Avant de loger les étudiants de Gavarni et de Murger, apprentis médecins

ou notaires, professeurs, avocats et pharmaciens, ces vieilles maisons

tant de fois rafistolées ont abrité d’innombrables générations

d’écoliers, dont les habits et les idées, les goûts et les

enthousiasmes, et les mœurs aussi, varièrent beaucoup plus qu’elles.

Néanmoins, les coins ayant gardé un peu la physionomie du Quartier Latin

deviennent très rares; il subsiste à peine, respecté par le boulevard

Saint-Michel, un petit morceau de la rue de la Harpe qui montait à la

porte Saint-Michel, un peu de la rue Saint-Jacques et des débris de rues

çà et là.

Sont restés plus intacts les entours de Saint-Séverin et de Saint-Julien

le Pauvre, la rue de la Huchette, la rue de la Parcheminerie qui tire

son nom du dépôt des parchemins que l’Université allait acheter au

Landit, la rue Hautefeuille aux belles tourelles, la rue Serpente,

quelques ruelles du quartier Saint-André-des-Arts.

D’autres ruelles noires et sinistres se retrouvent encore, rues de

populace, autour des anciennes écoles de Médecine, débouchant sur la

place Maubert transformée, qui voit en ce moment de grandes maisons de

rapport confortables et bourgeoises remplacer les antiques bâtisses des

XVᵉ et XVIᵉ siècles tombées en misère.

Après la grande expropriation révolutionnaire de tous les édifices

religieux ou scolaires du quartier, la désaffectation des églises,

couvents, chapelles, collèges, et la démolition qui fut ensuite le sort

de la plupart de ces édifices, vinrent, pour donner le dernier coup à ce

qui avait pu échapper, les grands travaux d’édilité de notre époque. Le

boulevard Saint-Michel traversa inflexiblement tout un quartier de

vieilles rues serrées; par bonheur le palais des Thermes et l’hôtel de

Cluny ne se trouvèrent point sur son passage, car il les eût sans pitié

renversés. La rue des Écoles et le boulevard Saint-Germain ensuite

firent non moins rigoureusement leur trouée à travers tout ce qui se

trouva sur le tracé arrêté, bicoques quelconques ou édifices

intéressants. Pendant qu’on y était on opéra même des trouées à droite

et à gauche de la voie, achevant sans nécessité des édifices entamés

comme les sauvages égorgent des blessés sur un champ de bataille. Ainsi

disparurent la tour de la Commanderie de Saint-Jean de Latran et

l’église Saint-Benoît, de même que la rue Soufflot fit disparaître les

derniers débris du couvent des Jacobins et les ruines de l’antique

Parloir aux Bourgeois, annexe de leur réfectoire.

Quelles traces retrouverait-on aujourd’hui des vieux collèges? Bien peu

de choses, tant de restes vénérables, de débris artistiques doublement

précieux, qui avaient survécu aux coups violents de la Révolution ont

été perdus par négligence, abandonnés à la spéculation, au vandalisme

privé, ou bien ont été abattus par le vandalisme officiel, par le pic et

la pioche des démolisseurs administratifs. Les sectateurs de

l’inflexible ligne droite, gens sans pitié ni merci, les sacrifiaient

pour des rues qui auraient certes gagné à s’infléchir un peu, pour des

boulevards d’une aride monotonie, qui n’ont pas consenti à s’orner de

monuments précieux par leurs souvenirs ou par leurs mérites artistiques.

A part les deux dômes des cardinaux, on retrouve difficilement trace des

bâtiments universitaires d’antan. L’École polytechnique conserva presque

jusqu’à nos jours la vieille chapelle de Navarre et le grand bâtiment

gothique de la Bibliothèque qui lui faisait pendant de l’autre côté de

la cour; ces débris ont disparu il y a une trentaine d’années. Il reste

dans l’ancienne rue des Sept-Voies, aujourd’hui rue Valette, le collège

de Fortet, maison particulière, une façade du XVIIIᵉ siècle du collège

de la Mercy, rue des Carmes la chapelle des Irlandais; dans la rue de

Bièvre, une statuette de saint Michel au-dessus d’une porte indique

l’entrée de l’ancien collège Saint-Michel ou de Chanac dont le cardinal

Dubois fut boursier...

On peut retrouver quelques maisons pour la plupart sans caractère

extérieur qui ont appartenu à d’autres collèges, mais ce sera tout, avec

la chapelle du collège Mignon, rebâtie en 1749, et la belle chapelle du

collège de Beauvais.

Le local de la vieille école de médecine, rue de la Bucherie, à l’angle

de la rue du Fouarre, existe encore en partie. La vieille maison achetée

aux Chartreux au XVᵉ siècle fut modifiée et agrandie au XVIIᵉ siècle;

elle eut alors une certaine décoration extérieure sur la cour, des

frontons et des sculptures. A l’intérieur on y trouvait une grande salle

décorée des portraits des doyens, local pour les assemblées de la

Faculté, les élections et les examens, une rotonde d’amphithéâtre

terminée en coupole, des salles de cours, etc... Les vieux bâtiments aux

ogives gothiques sont aujourd’hui transformés en lavoirs et en

logements. A côté c’est encore pis, car la coupole abrite une maison

honteuse.

Cette installation, très belle pour un lavoir, médiocre pour la Faculté

de médecine, fut abandonnée peu avant la Révolution pour les bâtiments

construits en face du couvent des Cordeliers, édifice à l’antique, comme

un temple grec et qui figure, comme on l’a dit, plutôt un temple à

Esculape qu’une école de médecine.

Le fameux Pré aux Clercs, champ de promenade que les escoliers

considéraient comme leur propriété et qu’ils prétendaient leur avoir été

concédé par Philippe-Auguste, s’étendait sur d’immenses espaces le long

de la Seine à peu près jusqu’à l’Esplanade des Invalides actuelle. Le

mur de Paris aboutissant à l’aile gauche du palais de l’Institut avec la

tour de Nesle et sentinelle sur la berge, la campagne commençait là. Il

n’y eut d’abord de ce côté aucune construction dans les prairies d’où

surgissaient à peu de distance les murs crénelés et les flèches de

l’abbaye de Saint-Germain, puis au XIVᵉ siècle s’éleva le séjour de

Nesle, dépendance contenant les écuries et divers bâtiments de service

du grand hôtel de Nesle _intra muros_.

Le Pré aux Clercs se subdivisait en deux parties: le petit pré, objet

des perpétuelles contestations entre les moines et l’Université, était

un champ irrégulier

[Illustration: COUR DE L’ANCIENNE ÉCOLE DE MÉDECINE, RUE DE LA BUCHERIE.

ÉTAT ACTUEL]

[Illustration: ORGANISATION DU CONSEIL DES SEIZE, AU COLLÈGE FORTET

(_aujourd’hui rue Valette, 21_)]

circonscrit d’un côté par le séjour de Nesle et sur les autres faces par

la Seine, par le fossé de l’abbaye, maintenant rue Jacob, et par la Noue

ou petite Seine, le canal fournissant l’eau des fossés abbatiaux, et

représenté maintenant par la rue Bonaparte. Le grand pré aux Clercs, de

l’autre côté de la petite Seine, étendait au loin ses vallonnements

herbeux, verdoyants ici, pilés là-bas, coupés d’oseraies et de saulaies

sur les berges, déboulant en pente jusqu’aux roseaux. Ce n’était pas une

promenade régulière, bien peignée comme nous les arrangeons maintenant,

c’était la nature libre et fleurie à son gré, des champs d’herbe drue

pour les jeux, des sentiers serpentant capricieusement dans le vert ou

se perdant aux endroits battus par la foule. Des lignes de peupliers

fournissaient l’ombrage, et abritaient çà et là des cabarets de

campagne; sur la rive passaient les gros chevaux de halage pour la

nombreuse batellerie qui égayait la Seine.

[Illustration: LES ÉCOLIERS PÊCHANT LE POISSON DE L’ABBAYE DE

SAINT-GERMAIN]

Le petit pré aux Clercs, outre les bagarres entre écoliers et moines,

vit aussi se dérouler quelques scènes de l’histoire parisienne. Le champ

clos de l’Abbaye, la lice des combats judiciaires, entamait un peu ce

pré; le 30 mai 1357, pendant les troubles de la commune de Paris, après

la prise du roi Jean à Poitiers, le roi de Navarre, allié d’Étienne

Marcel, s’en vint sur un échafaud ou tribune, préparé sur les murs de

l’abbaye pour le roi de France quand il venait assister aux duels

judiciaires, parler aux Parisiens rassemblés dans le petit pré au nombre

de plus de dix mille. «Moult longuement sermonna et tant que l’on avait

dîné par Paris quand il cessa,» disent les grandes Chroniques de

Saint-Denis. Charles le Mauvais, roi de Navarre, essayait de tourner les

Parisiens à son parti, comme Marcel et les meneurs n’y étaient déjà que

trop portés.--«Contre le roi ni contre le duc (le Dauphin Charles, duc

de Normandie) il ne dit rien apertemment, toutefois dit-il assez de

choses déshonnêtes et vilaines par paroles couvertes.»

Comme dans tous les temps de révolution, on «_haranguait_» beaucoup en

ce temps et sans parler de tous les discoureurs aux séances des états,

aux assemblées de l’Université, on vit le duc de Normandie, pour essayer

de ramener les Parisiens au parti royal, s’en aller en janvier 1358,

avec sept ou huit hommes seulement, haranguer à cheval le peuple

convoqué aux Halles. Pour contre-balancer l’effet de cette harangue sur

le populaire presque retourné, le prévôt des marchands organisa une

autre réunion--réunion publique contradictoire, comme on dirait

maintenant--à Saint-Jacques de l’Hôpital et fit parler dans cette séance

tumultueuse l’échevin Toussac, lequel parla si bien que les gens du

parti opposé durent se taire ou se retirer. Et peu après, en février,

Étienne Marcel ayant fait massacrer sous les yeux du Dauphin les

maréchaux de Champagne et de Normandie, monta à son tour haranguer d’une

fenêtre de la maison aux piliers, le peuple couvrant la grève, «moult

grand nombre de gens armés» qui l’approuvèrent et l’acclamèrent.

Le grand pré aux Clercs, théâtre des ébats de la gent universitaire, fut

jusque sous Louis XIV la promenade favorite des Parisiens, quelque chose

comme le Bas-Meudon du moyen âge, un Bas-Meudon que l’on avait à sa

porte, à proximité de tous les quartiers centraux, de cette population

que l’agrandissement démesuré de Paris force aujourd’hui, pour

apercevoir un peu de verte campagne, à entreprendre un véritable voyage.

Au temps de la Réforme, le Pré aux Clercs joua son rôle dans les

troubles. Tout Paris s’en allait aux belles soirées d’été respirer l’air

frais dans ces prairies gracieusement baignées par la Seine, dans le

paysage si magnifiquement encadré, vers le couchant, où tourne la

rivière, par de jolies collines verdoyantes, et de l’autre côté par le

hérissement superbe de la grande ville silhouettant ses tours

innombrables et ses clochers, le vieux Louvre, l’île du Palais, la

montagne Sainte-Geneviève, les abbayes, et couvrant la Seine de ponts

étranges chargés de maisons.

Quelque soir des calvinistes et des écoliers à la promenade commencèrent

à chanter les psaumes de David mis en vers français par Clément Marot;

on écouta d’abord leurs chants avec curiosité, puis les écouteurs

entraînés se mirent à chanter aussi; le fait se reproduisit et l’on vit

bientôt chaque soir tous les promeneurs, formés en longs cortèges,

parcourir le pré au chant des psaumes. Des seigneurs de la cour, avec

eux Antoine de Bourbon, le roi de Navarre, et la reine, s’en vinrent

plusieurs fois de suite écouter ces chants et même faire leur partie

dans le chœur. Les catholiques se plaignirent et sollicitèrent des

ordres du roi pour faire cesser ces promenades chantantes, qui

menaçaient d’être bientôt une occasion de querelles et de désordres.

[Illustration: COUPOLE DE L’ANCIENNE ÉCOLE DE MÉDECINE, RUE DE LA

BUCHERIE, ÉTAT ACTUEL]

C’était en 1558, l’année que les étudiants eurent encore maille à partir

avec l’abbaye. On sait que les écoliers, excités par Ramus, prétendant

que les moines avaient tiré sur eux des coups de fauconneaux du haut de

leurs remparts, brûlèrent quelques maisons du pré. Pour ce fait

d’incendie, un écolier huguenot, Baptiste Croquoison, fut brûlé au Pré

aux Clercs et l’on n’obtint pour lui que la grâce d’être étranglé sur le

bûcher.

A cette époque déjà la rue de Seine et quelques ruelles s’intercalaient

entre la porte de Nesle et le Pré aux Clercs et rejoignaient le faubourg

Saint-Germain, formé entre le rempart, l’abbaye et le chemin de

Vaugirard. En ce naissant faubourg Saint-Germain habitaient beaucoup de

huguenots, et ceux-là seulement des seigneurs huguenots venus à Paris

pour les noces d’Henri de Navarre, qui se logèrent chez leurs

coreligionnaires du faubourg, échappèrent à la Saint-Barthélemy.

Certaines maisons du faubourg étaient particulièrement signalées à la

haine des catholiques, les protestants s’y réunissaient pour des

cérémonies religieuses et, à l’occasion, pour des conciliabules

politiques. Des catholiques ardents, des écoliers rôdant en quête de

tumultes, surprirent plus d’une fois le secret de ces réunions. Alors

des foules ameutées assiégeaient ces maisons protestantes, tuant et

pillant, aidées par les archers du guet accourus au bruit, lesquels

traînaient aux prisons les malheureux huguenots hommes ou femmes,

échappés à la populace.

[Illustration: TOURELLE DES CHARTREUX]

Quelquefois les catholiques avaient affaire à forte partie, en cette

petite Genève comme on appelait la rue des _Marais_, maintenant

_Visconti_, au petit Pré aux Clercs, qui était un véritable centre

protestant, et où certaines maisons communiquaient entre elles par des

passages secrets pour faciliter les évasions en cas d’alerte. A

l’attaque de la maison d’un sieur le Vicomte, deux gentilshommes

chargèrent avec une telle furie les assaillants qu’ils les mirent en

déroute, ce qui permit aux protestants assemblés de s’échapper. Seul le

maître de la maison fut pris et envoyé avec sa famille pourrir dans les

cachots du Châtelet.

Une autre fois, et pourtant dans un moment d’accalmie des querelles

religieuses, les protestants, rassemblés en la maison d’un sieur de

Longjumeau, furent assaillis par une bande d’écoliers et subirent un

véritable siège, qui, devant la rude défense des assiégés, se changea en

un blocus. Au bout de quatre jours, la maison ayant brèches ouvertes et

se trouvant à moitié démolie, les protestants affamés, après avoir en

vain réclamé secours au Parlement, après avoir courageusement ferraillé,

profitèrent d’une négligence des assaillants pour s’ouvrir une issue par

laquelle ils eurent la chance de battre en retraite, emmenant leurs

blessés, mais laissant quelques morts.

[Illustration: LE PRÉ AUX CLERCS (XVIᵉ SIÈCLE)]

Le Pré aux Clercs fut occupé par l’armée d’Henri IV en 1589, lorsque le

roi tenta d’enlever Paris par une surprise qui ne réussit point. Les

guerres civiles et le siège qui les termina amenèrent la ruine et la

dévastation des faubourgs. Quand la tranquillité revint, des rues

nouvelles se créèrent rapidement au bourg Saint-Germain.

Une circonstance hâta la fin du petit Pré aux Clercs. Marguerite de

Valois, épouse divorcée de Henri IV, rentrée à Paris et logée à l’hôtel

de Sens, voulut se construire un palais sur la rive gauche de la Seine,

en face des Tuileries de sa mère Catherine. Sur la rue de Seine s’éleva

bientôt un assez vaste hôtel de pierres et briques dont le pavillon

central, terminé par un lanternon, comme le montre le plan de Méryan,

donnait juste en face de la vieille porte de Nesle. Ce pavillon existe

encore dans la cour du numéro 6 de la rue de Seine actuelle.

Derrière, sur les terrains du petit Pré aux Clercs et d’une partie du

grand Pré, s’étendaient des jardins au milieu desquels la reine Margot

installa en 1609 une communauté de moines Augustins, «_les Augustins

déchaussés de la reine Marguerite_» dans une petite chapelle, dite

_chapelle des Louanges_, dont le dôme fut la première coupole construite

à Paris. «La reine voulut, dit Dulaure, que ces moines chantassent jour

et nuit sans discontinuer de deux en deux, en se relevant d’heure en

heure, à la louange du Seigneur, des hymnes et cantiques sur des airs

modernes qui leur seraient prescrits. Elle exigeait, en outre, que ces

frères, chanteurs éternels, ne sortissent jamais du couvent, ni eussent

aucune communication avec les séculiers.»

La reine Margot ainsi faisait faire ses pénitences par d’autres. Après

quelques années de plain-chant, trouvant la pénitence suffisamment

faite, ou fatiguée de la musique des pauvres moines, elle les expulsa

sans plus de façons, les remplaçant en 1609 par des Augustins chaussés

de la réforme de Bourges, qu’elle laissa à sa mort avec des

constructions commencées, beaucoup de dettes et pas de ressources.

Les Augustins trouvèrent heureusement des protections, la reine Anne

d’Autriche leur éleva une église dont la chapelle des Louanges forma le

chœur, et elle acheva la construction de leur couvent. A la Révolution,

le couvent des Petits-Augustins devint le Musée des monuments français

et plus tard l’École des Beaux-Arts. Alexandre Lenoir qui rendit à l’art

d’inappréciables services, avec le concours d’une commission de savants

et d’artistes, véritable commission de sauvetage fonctionnant en pleine

Terreur au milieu du vandalisme déchaîné, s’efforça de réunir dans ce

musée les débris intéressants de tant d’édifices renversés, de superbes

morceaux, monuments artistiques, tombeaux, statues, fragments divers

d’un précieux intérêt historique, tout ce qu’il put enfin arracher aux

démolisseurs forcenés, à travers de nombreux dangers et même au prix

d’un coup de baïonnette reçu en protégeant le tombeau de Richelieu.

Au delà des Augustins un grand parc, le _jardin de la Reine Marguerite_,

ouvert au public, s’étendait le long de la Seine jusque vers la rue du

Bac. Hôtel, jardin et parc furent vendus pour payer les dettes de la

reine Margot, la promenade disparut au grand déplaisir des Parisiens;

des hôtels et des rues s’élevèrent plus loin même que la rue du Bac. Au

commencement du règne de Louis XIV, comme on le voit sur le plan de

Gomboust, il ne restait plus que l’extrémité du Pré aux Clercs, derrière

la Grenouillère continuant le quai Malaquais, bordée de maisons et de

cabarets, avec des chantiers de bois flotté à la suite. Peu à peu, après

des aliénations successives par l’Université propriétaire des terrains,

le faubourg Saint-Germain dévora tout ce qui restait de l’antique Pré

aux Clercs et il n’en demeure plus, comme souvenir, que le nom de rue de

Sorbonne ou rue de l’Université donné à la grande voie traversant les

champs d’esbattement de messieurs les écoliers, transformés en jardins

d’hôtels aristocratiques.

[Illustration: L’HÔTEL DE BOURBON] CHAPITRE VII

PARIS FÉODAL

I

Petits palais et grands hôtels.--L’hôtel de Bourbon.--La trahison

du connétable.--Les États généraux de 1614 dans la grande salle de

l’hôtel.--Le séjour de Nesle.--Les femmes des trois fils de

Philippe le Bel.--Marguerite, Jeanne et Blanche de Bourgogne.--La

tour de Nesle et sa légende.--Le duc Jean de Berry.--Benvenuto

Cellini au Petit-Nesle.--L’hôtel de Nevers-Gonzague.--La tête de

Coconas.--L’hôtel de Bourgogne.--Jean sans Peur et le duc

d’Orléans.--Bourguignons et Armagnacs.--Les bouchers de

Paris.--Chaperon blanc et bonnet rouge.--Caboche et Capeluche.--Le

théâtre de l’hôtel de Bourgogne.--Gauthier-Garguille et Turlupin,

successeurs de Jean sans Peur.

[Illustration: LA FENÊTRE DU MEURTRIER]

Ce que fut le Paris carolingien, nous ne pouvons que très difficilement

nous le figurer. Il est plus facile de se représenter le Paris

gallo-romain dont on a retrouvé tant de traces, dont il reste même des

monuments, mais le Paris des époques intermédiaires entre ces temps si

lointains et l’épanouissement merveilleux du siècle des cathédrales,

demeurera à jamais enfoui dans l’inconnu. Il n’a pas laissé de traces ou

du moins s’il reste quelques pierres de ces temps, elles sont cachées

dans le sol, recouvertes par les constructions postérieures, elles ont

servi de soubassement au Paris des époques suivantes.

Tout a disparu. Paris plus souvent bouleversé que n’importe quelle ville

ne possède pas le plus petit coin de maison romane comme on en rencontre

encore quelquefois ailleurs, pauvres, vieilles, ridées et crevassées,

oubliées en quelques tranquilles cités de province, sur lesquelles le

temps semble avoir pesé moins lourdement ou qui furent moins exposées

aux bouleversements de la guerre et de l’enrichissement, ces deux

grandes causes de destruction.

Pour les humbles maisons des artisans, celles des bourgeois même,

construites en matériaux de médiocre durée, cette disparition complète

ne peut surprendre, mais pour les logis plus importants, les maisons que

des grands seigneurs laïques et ecclésiastiques, des magistrats, des

gros fonctionnaires devaient posséder en ville, le fait qu’aucun vestige

n’en soit resté ne peut s’expliquer que par l’afflux perpétuel de la

richesse sur le même point, et les changements non moins perpétuels et

les reconstructions qu’elle entraîne. Nous ne pouvons guère nous faire

une idée des villes d’autrefois, des pauvres toits du populaire et des

demeures plus importantes, nobles ou bourgeoises, que sur de vagues

indications fournies par des enluminures sommaires ou fantaisistes

d’antiques manuscrits.

«Aux constructions de pierre de l’époque gallo-romaine, dit Viollet le

Duc, sont venues, après les invasions, s’ajouter des ouvrages de

charpenterie, système de construction particulier aux races du Nord et

de l’Est. Dans les villes fermées de murailles où l’espace par

conséquent était mesuré, les deux systèmes se superposèrent; sur les

rez-de-chaussée en maçonnerie suivant les traditions gallo-romaines, se

superposèrent des étages en pans de bois pour gagner en hauteur l’espace

qui manquait en surface... Il suffit de jeter les yeux sur les

manuscrits occidentaux des IXᵉ, Xᵉ et XIᵉ siècles, sur quelques

sculptures d’ivoire de cette époque et même sur la tapisserie de Bayeux

pour constater l’influence des traditions gallo-romaines dans les

maçonneries du rez-de-chaussée des habitations et celle des

constructions de bois indo-germaniques pour les couronnements des palais

et des maisons, tandis que les églises affectent toujours la forme de la

basilique latine ou celle de l’édifice byzantin.»

L’architecture civile a brisé le moule romain aussitôt après la chute de

l’empire, et au bout de peu de temps rien ne rappelle plus, dans les

villes bâties sur nos fleuves gaulois, la vieille métropole du Tibre,

cette Rome, mère d’une innombrable quantité de petites Romes qu’elle

avait pour ainsi dire modelées, ou plutôt déguisées à son image, dans

les contrées les plus différentes et sous les climats les plus divers.

Aussitôt après l’écroulement de Rome et des idées romaines tout se

modifia. La caractéristique de l’architecture des époques suivantes fut

l’importance de la charpenterie: les fortifications des villes

elles-mêmes s’en ressentirent, sur les débris des tours gallo-romaines

ébréchées par les guerres s’élevèrent des étages de bois hourdé. Sans

remonter jusqu’au gros donjon de bois du camp de Clovis, le _Lower_ sur

l’emplacement duquel Philippe-Auguste bâtit plus tard le château royal

du Louvre, on voit au IXᵉ siècle, quand Paris se défend contre les

Normands, les têtes de pont couronnées par des ouvrages et des tours de

bois.

[Illustration: SOMMET DE L’ESCALIER DE LA TOUR JEAN-SANS-PEUR]

Le Paris des temps Carolingiens répandu sur la rive droite devant

l’ancienne Lutèce de l’île, ayant à peine quelques têtes de faubourgs

sur la rive gauche, entre la rivière et les abbayes, devait présenter

derrière ses remparts élevés à la hâte et criblés de blessures par les

sièges, un ensemble d’assez rude apparence, de massives constructions de

chefs militaires, des logis de l’aristocratie bourgeoise et marchande,

décorés avec un art encore grossier qui se cherchait dans les

ressouvenirs ou les imitations de l’époque romaine, des façades posées

au rez-de-chaussée sur des arcades protégeant contre la pluie et la

neige les passants et les petits marchands; puis, au centre, surtout aux

endroits où la ville se serrait près des ponts communiquant avec la

vieille cité, des maisons de bois, pressées, se hissant les unes sur les

autres avec leurs étages encorbellés sur de grosses poutres surplombant

rues et ruelles.

Paris de siècle en siècle · 第 15 / 37 段