tout temps ont fait imprudemment étalage de leurs richesses, qu’à tort
ou à raison, et très souvent à raison, on considérait comme mal
acquises. Ces questions de finances, d’impositions, tailles et aides
levées irrégulièrement et arbitrairement, c’est la grosse cause de
discordes entre les peuples et les rois; il était bien difficile d’y
apporter remède et d’améliorer le système de répartition et de
perception, à cause des privilèges de classes, des différences de
traitement des provinces et de la confusion des franchises, coutumes,
immunités. C’est la cause directe ou indirecte de presque toutes les
séditions. Les financiers haïs par les peuples, qui voient tous ces
ruisseaux d’argent converger vers leurs coffres, soupçonnés par les
princes qui les accusent d’en arrêter au passage une trop forte partie,
ont souvent payé fort cher leurs malversations. Les hôtels et châteaux
construits par eux témoignant imprudemment d’une opulence acquise aux
dépens de l’épargne des peuples et de la bourse du roi, leur ont attiré
souvent de terribles mésaventures et sont rarement passés à leurs
héritiers.
Philippe le Bel, ayant usé de toutes les ressources de l’impôt, s’en
était pris aux monnaies, dont il diminua le titre à plusieurs reprises
au grand dommage et embarras de tous en général; cela créa une question
des loyers qui poussa enfin à bout l’irritation du peuple. Les loyers,
convenus en ancienne et loyale monnaie devaient-ils être payés en
monnaie altérée, ayant perdu une forte partie de sa valeur? Les
locataires disaient oui et les propriétaires non. Tous avec autant de
raison. Cette question d’argent tourna en émeute. Le populaire se porta
sur la courtille Barbette, mit le feu à l’hôtel et détruisit tout ce
qu’il pouvait détruire, jusqu’aux arbres du jardin.
A la fin du XIVᵉ siècle, au séjour Barbette réédifié, habitait la reine
Isabeau de Bavière qui au milieu d’une petite cour dissolue, menait
toujours sa vie de faste et de désordres. Cette vie licencieuse bien
connue de tous, ces fêtes masquées, ces déportements dont l’écho
dépassait les murs du séjour Barbette, devinrent un tel scandale public
qu’un jour un moine Augustin nommé Jacques Legrand osa, dans un sermon
solennel prêché devant la reine et s’adressant à elle, se faire
l’interprète de l’indignation générale.--«Je voudrais, dit-il, noble
reine, ne rien vous dire qui ne vous fut agréable mais votre salut m’est
plus cher que vos bonnes grâces; je dirai donc la vérité, quels que
doivent être vos sentiments à mon égard. La déesse Vénus règne seule en
votre cour; l’ivresse et la débauche lui servent de cortège et font de
la nuit le jour, au milieu des danses les plus dissolues. Ces maudites
et infernales suivantes qui assiègent sans cesse votre cour corrompent
les mœurs et énervent les cœurs... Partout, noble reine, on parle de ces
désordres et de beaucoup d’autres qui déshonorent votre cour.»
[Illustration: UNE PORTE DANS LA COUR DE LA MAISON RUE DU JOUR Nº 25]
Ce dur langage ne pouvait être bien reçu, Isabeau et les dames de sa
suite se récrièrent, mais aux reproches le moine répondit plus bravement
encore, sans se soucier de la colère des familiers de la reine qui
parlaient de le faire jeter à l’eau.
En ce _petit séjour_ Barbette, très vaste hôtel qui tenait tout le carré
formé aujourd’hui par les rues Vieille-du-Temple, des Francs-Bourgeois,
Payenne, du Parc-Royal et de la Perle, avec l’entrée principale rue
Vieille-du-Temple,--Isabeau en relevailles d’un enfant mort en naissant,
reçut le 20 novembre 1407, la visite du duc d’Orléans, pour le moment
trop lié avec elle et qui resta à souper. Ce souper devait lui coûter la
vie. C’était l’occasion attendue depuis longtemps par le duc de
Bourgogne. Assez tard dans la soirée, un valet de chambre du roi, acheté
par Jean sans Peur, vint demander le duc d’Orléans et lui dit que le roi
l’envoyait quérir hâtivement pour choses importantes.
Le duc immédiatement fit seller sa mule et quitta l’hôtel Barbette,
suivi seulement de deux écuyers montés sur le même cheval et de quatre
ou cinq valets porteurs de torches, car il était venu en petite
compagnie. Ils avaient à peine fait quelque chemin dans la rue obscure
et déserte, que soudain de l’ombre d’une ruelle il leur tomba sur le
corps dix-huit hommes, les uns à pied, les autres à cheval. Dès la
première poussée un coup de hache abattit la main du duc d’Orléans qui
n’avait pu se mettre en défense et criait: «Je suis le duc d’Orléans!»
--C’est ce que nous demandons! à mort! à mort!
En un instant le duc fut jeté à bas de sa mule et percé de coups.
Retourné à terre par les assaillants et encore terriblement martelé, il
mourut la tête écrasée, projetant sa cervelle sur les pavés, et avec lui
périt un de ses écuyers, un jeune Allemand qui, renversé aussi en le
défendant, se coucha sur son maître pour lui servir de bouclier.
Au bruit le cheval qui portait les deux écuyers avait pris peur et
s’était emballé; lorsque à une certaine distance ils purent se rendre
maîtres de leur monture, les deux écuyers revinrent sur leurs pas et
arrêtèrent en route la mule du duc.
Les maisons noires s’éclairaient çà et là de lumières, on s’éveillait au
bruit, mais on n’osait bouger. Les deux écuyers s’approchèrent du groupe
des assassins acharnés encore sur les cadavres; on leur cria de reculer
s’ils ne voulaient subir le sort des autres, puis, la besogne bien
terminée, les meurtriers s’échappèrent en criant au feu, et en jetant
des chausse-trapes derrière eux pour empêcher la poursuite.
En même temps, pour augmenter le désordre, un des leurs mettait le feu à
la maison de l’image Notre-Dame touchant au séjour d’Isabeau, où ils
avaient vécu cachés depuis dix jours, commandés par un sieur Raoullet
d’Octonville, ennemi particulier du duc, et par Guillaume et Thomas
Courteheuse.
On a prétendu que le duc de Bourgogne lui-même avait pris sa part de
l’exécution du crime afin d’être bien sûr qu’il réussirait mieux que
celui de Pierre de Craon. Ce qui est certain, c’est que les meurtriers
allèrent lui rendre bon compte de l’affaire à la tour Mauconseil, et
qu’il les fit partir déguisés pour son château de Lens, en même temps
qu’il s’éloignait de Paris après l’aveu de son crime.
Le tumulte était grand autour de l’hôtel Barbette, les gens de la reine
arrivaient criant au meurtre, on se précipitait vers l’hôtel d’Orléans
et aussitôt accouraient serviteurs et chevaliers armés à la hâte. La
reine Isabeau, prise de peur, s’était jetée en sa litière et s’était
fait porter à l’hôtel Saint-Paul, pendant que l’on enlevait le cadavre
pour le conduire au milieu des gémissements, d’abord chez le maréchal de
Rieux dans l’hôtel remplacé au XVIIᵉ siècle par l’hôtel Amelot de
Bizeuil ou des Ambassadeurs Bataves, puis en l’église Saint-Guillaume
des Blancs-Manteaux.
Ce meurtre qui fut le coup de tonnerre annonçant la grande lutte entre
Armagnacs et Bourguignons et qui amena tant de malheurs sur le pays,
avant d’être expié par la mort de Jean sans Peur tombant à son tour sous
les haches et les épées au pont de Montereau, eut lieu dans la rue des
Francs-Bourgeois, probablement devant un petit passage bordé de vieux
murs et de bâtiments en encorbellement, subsistant peut-être des
dépendances de l’hôtel Barbette.
Un peu plus d’un siècle après la reine Isabeau, l’hôtel Barbette reçut
dans ses murs une autre femme célèbre, une reine encore, mais de la main
gauche, Madame Diane de Poitiers, femme de Louis de Brézé grand sénéchal
de Normandie. A sa mort l’hôtel Barbette trop vaste pour être conservé
intact fut vendu en plusieurs lots. En 1563, les rues Barbette, du
Parc-Royal et des Trois-Pavillons,--celle-ci maintenant Elzévir et qui
s’appela aussi rue de Diane,--passèrent à travers le vaste ensemble de
constructions ayant formé la courtille Barbette. Il subsista une partie
des anciens bâtiments formant des hôtels particuliers comme l’hôtel
d’Estrées, marqué sur le plan de Gomboust, logis appartenant au maréchal
d’Estrées, père d’une troisième beauté célèbre, maîtresse royale encore,
de la _Belle Gabrielle_ qui attacha son nom à tant de maisons, _nids
d’amour_ éparpillés dans Paris, où elle recevait la visite du Vert
Galant, l’amant officiel, et aussi, dit-on, de plusieurs autres galants,
traîtres à leur roi. C’est en cet hôtel d’Estrées, reste des anciens
hôtels d’Isabeau et de Diane de Poitiers, que l’Empire plaça la
maison-mère des demoiselles de la Légion d’honneur.
[Illustration: LE PUITS DE L’ANCIEN SÉJOUR D’ORLÉANS ET DE
L’ABRI-COYCTIER, SUBSISTANT COUR DE ROUEN]
La maison formant le coin des rues Vieille-du-Temple et des
Francs-Bourgeois porte sur l’angle une magnifique tourelle à pans
coupés, la plus jolie de celles qui nous restent à Paris, gracieusement
décorée et ciselée d’arcatures ogivales. Tourelle et maison avaient bien
souffert; le poids du Temps s’était fait sentir, les affectations
diverses avaient forcément amené bien des modifications, mais une
restauration récente a rendu son comble effilé à la tourelle et rétabli
certaines fenêtres dénaturées. Logis et tourelle ne datent point
d’Étienne Barbette, ils n’ont même pu faire partie du séjour d’Isabeau,
mais probablement ont été construits plus tard sur quelque dépendance de
ce séjour.
Un autre hôtel princier s’élevait dès le XIIIᵉ siècle sur les rues du
roi de Sicile et Pavée. Le roi de Sicile qui lui avait donné son nom
était Charles, frère de saint Louis. A la fin du XIVᵉ siècle, l’hôtel
appartenait au roi Charles VI. Près de là, demeurait le favori Savoisy,
compagnon de jeunesse de Charles VI, en croupe de qui le roi, lors de
l’entrée solennelle de la reine Isabeau, s’en allait incognito courir
les rues de Paris pour jouir de la fête, ce qui lui attira dans la
presse quelques horions de bourgeois bousculés.
Savoisy eut avec l’Université une affaire qui tourna mal pour lui. Un
jour que les Écoles allaient en procession générale à Sainte-Catherine
du Val des Ecoliers, le cortège se heurta aux gens de Savoisy menant
leurs chevaux boire à la Seine. Une querelle s’engagea, les gens de
Savoisy chevauchèrent raidement à travers la procession, renversèrent et
blessèrent quelques personnes, puis non contents de cela, étant rentrés
à l’hôtel s’y armèrent et revinrent tomber sur les écoliers qu’ils
poursuivirent jusque dans l’église. Alors une vraie bataille s’engagea,
par leur nombre, les écoliers finirent par avoir raison des assaillants
à leur tour fortement étrillés.
Très irritée de l’offense, l’Université s’en alla en corps à l’hôtel
Saint-Paul réclamer vengeance, reprenant, en cas de non-satisfaction, sa
grande menace de quitter Paris. A cette époque de tiraillements
politiques aigus, quand les ducs d’Orléans et de Bourgogne se
disputaient le gouvernement, Dame Université était une puissance qu’il
importait d’avoir pour soi, aussi eut-elle pleine et entière
satisfaction. Pour l’offense faite par ses gens, Savoisy fut, par arrêt
du conseil, privé de sa charge de chambellan de l’hôtel du roi et banni;
on s’en prit aussi à sa maison qui fut rasée de fond en comble.
L’hôtel du roi de Sicile, voisin de cette place vide, eut après une
longue et brillante existence un sort plus triste qu’une mort violente.
Après avoir appartenu à des princes de sang royal, au duc d’Alençon, il
fut acheté en 1390 par Charles VI avant sa démence, alors que ce roi
était un jeune prince très chevalereux, passionné d’armes et de tournois
et qui donnait les plus grandes espérances; l’hôtel ensuite passa aux
rois de Navarre, puis aux Roquelaure, aux comtes de Saint-Paul qui le
rebâtirent, au cardinal de Birague qui en même temps qu’il y apportait
quelques embellissements fit élever la fontaine de Birague en face
Saint-Paul démolie de nos jours; l’hôtel vint enfin aux Caumont la
Force, dont il prit le nom.
C’était une magnifique demeure avec de beaux jardins; une partie des
bâtiments, après diverses affectations, fut en 1780 transformée en
prison pour remplacer le For-l’Evêque et le petit Châtelet. L’hôtel
devint la prison de la Force, la _Grande Force_, avec l’hôtel de
Brienne voisin pour annexe appelée la _Petite Force_.
En cette prison de la Force fut écrouée en 92 la princesse de Lamballe.
Elle faillit échapper aux massacres de septembre, grâce au dévouement de
quelques amis qui couvrirent d’or quelques-uns des tueurs chargés de la
besogne en cette prison; mais la malheureuse femme, sortie des geôles
sanglantes à demi folle de terreur, fut saisie à la porte par d’autres
assassins qu’on n’avait pas achetés, qui lui coupèrent la tête sur une
borne au coin de la rue du roi de Sicile. Non satisfaits, ces
cannibales, après que le cadavre dépouillé de ses vêtements fut resté
quelque temps exposé aux regards de tous, pendant qu’un perruquier
réquisitionné était contraint de friser et poudrer la tête de la
malheureuse femme, ouvrirent le corps, enlevèrent le cœur et le
placèrent au bout d’une pique pour le promener avec la tête dans tout
Paris, du Temple à l’Assemblée, en s’arrêtant pour boire dans des
cabarets, où ils déposaient la tête sur le comptoir à côté de leurs
verres.
Il n’est rien resté de la Force qui fut démolie en 1840.
[Illustration: LA PETITE FORCE]
[Illustration: L’HÔTEL SCIPION SARDINI, ÉTAT ACTUEL.]
III
L’hôtel des Prévôts de Paris.--Hugues Aubryot et les
Maillotins.--L’hôtel d’Orléans.--A l’Abri-Coyctier.--Le fief de la
Trémouille.--Magnificences de la maison à l’enseigne de la Couronne
d’or.--Sa destruction.--L’hôtel des archevêques de Sens.--Tristan
de Salazar.--La justice sommaire de la reine Margot.--L’hôtel des
abbés de Cluny.--François Iᵉʳ et la veuve de Louis XII.--Les
émotions du cardinal de Guise.--Le connétable de Montmorency.--Le
manoir de la Salamandre.--Le chancelier Séguier.--Catherine de
Médicis.--La kermesse de l’Agio à l’hôtel de Soissons.
[Illustration: LE PRÉVÔT DE PARIS]
Entre le lycée Charlemagne et l’église Saint-Paul, dans la cour du
passage Charlemagne, subsistent quelques débris notables de diverses
époques provenant d’un hôtel des Prévôts de Paris. Ce sont des restes de
façades de la Renaissance et du XVIIᵉ siècle, à côté d’une tour
d’escalier à pans coupés dont les larges fenêtres sont encadrées d’une
haute ogive. Un corps de logis de la Renaissance, assez important, a été
démoli récemment.
Les prévôts de Paris, magistrats royaux dont les fonctions étaient
importantes et qui représentaient à peu près les préfets actuels, comme
le prévôt des marchands représentait un maire, ne devaient pas, suivant
une très sage ordonnance de saint Louis, être pris parmi les Parisiens
d’origine. Le siège de leur juridiction était le Châtelet, mais
généralement en entrant en charge, ils quittaient leur domicile
particulier pour s’en aller habiter l’hôtel des Prévôts, à proximité du
logis royal de Saint-Paul.
[Illustration: L’HÔTEL DES PRÉVÔTS, PASSAGE CHARLEMAGNE, ÉTAT ACTUEL]
Cette tour d’escalier est le seul débris de l’hôtel primitif bâti par le
célèbre prévôt Hugues Aubryot, à l’époque la plus troublée du XIVᵉ
siècle. Hugues Aubryot, natif de Bourgogne, arrivant après la répression
de la commune de 1358, n’avait pas besogne facile, dans ce Paris encore
si profondément remué. Il eut à diriger d’importants travaux, à terminer
d’abord la muraille d’Etienne Marcel, cette nouvelle enceinte de la rive
droite qui triplait de ce côté l’étendue de la ville et avait été
hâtivement élevée en l’espace d’une année seulement, en travaillant nuit
et jour, pour mettre la Commune révolutionnaire à l’abri de l’attaque
des troupes royales. On n’avait alors probablement, dans la grande
presse, cherché qu’à se clore; Hugues Aubryot paracheva les travaux.
Pour compléter le système de défense, il construisit la Bastille
Saint-Antoine, forteresse formidable destinée aussi bien à garder le
saillant Est de la ville et le quartier de l’hôtel Saint-Paul de toute
insulte du dehors, qu’à maintenir au dedans le peuple de Paris, toujours
grondant et si prompt à se laisser entraîner aux séditions.
[Illustration: TOURELLE-ORATOIRE DE L’HÔTEL LA TRÉMOUILLE DÉMOLIE EN
1842]
Hugues Aubryot eut encore à ordonner d’autres constructions: la
réédification du Petit-Châtelet de Philippe-Auguste qui tombait en
ruines, le pont Saint-Michel alors appelé le Pont-Neuf. Mais Aubryot,
riche et puissant personnage, administrateur rigoureux, s’était, dans
ses multiples et importantes fonctions, attiré de grandes inimitiés.
L’orage fondit sur lui après la mort de Charles V. «Sur toutes choses,
dit Juvénal des Ursins, avait en grande irrévérence les gens d’église et
principalement l’Université de Paris»; s’il s’était attiré l’inimitié
des dignitaires de l’Université, les écoliers ne l’aimaient pas non
plus, car dans la reconstruction du Châtelet il avait ménagé sous la
voûte menant au
[Illustration: RÉCEPTION D’HOTES IMPORTANTS A L’HOTEL DES ABBÉS DE
CLUNY]
quartier des écoliers, deux cachots spécialement réservés à Messieurs
les étudiants, deux violons que par ironie il appelait Clos-Bruneau et
rue du Fouarre, du nom des deux principales rues des études. L’Église et
l’Université coalisées préparèrent sa perte. On fit une enquête secrète
sur son gouvernement et sa vie «qui était très orde et déshonnête en
toute ribaudise, à décevoir femmes partie par force et partie par
argent, dons et promesses, et avait compagnie à Juives, et ne croyait
pas le Saint Sacrement de l’autel et s’en moquait...».
[Illustration: COUR DE L’HÔTEL LA TRÉMOUILLE VERS 1840]
C’est ainsi que Hugues Aubryot fit connaissance avec les cachots de la
Bastille qu’il venait justement d’achever après dix ans de travaux. Son
procès s’instruisait, un procès pour «plusieurs hérésies», avec lequel
on comptait bien le mener jusqu’au bûcher. Transféré ès prisons de
l’évêché, il fut examiné sur plusieurs points «et fut trouvé par gens
clercs, ce connaissants, qu’il était digne d’être brûlé». Cependant
grâce aux prières des princes, oncles de Charles VI, cette peine fut
commuée, après amende honorable au parvis Notre-Dame, en prison
perpétuelle en basse fosse, au pain et à l’eau.
Heureusement pour lui cette basse fosse n’était pas dans sa solide
Bastille--mais dans les prisons de l’Evêque. Il s’y trouvait depuis
quelques mois, un an peut-être, lorsque éclata l’insurrection des
Maillotins, en 1382.
Il s’agissait encore d’impôts nouveaux. La sédition commença aux Halles
par le refus qu’une vieille marchande de cresson opposa aux percepteurs
de l’impôt. Ses cris ameutèrent la populace qui se mit aussitôt à courir
sus aux fermiers des aides et à les massacrer. Les émeutiers, mal armés
d’abord, marchèrent sur l’Hôtel de Ville, enfoncèrent les portes et
s’emparèrent des armes amassées, harnois de guerre, cottes de mailles et
«grande foison de maillets de plomb».
Ainsi armés, les insurgés deviennent les «_Maillotins_»; la terreur est
si grande par la ville en proie à la violence déchaînée, que les
officiers royaux, les magistrats et l’évêque se sauvent. Les Maillotins
se livrent à tous les excès, ils tuent, saccagent et pillent. Ils
assiègent l’abbaye de Saint-Germain qui se défend vigoureusement et
réussit à les repousser. Ils délivrent les prisonniers du Châtelet qui
se joignent à eux, ils vont à la prison de l’évêque, enfoncent tout
aussi et parmi les prisonniers trouvent Hugues Aubryot.
Sentant le besoin d’avoir un chef, ils lui proposèrent d’être leur
capitaine. Hugues Aubryot heureux de revoir le jour, leur promit une
assistance vigoureuse mais demanda d’abord à s’aller rafraîchir et armer
dans son hôtel. Et très sagement, pendant que les Maillotins passaient
la nuit en désordres et orgies dans la ville épouvantée, Aubryot trouva
le moyen de s’enfuir et de gagner la Bourgogne son pays, d’où il se
garda bien de revenir jamais; pendant que tombait d’elle-même cette
insurrection sans chef, que se dissipaient les bandes, si forcenées les
premiers jours et maintenant effrayées elles-mêmes de leurs excès et que
tout se terminait par la punition sévère des plus coupables, dont
beaucoup furent secrètement jetés la nuit dans la rivière.
L’histoire de cet hôtel des Prévôts est, après Aubryot, assez confuse;
la tradition y fait se succéder des princes, des grands seigneurs, et
ensuite d’autres prévôts successeurs d’Aubryot revenant à l’hôtel
affecté à leurs prédécesseurs: on y voit le duc d’Orléans qui y fonda
l’ordre du Porc-Epic, Jean de Montaigu, surintendant des finances, plus
mal traité par le sort que Aubryot et décapité en 1409, le duc de Berry,
le connétable de Richemont, l’amiral de Graville, le connétable de
Bourbon, le connétable de Montmorency, etc...
Au XVIᵉ siècle l’hôtel fut reconstruit, puis encore remanié et subdivisé
au siècle suivant. Outre la tour d’escalier il reste un corps de logis
remarquable par d’anciennes lucarnes et de grandes figures en
cariatides; à part ces débris, des locaux industriels et une maison de
rapport bordent maintenant la vieille cour qui vit si souvent messieurs
les Prévôts de la grande ville, en chaperon et robe aux armes de la
ville, le bâton de commandement à la main, partir à cheval précédés des
sergents en hoquetons aux couleurs parisiennes, pour présider aux
cérémonies en solennité, ou pour marcher au bruit, les jours d’émotion
populaire.
Si des connétables de France possédèrent ce vieux logis des prévôts, un
autre connétable, le chevalier Bertrand du Guesclin, avait son hôtel de
Paris dans la rue de la Verrerie, mais rien de rien n’en demeure qui
pourrait sur un point bien précis fixer le souvenir du grand Breton. On
sait seulement que son logis avait par derrière, dans les communs, une
sortie sur la rue Barre-du-Bec englobée dans la rue du Temple, à la
hauteur du numéro 17 actuel de cette rue.
Le malheureux duc d’Orléans, assassiné rue des Francs-Bourgeois, avait
son hôtel de l’autre côté de la Seine, appuyé au rempart entre la porte
de Buci, que Perrinet Le Clerc devait livrer aux Bourguignons, et la
porte Saint-Germain. C’était un magnifique séjour qui resta aux ducs
d’Orléans jusqu’à Louis XII.
A son avènement celui-ci le vendit en plusieurs parties, dont un lot
important fut acquis par Jacques Coyctier, l’ancien médecin de Louis XI,
«habile homme, dit Commines, qui savait prendre son malade et lui était
si rude que l’on ne dirait point à un valet les dures paroles qu’il lui
disait». Cet homme si rude était très retors, en travaillant sans
vergogne par la crainte de la mort l’esprit de son malade, il sut tirer
de Louis XI d’énormes sommes, des gages de 10 000 écus par mois, des
seigneuries et différents bénéfices pour lui ou sa famille. Il dut en
partie rendre gorge plus tard et versa au trésor royal 50 000 écus, mais
n’en resta pas moins fort à l’aise dans son _abri-Coictier_, comme il
appelait sa maison où il avait fait sculpter à côté d’un éléphant chargé
d’une tour, ornement de l’hôtel d’Orléans, l’_abricotier_, son emblème
particulier formant rébus.
L’abri Coyctier est tombé; on retrouverait pourtant quelques fragments
des murailles qui en ont fait partie, au fond de la deuxième cour de
Rouen, dans le passage du Commerce; il en subsiste, dans tous les cas,
dans un angle de cette cour, un vieux puits gothique dont la margelle
sculptée est à demi enterrée aujourd’hui dans le sol remblayé.
Mais retournons de l’autre côté de l’eau dans les parages de la Tour de
Bourgogne. Dans la rue des Bourdonnais, se continuant par la rue
Thibautodé jusqu’à l’arche Marion, exista jusqu’à nos jours, à l’angle
de la rue de Béthisy, un magnifique hôtel du XVᵉ siècle, le plus beau
peut-être, avec celui-ci de Cluny, des édifices civils de Paris, au
moyen âge. Le très important fief de la Trémouille, qui possédait tous
droits de justice et englobait dans sa censive quelques rues autour de
l’hôtel, avait été acheté au duc d’Orléans par Guy de la Trémouille,
vers la fin du XIVᵉ siècle. Les la Trémouille se contentèrent pendant
une centaine d’années de l’hôtel du XIIIᵉ siècle. Louis de la
Trémouille, rude homme de guerre, celui qui, tout jeune, vainquit à
Saint-Aubin-du-Cormier le futur Charles VIII, alors duc d’Orléans, et
fit couper la tête aux seigneurs pris avec lui, celui qui, plus tard,
commanda les armées de ce même Charles VIII et s’en fut mourir en 1525 à
la journée de Pavie, fit construire en 1490 ce très charmant édifice, un
des joyaux si nombreux du vieux Paris, que Paris a malheureusement
perdus.