ou notaires, professeurs, avocats et pharmaciens, ces vieilles maisons
tant de fois rafistolées ont abrité d’innombrables générations
d’écoliers, dont les habits et les idées, les goûts et les
enthousiasmes, et les mœurs aussi, varièrent beaucoup plus qu’elles.
Néanmoins, les coins ayant gardé un peu la physionomie du Quartier Latin
deviennent très rares; il subsiste à peine, respecté par le boulevard
Saint-Michel, un petit morceau de la rue de la Harpe qui montait à la
porte Saint-Michel, un peu de la rue Saint-Jacques et des débris de rues
çà et là.
Sont restés plus intacts les entours de Saint-Séverin et de Saint-Julien
le Pauvre, la rue de la Huchette, la rue de la Parcheminerie qui tire
son nom du dépôt des parchemins que l’Université allait acheter au
Landit, la rue Hautefeuille aux belles tourelles, la rue Serpente,
quelques ruelles du quartier Saint-André-des-Arts.
D’autres ruelles noires et sinistres se retrouvent encore, rues de
populace, autour des anciennes écoles de Médecine, débouchant sur la
place Maubert transformée, qui voit en ce moment de grandes maisons de
rapport confortables et bourgeoises remplacer les antiques bâtisses des
XVᵉ et XVIᵉ siècles tombées en misère.
Après la grande expropriation révolutionnaire de tous les édifices
religieux ou scolaires du quartier, la désaffectation des églises,
couvents, chapelles, collèges, et la démolition qui fut ensuite le sort
de la plupart de ces édifices, vinrent, pour donner le dernier coup à ce
qui avait pu échapper, les grands travaux d’édilité de notre époque. Le
boulevard Saint-Michel traversa inflexiblement tout un quartier de
vieilles rues serrées; par bonheur le palais des Thermes et l’hôtel de
Cluny ne se trouvèrent point sur son passage, car il les eût sans pitié
renversés. La rue des Écoles et le boulevard Saint-Germain ensuite
firent non moins rigoureusement leur trouée à travers tout ce qui se
trouva sur le tracé arrêté, bicoques quelconques ou édifices
intéressants. Pendant qu’on y était on opéra même des trouées à droite
et à gauche de la voie, achevant sans nécessité des édifices entamés
comme les sauvages égorgent des blessés sur un champ de bataille. Ainsi
disparurent la tour de la Commanderie de Saint-Jean de Latran et
l’église Saint-Benoît, de même que la rue Soufflot fit disparaître les
derniers débris du couvent des Jacobins et les ruines de l’antique
Parloir aux Bourgeois, annexe de leur réfectoire.
Quelles traces retrouverait-on aujourd’hui des vieux collèges? Bien peu
de choses, tant de restes vénérables, de débris artistiques doublement
précieux, qui avaient survécu aux coups violents de la Révolution ont
été perdus par négligence, abandonnés à la spéculation, au vandalisme
privé, ou bien ont été abattus par le vandalisme officiel, par le pic et
la pioche des démolisseurs administratifs. Les sectateurs de
l’inflexible ligne droite, gens sans pitié ni merci, les sacrifiaient
pour des rues qui auraient certes gagné à s’infléchir un peu, pour des
boulevards d’une aride monotonie, qui n’ont pas consenti à s’orner de
monuments précieux par leurs souvenirs ou par leurs mérites artistiques.
A part les deux dômes des cardinaux, on retrouve difficilement trace des
bâtiments universitaires d’antan. L’École polytechnique conserva presque
jusqu’à nos jours la vieille chapelle de Navarre et le grand bâtiment
gothique de la Bibliothèque qui lui faisait pendant de l’autre côté de
la cour; ces débris ont disparu il y a une trentaine d’années. Il reste
dans l’ancienne rue des Sept-Voies, aujourd’hui rue Valette, le collège
de Fortet, maison particulière, une façade du XVIIIᵉ siècle du collège
de la Mercy, rue des Carmes la chapelle des Irlandais; dans la rue de
Bièvre, une statuette de saint Michel au-dessus d’une porte indique
l’entrée de l’ancien collège Saint-Michel ou de Chanac dont le cardinal
Dubois fut boursier...
On peut retrouver quelques maisons pour la plupart sans caractère
extérieur qui ont appartenu à d’autres collèges, mais ce sera tout, avec
la chapelle du collège Mignon, rebâtie en 1749, et la belle chapelle du
collège de Beauvais.
Le local de la vieille école de médecine, rue de la Bucherie, à l’angle
de la rue du Fouarre, existe encore en partie. La vieille maison achetée
aux Chartreux au XVᵉ siècle fut modifiée et agrandie au XVIIᵉ siècle;
elle eut alors une certaine décoration extérieure sur la cour, des
frontons et des sculptures. A l’intérieur on y trouvait une grande salle
décorée des portraits des doyens, local pour les assemblées de la
Faculté, les élections et les examens, une rotonde d’amphithéâtre
terminée en coupole, des salles de cours, etc... Les vieux bâtiments aux
ogives gothiques sont aujourd’hui transformés en lavoirs et en
logements. A côté c’est encore pis, car la coupole abrite une maison
honteuse.
Cette installation, très belle pour un lavoir, médiocre pour la Faculté
de médecine, fut abandonnée peu avant la Révolution pour les bâtiments
construits en face du couvent des Cordeliers, édifice à l’antique, comme
un temple grec et qui figure, comme on l’a dit, plutôt un temple à
Esculape qu’une école de médecine.
Le fameux Pré aux Clercs, champ de promenade que les escoliers
considéraient comme leur propriété et qu’ils prétendaient leur avoir été
concédé par Philippe-Auguste, s’étendait sur d’immenses espaces le long
de la Seine à peu près jusqu’à l’Esplanade des Invalides actuelle. Le
mur de Paris aboutissant à l’aile gauche du palais de l’Institut avec la
tour de Nesle et sentinelle sur la berge, la campagne commençait là. Il
n’y eut d’abord de ce côté aucune construction dans les prairies d’où
surgissaient à peu de distance les murs crénelés et les flèches de
l’abbaye de Saint-Germain, puis au XIVᵉ siècle s’éleva le séjour de
Nesle, dépendance contenant les écuries et divers bâtiments de service
du grand hôtel de Nesle _intra muros_.
Le Pré aux Clercs se subdivisait en deux parties: le petit pré, objet
des perpétuelles contestations entre les moines et l’Université, était
un champ irrégulier
[Illustration: COUR DE L’ANCIENNE ÉCOLE DE MÉDECINE, RUE DE LA BUCHERIE.
ÉTAT ACTUEL]
[Illustration: ORGANISATION DU CONSEIL DES SEIZE, AU COLLÈGE FORTET
(_aujourd’hui rue Valette, 21_)]
circonscrit d’un côté par le séjour de Nesle et sur les autres faces par
la Seine, par le fossé de l’abbaye, maintenant rue Jacob, et par la Noue
ou petite Seine, le canal fournissant l’eau des fossés abbatiaux, et
représenté maintenant par la rue Bonaparte. Le grand pré aux Clercs, de
l’autre côté de la petite Seine, étendait au loin ses vallonnements
herbeux, verdoyants ici, pilés là-bas, coupés d’oseraies et de saulaies
sur les berges, déboulant en pente jusqu’aux roseaux. Ce n’était pas une
promenade régulière, bien peignée comme nous les arrangeons maintenant,
c’était la nature libre et fleurie à son gré, des champs d’herbe drue
pour les jeux, des sentiers serpentant capricieusement dans le vert ou
se perdant aux endroits battus par la foule. Des lignes de peupliers
fournissaient l’ombrage, et abritaient çà et là des cabarets de
campagne; sur la rive passaient les gros chevaux de halage pour la
nombreuse batellerie qui égayait la Seine.
[Illustration: LES ÉCOLIERS PÊCHANT LE POISSON DE L’ABBAYE DE
SAINT-GERMAIN]
Le petit pré aux Clercs, outre les bagarres entre écoliers et moines,
vit aussi se dérouler quelques scènes de l’histoire parisienne. Le champ
clos de l’Abbaye, la lice des combats judiciaires, entamait un peu ce
pré; le 30 mai 1357, pendant les troubles de la commune de Paris, après
la prise du roi Jean à Poitiers, le roi de Navarre, allié d’Étienne
Marcel, s’en vint sur un échafaud ou tribune, préparé sur les murs de
l’abbaye pour le roi de France quand il venait assister aux duels
judiciaires, parler aux Parisiens rassemblés dans le petit pré au nombre
de plus de dix mille. «Moult longuement sermonna et tant que l’on avait
dîné par Paris quand il cessa,» disent les grandes Chroniques de
Saint-Denis. Charles le Mauvais, roi de Navarre, essayait de tourner les
Parisiens à son parti, comme Marcel et les meneurs n’y étaient déjà que
trop portés.--«Contre le roi ni contre le duc (le Dauphin Charles, duc
de Normandie) il ne dit rien apertemment, toutefois dit-il assez de
choses déshonnêtes et vilaines par paroles couvertes.»
Comme dans tous les temps de révolution, on «_haranguait_» beaucoup en
ce temps et sans parler de tous les discoureurs aux séances des états,
aux assemblées de l’Université, on vit le duc de Normandie, pour essayer
de ramener les Parisiens au parti royal, s’en aller en janvier 1358,
avec sept ou huit hommes seulement, haranguer à cheval le peuple
convoqué aux Halles. Pour contre-balancer l’effet de cette harangue sur
le populaire presque retourné, le prévôt des marchands organisa une
autre réunion--réunion publique contradictoire, comme on dirait
maintenant--à Saint-Jacques de l’Hôpital et fit parler dans cette séance
tumultueuse l’échevin Toussac, lequel parla si bien que les gens du
parti opposé durent se taire ou se retirer. Et peu après, en février,
Étienne Marcel ayant fait massacrer sous les yeux du Dauphin les
maréchaux de Champagne et de Normandie, monta à son tour haranguer d’une
fenêtre de la maison aux piliers, le peuple couvrant la grève, «moult
grand nombre de gens armés» qui l’approuvèrent et l’acclamèrent.
Le grand pré aux Clercs, théâtre des ébats de la gent universitaire, fut
jusque sous Louis XIV la promenade favorite des Parisiens, quelque chose
comme le Bas-Meudon du moyen âge, un Bas-Meudon que l’on avait à sa
porte, à proximité de tous les quartiers centraux, de cette population
que l’agrandissement démesuré de Paris force aujourd’hui, pour
apercevoir un peu de verte campagne, à entreprendre un véritable voyage.
Au temps de la Réforme, le Pré aux Clercs joua son rôle dans les
troubles. Tout Paris s’en allait aux belles soirées d’été respirer l’air
frais dans ces prairies gracieusement baignées par la Seine, dans le
paysage si magnifiquement encadré, vers le couchant, où tourne la
rivière, par de jolies collines verdoyantes, et de l’autre côté par le
hérissement superbe de la grande ville silhouettant ses tours
innombrables et ses clochers, le vieux Louvre, l’île du Palais, la
montagne Sainte-Geneviève, les abbayes, et couvrant la Seine de ponts
étranges chargés de maisons.
Quelque soir des calvinistes et des écoliers à la promenade commencèrent
à chanter les psaumes de David mis en vers français par Clément Marot;
on écouta d’abord leurs chants avec curiosité, puis les écouteurs
entraînés se mirent à chanter aussi; le fait se reproduisit et l’on vit
bientôt chaque soir tous les promeneurs, formés en longs cortèges,
parcourir le pré au chant des psaumes. Des seigneurs de la cour, avec
eux Antoine de Bourbon, le roi de Navarre, et la reine, s’en vinrent
plusieurs fois de suite écouter ces chants et même faire leur partie
dans le chœur. Les catholiques se plaignirent et sollicitèrent des
ordres du roi pour faire cesser ces promenades chantantes, qui
menaçaient d’être bientôt une occasion de querelles et de désordres.
[Illustration: COUPOLE DE L’ANCIENNE ÉCOLE DE MÉDECINE, RUE DE LA
BUCHERIE, ÉTAT ACTUEL]
C’était en 1558, l’année que les étudiants eurent encore maille à partir
avec l’abbaye. On sait que les écoliers, excités par Ramus, prétendant
que les moines avaient tiré sur eux des coups de fauconneaux du haut de
leurs remparts, brûlèrent quelques maisons du pré. Pour ce fait
d’incendie, un écolier huguenot, Baptiste Croquoison, fut brûlé au Pré
aux Clercs et l’on n’obtint pour lui que la grâce d’être étranglé sur le
bûcher.
A cette époque déjà la rue de Seine et quelques ruelles s’intercalaient
entre la porte de Nesle et le Pré aux Clercs et rejoignaient le faubourg
Saint-Germain, formé entre le rempart, l’abbaye et le chemin de
Vaugirard. En ce naissant faubourg Saint-Germain habitaient beaucoup de
huguenots, et ceux-là seulement des seigneurs huguenots venus à Paris
pour les noces d’Henri de Navarre, qui se logèrent chez leurs
coreligionnaires du faubourg, échappèrent à la Saint-Barthélemy.
Certaines maisons du faubourg étaient particulièrement signalées à la
haine des catholiques, les protestants s’y réunissaient pour des
cérémonies religieuses et, à l’occasion, pour des conciliabules
politiques. Des catholiques ardents, des écoliers rôdant en quête de
tumultes, surprirent plus d’une fois le secret de ces réunions. Alors
des foules ameutées assiégeaient ces maisons protestantes, tuant et
pillant, aidées par les archers du guet accourus au bruit, lesquels
traînaient aux prisons les malheureux huguenots hommes ou femmes,
échappés à la populace.
[Illustration: TOURELLE DES CHARTREUX]
Quelquefois les catholiques avaient affaire à forte partie, en cette
petite Genève comme on appelait la rue des _Marais_, maintenant
_Visconti_, au petit Pré aux Clercs, qui était un véritable centre
protestant, et où certaines maisons communiquaient entre elles par des
passages secrets pour faciliter les évasions en cas d’alerte. A
l’attaque de la maison d’un sieur le Vicomte, deux gentilshommes
chargèrent avec une telle furie les assaillants qu’ils les mirent en
déroute, ce qui permit aux protestants assemblés de s’échapper. Seul le
maître de la maison fut pris et envoyé avec sa famille pourrir dans les
cachots du Châtelet.
Une autre fois, et pourtant dans un moment d’accalmie des querelles
religieuses, les protestants, rassemblés en la maison d’un sieur de
Longjumeau, furent assaillis par une bande d’écoliers et subirent un
véritable siège, qui, devant la rude défense des assiégés, se changea en
un blocus. Au bout de quatre jours, la maison ayant brèches ouvertes et
se trouvant à moitié démolie, les protestants affamés, après avoir en
vain réclamé secours au Parlement, après avoir courageusement ferraillé,
profitèrent d’une négligence des assaillants pour s’ouvrir une issue par
laquelle ils eurent la chance de battre en retraite, emmenant leurs
blessés, mais laissant quelques morts.
[Illustration: LE PRÉ AUX CLERCS (XVIᵉ SIÈCLE)]
Le Pré aux Clercs fut occupé par l’armée d’Henri IV en 1589, lorsque le
roi tenta d’enlever Paris par une surprise qui ne réussit point. Les
guerres civiles et le siège qui les termina amenèrent la ruine et la
dévastation des faubourgs. Quand la tranquillité revint, des rues
nouvelles se créèrent rapidement au bourg Saint-Germain.
Une circonstance hâta la fin du petit Pré aux Clercs. Marguerite de
Valois, épouse divorcée de Henri IV, rentrée à Paris et logée à l’hôtel
de Sens, voulut se construire un palais sur la rive gauche de la Seine,
en face des Tuileries de sa mère Catherine. Sur la rue de Seine s’éleva
bientôt un assez vaste hôtel de pierres et briques dont le pavillon
central, terminé par un lanternon, comme le montre le plan de Méryan,
donnait juste en face de la vieille porte de Nesle. Ce pavillon existe
encore dans la cour du numéro 6 de la rue de Seine actuelle.
Derrière, sur les terrains du petit Pré aux Clercs et d’une partie du
grand Pré, s’étendaient des jardins au milieu desquels la reine Margot
installa en 1609 une communauté de moines Augustins, «_les Augustins
déchaussés de la reine Marguerite_» dans une petite chapelle, dite
_chapelle des Louanges_, dont le dôme fut la première coupole construite
à Paris. «La reine voulut, dit Dulaure, que ces moines chantassent jour
et nuit sans discontinuer de deux en deux, en se relevant d’heure en
heure, à la louange du Seigneur, des hymnes et cantiques sur des airs
modernes qui leur seraient prescrits. Elle exigeait, en outre, que ces
frères, chanteurs éternels, ne sortissent jamais du couvent, ni eussent
aucune communication avec les séculiers.»
La reine Margot ainsi faisait faire ses pénitences par d’autres. Après
quelques années de plain-chant, trouvant la pénitence suffisamment
faite, ou fatiguée de la musique des pauvres moines, elle les expulsa
sans plus de façons, les remplaçant en 1609 par des Augustins chaussés
de la réforme de Bourges, qu’elle laissa à sa mort avec des
constructions commencées, beaucoup de dettes et pas de ressources.
Les Augustins trouvèrent heureusement des protections, la reine Anne
d’Autriche leur éleva une église dont la chapelle des Louanges forma le
chœur, et elle acheva la construction de leur couvent. A la Révolution,
le couvent des Petits-Augustins devint le Musée des monuments français
et plus tard l’École des Beaux-Arts. Alexandre Lenoir qui rendit à l’art
d’inappréciables services, avec le concours d’une commission de savants
et d’artistes, véritable commission de sauvetage fonctionnant en pleine
Terreur au milieu du vandalisme déchaîné, s’efforça de réunir dans ce
musée les débris intéressants de tant d’édifices renversés, de superbes
morceaux, monuments artistiques, tombeaux, statues, fragments divers
d’un précieux intérêt historique, tout ce qu’il put enfin arracher aux
démolisseurs forcenés, à travers de nombreux dangers et même au prix
d’un coup de baïonnette reçu en protégeant le tombeau de Richelieu.
Au delà des Augustins un grand parc, le _jardin de la Reine Marguerite_,
ouvert au public, s’étendait le long de la Seine jusque vers la rue du
Bac. Hôtel, jardin et parc furent vendus pour payer les dettes de la
reine Margot, la promenade disparut au grand déplaisir des Parisiens;
des hôtels et des rues s’élevèrent plus loin même que la rue du Bac. Au
commencement du règne de Louis XIV, comme on le voit sur le plan de
Gomboust, il ne restait plus que l’extrémité du Pré aux Clercs, derrière
la Grenouillère continuant le quai Malaquais, bordée de maisons et de
cabarets, avec des chantiers de bois flotté à la suite. Peu à peu, après
des aliénations successives par l’Université propriétaire des terrains,
le faubourg Saint-Germain dévora tout ce qui restait de l’antique Pré
aux Clercs et il n’en demeure plus, comme souvenir, que le nom de rue de
Sorbonne ou rue de l’Université donné à la grande voie traversant les
champs d’esbattement de messieurs les écoliers, transformés en jardins
d’hôtels aristocratiques.
[Illustration: L’HÔTEL DE BOURBON] CHAPITRE VII
PARIS FÉODAL
I
Petits palais et grands hôtels.--L’hôtel de Bourbon.--La trahison
du connétable.--Les États généraux de 1614 dans la grande salle de
l’hôtel.--Le séjour de Nesle.--Les femmes des trois fils de
Philippe le Bel.--Marguerite, Jeanne et Blanche de Bourgogne.--La
tour de Nesle et sa légende.--Le duc Jean de Berry.--Benvenuto
Cellini au Petit-Nesle.--L’hôtel de Nevers-Gonzague.--La tête de
Coconas.--L’hôtel de Bourgogne.--Jean sans Peur et le duc
d’Orléans.--Bourguignons et Armagnacs.--Les bouchers de
Paris.--Chaperon blanc et bonnet rouge.--Caboche et Capeluche.--Le
théâtre de l’hôtel de Bourgogne.--Gauthier-Garguille et Turlupin,
successeurs de Jean sans Peur.
[Illustration: LA FENÊTRE DU MEURTRIER]
Ce que fut le Paris carolingien, nous ne pouvons que très difficilement
nous le figurer. Il est plus facile de se représenter le Paris
gallo-romain dont on a retrouvé tant de traces, dont il reste même des
monuments, mais le Paris des époques intermédiaires entre ces temps si
lointains et l’épanouissement merveilleux du siècle des cathédrales,
demeurera à jamais enfoui dans l’inconnu. Il n’a pas laissé de traces ou
du moins s’il reste quelques pierres de ces temps, elles sont cachées
dans le sol, recouvertes par les constructions postérieures, elles ont
servi de soubassement au Paris des époques suivantes.
Tout a disparu. Paris plus souvent bouleversé que n’importe quelle ville
ne possède pas le plus petit coin de maison romane comme on en rencontre
encore quelquefois ailleurs, pauvres, vieilles, ridées et crevassées,
oubliées en quelques tranquilles cités de province, sur lesquelles le
temps semble avoir pesé moins lourdement ou qui furent moins exposées
aux bouleversements de la guerre et de l’enrichissement, ces deux
grandes causes de destruction.
Pour les humbles maisons des artisans, celles des bourgeois même,
construites en matériaux de médiocre durée, cette disparition complète
ne peut surprendre, mais pour les logis plus importants, les maisons que
des grands seigneurs laïques et ecclésiastiques, des magistrats, des
gros fonctionnaires devaient posséder en ville, le fait qu’aucun vestige
n’en soit resté ne peut s’expliquer que par l’afflux perpétuel de la
richesse sur le même point, et les changements non moins perpétuels et
les reconstructions qu’elle entraîne. Nous ne pouvons guère nous faire
une idée des villes d’autrefois, des pauvres toits du populaire et des
demeures plus importantes, nobles ou bourgeoises, que sur de vagues
indications fournies par des enluminures sommaires ou fantaisistes
d’antiques manuscrits.
«Aux constructions de pierre de l’époque gallo-romaine, dit Viollet le
Duc, sont venues, après les invasions, s’ajouter des ouvrages de
charpenterie, système de construction particulier aux races du Nord et
de l’Est. Dans les villes fermées de murailles où l’espace par
conséquent était mesuré, les deux systèmes se superposèrent; sur les
rez-de-chaussée en maçonnerie suivant les traditions gallo-romaines, se
superposèrent des étages en pans de bois pour gagner en hauteur l’espace
qui manquait en surface... Il suffit de jeter les yeux sur les
manuscrits occidentaux des IXᵉ, Xᵉ et XIᵉ siècles, sur quelques
sculptures d’ivoire de cette époque et même sur la tapisserie de Bayeux
pour constater l’influence des traditions gallo-romaines dans les
maçonneries du rez-de-chaussée des habitations et celle des
constructions de bois indo-germaniques pour les couronnements des palais
et des maisons, tandis que les églises affectent toujours la forme de la
basilique latine ou celle de l’édifice byzantin.»
L’architecture civile a brisé le moule romain aussitôt après la chute de
l’empire, et au bout de peu de temps rien ne rappelle plus, dans les
villes bâties sur nos fleuves gaulois, la vieille métropole du Tibre,
cette Rome, mère d’une innombrable quantité de petites Romes qu’elle
avait pour ainsi dire modelées, ou plutôt déguisées à son image, dans
les contrées les plus différentes et sous les climats les plus divers.
Aussitôt après l’écroulement de Rome et des idées romaines tout se
modifia. La caractéristique de l’architecture des époques suivantes fut
l’importance de la charpenterie: les fortifications des villes
elles-mêmes s’en ressentirent, sur les débris des tours gallo-romaines
ébréchées par les guerres s’élevèrent des étages de bois hourdé. Sans
remonter jusqu’au gros donjon de bois du camp de Clovis, le _Lower_ sur
l’emplacement duquel Philippe-Auguste bâtit plus tard le château royal
du Louvre, on voit au IXᵉ siècle, quand Paris se défend contre les
Normands, les têtes de pont couronnées par des ouvrages et des tours de
bois.
[Illustration: SOMMET DE L’ESCALIER DE LA TOUR JEAN-SANS-PEUR]
Le Paris des temps Carolingiens répandu sur la rive droite devant
l’ancienne Lutèce de l’île, ayant à peine quelques têtes de faubourgs
sur la rive gauche, entre la rivière et les abbayes, devait présenter
derrière ses remparts élevés à la hâte et criblés de blessures par les
sièges, un ensemble d’assez rude apparence, de massives constructions de
chefs militaires, des logis de l’aristocratie bourgeoise et marchande,
décorés avec un art encore grossier qui se cherchait dans les
ressouvenirs ou les imitations de l’époque romaine, des façades posées
au rez-de-chaussée sur des arcades protégeant contre la pluie et la
neige les passants et les petits marchands; puis, au centre, surtout aux
endroits où la ville se serrait près des ponts communiquant avec la
vieille cité, des maisons de bois, pressées, se hissant les unes sur les
autres avec leurs étages encorbellés sur de grosses poutres surplombant
rues et ruelles.