Ce bel et solide édifice rectangulaire en pierres de taille, divisé en

plusieurs étages accusés par des encorbellements, a gardé son

couronnement de mâchicoulis couvert aujourd’hui par une toiture basse.

Les divers étages sont éclairés par des baies carrées à meneaux,

inscrites, à l’étage de la grande salle, dans une haute ogive. Un large

escalier à vis tourne autour d’un pilier central qui se termine en haut

de la cage par un chapiteau en forme de caisse de jardin, d’où s’élance

un chêne sculpté, dont les grosses branches se subdivisent bientôt et

forment, avec leurs branchages entre-croisés et leur feuillage touffu,

quatre travées de voûte ogivale.

On pense que Jean sans Peur avait fait construire ce donjon pour

renforcer son hôtel après qu’il eut fait assassiner le duc d’Orléans.

Monstrelet le dit: «Et mêmement fit faire en ces propres jours à

puissance d’ouvriers, une forte chambre de pierre bien taillée en

manière d’une tour, dedans laquelle il se couchait par nuit et était

ladite chambre fort avantageuse pour le garder.» Probablement, Jean

sans Peur qui se fortifia en son hôtel en vue des événements, l’avait

commencée quelque temps avant le crime. Cette tour, dévastée

intérieurement par des appropriations diverses, et des intercalations

d’étages, montre encore, sculptés extérieurement au tympan d’une fenêtre

basse sur la rue, le niveau et les rabots choisis pour emblèmes par le

duc Jean.

[Illustration: LE MEURTRE DU DUC D’ORLÉANS]

Son brillant cousin et rival le duc d’Orléans, confiant dans sa force,

avait pris pour emblème un bâton noueux avec la devise: _je l’envie_ ou

_je l’ennuie_. Jean sans Peur adopta en réponse au défi l’emblème du

rabot, avec les mots flamands: _Ich oud_, _Je tiens_.

Jadis pris par les Turcs à Nicopolis dans le grand désastre de la

Croisade aux pays du Danube, Jean sans Peur, héritier de Bourgogne,

avait été l’un des rares chevaliers francs épargnés par Bajazet, parce

qu’au moment où l’on allait le mettre à mort, dit une légende

probablement forgée plus tard, un vieil iman turc s’était écrié qu’il

fallait soigneusement préserver ce seigneur, destiné à faire couler plus

de sang chrétien qu’aucun musulman ne pourrait faire. L’événement ne

donna que trop raison à la prophétie.

A la mort du duc de Bourgogne Philippe le Hardi, en 1404, son fils Jean

sans Peur hérita de sa rivalité avec le duc d’Orléans. Depuis douze ans

déjà Charles VI était en démence et les oncles du roi, les princes, se

disputaient la direction des affaires. La lutte s’était bientôt

circonscrite entre le duc d’Orléans qui avait pris la position de chef

et de défenseur de la noblesse, et le duc de Bourgogne, chef du parti

populaire.

Avec Jean sans Peur, fougueux et violent, la rivalité se changea presque

aussitôt en lutte ouverte, il y eut des préparatifs de guerre civile,

malgré des essais de réconciliation tentés quand Charles VI recouvrait

un instant l’esprit. On s’arrachait le dauphin. Le duc d’Orléans, avec

l’appui d’Isabeau de Bavière, levait des armées en province, le duc de

Bourgogne armait les Parisiens, leur rendait les chaînes de leurs rues

et les maillets des guerres civiles du siècle précédent. Puis il y eut

accalmie, une feinte réconciliation encore entre les ducs à l’occasion

de mariages princiers, mais toujours, suivant l’expression de Juvénal

des Ursins, il y avait «quelques _grommellis_ entre les ducs et souvent

fallait faire alliances nouvelles».

Les ducs, déguisant en affectation de courtoisie leur farouche inimitié,

s’embrassaient et se donnaient des fêtes magnifiques. Le duc d’Orléans,

tout en dehors, se reposait de la politique par une vie de plaisirs,

tandis que Jean sans Peur, retiré dans son donjon de Mauconseil, tramait

résolument la mort de son rival et travaillait patiemment à l’exécution

du plan longuement médité.

Le coup fait dans les environs de l’hôtel Barbette, le 20 novembre 1407,

le duc de Bourgogne, accusé partout, dut se résoudre à l’avouer après

avoir tenu un coin du drap mortuaire aux obsèques qui furent faites en

l’église des Célestins. Devant l’horreur générale, ne se trouvant pas

assez en sûreté dans sa _chambre de pierre_, craignant de se trouver

assailli en son hôtel, il monta subitement à cheval, au retour d’un

conseil royal tenu à l’hôtel de Nesle où il n’avait pas été admis, et

partit à toute bride, suivi de six hommes seulement, sans s’arrêter

nulle part avant son château de Bapaume. Cette rapide chevauchée lui

sauva la vie, car dès que la nouvelle de sa fuite arriva en l’hôtel

d’Orléans, des hommes d’armes du défunt s’armèrent d’eux-mêmes et se

mirent à sa poursuite avec l’intention arrêtée de le mettre à mort.

L’an 1407 fut «_l’année du grand hiver_», la gelée très rude dura

soixante-six jours et la débâcle de la Seine emporta le pont

Saint-Michel de Paris avec les maisons. Les neiges empêchèrent les

partis d’entrer en campagne tout de suite sur le coup de l’événement. Il

y eut des rassemblements de troupes dans les villes, des entrevues de

princes. Le roi de Sicile et le duc de Berry allant à Amiens conférer

avec Jean sans Peur et lui défendre au nom du roi de revenir à Paris

sans y être mandé, se trouvèrent presque arrêtés par les grandes neiges

et durent faire parfois marcher devant leur troupe des paysans pour

ouvrir le chemin.

Jean sans Peur à la porte de son logis d’Amiens avait placé deux lances,

l’une à fer de guerre, l’autre à fer émoulu, offrant ainsi la paix ou la

guerre. Pour toute réponse à la défense des princes, il assembla des

troupes et dès que les neiges le permirent, marcha droit sur Paris. Le

populaire goûtait fort les ducs de Bourgogne pour leur opposition

politique aux taxes et impôts, il cria Noël à l’entrée de Jean sans Peur

qui s’en alla réoccuper son hôtel bien pourvu de gens de guerre.

Et ce ne sont plus, pendant des années, que terribles et successives

secousses, ayant pour point de départ cette tour de Mauconseil, où

revenait sans cesse se tapir le duc Jean sans Peur, qui entre temps,

pour sa répression des troubles en ses villes de Flandre, avait mérité

le nom de Jean sans Pitié. Paris en a pour douze années de

perturbations, de guerre ouverte et de révolutions sanglantes. Jean sans

Peur appuyé sur la démagogie déchaînée, sur les bouchers, les

écorcheurs, sur des bandes de malandrins sans aveu ne rêvant que

violences et pilleries, tient la ville où il a mis la main sur le

Dauphin, n’en sort que pour piller, faire tête aux gens de guerre du

parti des princes d’Orléans qu’on appelle maintenant les Armagnacs, du

nom du comte d’Armagnac, dont Louis d’Orléans, fils du prince assassiné,

venait d’épouser la fille.

Armagnacs, Bourguignons et Anglais se disputent et s’arrachent la ville

où éclatent des mouvements révolutionnaires, les «_Journées_» de la

commune cabochienne, pendant lesquelles il n’est pas de pavé qui n’ait

sa tache de sang, pas de rue où les massacreurs ne travaillent.

Dans la tour de Jean sans Pitié se tiennent des conciliabules avec les

bouchers, les chefs de la populace armée, prompte à la tuerie; ces chefs

ce sont les Saint-Yon, les Le Goix, avec Jeannot Caboche, écorcheur de

vaches à la boucherie de Saint-Jacques, qui tient Paris sous la terreur

et donne son nom aux gens de sa troupe et par extension à son parti.

Alors les Cabochiens prirent la Bastille par capitulation, comme en 89,

et néanmoins coupèrent peu après la tête à son gouverneur Pierre des

Essarts. Ce furent des journées de terreur où le chapeau blanc joua le

rôle du bonnet rouge de 93; il désignait les partisans de Bourgogne et

de la commune de Paris, comme le bonnet rouge coiffera plus tard les

patriotes sans culottes,--et ce chaperon blanc on l’imposa au roi de

l’hôtel Saint-Paul comme on le fera pour le bonnet rouge au roi des

Tuileries, en 92, l’histoire sans se recommencer se répétant souvent.

Dans son jardin de l’hôtel de Bourgogne, Jean sans Peur se trouva même,

de par la révolution qu’il avait déchaînée, obligé de recevoir le

bourreau de Paris Capeluche, devenu homme d’importance et tueur par

amour du métier; il alla même jusqu’à lui toucher la main quand

Capeluche vint à la tête de sa bande lui parler hardiment.

Jean sans Peur ayant réussi à envoyer les Cabochiens guerroyer aux

alentours de Paris, crut laver la tache restée à cette main, en faisant

saisir soudainement Capeluche pour lui couper la tête à son tour.

Capeluche enlevé comme il buvait aux Halles, prit philosophiquement son

parti du changement de rôle, et, comme son propre valet chargé de le

décapiter lui semblait s’y prendre mal, il leva la tête du billot pour

lui donner d’une voix ferme quelques conseils sur la manière de trancher

proprement un col et, cette dernière leçon donnée, tendit froidement la

nuque au coupe-tête.

Après Jean sans Peur vint Philippe le Bon, prince aux goûts superbes;

Philippe le Bon à l’avènement du roi Louis déploya son faste accoutumé

dans cet hôtel de Bourgogne aux sanglants souvenirs. Il avait tendu les

salles de magnifiques tapisseries d’Arras rehaussées de soie, d’argent

et d’or. Une vaisselle précieuse par le métal et merveilleuse par le

travail, garnissait de splendides buffets. Dans son jardin sous un

pavillon de velours doublé de soie, brodé de ses emblèmes et couvert des

armoiries de ses innombrables seigneuries, le duc donna de grands

festins à tous les princes et seigneurs réunis à Paris après les fêtes

de son sacre, festins auxquels il daigna convier «les plus notables

bourgeoises de la ville» sans oublier leurs maris il faut l’espérer.

«Le duc Philippe, dit M. de Barante dans son _Histoire des ducs de

Bourgogne_, tenait en son hôtel un état qui émerveillait tout le monde.

Quand il allait visiter les églises, sa suite n’était jamais de moins

que quatre-vingts ou cent chevaliers parmi lesquels étaient des princes,

des ducs, des grands seigneurs. Les archers étaient richement équipés.

Pour lui il mettait chaque jour quelques joyaux différents, tantôt une

ceinture de diamants, tantôt un rosaire de pierres précieuses, d’autres

fois un bonnet ou une aumusse qui en étaient tout brodés. Le peuple de

Paris qui avait vu bien des princes et qui ne se dérangeait pas toujours

pour les voir passer, courait dans les rues pour regarder le duc de

Bourgogne chaque fois qu’il sortait.»

Charles le Téméraire, fils de ce magnifique prince, semble réincarner en

lui Philippe le Hardi et Jean sans Peur, avec un caractère poussé encore

davantage dans le sens de la violence. Avec lui finit la superbe et

terrible maison de Bourgogne qui se couche dans une pourpre sanglante et

à sa mort l’hôtel de Mauconseil revient à la couronne qui, à défaut de

preneurs princiers, le subdivise et le loue à des particuliers.

En 1453, François Iᵉʳ pressé par le besoin de pécunes, fit mettre en

vente aux enchères les anciens hôtels royaux ou princiers qu’il ne

pouvait utiliser, certaines parties de l’hôtel Saint-Paul, l’hôtel de

Bourbon confisqué au connétable, et avec eux l’ancien hôtel de

Bourgogne.

C’était la fin pour cette grande résidence qui fut découpée en treize

lots à travers lesquels passait une rue nouvelle qui s’appella du nom du

roi, rue Françoise dont on a aujourd’hui, à tort, changé l’_o_ en _a_.

Tout sur ce point se transforma bien vite, le jardin de Jean sans Peur

disparut, les grandes salles jadis si richement meublées et tapissées

tombèrent et des maisons vinrent s’accrocher au donjon. Évanouis, les

souvenirs tragiques des Bourguignons et des Armagnacs. Le vieil hôtel

sanglant où s’étaient préparés les grands drames du siècle précédent

devint le théâtre des confrères de la Passion et des enfants Sans Souci,

c’est-à-dire le théâtre de l’hôtel de Bourgogne, si fameux pendant cent

cinquante ans, donnant ainsi pour successeurs à Jean sans Peur les

désopilants farceurs, Gros-Guillaume, Turlupin, Gauthier Garguille et

Bruscambille.

Les _Confrères de la Passion_, chassés de l’hôpital de la Trinité, près

la porte Saint-Denis, s’arrangèrent une salle de spectacle à l’hôtel de

Bourgogne et reprirent leurs représentations de mystères, jusqu’à ce

qu’un jour le Parlement leur ayant fait défense de tirer désormais leurs

sujets des légendes et miracles des saints, de l’histoire sacrée et des

dogmes mis continuellement à la scène, depuis la Création jusqu’au

Jugement dernier, avec tous les personnages de l’ancien ou du nouveau

testament, il ne leur resta plus pour domaine que les sujets profanes,

les romans de chevalerie et la mythologie, ainsi que les sotties et

moralités, ces farces satiriques des enfants Sans Souci dont les

allégories, fort audacieuses parfois, suscitaient les colères de

l’autorité, du parlement et du roi.

En ce temps les confrères de la Passion faisaient annoncer leurs

représentations par un ou plusieurs acteurs, au son du tambour, par les

carrefours environnants. Vers 1570 il arriva même, dit-on, qu’un de ces

acteurs, Jean de Pontalais, alors célèbre par ses facéties, faisant

l’annonce devant le porche de Saint-Eustache, le curé de Saint-Eustache,

incommodé au cours d’un sermon par le bruit du tambour, descendit de la

chaire, et vint interrompre l’annonce:

[Illustration: GROS-GUILLAUME, TURLUPIN ET GAUTHIER-GARGUILLE, A L’HÔTEL

DE BOURGOGNE]

--Qui vous a fait si hardi, dit-il à Pontalais, de jouer du tambourin

pendant que je prêche?

Pontalais, qui ne se laissait pas démonter facilement, répondit:

--Eh! qui vous a fait si hardi de prêcher pendant que je tambourine?

Le curé furieux creva la caisse et battit ensuite en retraite, mais

Pontalais le rattrapa sur les marches de l’église et le coiffa de son

tambour crevé, aux éclats de rire de l’assistance plus égayée que

scandalisée de cet exploit inattendu d’un comédien aimé.

Au commencement du XVIIᵉ siècle le goût est à la farce joyeuse, c’est le

moment des fantoches comiques, des baladins et des bouffons jouant soit

dans les petits théâtres, soit en plein air sur les tréteaux des

charlatans et vendeurs d’orviétan du Pont-Neuf. Et pourtant l’hôtel de

Bourgogne, où des comédiens de métier ont succédé aux Confrères de la

Passion, joue alors des pièces quelque peu amphigouriques, de froides

tragédies au langage précieux et il s’inquiète de voir de plus en plus

vides ses banquettes. Les farceurs célèbres, Gauthier-Garguille,

Gros-Guillaume et Turlupin, trois garçons boulangers du quartier

Saint-Jacques enlevés au pétrin par le goût de la farce, avaient fondé

un petit théâtre place de l’Estrapade; sur ces très humbles tréteaux

leurs joyeusetés eurent un succès de curiosité d’abord, puis une telle

vogue, que le théâtre de l’hôtel de Bourgogne, se voyant de plus en plus

délaissé par le public, alla porter ses plaintes devant Richelieu, plus

favorable à la tragédie qu’à la farce. Celui-ci fit venir le trio au

Palais-Cardinal, le fit jouer devant lui et, gagné à son tour, engagea

sur l’heure l’hôtel de Bourgogne à se l’attacher.

Et alors les pièces de Scudéry, Hardy et Rotrou, les premières tragédies

de Corneille alternèrent avec les grosses farces de l’énorme

Gros-Guillaume, au ventre cerclé comme un tonneau, du fluet et tout

disloqué Gauthier-Garguille et de Turlupin, leur maître peut-être en

bouffonneries, d’une verve extravagante peu ordinaire, mais aussi de

grosse joyeuseté très peu délicate, très ordurière et même frisant trop

souvent et de trop près l’obscénité.

Immense succès pour les trois compères, vogue fabuleuse. On se bouscule

à la porte de l’hôtel de Bourgogne, où les bouffons ouvrent la

représentation par une parade pour attirer le public et égayer la

_queue_ des spectateurs devant le guichet. Les banquettes sont bondées à

l’intérieur, on s’écrase, même pour les tragédies qui nous semblent les

plus rébarbatives, comme certaines de Scudéry qui eut pourtant l’honneur

de faire étouffer dans la presse le portier du théâtre.

Bientôt d’autres bouffons, Bruscambille, Jean Farine qui _paradaient_ en

même temps sur le Pont-Neuf, Galinette la Galina viennent seconder ou

remplacer le trio sur les planches de l’hôtel de Bourgogne, puis arrive

Guillot Gorju, dont le pseudonyme cachait un fils de médecin qui, après

avoir lui-même obtenu ses diplômes, courut la province comme charlatan

ambulant avant de devenir tout à fait comédien.

Sous Louis XIV, grande rivalité entre les comédiens de l’hôtel de

Bourgogne et la troupe de Molière. Celle-ci après avoir couru la

province à la façon de la troupe du _Roman comique_ de Scarron, pour

laquelle elle a servi peut-être de modèle, après avoir erré dans Paris

de salle en salle, chassée de la salle du jeu de paume de la Croix-Noire

du Marais au jeu de paume de la Croix-Blanche de la porte de Buci, puis

au jeu de paume de Nesle, a conquis enfin la faveur du roi et une salle

à l’hôtel de Bourbon.

La troupe royale des comédiens français de l’hôtel de Bourgogne

regardait de son haut ces comédiens errants, lesquels finirent par lui

disputer la vogue. A la mort de Molière les deux troupes se fondirent en

une seule qui s’en alla occuper la salle de la rue Guénégaud, tandis que

la salle de l’hôtel de Bourgogne restait en la possession des comédiens

italiens, lesquels, appelés par Mazarin, alternaient déjà depuis

longtemps avec les comédiens français.

Sous la tour de Jean sans Peur ce sont d’autres fantoches maintenant qui

égaient de leurs lazzis le vieux quartier Mauconseil; c’est Scaramouche

et sa bande avec il signor Pantalone, c’est Scapin, c’est Arlequin,

c’est Polichinelle sans peur et sans pitié aussi, le farouche capitaine

Matamore, Cassandre toujours berné et le doux Pierrot avec Colombine la

Coquette.

Les bouffons italiens s’étant permis quelques épigrammes sur Mᵐᵉ de

Maintenon dans une pièce intitulée _la fausse Prude_, on les mit à la

porte en 1693 et leur théâtre resta fermé jusqu’à la Régence.

Précédemment les confrères de la Passion qui n’étaient plus comédiens du

tout, mais dont l’association, en tant que confrérie de charité, était

demeurée propriétaire de la salle, avaient été supprimés par édit de

1677 et leurs revenus affectés à l’entretien des Enfants Trouvés.

La salle abrita ensuite la comédie italienne, c’est-à-dire sous le même

titre, la musique italienne et l’opéra comique français, jusqu’à la

construction de la salle de la rue de Choiseul; tout était fini alors,

le vieux théâtre de l’hôtel de Bourgogne avait vécu. En 1783, au moyen

de quelques travaux d’aménagement il devint la halle aux cuirs, jusqu’à

l’éventrement du quartier pour le passage de la rue aux Ours ou

Étienne-Marcel, qui fit soudain reparaître au jour le donjon des ducs de

Bourgogne.

[Illustration: ANCIENS ANIMAUX SYMBOLIQUES DES ÉVANGÉLISTES DE LA TOUR

SAINT-JACQUES.--AUJOURD’HUI DANS LE JARDIN DE CLUNY.]

[Illustration: HÔTEL SAINT-AIGNAN, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE]

II

L’hôtel de Cluny, Guise, Soubise.--Marguerite ou Miséricorde?--Les

mauvais garçons de Pierre de Craon.--L’assassinat de Clisson.--MM.

de Guise, rois de la très sainte Ligue.--La citadelle des

Ligueurs.--Le Balafré aux Barricades.--Mˡˡᵉ de

Montpensier.--L’hôtel aux Soubise.--Le séjour Barbette.--La reine

Isabeau.--Meurtre du duc d’Orléans.--La lampe du

meurtrier.--Savoisy.--L’hôtel du roi de Sicile.--Mᵐᵉ de Lamballe à

la Force.

Au quartier du Temple, dans la rue du Chaume qui continue la rue de

l’Homme-Armé, le connétable Olivier de Clisson en 1370 éleva pour «soi

demeurer pendant ses séjours à Paris» un hôtel point trop éloigné de

l’hôtel royal Saint-Paul, un peu en dehors de l’ancienne enceinte de

Philippe-Auguste, remplacée depuis peu par la muraille d’Étienne Marcel.

[Illustration: MANOIR DIT DE LA REINE BLANCHE AU FAUBOURG SAINT-MARCEL]

[Illustration: PORTE DE L’HÔTEL DE GUISE, MAINTENANT PALAIS DES

ARCHIVES]

Cet hôtel de Clisson, modifié et augmenté, devint plus tard l’hôtel de

Guise et tint en cette qualité une place considérable dans l’histoire de

Paris, en reprenant dans les troubles du XVIᵉ siècle, le rôle de

l’hôtel de Bourgogne dans les guerres civiles du XVᵉ siècle. Modifié

encore, reconstruit, il fut au XVIIIᵉ siècle l’hôtel Soubise et il est

maintenant le palais des Archives. Après avoir fait de l’histoire, il

abrite ce qui en est le résidu aujourd’hui, gardant entre ses murs

toutes les innombrables et précieuses paperasses, chartes, diplômes,

dossiers, lettres, etc., poussière des siècles vécus, lave refroidie des

Révolutions, dernières traces de tant de grands faits, de nobles ou

criminelles actions, de grands travaux et d’intrigues tortueuses,

d’événements lointains qui ont passionné les esprits, terrifié ou réjoui

les cœurs, fait couler les larmes et le sang des générations

successives...

De l’hôtel de Clisson il reste la porte, une belle entrée d’aspect

militaire comme il convenait à une demeure de connétable, une haute

ogive protégée par deux tourelles en encorbellement. La tourelle de

droite a bien été un peu attaquée et amaigrie par les architectes du

siècle dernier, à qui nous devons savoir gré d’avoir oublié de la

démolir, mais la porte du connétable n’en souffre pas trop; les deux

écussons peints au-dessus de la voûte portent les armes de la maison de

Guise compliquées d’armoiries d’alliances et de chiffres.

Plus haut, se voit gravée dans la pierre une grande M, initiale

mystérieuse sur laquelle on a beaucoup disserté. A Josselin en Bretagne,

dans l’église où dort le connétable sous un beau tombeau mutilé, l’M se

trouve partout, alternant avec des Marguerites presque effacées, c’était

l’initiale de Marguerite de Rohan sa femme. D’après la légende de

l’hôtel de Clisson, cela voudrait dire aussi Miséricorde et rappellerait

un épisode des insurrections parisiennes du règne de Charles VI.

En 1382, au retour de l’expédition victorieuse de Flandre, Charles VI,

alors enfant de quatorze ans, trouva Paris en armes, atterré par la

nouvelle de la victoire de la noblesse à Rosebecke, alors que les bandes

parisiennes s’étaient préparées à joindre leurs efforts à ceux des

Flamands. Cette nouvelle révolte des Maillotins fut plus sévèrement

châtiée que celle de l’année précédente. Le roi et les princes ses

oncles, en trois «_batailles_», dont Clisson commanda la première,

entrèrent dans Paris par les portes rompues et abattues. Clisson avait

la main dure et le fit sentir aux révoltés. Après avoir pris tout ce qui

avait marqué dans la sédition, et décapité aux Halles les principaux

meneurs, on désarma Paris, on enleva les chaînes des rues; il fallut

livrer les maillets, arbalètes, vouges, fauchards, et tout les harnois

de guerre «et disait-on qu’il y en avait assez pour armer cent mille

hommes».

Des bourgeois compromis restaient aux prisons attendant leur sort. Un

jour le peuple de Paris fut convié au Palais de Justice. Sur les degrés

de la cour un siège avait été élevé pour le petit roi, qu’entouraient

ses oncles et ses capitaines et ses conseillers. Le chancelier

d’Orgemont prit la parole, semonça véhémentement les Parisiens, rappela

toutes leurs séditions et commotions, et les crimes et délits commis

dans les désordres, puis arrivèrent les familles des prisonniers, «_les

dames et demoiselles toutes déchevelées_» qui se jetèrent aux pieds du

roi criant miséricorde; les oncles du roi, les capitaines en firent

autant et le peuple à genoux, nu-tête, de tous les points de la cour du

palais, clama de même: Miséricorde!

Alors le roi, comme s’il se laissait attendrir, quitta sa figure

courroucée et donna l’ordre de mettre les prisonniers en liberté,

changeant les peines encourues en amendes qui servirent à payer les

gendarmes. On attribua surtout, dit-on, la clémence royale aux conseils

de Clisson et en reconnaissance le peuple, voyant ces M sculptés par

Clisson sur sa maison en l’honneur de sa femme, appela cette maison

l’hôtel de Miséricorde. Ceci est l’explication de la légende, la vérité

est peut-être toute contraire, et le mot miséricorde est plus

probablement une ironie des Parisiens se souvenant de la poigne de

Clisson dans la répression.

Clisson avait des ennemis mortels; le duc de Bretagne, qui déjà l’avait

par trahison tenu en son château de l’Hermine à Vannes et ne l’avait

relâché que sur grosse rançon, ce dont il se repentait fort, et le

chevalier Pierre de Craon que Clisson avait fait chasser de la cour. Ces

deux haines s’entendirent et Pierre de Craon, assuré en tout cas d’un

refuge en Bretagne, s’en vint à Paris tendre une embuscade au

connétable, se jurant bien de trouver le moyen de réussir l’occision que

le duc avait manquée à Vannes.

Paris de siècle en siècle · 第 17 / 37 段