âge, aux architectures que nous connaissons parfaitement, non seulement
par les représentations plus fidèles des miniatures qui enrichissent
tant de beaux manuscrits, mais de plus par les spécimens qui nous en
restent, fragments de palais, hôtels ou maisons encore habités, abritant
encore, après tant de générations, les descendants trop souvent ingrats
et malveillants de ceux qui les ont construits.
Si des maisons du XIIIᵉ siècle il ne peut rester à Paris que des
fragments nombreux, cachés dans les bâtisses postérieures, ou des pans
de murs, au fond des vieux pâtés de maisons aux façades plusieurs fois
rhabillées, au fond des quartiers anciens, s’il ne subsiste des hôtels
seigneuriaux de ces temps rien à peu près d’antérieur au XIVᵉ siècle,
les documents ne manquent plus et l’on peut très bien se faire une idée
exacte du Paris du moyen âge, avec les vieux historiographes de Paris,
avec toutes les peintures et gravures qui nous ont transmis la
physionomie des rues étroites, si grouillantes sur certains points de
croisements des grandes artères, et si encombrées de populaire, de
marchands, de chariots et de cavaliers, et l’aspect des grands logis
féodaux, des demeures de ville de hauts et puissants seigneurs, princes
de sang royal, grands officiers de la couronne, ou seigneurs
ecclésiastiques.
Ces logis féodaux, manoirs ou _séjours_ comme on disait au XIVᵉ siècle,
bâtis cependant de façon à traverser les siècles, étaient plus exposés
aux destructions que les simples logis populaires. Leurs murs étaient de
taille à braver les coups de force des révolutions, à résister aux
tempêtes populaires si fréquentes sur l’océan parisien, mais les
révolutions de la mode, cette reine puissante, et les brusques
changements qu’elle apporte dans les goûts et les idées, ont eu raison
de la plupart d’entre eux.
Si l’emplacement de ces hôtels seigneuriaux était bon, pas trop éloigné
des logis du roi, soit du Louvre, soit de Saint-Paul ou des Tournelles,
ces hôtels, suivant la fortune de leurs possesseurs, subissaient pour se
mettre au goût du siècle des transformations, des reconstructions
partielles ou totales. Si au contraire l’emplacement était médiocre, si
peu à peu la marée parisienne montait, si les maisons de marchands et de
populaire, envahissant jardins et cultures, venaient se coller aux
murailles seigneuriales, alors ses nobles possesseurs s’en allaient en
quelque quartier nouveau et plus aristocratique bâtir de nouveaux logis,
abandonnant les anciens à quelque riche marchand qui l’occupait avec ses
commis ou le partageait en divers logements.
Des grands logis du moyen âge ce sont surtout ces derniers hôtels
abandonnés au populaire qui nous sont restés. Ainsi l’hôtel des
archevêques de Sens, l’hôtel des abbés de Cluny, le manoir de ville de
Jean sans Peur, qui était une espèce de château fort élevé tout près des
remparts parisiens, l’hôtel des prévôts de Paris, près des remparts
aussi, mais sur un autre point, ont survécu à tant d’autres logis de
grands barons dont il n’est pas resté une pierre, et, plus ou moins
diminués ou abîmés, sont venus jusqu’à nous, peut-être parce qu’ils sont
tombés en roture dès le temps de Louis XIV.
[Illustration: L’HÔTEL DU CHEVALIER DU GUET]
L’hôtel de la Trémouille, magnifique spécimen de l’architecture civile
du XVᵉ siècle, l’hôtel du Chevalier du guet, plus ancien et plus sévère,
avaient ainsi traversé les siècles jusqu’à notre époque, tandis que tout
vestige avait dès longtemps disparu d’autres grandes et illustres
demeures. Ceux-là, ce sont des travaux d’édilité, des percées de rues
qui leur ont donné le coup suprême.
Tout près du vieux Louvre de Philippe-Auguste, du Louvre à la grosse
tour suzeraine, s’élève au commencement du XIVᵉ siècle l’hôtel de
Bourbon, bâti en 1309 par un prince de la maison de France, Louis de
Bourbon, fils du comte de Clermont; cet hôtel, agrandi et embelli dans
le courant du XIVᵉ siècle, occupe tout le carré formé par les fossés du
Louvre, la rue du Petit-Bourbon conduisant à Saint-Germain l’Auxerrois,
et la rue des Poulies qui aboutit à l’arche de Bourbon jetée sur la
berge au-dessus d’un abreuvoir.
Sur le quai au coin de la rue des Poulies se dresse un grand corps de
logis à trois pignons, dont le plus grand, au milieu, porte une
bretèche, une belle loge fermée à balustrade délicatement sculptée, où
se découpent dans un entrelacement de fleurs de lis, les lettres du mot
«_Espérance_». Un long bâtiment, la _galerie dorée_, ornée de peintures,
borde le quai. En arrière est une cour dominée par le bâtiment de la
grande salle au pignon flanqué de tourelles, au comble énorme, aussi
élevé, dit Sauval, que celui de Saint-Eustache.
Cet hôtel de Bourbon a bien des pages tragiques en son histoire. En 1418
lorsque Perrinet Leclerc livra Paris aux Bourguignons, les tueurs du
parti de Bourgogne, ayant par le massacre vidé les prisons de tous les
Armagnacs qu’on y avait jetés, s’en vinrent après «_l’occision_» à
l’hôtel de Bourbon où ils tuèrent encore tout ce qu’ils rencontrèrent.
Et ayant, dans le pillage qui accompagnait naturellement ces horreurs,
trouvé dans une chambre «une grant bannière comme estandard où il y
avait un dragon figuré qui par la gueule jetait feu et sang, si furent
plus mus en ire que devant et la portèrent par tout Paris, les épées
toutes nues, criant sans raison: «Veez ici la bannière que le roy
d’Angleterre avait envoyé aux faux Arminaz...» et par tous les
carrefours se replongeant dans leur soulerie de sang, écorcheurs et
bouchers toute la nuit encore assaillirent tous ceux qu’on leur
signalait comme Armagnacs, sans même demander aucune preuve, et
massacrèrent hommes et femmes, les laissant nus sur le pavé, sans que le
duc de Bourgogne osât ou pût arrêter la tuerie!»
Un siècle après l’hôtel était en la possession du connétable de Bourbon,
comte de Montpensier et dauphin d’Auvergne, duc de Bourbon, comte de
Clermont, de Forez, de la Marche, de Gien, etc., etc., possesseur
d’immenses domaines, prince du sang, aussi près du trône que son logis
de Paris l’était du château royal du Louvre. Héros de Marignan, seigneur
magnifique éblouissant la cour par son luxe et son opulence, Bourbon de
plus était un homme beau et bien fait.
La mère du roi, Louise de Savoie, fatale en plus d’une occasion à
d’autres personnages et à la France, princesse alors âgée de
quarante-sept ans, s’éprit du superbe connétable qui dépassait de peu la
trentaine et venait de perdre sa femme Suzanne de Bourbon-Beaujeu.
Louise de Savoie rêvait de l’épouser, mais ses avances à différentes
reprises furent repoussées. Alors, la haine remplaçant l’amour déçu,
Louise de Savoie, liguée avec le chancelier Duprat, autre ennemi de
Bourbon, chercha par un grand procès en Parlement, à enlever au
connétable les terres de la maison de Bourbon qu’il tenait d’une
donation de sa femme et qui formaient peut-être la moitié de ses
domaines.
Un premier procès fut perdu par le connétable, le comté de la Marche lui
fut enlevé et il parut à tous que Louise devait avoir gain de cause pour
le reste. C’est alors que les émissaires de Charles-Quint vinrent
trouver le connétable et, profitant de sa fureur, réussirent à
l’entraîner dans une trahison qui n’allait à rien moins qu’au
démembrement de la France, dont on devait, avec un des morceaux ajouté
aux terres du connétable, fabriquer un royaume de Bourgogne. Les
événements se précipitèrent, la fuite de Bourbon hors du Royaume, le
connétable de France à la tête des bandes allemandes de l’Empereur,
l’invasion de la Provence et la défaite de Pavie.
Pendant ce temps, à Paris, le Parlement instruisait lentement le procès
du traître, confisquait tous ses biens, flétrissait sa mémoire, le
retranchait de la race des Bourbons «comme notoirement dégénéré des
mœurs et fidélité des autres sieurs de ladite maison».
[Illustration: L’HOTEL DE LA REINE MARGUERITE SUR L’EMPLACEMENT DU PETIT
NESLE, ET LA CHAPELLE DES LOUANGES AU PETIT PRÉ AUX CLERCS]
En conséquence de l’arrêt, un jour de 1527, le connétable étant déjà
mort du coup d’arquebuse que Benvenuto Cellini se vantait d’avoir tiré
sur lui à l’assaut de Rome, l’hôtel de Bourbon paya pour lui. Devant la
foule assemblée on commença par décapiter, en signe d’infamie, la
tourelle formant l’angle de la rue des Poulies; puis le bourreau de
Paris brisa les armoiries du connétable, barbouilla d’ocre jaune,
couleur de flétrissure, le portail d’entrée, la _porte dorée_, les
fenêtres et tous leurs ornements et sema du sel dans les appartements.
Les marques infâmes de la trahison furent longtemps visibles et la
tourelle d’angle demeura informe et tronquée jusqu’à la démolition de ce
qui restait de l’hôtel en 1758. Cette flétrissure n’empêcha pas la
grande salle de servir, de 1614 à 1615, aux séances solennelles des
États généraux, les derniers convoqués avant ceux de 89, les séances
ordinaires se tenant aux Augustins.
Il y eut là des scènes qui furent comme la répétition de ce qui devait
se passer cent soixante-quinze ans plus tard: querelles d’étiquette
d’abord, dissentiments profonds entre les ordres, prétentions des uns
dans leurs cahiers, doléances et réclamations des autres, présentation
solennelle au roi des cahiers des trois ordres dans la grande salle de
l’hôtel de Bourbon, puis mise à la porte sans façon des députés du
tiers, qui le lendemain en arrivant pour siéger aux Augustins trouvèrent
la salle fermée et démeublée, avec défense de se réunir ailleurs. Il
fallut s’en aller; le tiers état n’était pas mûr alors pour un serment
du Jeu de Paume.
Cette grande salle, salle de fêtes et salle de bal aux beaux jours de la
jeunesse de Louis XIV, fut, au milieu du XVIIᵉ siècle, transformée en
théâtre, sur lequel alternativement jouèrent la comédie Italienne et la
troupe de Molière. Celle-ci y donna le 18 novembre 1659 la première
représentation des _Précieuses Ridicules_ et, le 28 mai 1660, celle de
_Sganarelle_. Molière y joua pendant deux ans; un jour la troupe
arrivant pour la représentation trouva la salle en démolition, on
mettait les acteurs à la porte comme de simples députés du tiers aux
États généraux, pour faire de la salle le garde-meubles de la Couronne.
Cette affectation nouvelle, privant la cour d’une salle spéciale pour
les fêtes, l’obligea à chercher dans le Louvre un emplacement nouveau,
ce qui fut cause qu’au premier bal, le feu prit au palais et faillit
brûler, avec une foule de meubles précieux, le pauvre cardinal Mazarin
alors presque mourant dans son lit. Quant à la troupe de Molière, le roi
lui avait donné une autre salle, celle construite par Richelieu pour la
représentation de _Mirame_, dans le Palais-Royal, alors Palais Cardinal.
Les derniers restes du Petit-Bourbon transformés en garde-meubles ne
tombèrent qu’en 1758, lors des travaux qui dégagèrent le Louvre de vieux
bâtiments de service accolés à la façade orientale et permirent de voir
cette fameuse colonnade de Perrault chantée par Boileau:
Dans Florence jadis vivait un médecin
Savant hableur, dit-on, et célèbre assassin...
Le rhume à son aspect se change en pleurésie
Et par lui la migraine est bientôt frénésie...
Notre assassin renonce à son art inhumain
Et désormais la règle et l’équerre à la main
Laissant de Galien la science suspecte
De méchant médecin devient bon architecte...
Soyez plutôt maçon si c’est votre talent...
Juste en face de l’hôtel de Bourbon, de l’autre côté de la Seine,
d’autres somptuosités, d’autres superbes bâtiments lui font pendant,
comme la tour de Philippe Hamelin ou de Nesle, de l’enceinte de Paris,
fait pendant à la tour du coin de l’enceinte du Louvre. L’hôtel de
Nesle, de fameuse et légendaire mémoire, a été bâti au XIIIᵉ siècle par
un seigneur de Nesle, sur le terrain formant ici l’angle saillant de
l’enceinte de Philippe-Auguste. En 1308, Amaury de Nesle vendit son
hôtel au roi Philippe le Bel qui ne le garda pas longtemps, pas plus que
son fils Philippe le Long. A la mort de celui-ci, en 1322, l’hôtel
devint la propriété de sa veuve Jeanne de Bourgogne, laquelle, à sa mort
en 1329, ordonna par testament que l’hôtel serait vendu et le prix
appliqué à la fondation du collège dit de Bourgogne, avec bourses pour
les pauvres écoliers.
Ce serait le séjour de cette reine pendant le court espace de sept à
huit ans qui valut à l’hôtel de Nesle sa réputation légendaire et à la
tour de Philippe Hamelin ou de Nesle sa célébrité sinistre.
On connaît par les vieux chroniqueurs les débauches reprochées aux
femmes des trois fils de Philippe le Bel qui régnèrent successivement,
Marguerite de Bourgogne femme de Louis le Hutin, Jeanne de Bourgogne
femme de Philippe le Long, et Blanche de Bourgogne première femme de
Charles le Bel. Le terrible scandale qui éclata à la cour de France et
révéla les désordres des princesses est de 1314, l’année même de la mort
de Philippe le Bel. Après le procès et le supplice terrible des deux
frères Philippe et Gauthier d’Aulnay, Charles le Bel répudia sa femme et
la força de prendre le voile à l’abbaye de Maubuisson, près Pontoise;
Marguerite fut enfermée au château Gaillard où son mari Louis le Hutin,
désirant un divorce plus complet, la fit étrangler le jour où il monta
sur le trône.
Quant à Jeanne de Bourgogne, on la déclara solennellement innocente pour
permettre à Philippe le Long de la garder et de conserver avec elle ses
domaines de Bourgogne apportés en dot.
C’est donc l’épouse proclamée innocente qui est la reine dont parle
Villon dans sa ballade des dames du temps jadis,
..... la reine
Qui commanda que Buridan
Fut jetté en ung sac en Seine?
Jeanne de Bourgogne, rapporte la tradition, de son hôtel placé au pays
des Ecoles, sur le chemin du Pré aux Clercs, voyait journellement passer
et repasser les jeunes gens de l’Université et pouvait à son aise jeter
son dévolu sur ceux qui lui plaisaient et les attirer en son logis. Le
bel écolier, mystérieusement introduit le soir par quelque poterne,
était conduit en une chambre de la tour de Nesle, laquelle était
pourtant séparée de l’hôtel par une rue, ce dont ne s’inquiète pas
beaucoup la tradition qui au besoin inventerait des passages secrets
sous la rue. En cette tour, l’écolier trouvait bon repas, bon gîte et le
reste, mais il ne sortait pas vivant. Avant le jour, Jeanne de Bourgogne
rassasiée quittait le pauvre écolier; celui-ci tout étourdi encore et
radieux de son bonheur, recevait un bon coup de dague et rapidement
était jeté en Seine d’une fenêtre de la tour. Quand le cadavre échouait
sur une berge de Passy ou de Saint-Cloud, on attribuait le crime aux
malandrins de Paris, on enterrait le pauvre diable et tout était dit.
L’écolier Buridan plus méfiant que les autres et mis en soupçon par les
disparitions successives de compagnons partis pour bonne fortune et
jamais revenus, fut plus heureux et sortit de la tour de Nesle
autrement que par la fenêtre, car il vécut longtemps et devint même,
trente ans après, recteur de l’Université.
Voilà le roman, la sombre légende de l’hôtel de Nesle, simple tradition
très grossie et très dramatisée sans doute des désordres connus de
Jeanne de Bourgogne et de son goût pour messieurs les écoliers,
fantaisie de grande dame cherchant à égayer les jours de son veuvage.
Était-ce en souvenir pour ces escoliers qu’elle fonda par testament avec
le prix de l’hôtel de Nesle le collège de Bourgogne rue des Cordeliers,
remplacé au siècle dernier par l’école de Médecine?
En 1350, l’hôtel de Nesle était habité par le roi Jean le Bon au retour
de son sacre à Reims. C’est là, qu’après les fêtes de son entrée
solennelle, il fit arrêter et décapiter le comte d’Eu et de Guines,
connétable de France, qui venait par traité de s’engager à livrer Guines
au roi d’Angleterre.
En 1380, le duc de Berry, second fils de Jean le Bon, l’un des oncles de
Charles VI, acheta l’hôtel pour en faire son logis de Paris. C’était un
prince magnifique, aimant les arts, le luxe et les bâtisses somptueuses
comme il l’a prouvé par ses constructions de Bourges et par ses
châteaux.
Le duc Jean de Berry apporte aux bâtiments de Nesle des adjonctions et
des embellissements nombreux. L’hôtel de Nesle devient entre ses mains
une résidence vraiment princière. Il occupe un grand triangle ayant la
tour et la porte de Nesle à sa pointe, la Seine d’un côté, le rempart de
l’autre; un long corps de logis très richement décoré tient tout le
troisième côté séparé par une ruelle, la rue de Nevers actuelle, du
couvent des Grands-Augustins et des jardins de l’hôtel de l’abbaye de
Saint-Denis.
[Illustration: LA TOUR JEAN-SANS-PEUR. ÉTAT ACTUEL]
La berge de la Seine est défendue par un rempart depuis la tour de
Nesle
[Illustration: LE DUC JEAN-SANS-PEUR RECEVANT CABOCHE ET CAPELUCHE A
L’HOTEL DE BOURGOGNE]
jusqu’au château Gaillard, petit ouvrage terminal; un passage public
entre ce rempart et le mur de l’hôtel conduit à la porte de Nesle. De
l’autre côté de cette porte, en dehors de la ville, le duc de Berry a
bâti sur le petit Pré aux Clercs le séjour de Nesle où sont ses écuries.
Pendant les guerres entre Armagnacs et Bourguignons, les Le Goix, fameux
bouchers de Paris, du parti de Bourgogne, qui se livrèrent à tous les
excès dans Paris, pillèrent et dévastèrent le séjour de Nesle.
[Illustration: JEAN SANS PEUR DANS LA TOUR DE BOURGOGNE]
L’hôtel de Nesle revint à la couronne à la mort du duc de Berry et ce
fut encore une princesse connue par ses désordres qui vint l’habiter,
Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, en grande partie responsable
des malheurs et des crimes de son temps. Les Anglais étaient à Paris,
qui souffrait de la guerre et d’une famine horrible. Pendant que Charles
VI végète à l’hôtel Saint-Paul entre deux accès de démence, Isabeau en
son hôtel, toujours magnifiquement vêtue de robes éblouissantes,
coiffée de hennins ou de «_Cornes merveilleusement larges et hautes_» si
larges avec leurs accessoires que la reine et ses dames, lorsqu’elles
voulaient passer par la porte d’une chambre, étaient obligées de se
baisser et de se tourner de côté, Isabeau donne des fêtes au roi Henri V
d’Angleterre, régent de France, époux de sa fille Catherine et proclamé
héritier de France; elle fait représenter en l’hôtel de Nesle par les
confrères de la Passion _le mystère de la passion de saint Georges_, en
1422, bien peu de semaines avant que mourussent le roi Charles VI et le
régent Henri V lui-même.
L’hôtel eut ensuite pour propriétaires, sinon pour habitants, le comte
de Richemont, connétable de France, duc de Bretagne, le comte de
Charolais, Charles le Téméraire, mais il revint encore à la couronne.
François Iᵉʳ l’avait donné ou prêté à la ville de Paris pour
l’installation de quelques services, pour l’établissement d’une
juridiction spéciale aux écoliers. En 1540, le roi, pour loger Benvenuto
Cellini et son atelier, oublia l’attribution faite à la ville, reprit le
petit Nesle, c’est-à-dire la partie de l’hôtel qui touchait aux remparts
et complètement séparée du grand Nesle, le grand corps du logis du
fond,--mais Benvenuto n’entra pas en possession sans difficultés, le
prévôt de Paris défendit ses droits contre cet intrus malgré les ordres
du roi, et Cellini dut presque employer la force pour le déloger.
Cellini qui était peut-être aussi grand hâbleur qu’excellent artiste, en
ses mémoires où les estocades et les arquebusades tiennent autant de
place que les souvenirs artistiques, raconte avec complaisance que pour
ne pas être attaqué dans son Petit-Nesle par les anciens occupants, et
assassiné, il dut s’entourer de précautions et armer jusqu’aux dents ses
élèves et serviteurs. Il avait mis son logis en état de siège. Une nuit
rentrant avec une forte somme touchée au Louvre pour ses travaux, il
faillit être assassiné sur la berge par de simples voleurs, et dut
combattre et estocader avec vigueur, bien qu’il fût gêné par l’argent
qu’il avait enveloppé dans son manteau.
L’hôtel de Nesle devait tomber à la fin du XVIᵉ siècle. A sa place
s’éleva, sans se terminer jamais, l’hôtel de Nevers, bâti par le duc de
Nevers, prince de Gonzague. Dans les bâtiments de l’hôtel de Nesle qui
ne furent détruits qu’au fur et à mesure de la construction du nouvel
hôtel, la belle duchesse de Nevers cacha sa douleur de l’exécution de M.
de Coconas, son amant, compromis dans une conspiration du duc d’Alençon,
sacrifié par cet horrible prince et décapité en place de Grève avec son
ami La Mole en 1574.
La reine de Navarre, maîtresse de La Mole, et la duchesse de Nevers
n’avaient pu sauver les condamnés; la légende qui souvent n’est pas
beaucoup plus menteuse que l’histoire, veut que les deux princesses, la
nuit de l’exécution, soient allées chez le bourreau chercher les têtes
des suppliciés et qu’elles aient de leurs propres mains embaumé ces
pauvres chefs sanglants. Elle ajoute, pour la duchesse de Nevers, que
celle-ci, fidèle à Coconas, conserva toujours dans une armoire près de
son lit la tête de l’amant infortuné.
L’histoire qui se répète quelquefois ajoute ceci, qu’en la même chambre
où vécut la duchesse de Nevers avec cette sinistre relique d’amour à
côté de son oreiller, un demi-siècle après, sous Louis XIII ou plutôt
sous Richelieu, la petite-fille de la duchesse Marie de Gonzague, eut à
pleurer sur un autre supplicié, son amant Cinq-Mars arrêté pour
conspiration avec l’Espagne contre le terrible cardinal et décapité à
Lyon en compagnie du pauvre de Thou, entraîné par l’amitié dans
l’affaire et dont la maison était non loin de l’hôtel de Nevers, place
Saint-André-des-Arts.
[Illustration: PASSAGE SUR LES LIMITES DU SÉJOUR BARBETTE, RUE DES
FRANCS-BOURGEOIS, PRÈS DUQUEL FUT ASSASSINÉ LOUIS D’ORLÉANS]
Cet hôtel de Nevers fait bonne figure dans les estampes de Callot et de
Pérelle, avec ses grands pavillons de pierres et briques, avec ses toits
immenses qui dominent quelques masures, vieux restes de dépendances de
l’hôtel de Nesle, et les remparts à demi ruinés touchant à la porte de
Nesle. L’hôtel de Nevers ne vécut pas longtemps, il fut démoli à son
tour et remplacé par l’hôtel de Guénégaud, plus tard Conti, lequel céda
la place à l’hôtel des Monnaies actuel.
Des hôtels élevés par les grands seigneurs féodaux, par les princes de
la maison de France aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, il en est un qui traverse
en partie les siècles et dont le donjon, témoin des événements tragiques
de la grande querelle entre Armagnacs et Bourguignons, a survécu aux
tours royales du vieux Louvre, à la Bastille, à presque tous les
édifices ses contemporains. C’est la vieille tour du duc Jean sans Peur,
le donjon de l’hôtel de Bourgogne, fameux à des titres divers.
Précédemment le logis s’appelait hôtel d’Artois, parce qu’il avait
appartenu au comte d’Artois, frère de saint Louis. Ayant été confisqué
sur un de ses descendants, il fit partie de l’apanage de Philippe,
quatrième fils de Jean le Bon, surnommé le Hardi parce que tout enfant,
à la bataille de Poitiers, il s’était obstinément tenu en combattant à
côté de son père sans vouloir le quitter.
--Père, garde-toi à gauche!... père, garde-toi à droite!... Un rude
enfant qui devait être l’aïeul de Jean sans Peur et de Charles le
Téméraire.
Les ducs de Bourgogne agrandirent l’hôtel et le fortifièrent vers la fin
du XIVᵉ siècle. Situé à cheval sur l’enceinte de Philippe-Auguste au
saillant nord, entre la porte aux Peintres de la rue Saint-Denis et la
porte de Bourgogne ou Montorgueil, il formait un vaste ensemble de
constructions, nous ne pouvons plus juger de son importance que par le
donjon subsistant; il dominait le mur de la ville et tout le quartier
qui s’appela Mauconseil, _mauvais conseil_, après les sanglantes
tragédies du commencement du XVᵉ siècle.
Longtemps enfermée dans une arrière-cour, étouffée parmi les hautes
maisons serrées, la vieille tour vient de reparaître au jour, dégagée
sur un côté seulement par malheur.