela alors la _Croisée de Paris_. Ces trois rues, ce

sont des rivières charriant des flots humains, entre des berges fort

étroites aux maisons serrées; il y coule sans cesse une foule pressée et

tassée de cavaliers et de piétons, de charrettes, de litières et de

carrosses.

Ce sont des rues bruyantes et houleuses, toujours encombrées, toujours

retentissantes, mais dont la foule change vingt fois de caractère

suivant la région traversée; plus bourgeoise en certains endroits où

sont les gros marchands, plus ouvrière à certains carrefours, près des

quartiers où, dans toutes les maisons et toute la journée, frappent,

tapent, cognent sur le fer ou le bois, les gens de métiers; plus

populacière sur certains points et haillonneuse çà et là, montrant plus

de truands et de mendiants aux abords des cours de Miracles où gîtent

les _truandailles_, la lie toujours prête à remonter à la surface.

En passant au long des moutiers, sous les grands murs appuyés de

contreforts, sous les églises, le flot des passants est plus sombre; il

y a plus de soutanes noires, plus de frocs de bure. La rue est plus

noire aussi du côté du Châtelet, au pays des procureurs et de la

basoche, tandis qu’en s’approchant des régions aristocratiques, aux

environs du Louvre à l’ouest ou de l’hôtel Saint-Paul dans la région de

l’est, elle devient plus élégante, égayée par des chaperons de gros

bourgeois ou des pourpoints de jeunes seigneurs, par les harnois

brillants de quelques gens d’armes, par des toilettes de belles dames

voisinant à pied ou chevauchant à mules, avec petits ou grands cortèges,

pour visites ou promenades. Le point de rencontre de ces artères

principales, la _Croisée de Paris_, est aux abords du Châtelet juste au

point le plus serré et le plus populeux, où le Paris de la rive droite

commence, où les maisons forment un conglomérat de toits et de pignons,

sillonné et comme fendillé par un réseau de ruelles étroites qui sinuent

autour du grand Châtelet, cette antique forteresse défendant jadis la

tête du pont de Lutèce, rebâtie et refaite plus d’une fois, devenue au

centre de la ville une sombre cage à prisonniers, le siège de la

juridiction de la prévôté et vicomté de Paris, c’est-à-dire aussi un nid

de justiciers redoutables, de tout ordre depuis le simple clerc du

greffe jusqu’au tourmenteur chargé de _questionner_ les patients sur le

terrible chevalet.

[Illustration: ENTRÉE DE LA RUE SAINT-DENIS, LA GRANDE BOUCHERIE, LE

MARCHÉ DE L’APPORT-PARIS ET LE CHATELET]

De plus, outre ses prisonniers et ses gehenneurs, comme si ce n’était

assez pour son renom sinistre, ce redoutable paquet de tours cache

encore autre chose de plus lugubre, il abrite une _morgue_ pour les

cadavres rejetés par le flot sur les berges de la rivière ou laissés par

la nuit au coin des carrefours malfamés.

C’est ici le quartier des bouchers, les noms des rues le disent assez,

rue Triperie, rue de la Place-aux-Veaux, rue du Pied-de-Bœuf, de la

Tuerie... Juste devant l’entrée du Châtelet, c’est-à-dire du passage

voûté traversant la forteresse, se trouve la Grande Boucherie de

l’Apport-Paris, un vaste bâtiment de pierres au rez-de-chaussée avec

étage de bois largement ouvert pour l’aération.

La Grande Boucherie est une espèce de halle à la viande, contenant vingt

et quelques étaux où se vendent les bêtes abattues dans les tueries

voisines; une odeur de sang plane sur ces rues des bouchers, le sang

coule vers la rivière, sur le pavé sans cesse lavé et relavé par le flot

rouge, et par le ruissellement des seaux d’eau lancés à tour de bras

après l’abatage.

Établie là depuis des temps fort lointains, moyennant un cens payé à

l’abbaye de Montmartre, la Grande Boucherie est la plus importante de

Paris; il y a d’autres étaux près du petit Châtelet, et d’autres aux

halles, à la grande boucherie de Beauvais, qui se plaignent également de

la concurrence des boucheries des moines de Saint-Germain des Prés et de

Sainte-Geneviève, et de celles établies jadis par les Templiers dans

l’enceinte du Temple.

Les bouchers forment une corporation puissante par la richesse des

patrons et par son armée de robustes gaillards habitués aux besognes

sanglantes. Les Thibert, les Saint-Yon sont les gros bonnets de la

corporation et forment des dynasties qui marquent dans les luttes

violentes des XIVᵉ et XVᵉ siècles et jusque sous la Ligue; des Le Goix

de la boucherie de Sainte-Geneviève se perpétuent dans le même commerce

jusqu’à nos jours, tandis que des Saint-Yon enrichis achètent des

charges au XVIIᵉ siècle et passent ainsi dans la noblesse de robe.

Au temps de la grande querelle des princes, quand Armagnacs et

Bourguignons se massacrent à qui mieux mieux, les maîtres bouchers

marchent à la tête de bandes nombreuses et bien organisées qui tiennent

énergiquement pour Bourgogne. Pendant la démence de Charles VI, ils ne

veulent pas d’autre régent que Jean sans Peur, qui s’appuie sur ces

corporations redoutables et flatte leurs tendances démagogiques. Jean

sans Peur est alors pour eux, comme pour la majorité des Parisiens, ce

que sera pour leurs petit-fils le duc de Guise.

Les chefs aux prises d’armes de la boucherie sont «les Thibert et les

Saint-Yon de la grande boucherie jouxte le Châtelet et les trois fils de

Thomas le Goix, qui était boucher, bel homme et en son état bon

marchand, dit Juvénal des Ursins, demeurant lui et ses enfants et

vendant chair en la boucherie de Sainte-Geneviève, bourgeois et natifs

de Paris». Avec eux se voient un chirurgien, Jean de Troyes «qui avait

moult bel langage» et le fameux écorcheur de bêtes Caboche «qui était de

la boucherie d’auprès l’Hôtel-Dieu, devant Notre-Dame».

On sait quelles traces sanglantes ces bouchers du XVᵉ siècle ont

laissées dans l’histoire des Révolutions de Paris. S’ils massacrèrent un

peu partout par les rues aux grandes journées, ils combattaient aussi

aux batailles livrées aux alentours entre les armées des princes, comme

à la prise de Saint-Cloud. Un de leurs chefs, un le Goix tué à une

défaite du parti bourguignon en Beauce, fut ramené à Paris, eut à

Sainte-Geneviève des funérailles de prince, où l’on vit le duc de

Bourgogne lui-même marcher derrière le cercueil. Cet épisode de

l’enterrement en grande pompe du chef insurgé, quand on le lit dans

Juvénal des Ursins, rappelle les enterrements avec grand cortège et

musique funèbre des chefs de la commune contemporaine tués aux

avant-postes.

Le parti de Bourgogne devient le parti des Cabochiens, prenant le nom de

l’écorcheur Jeannot ou Simonet Caboche qui s’était distingué par sa

violence et son audace avec les le Goix, à l’enlèvement de la Bastille

le 8 avril 1413 et aux journées sanglantes. Alors règne en souveraine

farouche et délirante la violence déchaînée, pataugeant dans le sang des

massacres. Les écorcheurs extorquent des rançons aux gros bourgeois qui

n’ont pu quitter la ville à temps, ils pillent, dérobent, proscrivent et

assomment à tort et à travers, se plongeant dans la soulerie du sang,

faisant peur au duc Jean sans Peur lui-même, et à la fin suscitant la

réaction.

[Illustration: CARREFOUR RUE PIROUETTE, ÉTAT ACTUEL]

Toute la ville, sous la terreur des bandes cabochiennes, prend donc le

chaperon blanc, couleur du parti révolutionnaire, même les princes, les

seigneurs, les gens d’Église. Le dauphin qui reçoit à son hôtel la

redoutable visite des communes doit coiffer le chaperon cabochien, et

Charles VI, dans un intervalle de sa maladie, l’arbore aussi quand, pour

aller faire ses oraisons à Notre-Dame, il traverse la grande multitude

des Parisiens en armes sur son passage.

Il y avait derrière les gens de coups de main, des politiques aussi,

plus sages, réprouvant au fond ces violences, et qui essayaient, par

l’ordonnance dite _cabochienne_, de régulariser le mouvement et d’en

tirer des réformes possibles, quelque chose comme une refonte du système

politique. Mais comme toujours ces politiques et leurs idées devaient

être emportés et noyés dans le mouvement tumultueux des masses

soulevées, des hommes de violence irréfléchie.

Les Cabochiens trouvèrent cependant à qui parler; en assemblée à l’Hôtel

de Ville un maître charpentier osa leur dire qu’il y avait à Paris

autant de frappeurs de cognée que d’assommeurs de bœufs. Les modérés

relevèrent la tête. Alors Juvénal des Ursins, qui fut le courageux

meneur de la lutte contre les Cabochiens, et quelques vaillants

bourgeois entraînés par ses exhortations, se sentant soutenus par tout

ce qui dans Paris en avait assez de la violente tyrannie cabochienne,

arrachèrent la ville au parti démagogique, allèrent chercher le dauphin

et le duc de Berry pour les faire marcher à leur tête et achever de

rétablir l’ordre.

Comment finit l’écorcheur Caboche, ce meneur sanguinaire de la populace,

l’histoire ne le sait pas au juste. Il eut son procès en parlement, avec

les principaux chefs; Jean de Troyes eut le col coupé aux Halles, les

autres, les le Goix, Deniset de Chaumont, Robinet de Mailly,

Jacqueville, furent simplement bannis du royaume. Comme eux Caboche

échappa au bourreau, probablement parce qu’il avait pu avec eux gagner à

temps les terres du duc de Bourgogne.

[Illustration: LA RUE BRISEMICHE, ÉTAT ACTUEL]

Dans la réaction qui suivit, la Grande Boucherie fut démolie, mais elle

fut

[Illustration: L’ATTAQUE DU CLOITRE SAINT-MERRY, AVRIL 1832]

reconstruite quelques années après, au retour des Cabochiens bannis,

quand Paris livré par Perrinet Leclerc retomba au pouvoir du parti

bourguignon, et elle subsista aussi longtemps que le Châtelet lui-même,

son voisin, pour ne tomber qu’en même temps que lui au commencement de

notre siècle.

Paris de siècle en siècle · 第 21 / 37 段