Dans le magnifique hôtel où Louis de la Trémouille s’installe aux

premières années du XVIᵉ siècle, le corps de logis principal se trouve

entre une grande cour, donnant rue des Bourdonnais, et un jardin fermé

par des communs sur la rue Tirechappe, bâtiments et jardins longés par

la rue de Béthisy. Cette cour est bordée, en face du grand logis, de

portiques irréguliers en ogive et en anse de panier surmontés d’un

étage, portiques qui se continuent sur le côté droit de la cour et vont

rejoindre le grand logis par la tour contenant l’escalier principal.

La façade principale, élevée de deux étages sur rez-de-chaussée, est

flanquée à droite par cette tour d’escalier, ouvrant au-dessus d’un

perron une magnifique porte toute fleurie, où les plus délicats rinceaux

entourent de leurs volutes l’écusson des la Trémouille; à gauche par une

tourelle d’une grâce et d’une légèreté inouïes, entièrement portée par

des colonnettes et couverte du haut en bas des plus fines ciselures

gothiques, laquelle tourelle au premier étage contient un oratoire

annexé aux chambres.

La décoration de cette façade est vraiment merveilleuse, c’est une

splendide parure gothique où dans les ramages flamboyants se mêlent déjà

quelques détails Renaissance, comme cette rangée de médaillons des

lucarnes. Le parti pris est simple, ce sont trois lignes horizontales,

deux en fausses balustrades ogivales séparant les étages, balustrades

variées offrant de travée en travée toutes les combinaisons de lignes

possibles; puis le couronnement des fenêtres du deuxième étage dépassant

la naissance du toit et dressant sur les combles leurs frontons ajourés

reliés par de légères arcatures. Trois lignes verticales complètent

cette décoration, la tourelle oratoire, la tour d’escalier et près de

cette tour d’escalier une superbe porte superposant jusqu’au toit les

ogives, les niches et les arcatures où s’encadrent des écussons et des

statues.

Cet admirable logis, chef-d’œuvre de la dernière période ogivale, ne

resta pas longtemps dans la famille de la Trémouille: dès 1535, c’était

déjà un hôtel de magistrature appartenant à Antoine Dubourg, chancelier

de François Iᵉʳ; passant ensuite de Pomponne de Bellièvre, chancelier de

Henri IV, à Nicolas de Bellièvre, président à mortier au parlement de

Paris.

De la magistrature, l’hôtel passa au commerce en 1738 et devint un

magasin de soieries à l’enseigne de la _Couronne d’or_. Combien à partir

de cette époque eut-il à subir de mutilations et de barbares

traitements! On sait dans quel mépris incompréhensible étaient alors

tenus ces merveilleux spécimens de notre art national. Les artistes

eux-mêmes n’avaient que du grec et du romain dans la tête et une taie

sur les yeux pour le reste. Que dire des autres! Et dans ces

chefs-d’œuvre de l’art français, on rognait, on taillait, on charcutait

sans la moindre hésitation; on abattait tout ce que l’on pouvait abattre

et quand on ne pouvait gratter la ciselure des murailles, on emplâtrait

les meneaux délicats, les sculptures feuillues et fleuries, avec l’idée

que l’on rendait ainsi les pauvres façades plus propres et plus

présentables.

L’hôtel de Louis de la Trémouille transformé en magasins, en ateliers,

en logements, nous arriva fort maltraité, mais enfin, tout couvert de

blessures qu’il fût, il existait, ce qui est le point principal. Il

était question d’en faire la Mairie du 1ᵉʳ arrondissement ce qui eût été

doublement heureux, puisque d’un côté on sauvait le noble édifice, et

que de l’autre on évitait d’altérer l’aspect de la belle église

Saint-Germain l’Auxerrois par une adjonction de pastiches, par la mairie

qui lui fait pendant et la tour pseudo-gothique qui sert de trait

d’union.

[Illustration: LE PAGE DE LA REINE MARGUERITE DÉCAPITÉ DEVANT L’HÔTEL DE

SENS]

L’hôtel chef-lieu du fief la Trémouille pouvait être restauré, on

pouvait facilement en débouchant ses arcades fermées, ses grandes

fenêtres rétrécies, en rétablissant les morceaux disparus de ses

lucarnes, lui rendre sa splendeur d’autrefois et conserver au centre de

Paris, à quelques pas du Louvre, un monument incomparable. On lésina sur

l’achat, on préféra le laisser démolir en 1842, sauf à porter à l’école

des Beaux-Arts quelques débris des sculptures, pour construire à sa

place la maison qui porte le numéro 31 de la rue des Bourdonnais où l’on

peut voir comme marque d’emplacement un débris de balustrade enchâssé

dans la façade sur la cour. Comme on l’a regretté depuis ce monumental

hôtel, gâché et perdu, qui eût été l’une des attractions du vieux

quartier traversé par la rue de Rivoli! On gémit maintenant qu’il est

trop tard, et l’on va laisser perdre de la même façon un édifice non

moins précieux: l’hôtel de Sens, en si grand danger d’être démoli,

abandonné par les édiles à son sort, et sur lequel on gémira plus tard,

de la même façon, une fois l’acte de vandalisme stupide accompli.

Par miracle l’hôtel des archevêques de Sens, rue du Figuier, à l’entrée

du quartier Saint-Paul, existe encore, après avoir eu les mêmes

destinées que l’hôtel la Trémouille, mais le miracle persistera-t-il et

ne verrons-nous pas soudain une maison de rapport de cinq étages

s’élever à sa place? Son sauvetage malgré l’urgence, malgré les

réclamations unanimes des artistes, de la société des Amis des Monuments

parisiens, de tout ce qui pense, enfin, rencontre bien des difficultés.

Ne tombera-t-elle pas bientôt, la pioche de Damoclès suspendue sur sa

tête? Et tant d’affectations diverses seraient possibles pour le

conserver!

Les archevêques de Sens, métropolitains des évêques de Paris jusqu’à

l’érection du siège parisien en archevêché en 1623, possédaient au XVᵉ

siècle entre l’ancienne enceinte de Philippe-Auguste, touchant au

couvent des Filles de l’Ave Maria, et la nouvelle enceinte d’Étienne

Marcel, une demeure que le roi leur prit par échange avec l’hôtel

d’Hastomesnil ou d’Estomenil, pour l’englober dans cette agglomération

de grands logis, irrégulièrement disposés sur des cours et des vergers,

constituant l’hôtel royal de Saint-Paul.

L’archevêque de Sens, Tristan de Salazar, prélat aux goûts artistes, se

fit construire en 1475, un nouveau logis au carrefour des rues du

Figuier, du Fauconnier et des Barrés. La façade d’entrée qui donne un si

grand caractère à ce carrefour est fort pittoresque par son

irrégularité, ses deux belles tourelles d’angle et son portail donnant

sur un porche voûté. La grande porte cavalière encadrée d’une profonde

ogive a, comme particularité, un mâchicoulis dissimulé à la pointe de

cette ogive. Jadis les écussons des archevêques garnissaient le tympan

des portes, disposés sur un champ d’étoiles, emblèmes des Salazar.

La cour n’est pas moins intéressante. Dans un angle rentrant un petit

donjon comme tour d’escalier, domine de haut les vieux toits; une

échauguette à créneaux et mâchicoulis défend la porte et laisse encore

deviner entre les merlons des traces d’armoiries.

Une petite chapelle en avant-corps faisait pendant à la tour d’escalier,

elle a disparu en même temps que les logis subissaient des

transformations intérieures et que disparaissaient quelques dépendances

avec le jardin. A son extrémité l’étroite rue de l’Hôtel-de-Ville,

jadis de la Mortellerie, passe sous une longue partie des vieux murs de

l’hôtel, que décore une troisième tourelle semblable aux deux du

carrefour, moins la poivrière rognée.

Le cardinal Duprat, archevêque de Sens et chancelier de France, succéda

à Tristan de Salazar; les archevêques Senonnais occupèrent en personne,

ou louèrent leur hôtel jusqu’au jour où ils perdirent leur suprématie

sur Paris. Le cardinal de Lorraine, le cardinal Pellevé, le cardinal du

Perron l’habitèrent. A l’entrée d’Henri IV dans Paris, le cardinal

Pellevé, violent ligueur, se trouvait au lit malade; il en mourut de

fièvre chaude criant sans cesse: «Qu’on le prenne! qu’on le prenne!»

Lorsque Marguerite de Navarre, femme divorcée du Béarnais, revint à

Paris avec l’intention de se faire bâtir un palais au Pré aux Clercs,

elle habita pendant un an environ l’hôtel de Sens. Elle avait

cinquante-deux ans, elle était envahie par l’embonpoint, mais toujours

intrigante, toujours coquette, belle encore, toujours galante et

s’efforçant de réparer sans cesse l’œuvre des années, pour demeurer la

séduisante reine Margot qui naguère encore «par la seule vue de l’ivoire

de son bras» triomphait de son gardien au château d’Usson.

Triste fin pour la belle héroïne de ce XVIᵉ siècle étincelant et

terrible! Doublant l’ampleur de ses charmes par l’ampleur de ses

vertugadins, la tête engoncée dans de hautes fraises, outrageusement

fardée, peinte et musquée, elle déploie un grand faste dans sa

résidence.

[Illustration: TOUR D’ESCALIER DE L’HÔTEL DE SENS, ÉTAT ACTUEL]

Deux de ses pages, deux beaux jeunes gens de vingt ans, nommés

Saint-Julien et Vermond, se disputaient ses faveurs; Saint-Julien parut

un instant le préféré, à la grande fureur de l’autre page. Le 5 avril

1606, comme la reine Marguerite venait d’entendre la messe aux

Célestins, Vermond abattait d’un coup de pistolet son rival aux pieds de

la reine. La punition ne se fit pas attendre. Deux jours après, sur un

échafaud dressé devant la porte de l’hôtel de Sens, la reine, altérée de

vengeance comme une lionne blessée, faisait sous ses yeux trancher la

tête du meurtrier et quittait immédiatement la demeure maudite pour n’y

plus rentrer.

Vers la fin du XVIIᵉ siècle, le logis féodal des archevêques cessa

d’être une demeure aristocratique. Les coches de la Bourgogne et du

Lyonnais s’y installèrent, ce fut la gare de Lyon de ce temps-là. Des

remises et des écuries, de grosses voitures et de gros chevaux, du

tapage et des coups de fouet dans la cour où tant de prélats, de princes

et de princesses avaient passé. Vendu à la Révolution, tantôt occupé par

des entreprises de roulage, ou par des industriels, par un gros marchand

de peaux de lapins, nous l’avons connu fabrique de confitures.

L’intérieur a reçu forcément bien des outrages en passant par tant de

mains irrespectueuses, mais l’extérieur, malgré tout, est resté complet

dans son ensemble, a conservé sa grande allure et il est à souhaiter

qu’il soit bientôt soustrait au péril imminent qui le menace, arraché au

vandalisme, pour que Paris possède ici un superbe pendant de son hôtel

de Cluny.

L’hôtel de Cluny, également logis de prélats féodaux, fut le manoir de

ville des abbés de Cluny, cette grande abbaye bénédictine de Bourgogne,

mère de tant d’abbayes et de couvents. Sur les ruines romaines des

Thermes de Julien, éparpillés en décombres ou dressant dans les jardins

désordonnés les croupes de leurs robustes voûtes drapées de

broussailles, des maisons s’étaient juchées. Pierre de Chaslus, abbé de

Cluny vers le milieu du XIVᵉ siècle, acheta un lot de ces ruines avec

quelques maisons et jardins et fit construire un premier édifice destiné

à servir de résidence parisienne aux abbés de la célèbre abbaye.

D’après les recherches de M. Charles Normand pour son histoire de

l’hôtel de Cluny, les travaux de l’abbé Jean de Bourbon, vers 1460, ne

seraient probablement que des remaniements de cet hôtel primitif et

c’est à Jacques d’Amboise, 43ᵉ abbé, un des frères de Georges d’Amboise,

cardinal archevêque de Rouen, ministre de Louis XII, et grand bâtisseur

comme tous ces d’Amboise, hommes d’Etat ou prélats, que reviendrait

l’honneur d’avoir élevé de 1485 à 1510, ce magnifique monument, dernière

et splendide fleur de l’architecture gothique, poussée au moment où va

commencer le mouvement de réaction de la Renaissance.

Abandonnée tout à coup par suite d’un engouement rapporté d’Italie pour

l’art romain, art de formules et de répétitions, art qui pourtant, avec

les architectes ayant dans les veines le sang des artistes nationaux,

donnera encore bien des œuvres gracieuses avant d’aboutir à tant de

froids pastiches, l’architecture ogivale d’invention inépuisable, avant

de disparaître s’épanouit splendidement ici, élève comme à l’hôtel la

Trémouille des bâtiments de noble carrure et les décore de ses plus

gracieuses dentelures et broderies.

Cette belle cour à la muraille crénelée s’entoure de grands logis dont

les riches balustrades se couronnent de hautes et magnifiques lucarnes

d’un dessin varié; une robuste tour à huit pans, portant une fine

tourelle sur le côté, se détache en avant-corps et montre des cordons de

feuillage, des ouvertures en accolades fleuries, avec des écussons de

Jacques d’Amboise surmontés de devises sur des banderoles flottantes,

dans un semis de coquilles de Saint-Jacques, écussons et coquilles se

retrouvant dans les frontons des lucarnes.

[Illustration: LA CHAPELLE DE L’HÔTEL DE CLUNY]

Il y a derrière ce corps de logis une autre cour non moins belle, la

cour sur laquelle donne la petite chapelle de l’hôtel; cette chapelle,

située au premier étage, se termine extérieurement par une petite

abside en tourelle suspendue à la muraille et portée hardiment sur un

pilier séparant les deux arcades ogivales du bas. La chapelle au dedans

est très richement ornée de sculptures, de belles frises feuillagées, de

niches à hauts pinacles, etc.

C’est une demeure vraiment seigneuriale que ce logis des puissants abbés

de Cluny, aussi splendidement décorée, avec des détails charmants, dans

toutes ses salles intérieures et dans les plus petits coins, que sur la

cour d’honneur.

L’hôtel était dans toute sa fraîcheur, à peine sorti des mains des

sculpteurs, lorsqu’en 1515, la jeune femme de Louis XII, Marie

d’Angleterre, sœur d’Henri VIII, devenue veuve après deux mois de

mariage, vint l’habiter. La couronne de François Iᵉʳ ne tenait alors

qu’à peu de chose, à un héritier posthume qui pouvait survenir du feu

roi. Aussi le Valois qui tenait à cette couronne faisait-il surveiller

étroitement l’hôtel, et non sans raison, car, suivant la chronique,

François vint y surprendre un jour un consolateur de la jeune reine, le

duc de Suffolk, ambassadeur d’Angleterre, de qui les assiduités avaient

été signalées.

Et sur l’heure le roi, feignant une grande indignation, força Suffolk à

épouser Marie dans la chapelle de l’hôtel, après quoi François se

chargea d’obtenir le consentement d’Henri VIII au mariage effectué,

expédia en Angleterre, avec tous les honneurs possibles, la reine Marie

et son nouvel époux, et enfin dégagé de ce souci put s’occuper de son

sacre.

L’hôtel, une vingtaine d’années après, fut encore résidence royale.

François Iᵉʳ y logea Jacques V, roi d’Écosse, qui le 1ᵉʳ janvier 1536 y

épousa Madeleine de France, fille du roi.

Le cardinal de Guise, Charles de Lorraine, étant abbé de Cluny, occupa

l’hôtel. En 1565, il lui arriva son aventure fameuse avec le maréchal de

Montmorency son ennemi, alors gouverneur de Paris. Le cardinal, revenant

du concile de Trente, voulait faire dans Paris son entrée solennelle à

la tête de ses abbés et de ses gentilshommes et entouré de toute sa

maison en armes, ainsi qu’il avait fait à Saint-Denis. Le maréchal de

Montmorency, prévenu de son intention, lui envoya une défense formelle

d’entrer avec cet appareil militaire et sur une réponse hautaine du

cardinal, il prit ses mesures pour le faire repentir de son orgueilleuse

prétention. Les archers du prévôt de Paris se trouvèrent à la porte

Saint-Denis quand se présenta le cortège et sommèrent au nom du roi le

cardinal de laisser son appareil trop militaire. Le cardinal ne fit que

rire de la défense, dispersa les archers et passa outre.

Montmorency, qui s’y attendait, avait fait monter ses gentilshommes à

cheval, et se précipita fortement accompagné à la rencontre de son

ennemi. Le cortège cardinalice descendait la rue Saint-Denis et se

trouvait devant les Innocents, lorsque déboucha la troupe de Montmorency

chargeant aussitôt à outrance.

En peu d’instants la troupe du cardinal fut culbutée et dispersée,

quelques-uns qui voulurent résister furent tués, leurs mules cherchaient

pleines d’émoi refuge dans les boutiques. Le cardinal pouvait tout

appréhender de Montmorency, mais il put se jeter dans une maison de la

rue Trousse-Vache et chercher une cachette en un galetas, sous le lit

d’une servante, d’où il ne se hasarda à sortir que le soir pour gagner

l’hôtel de Cluny. Les Parisiens, futurs ligueurs et guisards, ne firent

que rire de la mésaventure.

En 1584, l’hôtel des abbés de Cluny abrita un théâtre, une troupe de

comédiens donna quelque temps des représentations fort suivies; ils

avaient plus de spectateurs, dit l’Estoile, que les quatre meilleurs

prédicateurs de Paris tous ensemble quand ils prêchaient. Un arrêt du

parlement expulsa les comédiens.

Au commencement du XVIIᵉ siècle l’hôtel de Cluny devint la résidence des

nonces du Pape. Le cardinal Mazarini vint l’habiter en cette qualité en

1634.

A partir du XVIIIᵉ siècle l’hôtel de Cluny entre pour cent ans dans une

période moins brillante. L’illustre maison, abandonnée par les abbés,

glisse peu à peu à des affectations désastreuses pour ses beautés

architecturales. Elle est louée par parties à des industries diverses;

il y a des libraires, des imprimeurs, des relieurs et des procureurs

dans la maison. La belle tour octogonale sert d’observatoire; de 1750 à

1817 les astronomes Delisle, Lalande et Messier s’y succèdent.

Devenu bien national à la Révolution, l’hôtel fut vendu à un

particulier; un instant la superbe chapelle courut le risque d’être

cédée à un Anglais pour être réédifiée en Angleterre, heureusement le

propriétaire repoussa les propositions, pour conserver à Paris la

merveille alors dédaignée par Paris. L’hôtel continua ensuite à être

loué en magasins et appartements; c’est ainsi que M. Du Sommerard, le

célèbre antiquaire, y installa sa précieuse collection, noyau du musée

actuel, laquelle resta dans l’hôtel qu’enfin l’État consentit à

racheter, après une longue et laborieuse campagne de MM. A. Lenoir et

Vitet, syndiquant les efforts de tous les amis de l’art et de

l’histoire.

Les Montmorency possédaient plusieurs maisons dans Paris, l’hôtel de

Montmorency rue Sainte-Avoye, le seul qui restera marqué sous ce nom

dans le plan de Gomboust, l’hôtel neuf de Montmorency en face de

celui-ci, devenu plus tard l’hôtel de Mesmes, plus l’hôtel de Rochepot

rue Saint-Antoine, l’hôtel de Damville rue Couture-Sainte-Catherine, et

enfin l’hôtel patrimonial de la rue de Montmorency alors rue

Courtauvillain. C’était un grand logis du XIIIᵉ siècle, reconstruit plus

tard et qui porte aujourd’hui le nº 5 de la rue de Montmorency. Cet

hôtel fut confisqué par Richelieu, sous Louis XIV; Nicolas Fouquet

l’habita alors qu’il n’était encore que procureur général en Parlement.

Grandeurs passées, la finance succède aux hauts barons, le commerce

succède à la finance, et maintenant cette grande façade à hautes

fenêtres sans ornements ne se distingue plus guère des maisons voisines

que par ses proportions.

Dans l’hôtel neuf rue Sainte-Avoye, aujourd’hui rue du Temple, 14, vint

mourir le vieux connétable Anne de Montmorency, âgé de quatre-vingts

ans, blessé d’un coup de pistolet dans les reins, dans une charge

poussée à fond par le prince de Condé à la bataille de Saint-Denis, le

10 décembre 1567. C’était pendant la deuxième guerre civile, l’armée

protestante bloquait Paris: le connétable, qui n’avait que peu de

troupes et attendait des renforts, avait dû, malgré lui, donner bataille

pour faire cesser les murmures des Parisiens. Rapporté dans son logis

le soir de la bataille, il mourut trois jours après. Comme ceux qui le

soignaient essayaient de lui donner de l’espoir, le vieux connétable

s’irrita:--Assez! leur dit-il, pensez-vous que j’aie vécu quatre-vingts

ans et que je n’aie pas appris à mourir un petit quart d’heure!

Henri II était venu quelquefois dans la maison. Henri III y vint danser

aux noces du duc d’Épernon. L’hôtel du vieux connétable devint un siècle

après, pour les de Mesmes, hôtel de parlementaires, et plus tard maison

de financiers pour Law, qui, avant de mettre ses commis rue Quincampoix,

établit ici ses bureaux. Encore une fois la finance après les grands

barons.

Un logis important au commencement du XVIᵉ siècle, logis royal, logis de

duchesse et de maîtresse de roi, occupait un vaste espace entre le pont

Saint-Michel et le couvent des Grands-Augustins, c’était l’hôtel

d’Étampes, un manoir dit de la Salamandre, bâti par François Iᵉʳ pour

Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes. Le roi chevalier avait ainsi à

côté l’une de l’autre sa maîtresse et son chancelier le cardinal Duprat,

quand celui-ci cessa d’habiter l’hôtel de Sens pour prendre l’hôtel

d’Hercule qui fut plus tard de Nantouillet, à l’angle de la rue des

Grands-Augustins.

[Illustration: LES CHARNIERS DE SAINT-PAUL]

L’hôtel de la duchesse d’Étampes portait partout la Salamandre, la

marque royale, qui se retrouve encore dans un des débris dissimulé au nº

20 de la rue de l’Hirondelle.

C’était un véritable palais que ce nid des amours royales, luxueusement

décoré de peintures et de tapisseries, couvert d’emblèmes et de devises

galantes. Au siècle suivant, la maîtresse royale étant devenue une dame

du temps jadis, l’hôtel d’Étampes fut morcelé. Il se partagea en hôtel

de Luynes et hôtel d’O; celui-ci formait le coin de la rue Gilles-Cœur

et du quai, alors rue de Hurepoix. L’hôtel d’O appartenait aux Séguier.

La fille du chancelier Séguier épousa un de Luynes et sans doute les

deux logis contigus furent de nouveaux réunis.

[Illustration: L’HÔTEL DE SOISSONS (ÉTAT ANCIEN) ET LA COLONNE DE

CATHERINE DE MÉDICIS (ÉTAT ACTUEL)]

Pendant la Fronde, lors de l’affaire Broussel, le chancelier Séguier y

courut danger de mort. Il avait quitté courageusement sa demeure à six

heures du matin pour se rendre au Parlement malgré les barricades,

s’obstinant à passer, laissant son carrosse pour une chaise à porteurs

et quittant ensuite la chaise pour continuer à pied à travers les pavés

soulevés, lorsqu’une troupe de furieux se jeta sur lui.

Bousculé avec l’évêque de Meaux, il put néanmoins se réfugier à l’hôtel

de Luynes qu’aussitôt les émeutiers assiégèrent et dont la porte fut

bientôt enfoncée. Le chancelier avait trouvé une cachette dans une

chambre bien dissimulée où son frère le confessait et lui donnait

l’absolution pendant que les émeutiers cherchaient partout, fouillaient

la maison, sondaient les murs, saccageaient, brisaient les meubles et,

en désespoir de cause, pillaient tout ce qu’il pouvait y avoir à piller.

La partie du petit palais qui avait gardé le nom d’hôtel de la

Salamandre n’avait pas eu la même chance que les hôtels de Luynes et

d’O; elle fut occupée par divers industriels; bientôt les appartements

particuliers de Mᵐᵉ d’Étampes n’eurent plus rien d’aristocratique, la

chambre de bains de la belle servit d’écurie à une auberge, qui

naturellement se para pour son enseigne de l’emblème royal de la

Salamandre. La chambre de François Iᵉʳ fut une cuisine et les belles

salles furent transformées en logements.

La belle-fille de François, la veuve de Henri II, Catherine de Médicis,

délaissant les Tuileries _sur la paroisse Saint-Germain l’Auxerrois_,

les Tuileries à peine achevées, en raison de la crainte inspirée par un

horoscope qui lui annonçait qu’elle devait mourir _près de

Saint-Germain_, se fit construire à quelques pas de Saint-Eustache un

nouveau palais qui s’appela hôtel de la Reine, puis hôtel de Soissons.

Il se trouvait alors sur cet emplacement un vieil édifice gothique jadis

hôtel de _Nesle_, où la reine Blanche de Castille, mère de saint Louis,

était morte, et qui avait appartenu à Charles, comte de Valois, à Jean

de Luxembourg, roi de Bohême, au duc d’Orléans. Celui-ci en devenant

Louis XII avait donné cet hôtel de Nesle ou de Bohême à un couvent de

Filles pénitentes qui s’y étaient cloîtrées.

La reine ayant besoin du terrain expulsa ces pénitentes et les envoya

rue Saint-Denis à l’abbaye de Saint-Magloire.

Paris de siècle en siècle · 第 20 / 37 段