augmenté de quelques autres terrains, n’avait plus rien du fier aspect
des demeures féodales, c’était un palais, une vaste résidence composée
d’un grand corps de logis à trois pavillons, avec ailes en retour
encadrant une cour d’honneur et se prolongeant sur des jardins.
On vantait beaucoup la magnificence des appartements et la beauté de la
chapelle, édifice séparé, bâti au bout des jardins à l’angle des rues
Coquillière et de Grenelle-Saint-Honoré, aujourd’hui
Jean-Jacques-Rousseau. Germain Pilon, Jean Goujon et tous les plus
célèbres artistes du temps avaient travaillé à la décoration du
somptueux palais, ou fourni des statues pour les jardins.
Une singularité de cet hôtel de la reine c’était la haute colonne
cannelée qui dominait les toits des pavillons, et au sujet de laquelle
il a été fait tant de suppositions. C’est aujourd’hui tout ce qui reste
du palais de Catherine, tout ce qui a survécu aux changements et
démolitions. Elle a vingt-cinq mètres de haut et elle est semée dans ses
cannelures d’ornements divers, fleurs de lis, cornes d’abondance,
miroirs brisés, grandes initiales C H, entrelacées et couronnées,
ornements aujourd’hui effacés par places.
A quoi cette colonne surmontée d’une bizarre armature de fer terminée
par une sphère également en ferronnerie ajourée a-t-elle bien pu servir?
La tradition en fait un observatoire non pas astronomique mais
astrologique, pour les sorciers et cabalistes ordinaires de la reine
mère; là sur ce perchoir planté au-dessus des appartements où la reine
cachait ses sombres méditations, s’exécutaient les opérations magiques,
les sorcelleries criminelles de la redoutable Italienne, par les soins
de son sorcier en chef, le fameux Ruggieri.
En somme, la légende s’appuie sur des faits avérés. Il est parfaitement
certain que Catherine se faisait suivre partout des astrologues attachés
à sa maison, on trouve même au château de Blois, où elle mourut, un
observatoire astrologique sur la tour du Foix.
Si la colonne, comme on le pense aussi, fut un monument commémoratif
élevé par Catherine à la mémoire de son époux Henri II[D], bien qu’il
soit extraordinaire qu’aucune inscription n’ait consacré cette
destination pieuse, les astrologues de la reine utilisèrent ce monument
à deux fins, et nous pouvons lui laisser sa vieille réputation de
piédestal de sorciers.
Catherine vécut une douzaine d’années en son palais; fêtes,
divertissements, intrigues de toutes sortes, intermèdes pour tant de
drames et de catastrophes sanglantes s’y succèdent, pendant ces jeunes
années de l’hôtel abritant la vieillesse tragique de Catherine. C’est
là, qu’à la veille de la grande journée des barricades, le duc de Guise,
arrivé à Paris malgré la défense du roi, descendit sans débotter avant
de se rendre à l’hôtel de Guise. Après une longue et délicate
conversation, la reine mère se mit en sa chaise à porteurs et emmena au
Louvre le duc de Guise qui marchait à pied à côté de la chaise au milieu
des acclamations de la foule ligueuse, remuée par l’arrivée de celui
qu’elle appelait son sauveur, acclamations qui le suivirent de rue en
rue, jusqu’au palais où l’attendait Henri III blême de rage et hésitant
à le faire daguer sur l’heure. La crise suprême commençait pour les
Valois.
Le Balafré et Catherine devaient huit mois après s’en aller mourir tous
deux à Blois, à quelques jours de distance. A la mort de Catherine
couverte de dettes, l’hôtel de la Reine fut saisi par les créanciers
comme une simple maison de particulier; la liquidation laborieuse ne se
termina qu’en 1601 par la vente de l’hôtel au comte de Soissons, fils du
prince de Condé.
Les mânes de la première propriétaire durent tressaillir au temps de
l’affaire des poisons, en 1680, quand la comtesse de Soissons compromise
avec La Voisin ainsi que d’autres grandes dames, pour des histoires de
sorcellerie et surtout pour des emplettes de poudre de succession, fut
obligée de quitter l’hôtel et la France pour éviter de comparaître
devant la chambre ardente.
L’agiotage, c’est-à-dire l’empoisonnement moral, _les poudres de
succession_ appliquées aux fortunes, s’installa ensuite à l’hôtel de
Soissons au moment de la fièvre de spéculation inoculée par Law. Quand
la rue Quincampoix fut fermée, le camp des agioteurs se transporta
d’abord place Vendôme, puis le prince de Carignan, à qui appartenait
alors l’hôtel de Soissons, sollicita du Régent le privilège de cette
Bourse errante et l’établit dans ses jardins.
Curieux tableau que ce camp de l’agio, cette Bourse de la Régence, dans
les jardins de Catherine. Cela ne ressemblait guère à la Bourse du
Commerce que l’on trouve aujourd’hui à la même place, c’était plutôt une
espèce de kermesse financière. Le prince de Carignan fit construire plus
de six cents baraques louées chacune 500 livres par mois, ce qui lui
donnait un revenu mensuel de 300,000 livres. Dans les allées du jardin
où ces baraques élégantes s’alignent sous les arbres, une foule bigarrée
se presse; des carrosses, des chaises à porteurs amènent grands
seigneurs et belles dames, spéculateurs à cordons bleus, joueuses en
falbalas. On spécule, on intrigue, on danse et l’on rit, malgré la
terrible crise qui sévit et les ruines qui s’accumulent. Les danses aux
violons sous les tentes ou sous les ombrages alternent avec la danse des
écus, jusqu’à la chute définitive du système amenant la ruine totale de
tant de gens.
Il y avait jadis toujours un peu de spectacle et de gaîté dans tout,
même en des choses qui ne nous semblent pas devoir en comporter. Quelle
distance entre la cohue noire de la Bourse actuelle, hurlante et
vociférante en son temple grec, et le marché financier de la Régence,
coquet, fleuri et enrubanné, digne d’être peint par Watteau, où sur des
airs de menuet s’écroulent les fortunes, où tant de grands seigneurs,
entraînés dans le branle financier, se ruinent en faisant des grâces,
quitte à se brûler la cervelle en sortant de leurs hôtels patrimoniaux
perdus, après avoir légué leurs fils au roi pour ses armées et leurs
filles à Dieu pour ses couvents.
A la mort du prince de Carignan, l’hôtel de Soissons fut encore une fois
mis en vente par des créanciers et faute d’acquéreurs livré aux
démolisseurs en 1749. Tout disparut; de l’édifice de Catherine augmenté
par les successeurs, il ne demeura debout que la fameuse colonne sous
laquelle s’éleva en 1772 la rotonde de la halle aux blés, avec quelques
rues circulaires tournant autour. Primitivement cette halle n’était
qu’une grande cour ronde à ciel ouvert, on la recouvrit dix ans après de
la coupole que nous avons connue.
La halle aux blés vécut un peu plus d’un siècle. Son tour vint de
tomber, pour être remplacée par la Bourse du Commerce, mais la colonne
de Catherine fut heureusement respectée encore, et avec elle continuent
à planer, sur un quartier bien transfiguré et très prosaïque, le vieux
souvenir historique et la légende romanesque.
La colonne Ruggieri n’a survécu au palais de Catherine que grâce à
l’écrivain Bachaumont qui, pour faire rougir les édiles de leur
vandalisme, l’acheta 800 livres au moment où elle allait être comprise
dans la démolition, et qui la recéda plus tard à la ville à la condition
qu’elle ne serait pas démolie.
L’un des nombreux Italiens amenés à Paris par Catherine de Médicis,
Scipion Sardini, a laissé dans un quartier fort éloigné et qui alors
confinait à la campagne, sur les bords de la Bièvre, un hôtel assez
important qui a pu, sans doute grâce à son éloignement du centre,
traverser trois siècles, affecté à différents services.
Les Italiens venus à la cour de France au XVIᵉ siècle firent tous des
fortunes rapides, comme les Gondi, les Strozzi, les Zamet, les Concini
et autres. Ce Scipion était un traitant fermier des impôts, qui se
transforma bientôt en un riche gentilhomme, baron de Chaumont-sur-Loire,
possédant château en Touraine, château féodal de haute importance, ayant
appartenu à Catherine,--et où se voit encore, à côté de la chambre de la
Reine, la chambre de son astrologue Ruggieri,--possédant
[Illustration: LE DUC DE GUISE A LA JOURNÉE DES BARRICADES.--1588
Imp. Draeger & Lesieur, Paris]
en outre un bel hôtel à Blois, et en situation sous Henri III de se
bâtir à Paris un autre logis plus riche et plus vaste.
Ce bel hôtel des bords de la Bièvre rappelle les édifices des rives de
la Loire par son architecture de briques et pierres, ses arcades, ses
médaillons à têtes romaines, comme on en voit là-bas, notamment à
l’hôtel d’Alluye.
Hélas, la vie est courte et les années de prospérité surtout passent
vite, c’était bien la peine de se lancer en belles constructions.
Sardini était à peine mort aux premières années du XVIIᵉ siècle, que du
bel hôtel, probablement confisqué comme règlement de comptes avec le
financier, on faisait un hôpital de mendiants.
Alors s’opérait comme une grande liquidation de ce siècle de troubles
religieux, de révolutions et de guerres civiles; dans tous les coins de
Paris s’élevaient des hôpitaux, des hospices, des refuges et des prisons
pour recevoir les pauvres soldats estropiés, les innombrables mendiants,
les soudards devenus tire-laine faute d’emploi, épaves de la longue
tourmente. L’hôtel Scipion Sardini, sous le nom d’hôpital Sainte-Marthe,
reçut sa part de malheureux entassés sous les lambris du riche traitant
défunt, dont les splendeurs durent disparaître rapidement.
En 1636, les prisons de la Conciergerie furent vidées en partie dans
l’hôtel Scipion, en raison d’une épidémie de peste.
La boulangerie générale des hôpitaux y était déjà, elle s’y trouve
encore. Des arcades de la cour, la plupart ont été bouchées, les bustes
des médaillons ont fortement souffert, mais on peut encore par
l’imagination reconstituer la demeure du financier du XVIᵉ siècle, et en
oubliant tout ce qui l’entoure aujourd’hui, essayer de la compléter par
des jardins, par des horizons plus aimables, et par une Bièvre plus
claire courant sur des berges fleuries de pâquerettes.
[Illustration: LE PASSAGE SAINT-PIERRE DONNANT DANS L’ANCIEN CIMETIÈRE
SAINT-PAUL (ÉTAT ACTUEL)]
[Illustration: INONDATION DE LA VALLÉE DE MISÈRE EN 1493] CHAPITRE VIII
PARIS BOURGEOIS ET POPULAIRE
I
Souvenirs champêtres.--Clos, granges, cultures, fermes.--La double
croisée de Paris.--Autour du Châtelet.--Les maîtres bouchers et la
grande boucherie.--La rue Trop-va-qui-dure et la Vallée de
misère.--Grandeurs, prospérités et solennités de la grande rue de
Saint-Denis.--Chemin royal au commencement et à la fin des
règnes.--Entrées de l’empereur Charles IV, d’Isabeau de Bavière, de
Louis XI, etc.--Cortèges, spectacles et divertissements.--Les
funérailles royales.--Un Arbre de Jessé.--Noms de
maisons.--Anciennes hôtelleries.--Les omnibus de Blaise Pascal.--La
grande rue Saint-Honoré.--L’Arbre sec.--Arbrissel ou potence?--La
croix du Trahoir.--La rue de la Ferronnerie.--Aux
Innocents.--Grandes halles de la mort et grand marché des vivants.
[Illustration: VIEUX PIGNONS RUE BEAUBOURG]
Ce Paris bourgeois et populaire qui répand ses innombrables maisons
autour des grands hôtels féodaux, des logis de noblesse et des séjours
de princes a, depuis le jour où il a débordé de l’île berceau sur les
deux rives, englobé, dans son accroissement jamais arrêté, bien des
hameaux, des fermes, des petits fiefs champêtres rejoints d’abord, puis
étouffés bientôt dans les lacis des ruelles qui les enserrent.
Il ne restera de ces villages absorbés au plus touffu de l’immense
enchevêtrement de pignons, de cubes de pierres et de cages en pans de
bois où grouille la fourmilière parisienne, que des noms de quartiers,
que des appellations agrestes pour des voies commerçantes où ne verdit
plus aucun feuillage, ou bien des noms jolis et ensoleillés étiquetant
ironiquement des ruelles profondes et noires que le soleil ne connaît
plus.
[Illustration: L’ÉGLISE SAINT-SAUVEUR, RUE SAINT-DENIS]
En fouillant au plus profond des quartiers encombrés on retrouve des
souvenirs d’anciens clos, le clos de Laas, le clos Bruneau au pays des
écoles, le clos Garlande, le clos Georgeau, le clos des Halliers, le
clos des Arènes à Saint-Victor, le clos Thyron appartenant à l’abbaye de
Thiron ou Tiron près Chartres,--laquelle avait aussi donné son nom à une
rue où les abbés avaient leur logis près de la rue Saint-Antoine, ainsi
qu’à une prison,--le clos des Mureaux, le clos Saint-Symphorien planté
en vignes sur la montagne Sainte-Geneviève et bien d’autres tant sur la
rive gauche que sur la rive droite.
On rencontre d’agrestes souvenirs étouffés sous les pierres, plusieurs
rues des Amandiers, dont une sous Sainte-Geneviève où se sont bâtis des
collèges, la rue Hautefeuille, le Chardonnet, champ de chardons où fut
édifiée l’église Saint-Nicolas du Chardonnet, les Vignes, les Marais,
les Champeaux, des Granges, la Grange aux Merciers, la Grange batelière
qui fut un fief important, dont le manoir était situé sur l’emplacement
de l’hôtel Drouot.
La transformation du quartier Saint-Paul aux dépens des jardins de
l’hôtel royal au XVIᵉ siècle, donna les rues de la Cerisaie,
Beautreillis; on avait déjà les rues des Jardins-Saint-Paul, du Mûrier,
du Figuier, du Champ Fleuri, des Petits-Champs, des Rosiers, du Vertbois
et même la rue des Orties entre le Louvre et les Tuileries.
Plus tard, quand la ville, grandissant toujours, fera la conquête
d’autres villages et hameaux suburbains, on aura la ferme des Mathurins,
le buisson Saint-Louis, le champ de l’Alouette, le Gros Caillou, etc...
[Illustration: BAS-RELIEF DE LA MAISON DE L’ANNONCIATION, 89, RUE
SAINT-DENIS]
Le Paris de la rive droite est traversé par deux grandes artères
perpendiculaires à la Seine, la grande rue Saint-Denis qui se relie par
le pont au Change à la Cité et par le pont Saint-Michel à la ville
universitaire, et la grande rue Saint-Martin qui mène au pont
Notre-Dame. Une troisième grande voie parallèle au fleuve, la grande rue
Saint-Antoine, reliée par des petites rues tournantes à la grande rue
Saint-Honoré, traverse Paris de l’est à l’ouest et forme avec les deux
autres ce qu’on appela alors la _Croisée de Paris_. Ces trois rues, ce
sont des rivières charriant des flots humains, entre des berges fort
étroites aux maisons serrées; il y coule sans cesse une foule pressée et
tassée de cavaliers et de piétons, de charrettes, de litières et de
carrosses.
Ce sont des rues bruyantes et houleuses, toujours encombrées, toujours
retentissantes, mais dont la foule change vingt fois de caractère
suivant la région traversée; plus bourgeoise en certains endroits où
sont les gros marchands, plus ouvrière à certains carrefours, près des
quartiers où, dans toutes les maisons et toute la journée, frappent,
tapent, cognent sur le fer ou le bois, les gens de métiers; plus
populacière sur certains points et haillonneuse çà et là, montrant plus
de truands et de mendiants aux abords des cours de Miracles où gîtent
les _truandailles_, la lie toujours prête à remonter à la surface.
En passant au long des moutiers, sous les grands murs appuyés de
contreforts, sous les églises, le flot des passants est plus sombre; il
y a plus de soutanes noires, plus de frocs de bure. La rue est plus
noire aussi du côté du Châtelet, au pays des procureurs et de la
basoche, tandis qu’en s’approchant des régions aristocratiques, aux
environs du Louvre à l’ouest ou de l’hôtel Saint-Paul dans la région de
l’est, elle devient plus élégante, égayée par des chaperons de gros
bourgeois ou des pourpoints de jeunes seigneurs, par les harnois
brillants de quelques gens d’armes, par des toilettes de belles dames
voisinant à pied ou chevauchant à mules, avec petits ou grands cortèges,
pour visites ou promenades. Le point de rencontre de ces artères
principales, la _Croisée de Paris_, est aux abords du Châtelet juste au
point le plus serré et le plus populeux, où le Paris de la rive droite
commence, où les maisons forment un conglomérat de toits et de pignons,
sillonné et comme fendillé par un réseau de ruelles étroites qui sinuent
autour du grand Châtelet, cette antique forteresse défendant jadis la
tête du pont de Lutèce, rebâtie et refaite plus d’une fois, devenue au
centre de la ville une sombre cage à prisonniers, le siège de la
juridiction de la prévôté et vicomté de Paris, c’est-à-dire aussi un nid
de justiciers redoutables, de tout ordre depuis le simple clerc du
greffe jusqu’au tourmenteur chargé de _questionner_ les patients sur le
terrible chevalet.
[Illustration: ENTRÉE DE LA RUE SAINT-DENIS, LA GRANDE BOUCHERIE, LE
MARCHÉ DE L’APPORT-PARIS ET LE CHATELET]
De plus, outre ses prisonniers et ses gehenneurs, comme si ce n’était
assez pour son renom sinistre, ce redoutable paquet de tours cache
encore autre chose de plus lugubre, il abrite une _morgue_ pour les
cadavres rejetés par le flot sur les berges de la rivière ou laissés par
la nuit au coin des carrefours malfamés.
C’est ici le quartier des bouchers, les noms des rues le disent assez,
rue Triperie, rue de la Place-aux-Veaux, rue du Pied-de-Bœuf, de la
Tuerie... Juste devant l’entrée du Châtelet, c’est-à-dire du passage
voûté traversant la forteresse, se trouve la Grande Boucherie de
l’Apport-Paris, un vaste bâtiment de pierres au rez-de-chaussée avec
étage de bois largement ouvert pour l’aération.
La Grande Boucherie est une espèce de halle à la viande, contenant vingt
et quelques étaux où se vendent les bêtes abattues dans les tueries
voisines; une odeur de sang plane sur ces rues des bouchers, le sang
coule vers la rivière, sur le pavé sans cesse lavé et relavé par le flot
rouge, et par le ruissellement des seaux d’eau lancés à tour de bras
après l’abatage.
Établie là depuis des temps fort lointains, moyennant un cens payé à
l’abbaye de Montmartre, la Grande Boucherie est la plus importante de
Paris; il y a d’autres étaux près du petit Châtelet, et d’autres aux
halles, à la grande boucherie de Beauvais, qui se plaignent également de
la concurrence des boucheries des moines de Saint-Germain des Prés et de
Sainte-Geneviève, et de celles établies jadis par les Templiers dans
l’enceinte du Temple.
Les bouchers forment une corporation puissante par la richesse des
patrons et par son armée de robustes gaillards habitués aux besognes
sanglantes. Les Thibert, les Saint-Yon sont les gros bonnets de la
corporation et forment des dynasties qui marquent dans les luttes
violentes des XIVᵉ et XVᵉ siècles et jusque sous la Ligue; des Le Goix
de la boucherie de Sainte-Geneviève se perpétuent dans le même commerce
jusqu’à nos jours, tandis que des Saint-Yon enrichis achètent des
charges au XVIIᵉ siècle et passent ainsi dans la noblesse de robe.
Au temps de la grande querelle des princes, quand Armagnacs et
Bourguignons se massacrent à qui mieux mieux, les maîtres bouchers
marchent à la tête de bandes nombreuses et bien organisées qui tiennent
énergiquement pour Bourgogne. Pendant la démence de Charles VI, ils ne
veulent pas d’autre régent que Jean sans Peur, qui s’appuie sur ces
corporations redoutables et flatte leurs tendances démagogiques. Jean
sans Peur est alors pour eux, comme pour la majorité des Parisiens, ce
que sera pour leurs petit-fils le duc de Guise.
Les chefs aux prises d’armes de la boucherie sont «les Thibert et les
Saint-Yon de la grande boucherie jouxte le Châtelet et les trois fils de
Thomas le Goix, qui était boucher, bel homme et en son état bon
marchand, dit Juvénal des Ursins, demeurant lui et ses enfants et
vendant chair en la boucherie de Sainte-Geneviève, bourgeois et natifs
de Paris». Avec eux se voient un chirurgien, Jean de Troyes «qui avait
moult bel langage» et le fameux écorcheur de bêtes Caboche «qui était de
la boucherie d’auprès l’Hôtel-Dieu, devant Notre-Dame».
On sait quelles traces sanglantes ces bouchers du XVᵉ siècle ont
laissées dans l’histoire des Révolutions de Paris. S’ils massacrèrent un
peu partout par les rues aux grandes journées, ils combattaient aussi
aux batailles livrées aux alentours entre les armées des princes, comme
à la prise de Saint-Cloud. Un de leurs chefs, un le Goix tué à une
défaite du parti bourguignon en Beauce, fut ramené à Paris, eut à
Sainte-Geneviève des funérailles de prince, où l’on vit le duc de
Bourgogne lui-même marcher derrière le cercueil. Cet épisode de
l’enterrement en grande pompe du chef insurgé, quand on le lit dans
Juvénal des Ursins, rappelle les enterrements avec grand cortège et
musique funèbre des chefs de la commune contemporaine tués aux
avant-postes.
Le parti de Bourgogne devient le parti des Cabochiens, prenant le nom de
l’écorcheur Jeannot ou Simonet Caboche qui s’était distingué par sa
violence et son audace avec les le Goix, à l’enlèvement de la Bastille
le 8 avril 1413 et aux journées sanglantes. Alors règne en souveraine
farouche et délirante la violence déchaînée, pataugeant dans le sang des
massacres. Les écorcheurs extorquent des rançons aux gros bourgeois qui
n’ont pu quitter la ville à temps, ils pillent, dérobent, proscrivent et
assomment à tort et à travers, se plongeant dans la soulerie du sang,
faisant peur au duc Jean sans Peur lui-même, et à la fin suscitant la
réaction.
[Illustration: CARREFOUR RUE PIROUETTE, ÉTAT ACTUEL]
Toute la ville, sous la terreur des bandes cabochiennes, prend donc le
chaperon blanc, couleur du parti révolutionnaire, même les princes, les
seigneurs, les gens d’Église. Le dauphin qui reçoit à son hôtel la
redoutable visite des communes doit coiffer le chaperon cabochien, et
Charles VI, dans un intervalle de sa maladie, l’arbore aussi quand, pour
aller faire ses oraisons à Notre-Dame, il traverse la grande multitude
des Parisiens en armes sur son passage.
Il y avait derrière les gens de coups de main, des politiques aussi,
plus sages, réprouvant au fond ces violences, et qui essayaient, par
l’ordonnance dite _cabochienne_, de régulariser le mouvement et d’en
tirer des réformes possibles, quelque chose comme une refonte du système
politique. Mais comme toujours ces politiques et leurs idées devaient
être emportés et noyés dans le mouvement tumultueux des masses
soulevées, des hommes de violence irréfléchie.
Les Cabochiens trouvèrent cependant à qui parler; en assemblée à l’Hôtel
de Ville un maître charpentier osa leur dire qu’il y avait à Paris
autant de frappeurs de cognée que d’assommeurs de bœufs. Les modérés
relevèrent la tête. Alors Juvénal des Ursins, qui fut le courageux
meneur de la lutte contre les Cabochiens, et quelques vaillants
bourgeois entraînés par ses exhortations, se sentant soutenus par tout
ce qui dans Paris en avait assez de la violente tyrannie cabochienne,
arrachèrent la ville au parti démagogique, allèrent chercher le dauphin
et le duc de Berry pour les faire marcher à leur tête et achever de
rétablir l’ordre.
Comment finit l’écorcheur Caboche, ce meneur sanguinaire de la populace,
l’histoire ne le sait pas au juste. Il eut son procès en parlement, avec
les principaux chefs; Jean de Troyes eut le col coupé aux Halles, les
autres, les le Goix, Deniset de Chaumont, Robinet de Mailly,
Jacqueville, furent simplement bannis du royaume. Comme eux Caboche
échappa au bourreau, probablement parce qu’il avait pu avec eux gagner à
temps les terres du duc de Bourgogne.
[Illustration: LA RUE BRISEMICHE, ÉTAT ACTUEL]
Dans la réaction qui suivit, la Grande Boucherie fut démolie, mais elle
fut
[Illustration: L’ATTAQUE DU CLOITRE SAINT-MERRY, AVRIL 1832]
reconstruite quelques années après, au retour des Cabochiens bannis,
quand Paris livré par Perrinet Leclerc retomba au pouvoir du parti
bourguignon, et elle subsista aussi longtemps que le Châtelet lui-même,
son voisin, pour ne tomber qu’en même temps que lui au commencement de
notre siècle.