Au bout de la rue de la Verrerie, derrière l’hôpital Saint-Gervais,

c’est-à-dire tout proche de l’hôtel du connétable, par la rue des

Mauvais-Garçons et la rue du Murier, Pierre de Craon possédait un logis

dans lequel il fit secrètement provision d’armes et d’armures et qu’il

pourvut largement de vivres. Ces _pourvéances_ faites, Craon réunit des

«_compagnons hardis et outrageux_»; il les envoya par petites troupes en

son hôtel où ils arrivaient de nuit et restaient tapis sans sortir,

faisant largement honneur aux victuailles amassées, en attendant

l’ouvrage inconnu qui leur était réservé. Quand il y en eut une

quarantaine, Craon arriva à son tour, toujours secrètement et s’enferma

comme les autres, gardant seulement dehors des espions qui guettaient

tous les faits et gestes du connétable.

Enfin l’occasion si patiemment épiée se présenta. Il y avait fête à

l’hôtel Saint-Paul, le jour de la Fête-Dieu de 1392, joûtes toute la

journée dans les lices de l’hôtel devant les dames, puis festin et

danses. Les danses ne finirent qu’une heure après minuit, l’assemblée

tout aussitôt se dispersa, chacun s’en retournant au logis. Messire

Olivier de Clisson ayant causé longuement avec le roi quitta l’hôtel le

dernier, alors que les lumières de la fête s’éteignaient et que tous à

l’hôtel se préparaient à dormir. Ses gens et ses chevaux l’attendaient à

la porte, ils étaient huit seulement, avec deux torches que les valets

allumèrent dès que le connétable fut en selle.

Pierre de Craon avait fait monter ses hommes à cheval et dans la nuit

noire s’en était allé s’embusquer au carrefour Baudoyer. La petite

troupe du connétable quittant la rue Saint-Paul, tourna au carrefour des

rues Saint-Antoine et Sainte-Catherine, maintenant Sévigné; Clisson

causait avec un écuyer, il était en train de lui dire: «Je dois demain

avoir au dîner chez moi, monseigneur de Touraine, le seigneur de Coucy,

messire Jean de Vienne, messire Charles d’Hangiers, le baron d’Ivry et

plusieurs autres, or pensez que ils soient tous aisés et que rien n’y

ait d’épargné...» lorsque tout à coup retentit en arrière le galop des

quarante chevaux de Craon.

En un clin d’œil le cortège du connétable fut bousculé, les deux torches

éteintes. Le connétable prit d’abord l’attaque pour une plaisanterie du

duc d’Orléans, il cria aux assaillants: Monseigneur, par ma foi, c’est

mal fait, mais je vous le pardonne, car vous êtes jeune...

--A mort Clisson! à mort, ci vous faut mourir, lui répondit un homme de

la mêlée.

--Qui es-tu, qui dis de telles paroles?

--Je suis Pierre de Craon!

Et les épées commençaient leur jeu; les gens du connétable et lui-même,

dans leurs habits de fête, étaient peu armés, tandis que les hommes de

Craon étaient couverts de fer.

--Occirons-nous tout? demandèrent-ils à Craon.

--Oil, tous ceux qui se mettront en défense.

Les gens de Clisson furent vite à terre ou jetés de côté, dans le noir

de la rue; le connétable se défendait de son mieux avec une courte épée

contre les coups qui pleuvaient dru sur lui. Par bonheur l’obscurité le

protégeait un peu, et d’un autre côté les hommes de Craon qui venaient

seulement d’apprendre à quel illustre personnage ils s’attaquaient, s’en

trouvaient fort troublés. Clisson ferraillant toujours, déjà meurtri et

blessé par tout le corps, se maintenait à cheval. Un coup formidable

asséné sur la tête le renversa enfin. Il tomba juste dans la porte d’un

boulanger qui préparait son pain et qui au terrible fracas des épées

venait d’entrebâiller son huis. Sous le poids du corps roulant à terre,

la porte s’ouvrit toute grande et le connétable resta sans mouvement, la

tête dans la maison du boulanger épouvanté, les jambes dans la rue.

Craon hésita un moment, il n’osa descendre pour voir si l’œuvre était

bien achevée.--Allons, dit-il, nous en avons assez fait, s’il n’est pas

mort, il mourra du coup féru à la tête!...

Et toute la troupe fila au grand trot vers la porte Saint-Antoine pour

s’échapper. Or toutes les portes de Paris, depuis la révolte des

Maillotins, avaient été enlevées, précisément sur le conseil du

connétable. Si elles avaient pu être closes comme jadis à la nuit,

jamais Craon n’aurait osé tramer son attentat, arrêté par

l’impossibilité de sortir une fois le coup fait. «Or considérez comme

les choses adviennent, dit Froissart, le connétable avait cueilli la

verge dont il fut battu.» Craon, sorti sans difficulté par la porte

Saint-Antoine, poussa tout d’une traite jusqu’à Chartres, y trouva des

chevaux préparés et continua de la même allure jusqu’au château de

Sablé.

Criblé de blessures et la tête pleine de sang, Clisson gisait dans la

boutique du boulanger, on le croyait bien mort et l’on avait couru

prévenir à l’hôtel Saint-Paul, d’où le roi partit immédiatement en robe

de chambre, avec quelques chambellans et des gens d’armes, torches

allumées, et tout ce monde vint remplir la rue et la petite boutique du

boulanger. Cependant Clisson, que l’on avait déshabillé pour visiter ses

plaies, donnait quelques faibles signes de vie, au grand étonnement de

ses gens.

[Illustration: LE CONNÉTABLE DE CLISSON RAPPORTÉ A SON HOTEL, RUE

VIEILLE-DU-TEMPLE

_Imp. Draeger & Lesieur, Paris_]

--Connétable, comment vous sentez-vous? demanda le roi se penchant sur

ce corps tout sanglant qui remuait encore.

--Cher sire, petitement et faiblement, murmura le connétable.

--Qui vous a mis en cet état?

--Sire, c’est Pierre de Craon, traîtreusement...

--Connétable! je le jure, jamais chose ne sera si bien et si fort

vengée! Or tôt, aux médecins et surgiens d’abord!...

Déjà les médecins de l’hôtel Saint-Paul accouraient. Ils examinèrent

longuement et pansèrent les blessures dont le connétable était navré par

tout le corps. Par chance miraculeuse, aucune n’était mortelle, le grand

nom de Clisson, jeté subitement aux assassins, avait pour ainsi dire

amolli leurs bras; néanmoins le connétable eût été achevé sous les pieds

des chevaux, si la porte du boulanger ne s’était ouverte quand il tomba

sous le grand coup porté par Craon.

--Dans quinze jours, dirent les médecins au roi bien heureux, nous vous

le rendrons chevauchant!

[Illustration: UN COIN DE LA COUR DE L’HÔTEL DE MAYENNE-D’ORMESSON RUE

SAINT-ANTOINE]

On sait comment Craon ne fut pas rattrapé par le prévôt de Paris lancé

sur ses traces, comment n’estimant point le château de Sablé asile assez

sûr quand il apprit que le connétable n’était pas mort, il se réfugia

près du duc de Bretagne, comment, la guerre ayant été déclarée à ce duc,

Clisson guéri et le roi déjà malade, s’obstinant malgré sa faiblesse,

menèrent l’armée vers la Bretagne, et comment se déclara dans la forêt

du Mans la folie de Charles IV.

Que de maux découlèrent de ce meurtre manqué rue

Culture-Sainte-Catherine: les longues guerres civiles pendant la démence

du roi et la jeunesse de Charles VII, la lutte des princes s’arrachant

villes dévastées et provinces ravagées, les féroces massacres des

partis, cruelles meurtrissures auxquelles vinrent s’ajouter encore les

désastres de la guerre anglaise, comme pour achever de faire un cadavre

de la France pantelante.

Pierre de Craon ne fut pas pris; mais il eut tous ses biens confisqués,

son logis de Paris fut rasé et l’emplacement ajouté au cimetière

Saint-Jean; la ruelle qui longeait les murs du logis et dont il reste un

fragment, prit alors, pense-t-on, le nom de rue des Mauvais-Garçons.

Plus tard Craon repentant fit, en signe d’amende honorable, élever dans

le cimetière, à l’endroit où avait été sa maison, une croix de pierre

portant son nom et l’aveu de son crime.

L’hôtel de Clisson, après avoir passé dans diverses mains, devint en

1553 la propriété d’Anne d’Este, femme de François de Lorraine, duc de

Guise. Les Guises, par diverses adjonctions et bâtisses agrandirent

considérablement l’ancien logis de Clisson et formèrent le très haut et

très vaste hôtel à deux grandes cours, avec jardins derrière et sur les

côtés, que l’on peut voir sur le plan de Paris de Gomboust, tenant déjà

tout le pâté de bâtiments de la rue des Quatre-Fils à la rue des

Francs-Bourgeois.

Dans cet immense hôtel magnifiquement installé et meublé, orné de

peintures murales du Primatice, décoré de tapisseries merveilleuses qui

étaient, d’après Sauval, avec celles du Vatican et du Louvre, les plus

belles du monde, les Guises tenaient une véritable cour et pouvaient

loger une suite considérable de gentilshommes attachés à leur fortune,

garnison qui s’augmenta, aux jours critiques, de soldats et de partisans

nombreux.

A François de Guise, défenseur de Metz, assassiné sous Orléans par

Poltrot de Méré, succéda Henri de Guise le Balafré qui devait périr à

Blois. Dans l’Etat bouleversé par les factions, au moment le plus

terrible des guerres de religion, la maison de Guise si rapidement

élevée, n’ayant plus de frein à ses ambitions, pouvait tout espérer.

Elle avait déjà les cœurs d’une bonne partie des Français détachés des

Valois dégénérés; Paris conquis par ses curés et ses prédicateurs, par

les meneurs fanatiques, était Guisard. Les Guises pouvaient nourrir

l’espoir de culbuter les fils de l’italienne Catherine de Médicis, de

rejeter en sa Gascogne ou supprimer le Béarnais, cet Henri de Bourbon

que Charles IX avait épargné à la Saint-Barthélemy, puis, cet héritier

du trône écarté, d’enlever le trône de France au roi des Mignons, à cet

Henri III méprisé, que les ciseaux de la duchesse de Montpensier

comptaient bien tonsurer pour en faire frère Henri de Valois.

En ces années tumultueuses, de 1560 à 1594, l’hôtel de Guise est une

citadelle rivale du Louvre. C’est là que les ligueurs prennent le mot

d’ordre, les gens de robe, intrigants, parlementaires ou sorbonnistes,

les gens d’épée cherchant le bon parti, les bourgeois remuants, les

terribles Seize. Le fil de toutes les intrigues secrètes aboutit ici et

c’est d’ici que part le signal de toutes les complications qui viennent

embrouiller et compléter l’anarchie du pauvre royaume.

Autant et plus que le Louvre, l’hôtel de Guise a trempé dans le sang de

la Saint-Barthélemy; la tentative d’assassinat de Maurevel sur Coligny y

fut tramée, et c’est le duc de Guise, dans son hôtel changé en place de

guerre et rempli de soldats, qui organisa le massacre, donna l’ordre au

prévôt des marchands et aux échevins de préparer leurs gens.

[Illustration: LES PRÉDICATEURS DANS LE JARDIN DES JACOBINS DE LA RUE

SAINT-JACQUES, SOUS LA LIGUE

AU FOND LES ÉCOLES SAINT-THOMAS, DÉMOLIES VERS 1850]

Aux coups du tocsin l’hôtel de Guise s’ouvre et lâche par la ville ses

bandes de forcenés, tandis que Guise lui-même à la tête d’une forte

troupe marche sur la maison de l’amiral pour faire exécuter sous ses

yeux ce que Maurevel avait manqué deux jours auparavant.

Pendant les années qui suivent, Guise est aussi roi, sinon plus, que cet

Henri III pour lequel il ne cache pas son mépris. Les gentilshommes de

l’hôtel de Guise insultent journellement les mignons du roi et lui tuent

les plus aimés, Quélus et Maugiron, tombés dans le fameux duel de trois

contre trois, aux Tournelles près de la Bastille. Guise est le vrai roi

de la ville de Paris, le roi de la très sainte Ligue dont il tient tous

les fils avec ses frères Mayenne et le cardinal de Guise, jouant même

avec adresse, pour l’opposer au roi de Navarre, de son oncle le cardinal

de Bourbon. De ce vieillard, ils ont l’air de faire l’héritier éventuel

du trône, dont chaque pas semble les rapprocher, pas assez vite

cependant au gré de l’impatience de la sœur des Guise, l’ardente et

vindicative duchesse de Montpensier, qui, à elle seule, suffirait à

entretenir toutes les intrigues, toutes les machinations de la maison, à

maintenir à la température voulue, dans la cuve parisienne, le

bouillonnement des passions révolutionnaires savamment malaxées.

L’heure étant venue, l’insurrection parisienne étant bien préparée, tous

les rôles sus, le plan des barricades, faites de tonneaux remplis de

terre, adopté, les chefs de quartier nommés, les capitaines guisards

introduits et cachés, le duc de Guise malgré la défense du roi entre

dans Paris. C’est un triomphe, une ovation sans fin, de la porte

Saint-Denis à l’hôtel de Soissons où tout d’abord il se rend pour saluer

la reine mère. Puis il a l’audace de se présenter au Louvre, où peu s’en

faut qu’il ne trouve ce qui l’attend à Blois.

--Sire, tenez-vous M. de Guise pour votre ami ou votre ennemi, dit au

roi le colonel des gardes Alphonse d’Ornano, il ne faut qu’un mot sans

vous en donner autrement peine et je vous apporte aujourd’hui sa tête à

vos pieds.

Mais Henri III ne dit pas le mot, _il n’ose_, cette fois. Il ne se sent

pas assez fort dans Paris, au milieu de ce peuple dont il a entendu

jusque sous ses fenêtres les cris d’amour frénétiques pour les

Guises--«de qui la France, a-t-on dit, est folle car c’est trop peu dire

amoureuse».

Rentré à l’hôtel de Guise, le Balafré prend les dernières mesures pour

le corps à corps avec le roi; l’hôtel de Guise devient un arsenal et un

quartier général. Dans le jour ce ne sont qu’allées et venues de

gentilshommes, de curés, de capitaines et de bourgeois; les meneurs

populaires sont les plus caressés par les princes lorrains. Pendant la

nuit on amène à l’hôtel grande provision d’armes. Le roi de son côté

fait venir des troupes.

Le jeudi 12 mai 1588, la mine éclate, un immense réseau de barricades

couvre la ville. Tout le monde marche sous la direction des dixeniers et

quarteniers, dans la fumée des arquebusades; les suisses sont cernés,

culbutés et désarmés. Guise toute la journée resta aux fenêtres de

l’hôtel de Guise surveillant son œuvre et occupé à donner des ordres. A

quatre heures, la révolte étant partout maîtresse et les troupes qui

n’étaient pas prisonnières rabattues sur le Louvre, Guise sortit de son

hôtel en pourpoint blanc tailladé, avec une suite de gentilshommes. Les

rues autour de l’hôtel sont pleines de monde, à sa vue c’est une

frénésie d’enthousiasme, les gens des barricades, la foule qui se

presse, bourgeois et bourgeoises, l’acclament. «Il ne faut plus

lanterner, crient des gens, il faut le mener à Reims!» On l’étourdit

par les rues de tant de cris de: Vive Guise! qu’il ne fait que lever son

grand chapeau et qu’il feint d’en être fâché. «Mes amis, c’est assez,

messieurs, c’est trop, criez vive le roi!»

Il est presque au but maintenant, il ne reste plus pour achever l’œuvre

que la suppression d’Henri III et c’est, il y compte bien, ce que les

Parisiens fanatisés vont faire sans qu’il ait besoin d’y mettre la main.

Déjà des gens à lui excitaient le peuple à compléter sa victoire par la

prise du Louvre.

--Allons prendre et barricader ce bougre de roi dans son Louvre!

criait-on aux carrefours changés en places d’armes.

Toute la nuit se passe ainsi tumultueuse, les bourgeois de la Ligue ont

saisi les portes de la ville, ce qui permet aux partisans des Guises

d’accourir; ils s’emparent de l’Hôtel de Ville et de l’Arsenal et

bloquent la Bastille; les barricades touchent le Louvre et tout semble

présager une grande attaque du château.

Ce vendredi la reine-mère monte en sa chaise et, péniblement, à travers

la foule armée, à travers les retranchements des rues «si dru semés» où

elle obtient difficilement passage, elle se dirige vers l’hôtel de

Guise, quartier général de l’insurrection déchaînée. Elle tente une

dernière démarche auprès du duc de Guise, le suppliant d’éteindre tant

de feux allumés et de venir s’entendre avec le roi disposé à toutes les

concessions. Le duc de Guise répond froidement qu’il n’y peut plus rien,

que le peuple est un taureau échappé qu’on ne peut plus retenir: il

déplore l’état des choses, mais quant à aller au Louvre il s’y refuse

absolument, ne voulant se mettre à la merci de ses ennemis.

[Illustration: TOURELLE HEROUET, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE]

Cette démarche cependant sauve peut-être le roi, car pendant ces

négociations, les colonnes ligueuses qui se préparent à marcher sur le

Louvre ne reçoivent point les ordres de Guise et l’appoint de soldats

dont le courage éprouvé doit donner de la vigueur à l’attaque. Guise

tergiverse et va laisser échapper la proie qu’il tient presque en sa

main. Henri III, prévenu par sa mère, comprend que s’il reste un instant

de plus il est perdu, et il se décide à une fuite précipitée.

Jamais plus il ne remettrait le pied dans Paris; il ne devait le revoir

que de loin, des hauteurs de Saint-Cloud quand il essaya de tenir son

serment d’y rentrer par la brèche. Mais alors l’arrêta le couteau du

cordelier Jacques Clément, mis en la main du moine par la duchesse de

Montpensier qui, à la journée des Barricades, n’aurait pas eu les

hésitations de son frère.

Dans son journal, l’Estoile raconte qu’à la nouvelle de cette fuite qui

renversait tous les plans des Guisards, «un quidam dit que les deux

Henri avaient tous deux bien fait les ânes,» l’un pour n’avoir pas eu le

cœur d’exécuter ce qu’il avait entrepris, c’est-à-dire de faire tuer

Henri de Guise à sa visite au Louvre et fait donner sérieusement ses

troupes dès le commencement du soulèvement, et l’autre pour avoir le

lendemain laissé échapper la bête qu’il tenait en ses filets.

L’hôtel de Guise, n’ayant point réussi à force ouverte, reprit sa

politique de feintes et de machinations, qui devaient bien étonner le

bon badaud ligueur ne voyant pas plus loin que le bout de sa hallebarde;

le duc de Guise pour reprendre contact avec le roi réfugié à Chartres,

ouvrit les négociations par une singulière ambassade, une procession de

capucins conduite par frère Ange, un Joyeuse qui s’était fait moine et

qui plus tard redevint homme d’épée. C’était une procession ridicule ou

plutôt une mascarade.

En tête des Capucins, frère Ange déguisé en Jésus-Christ couronné

d’épines lié et garrotté, marchait sous les coups de fouet entre deux

femmes représentant Marie et Madeleine; des soldats venaient derrière en

costumes burlesques, portant en guise de casques des marmites renversées

et brandissant de vieilles armes rouillées.

On négocia; par un accord signé entre le roi et les princes, le duc de

Guise fut nommé lieutenant général du royaume. S’y croyant tout autant

qu’à Paris le maître de la situation, il alla aux États réunis à Blois,

où les élections avaient envoyé une majorité ligueuse, où le président

du Tiers était La Chapelle-Marteau, un des Seize, un des chefs de la

journée des barricades, devenu prévôt des marchands de par les Guise.

Cette fois le roi osa et deux des Guise périrent, le Balafré et le

cardinal.

A l’hôtel de Guise il ne restait plus que Mayenne et la duchesse de

Montpensier; la déchéance du roi fut proclamée dès qu’arriva la nouvelle

du meurtre et Mayenne, prenant la présidence du conseil général de

l’Union, se nomma lieutenant général. Paris vécut dans l’effervescence

révolutionnaire, on pendit, on emprisonna les royaux et les politiques,

pendant que l’armée de Mayenne manœuvrait autour de Paris contre l’armée

royale formée des troupes combinées d’Henri de Valois et d’Henri de

Navarre. Quand, à la fin de juillet 1589, les deux rois vinrent attaquer

Paris, les Seize firent «_reserrer_» en toutes les prisons de Paris

environ trois cents bourgeois des plus apparents et notables, pris comme

otages, et la duchesse de Montpensier, à l’hôtel de Guise, eut des

conférences avec le petit cordelier Jacques Clément amené par le prieur

Bourgoin. Bien caressé et catéchisé, enflammé par des promesses de

toutes sortes, celui-ci s’en alla résolument à Saint-Cloud, et son

couteau vengea l’assassinat de Blois.

L’hôtel de Guise savourait la joie de la vengeance; la duchesse et ses

gentilshommes prirent l’écharpe verte en signe d’allégresse, mais tout

n’était pas fini, car il restait Henri de Navarre devenu le grand

adversaire. Celui-ci après sa victoire d’Ivry revint attaquer Paris.

Dans la ville assiégée, affamée, affolée, le foyer révolutionnaire

entretenu par les Guises flamba si fortement, devint si dangereux, les

Seize, en vrai comité de salut public, poussés par le curé Boucher qui

était une sorte de Marat pensionné par l’Espagne, allèrent si loin dans

leurs fureurs démagogiques que Mayenne les voyant dépasser de beaucoup

ses plans, dut se hâter d’intervenir et de faire pendre quelques-uns de

ceux qu’il avait précédemment le plus caressés.

Mais après cinq années encore d’agitations, l’hôtel de Guise d’où sont

sortis tant de maux pour la France et pour Paris en particulier, ce

palais de la Ligue responsable de toutes les horreurs déchaînées, des

férocités de la populace guisarde, de la guerre civile, de l’appel aux

Espagnols, de la terrible famine du siège, l’hôtel de Guise est enfin

vaincu.

Le fils du Balafré et Mayenne lui-même peu après, essoufflé par cinq

années de campagnes, firent leurs accommodements avec Henri IV

victorieux partout, maître de Paris, oint de la Sainte-Ampoule et rentré

dans le giron de l’Église catholique. L’hôtel de Guise humilié, déçu

dans ses ambitions n’est plus ce quartier général de la rébellion qu’il

a été tant d’années; Mayenne s’en va bâtir un hôtel particulier, en face

de celui de Sully son vieil ennemi, dans la rue Saint-Antoine. L’hôtel

de Guise, silencieux maintenant, reste pendant un siècle encore aux

mains des descendants du Balafré, seigneurs opulents qui ont renoncé aux

grands rêves et dont l’ambition ne trouble plus l’État. On ne loge plus

de conspirateurs à l’hôtel de Guise, ses immenses bâtiments que la foule

des traîneurs d’épée ne remplit plus, donnent l’hospitalité à des

protégés de la maison de Lorraine, à de tranquilles gens de lettres,

entre lesquels Corneille pendant quelque temps.

En 1700, l’hôtel passa aux princes de Soubise. Alors tombèrent les

vieilles murailles pour la transformation du terrible hôtel, à l’aspect

grave et solide, en un palais XVIIIᵉ siècle largement ouvert,

somptueusement orné et décoré. Il ne resta pour rappeler le temps des

Guises qu’un bel escalier de pierre dont la rampe de fer est ornée de

croix de Lorraine. Les parties de murailles que l’on conserva furent

transformées et complètement déguisées par de nouvelles dispositions et

par une décoration à la mode nouvelle. Portique à colonnes

corinthiennes, vaste cour d’honneur encadrée d’une colonnade à terrasse,

grande façade avec fronton central, statues et sculptures diverses;

appartements magnifiques dont la décoration est due à Germain Boffrand,

boiseries splendides, plafonds, trumeaux, bas-reliefs, dessus de portes,

on trouve là toute la grâce, toute l’élégance du XVIIIᵉ siècle. Tout

cela, quand arriva la Révolution, allait être mis en vente par les

créanciers des Soubise.

Un moment, la Révolution triomphante vint réveiller à l’hôtel de Guise

l’écho des anciennes séditions. Un jour des gens armés envahirent les

cours, c’étaient les vainqueurs de la Bastille qui venaient entasser

dans l’hôtel quarante-cinq milliers de poudre trouvés dans la

forteresse. Les poudres parties, des ateliers divers pour l’armement de

la nation les remplacèrent, avec un détachement de hussards Chamboran

casernés dans les parties disponibles.

Enfin l’Empire, en 1808, achète l’hôtel Soubise en même temps que

l’hôtel de Rohan qui le touche par les jardins. Il fait de celui-ci

l’Imprimerie nationale et donne à celui-là son affectation actuelle de

grand dépôt des Archives nationales et d’École des Chartes.

Tout près de ce logis de Clisson et des Guises, s’élevait l’hôtel d’un

riche financier du XIVᵉ siècle, Étienne Barbette, prévôt de Paris et

argentier ou surintendant des finances de Philippe le Bel. C’était un

_Séjour_, un manoir de campagne situé en dehors de l’enceinte de

Philippe-Auguste, près de la porte de la rue Vieille-du-Temple, qu’on

appelait en raison de ce voisinage porte Barbette.

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