Le collège Fortet donna donc dix années d’effroyable anarchie, dix

années de troubles, de luttes sourdes, quand ce n’était point guerre

ouverte, dix années pendant lesquelles Paris vécut en pleine révolution

et parfois en pleine terreur.

C’est bien en vain qu’Henri III essaie de s’attacher les couvents par

des dons nombreux et fait procession sur procession, comme celle où il

va, avec ses mignons, tous revêtus de la cagoule des pénitents, chantant

des psaumes, recevant et donnant des coups de discipline, depuis les

Grands-Augustins jusqu’à Notre-Dame, sous une pluie battante. La Ligue

lui répondra par d’autres processions où les moines, au lieu de

disciplines, porteront la cuirasse et la hallebarde. Le roi est d’abord

ouvertement attaqué, méprisé, insulté dans la chaire et dans la rue; les

prédicateurs de la Ligue proclament journellement la nécessité d’en

finir par le fer avec lui.

Il survient bien quelques rares périodes d’accalmie, mais elles sont

suivies d’une recrudescence de rébellion, de secousses soudaines comme

la journée des Barricades et la fuite du roi, puis éclate le coup de

théâtre de l’assassinat des Guises à Blois, auquel répond la déchéance

du roi proclamée solennellement par le Parlement et la Sorbonne, qui

délient les sujets de l’obéissance.

Les Seize enfin organisent le régime terroriste, jettent en prison les

tièdes, accrochent aux potences ceux qui osent élever la voix contre

leurs décisions; ils arment des milices bourgeoises, des bataillons

populaires pour marcher à côté des troupes espagnoles contre l’armée

royale, contre Henri III d’abord, et contre le Béarnais son successeur,

quand Jacques Clément a enfin exécuté ce que tant de fois les

prédicateurs ont demandé.

A la journée des Barricades, les écoliers se signalèrent sous la

conduite du comte de Brissac; ils prirent les armes et barricadèrent la

place Maubert pendant que Cordeliers et Jacobins, réunis aux bourgeois,

escarmouchaient au carrefour Saint-Séverin.

M. de Brissac satisfaisait une rancune personnelle en s’attaquant au

roi. Pour quelques revers éprouvés par lui, en combats sur mer ou en

batailles sur le plancher solide des gendarmes, Henri III avait dit

qu’il n’était bon ni sur la terre ni sur l’eau. Furieux du mot, Brissac

se jeta plein d’ardeur dans la rébellion parisienne.

--Pour le moins, dit-il, le roi saura que j’ai trouvé mon élément et que

je suis bon sur le pavé!

Il le prouva bien avec ses écoliers, en recevant vigoureusement les

troupes royales à coups d’arquebuse, en les repoussant la pertuisane

dans le flanc, sous la grêle des pavés qui leur tombait des fenêtres, et

il ne tint pas à lui de le prouver encore davantage, quand l’affaire fut

bien en train dans tout Paris, en prenant le Louvre avec les bandes

écolières, avec les troupes de moines armés et casqués, marchant mèches

allumées, les prédicateurs en tête, pendant que d’un autre côté, le duc

de Guise conduisait les bourgeois de la rive droite, les compagnies de

la rue Saint-Denis. Par bonheur pour lui, Henri III put sortir à temps

et courir jusqu’à Saint-Cloud, où le rejoignirent les troupes qui

décampaient de la ville guisarde.

[Illustration: LE COUVENT DES GRANDS-AUGUSTINS, LA PROCESSION DE HENRI

III]

Cependant l’Université, qui s’est jetée à corps perdu dans le mouvement

de la Ligue, en souffre bientôt d’une terrible façon. Les études sont

mortes, les collèges sont presque abandonnés, les écoliers peu à peu se

dispersent, ceux venus de l’étranger ou des provinces sont retournés

chez eux, les autres meurent de faim ou se font soldats. Élèves et

maîtres cèdent la place à des troupes espagnoles casernées dans les

vieux logis de la science. Les rues des études retentissent des tambours

du duc de Féria, on voit dans les cours des collèges, au lieu de régents

et d’écoliers, des bourgeois en train d’apprendre, sous la direction de

quelques lansquenets, le maniement de la pique ou du mousquet. Les

locaux non confisqués par les troupes s’emplissent de paysans des

environs de Paris, réfugiés ici avec leurs meubles et leurs bestiaux.

C’est la guerre civile qui se prolonge avec toutes ses misères, c’est

Paris assiégé. On a fait roi sous le nom de Charles X le cardinal de

Bourbon, abbé de Saint-Germain des Prés; celui-là mort, on en veut faire

un autre qui ne soit pas le Béarnais.

[Illustration: JOURNÉE DES BARRICADES. LES ÉCOLES DESCENDANT A LA PLACE

MAUBERT]

Moines et sorbonnagres n’ayant plus à déclamer contre Henri III, «_ce

vilain Hérode, concierge du Louvre, marguillier de Saint-Germain

l’Auxerrois et de toutes les églises de Paris, gauderonneur des collets

de sa femme et friseur de ses cheveux, etc._,» donnent de toute leur

fureur contre Henri de Navarre, suppôt de l’enfer, dont l’armée enserre

Paris. Le conseil de la Sainte-Union pèse par la terreur comme un comité

de Salut public sur tous ceux qui, par raison, par politique ou par

fatigue, voudraient un accommodement. On a pendu le prudent Brisson et

on menace de pendre ou daguer tout ce qui ne marche pas d’enthousiasme

avec les Seize.

«Fut-il jamais tyrannie et domination pareille à celle que nous voyons

et endurons? dit la Satire Menippée, composée en secret pendant cette

dure période par quelques braves Parisiens qui préparent la révolte du

bon sens, où est l’honneur de notre Université?

«Où sont nos collèges? où sont les escholiers? où sont les religieux

étudiants aux couvents? Ils ont pris les armes et les voilà tous soldats

desbauchés... Où est la majesté et gravité du Parlement?

«Avons-nous pas consommé peu à peu toutes nos provisions, vendu nos

meubles, fondu notre vaisselle, engagé jusqu’à nos habits pour vivoter

bien chétivement. Où sont nos salles et nos chambres tant bien garnies,

tant diaprées et tapissées. Nos banquets sont d’un morceau de vache pour

tout mets. Bienheureux qui n’a pas mangé chair de cheval et de chien, et

bienheureux qui a eu toujours du pain d’avoine et s’est pu passer de

bouillie de son vendue au coin des rues, au lieu où l’on vendait jadis

les friandises de langues, caillettes et pieds de mouton, et n’a pas

tenu à M. le légat et à l’ambassadeur d’Espagne que n’ayons mangé les os

de nos pères!...»

Et quand tout fut terminé après tant d’années d’agitations sanglantes,

quand le roi Henri ayant en quatre années de chevauchées conquis son

royaume, ayant prononcé son abjuration à Saint-Denis et reçu la

sainte-ampoule à Reims, eut définitivement vaincu la Ligue, quand ses

troupes entrèrent dans Paris ruiné, affamé, dépeuplé, livré à bon prix

par ce même Brissac de la place Maubert, ce fut encore au quartier des

Écoles que se montrèrent quelques dernières velléités de résistance.

Le Béarnais tant de fois maudit s’en allait à Notre-Dame, au milieu des

acclamations, les trompettes sonnant l’allégresse, les grosses cloches

mises joyeusement en branle, pendant que par la ville des magistrats

avec hérauts et trompettes couraient de carrefour en carrefour,

proclamer une amnistie générale. Au bruit, le quartier de l’Université

s’émut, quelques enragés ligueurs prirent leurs mousquets et même firent

mine de commencer une barricade devant Saint-Yves; Hamilton, le curé de

Saint-Cosme, sortit la pertuisane au poing, le capitaine Crucé réunit

une douzaine de ses vieux compagnons, et courut pour se saisir de la

porte Saint-Jacques, mais ils virent bientôt que tout était fini, que le

sentiment général de Paris, fatigué et désabusé, était contre eux et

qu’ils allaient être écrasés au premier choc. La proclamation de

l’amnistie les rassurant sur leur sort, ils jetèrent les armes et

rentrèrent chez eux. La Ligue avait vécu.

Le XVIIᵉ siècle commençant trouva la plupart des collèges mal remis

encore des suites de la longue guerre civile. La Sorbonne confuse avait

fait sa soumission au roi; elle était en lutte alors avec les jésuites

dont les établissements prospéraient, et qui accaparaient les faveurs de

l’aristocratie. Quelques-uns des collèges, tombés en décadence et

couverts de dettes, n’avaient plus que quelques boursiers, six ou huit

et même moins. Plusieurs, par mauvaise administration, ne pouvaient même

plus subvenir à l’entretien de ces quelques boursiers, ni réparer les

bâtiments non entretenus depuis longtemps et tombant en ruines.

Il advint plus d’une fois que le Parlement dut supprimer momentanément

les bourses pour laisser certains collèges obérés rétablir leurs

finances. Des désordres et des abus de toute sorte aggravaient encore

cette décadence. Des parties de collèges étaient louées à de la populace

aux mœurs peu recommandables et d’un contact dangereux pour les

étudiants. Certains régents ayant gardé le goût des armes, étaient

devenus de véritables bretteurs, et l’on revit, jusque sous Louis XIII,

des étudiants tirelaines s’en aller le soir attendre en quelques mauvais

carrefours, le passant attardé pour le détrousser et tirer de sa poche

de quoi payer le vivre et la débauche.

Délaissant l’étude dont il n’était pas toujours besoin pour obtenir

grades et diplômes, que délivraient volontiers des docteurs aux oreilles

de qui quelques bons écus sonnaient mieux qu’un peu de science,

messieurs les écoliers, bottés et éperonnés, traînant l’épée comme des

soldats, s’en allaient mêlés aux pages et aux laquais par la ville,

cherchant et faisant naître au besoin les occasions de désordre,

profitant de toutes les cohues pour commettre mille insolences et se

permettre mille avanies, s’attaquant aussi bien aux femmes et filles des

bourgeois qu’à leurs bourses.

La recrudescence de vogue de la foire Saint-Germain sous Henri IV leur

fournissait ces occasions d’un désordre agréable ou profitable. Toute

l’aristocratie, les seigneurs de la cour et le roi lui-même, accouraient

aux divertissements, amenant une suite nombreuse de pages et de laquais

dans la cohue bruyante. Les soirées de la foire de 1605 furent

particulièrement troublées. L’Estoile, dans son journal, rapportant les

excès commis aux tripots de la foire et dans les rues d’alentour dit que

laquais, écoliers, soldats se livraient de véritables petites batailles

rangées, si bien qu’un jour, des laquais ayant coupé les deux oreilles à

un écolier et les lui ayant mises dans sa poche, les écoliers furieux se

rassemblèrent pour le venger, et tombant en troupes armées sur les

laquais qu’ils rencontraient, en tuèrent ou blessèrent un grand nombre.

Quels délicieux chanoines, quels âpres procureurs, quels étranges

médecins devaient faire de pareils étudiants après de telles études!

Voyons un peu les maîtres de ces escholiers, élite intellectuelle et

parfois tourbe désordonnée, jeunesse ardente qui bruit dans les vieilles

rues de la Montagne savante. Parmi ces maîtres, il y a dans le cours des

siècles des figures de toutes sortes, d’illustres philosophes, des

gloires de l’école dont le nom rayonne à travers les siècles et

d’humbles pédagogues enseignant le rudiment aux enfants, des lettrés de

toute envergure, d’austères docteurs et de simples marchands de soupe,

comme on dit maintenant.

Après les maîtres des écoles épiscopales, Guillaume de Champeaux, Pierre

Comestor, Robert d’Arbrisselle, Roscelin de Compiègne, après Abélard

entraînant son camp de trois mille étudiants sur les pentes alors

plantées de vignes de la montagne Sainte-Geneviève, il y a d’autres

maîtres célèbres; il y a eu au XIIᵉ siècle Jean de Petit-Pont,

dialecticien et philosophe qui enseignait dans une maison bâtie sur le

Petit-Pont devant le premier Petit Châtelet construit par Louis le

Gros, au XIIIᵉ siècle; l’Italien saint Thomas d’Aquin, _l’ange de

l’école_, l’auteur de la _Somme_; maître Albert, le mystérieux Albert le

Grand des légendes, alchimiste et magicien, dont le nom est peut-être

rappelé, quoi qu’on en ait dit, par la place

[Illustration: LA MISE A SAC DE L’ÉGLISE SAINT-MÉDARD]

Maubert ou maître Albert, s’il est vrai que faute de salle assez grande

pour contenir les écoliers qui se pressaient à ses cours, il a enseigné

en plein air sur cette place, alors simple terrain vague,--ainsi que

faisait aussi un autre maître, Sigier de Brabant en la rue du Fouarre,

quand Dante proscrit de Florence, séjournant à Paris, venait se mêler à

la foule de ses auditeurs.

La Sorbonne, du bon Robert de Sorbon, fournit au XIVᵉ siècle et au XVᵉ

siècle ces docteurs mêlés à toutes les intrigues politiques, à tous les

événements dramatiques des époques troublées, passant du parti d’Étienne

Marcel au parti du Dauphin, alliés du duc de Bourgogne ou du duc

d’Orléans, condamnant Jeanne Darc et affirmant les droits du roi

d’Angleterre à la couronne de France; elle nous donne ensuite ces grands

docteurs lancés à corps perdu dans les âpres luttes religieuses du

siècle de la Réforme. Alors le professeur quitte parfois la robe et

endosse la cuirasse pour conduire les escholiers aux émeutes, mais le

plus souvent il se contente, sans payer de sa personne, d’attiser le feu

des querelles par la parole ou la plume. Les haines sont terribles et

dans les désordres du temps trouvent le moyen de s’assouvir. Le pauvre

Ramus qui enseignait la philosophie au collège de Presles, en sait

quelque chose, lui qui sous prétexte de religion fut en réalité dagué en

l’honneur d’Aristote, par des assassins que lui envoyèrent des docteurs

rivaux.

[Illustration: ÉBATS D’ÉCOLIERS AU MOULIN DES GOBELINS]

Mais c’est aussi le siècle de la Renaissance des lettres, de l’antiquité

retrouvée, de la diffusion des sciences et des lettres antiques par

l’imprimerie; et ce sont des professeurs de Sorbonne qui ont introduit

l’imprimerie en France et favorisé l’établissement des premiers

ateliers sur la Montagne des études. Guillaume Fichet, recteur, et un

professeur de la nation d’Allemagne appelèrent à Paris, en 1569, trois

imprimeurs de Bâle et dans les bâtiments de la Sorbonne installèrent les

premières presses parisiennes, sous la surveillance officielle de la

Sorbonne.

Au collège de France, collège royal pour l’avancement des sciences fondé

par François Iᵉʳ, professe Guillaume Budé, le savant helléniste et

nombre d’autres maîtres éminents.

On trouve dans les collèges des maîtres qui sont durs et sévères à

l’écolier, mais qui impriment une bonne direction aux études et donnent,

par cette rigoureuse discipline, une forte et grave éducation. On y

trouve des humanistes pédants et doux très aimés, et aussi des

principaux qui sont tout le contraire, qui se moquent au fond des

lettres et des écoliers, d’âpres fonctionnaires que l’on peut accuser de

conduire leurs collèges avec rapacité, de ne pas pourvoir aux vacances

des chaires de professeurs pour s’en appliquer les traitements, et même

de se livrer au commerce des grades enlevés à coups de pistoles.

Richelieu, grand maître de la Sorbonne, apporte de l’ordre dans cette

Université si profondément troublée par un siècle de bouleversements.

Dans l’antique maison de Sorbonne, reconstruite par lui, siègent les

docteurs en bonnet carré, les terribles ergoteurs que les aspirants aux

grades n’abordent qu’en tremblant. Qu’une belle perruque sous ce bonnet

carré complète bien les graves personnages et leur prête de la majesté!

Le jansénisme plus tard viendra, dans le grand siècle régulier, apporter

quelques rumeurs discrètement adoucies des querelles religieuses

d’antan. Rollin, le bon et illustre principal du collège de Beauvais,

recteur de l’Université, est janséniste, et la lutte qu’il doit soutenir

se termine par son expulsion au milieu des larmes de tout le personnel

de son collège, maîtres et élèves.

Tous ces collèges du moyen âge, de petit et de haut enseignement, les

uns prenant les écoliers enfants, après les écoles de paroisses, dès le

commencement de leurs études comme nos collèges d’aujourd’hui, les

autres simples nids de boursiers venant dans les collèges de plein

exercice conquérir leurs diplômes et se faire recevoir maîtres ès arts,

licenciés, docteurs, disparaissaient peu à peu dans le cours des deux

derniers siècles.

Les collèges de moindre importance furent absorbés par les grands. En

1763, une réforme générale de l’Université décida la suppression des

derniers petits collèges et ne conserva que dix établissements: la

Sorbonne, Louis le Grand, Lisieux, Cardinal Lemoine, de la Marche, des

Grassins, d’Harcourt, de Montaigu, de Navarre et des Quatre Nations. Les

bourses et les titres de quelques-uns se maintenaient encore, mais leurs

boursiers appartenaient à ces dix collèges. La Révolution ne trouva que

ceux-là en exercice.

On sait que Louis le Grand subsiste, que d’Harcourt est devenu

Saint-Louis et que le collège de Navarre, réuni à Tournai et à Boncourt,

est aujourd’hui l’École polytechnique.

Ces collèges, prospères pour la plupart, avaient reconstruit leurs vieux

bâtiments du moyen âge ou les avaient transformés au XVIIIᵉ siècle. Ils

n’en étaient pas plus beaux ni plus gais, loin de là! Chez quelques-uns,

tristes geôles aux cours sombres enserrées de plus en plus dans les

grandes bâtisses et les maisons surélevées, la Révolution eut peu à

faire pour les changer en prisons.

La Sorbonne, ce vieux collège de théologie du temps de saint Louis,

ayant fait sa soumission au roi Henri et désavoué publiquement et

solennellement tout ce qu’elle avait pu dire et faire au temps de la

_détestable rébellion de la Ligue_, était rentrée en grâce. On reconnut

l’insuffisance de ses vieux bâtiments, et le cardinal de Richelieu, qui

était proviseur ou grand maître élu de la Sorbonne depuis 1622, en

entreprit la reconstruction sur un vaste plan, en s’agrandissant aux

dépens de quelques petits collèges voisins. Un quadrilatère de bâtiments

solennels et tristes enferma une vaste cour, au fond de laquelle s’éleva

l’église, monument d’un style à la fois noble et solennel, élégant et

sévère qui semble bien cadrer avec la figure du grand cardinal.

L’édifice est de l’architecte Jacques Lemercier, la première pierre en

fut posée par Richelieu le 15 mai 1635.

La coupole qui surmonte l’église lui donne malgré ses recherches

d’élégance une lourdeur triste qui va bien aussi au caractère de ce

temple de la théologie scolastique, antre antique de la fameuse Thèse

Sorbonnique, grande et petite, couronnement de dix ou douze ans

d’études, disputes et argumentations. Cette épreuve décisive durait

treize heures pendant lesquelles «sans boire ni quitter la place» le

patient, avant de recevoir son bonnet de docteur en Sorbonne, devait

tenir tête à tous les docteurs et ergoteurs de la maison se relayant de

deux heures en deux heures pour l’assaillir, l’attaquer de tous les

côtés, le retourner de toutes les façons.

Jusqu’à la Révolution, la cloche de la nouvelle Sorbonne, comme celle de

l’ancienne, sonne le couvre-feu pour le quartier des Écoles. Villon le

dit:

... Je ouys la cloche de Sorbonne

Qui toujours à neuf heures sonne...

ce qui n’empêchait guère messieurs les clercs d’occuper leurs soirées

autrement qu’à repasser leurs cahiers et n’assurait point la

tranquillité des carrefours.

Le terrible cardinal restaurateur de la Sorbonne a son tombeau dans

cette église, un mausolée de marbre, édifié sur les dessins de Le Brun

en 1694, avec son effigie sculptée par Girardon. Et la coupole de

Richelieu continue de planer sur la Sorbonne moderne encore une fois

renouvelée et agrandie, en train de pousser sur la vieille Montagne des

Études.

Une autre coupole et un édifice d’un style moins sévère rappelle un

autre cardinal tout en donnant l’hospitalité à une fondation de

Richelieu. C’est la coupole du collège des Quatre-Nations aujourd’hui

palais de l’Institut, siège de l’Académie aux quarante fauteuils, créée

par le grand cardinal ministre, auteur de tragédies rimées moins fortes

que les drames réels de l’histoire où il mit la main.

Par son testament de 1661, le cardinal Mazarin légua une forte somme,

dont deux millions affectés à la construction, pour la fondation d’un

collège Mazarin destiné à donner l’éducation à soixante gentilshommes

des provinces de Pignerol, d’Alsace, de Flandre et de Roussillon. Les

terrains de l’hôtel de Nesle furent achetés; avec un tas de vieux

bâtiments souventes fois rafistolés et d’une si pittoresque vétusté, on

jeta bas la porte de Nesle et aussi la vieille tour qui allait si bien à

ce côté de Paris, cavalièrement plantée là comme une aigrette sur un

casque, et bientôt, transformant radicalement ce vieux quartier à la

pointe du Pré-aux-Clercs, tels des alexandrins pompeusement alignés

succédant à des vers pittoresques de ballades à la Villon, s’élevèrent

les bâtiments en hémicycle, les pavillons d’angles à grands toits, la

façade à fronton et la coupole du collège des Quatre-Nations. Cette

coupole, c’était la chapelle au milieu de laquelle, comme Richelieu à la

Sorbonne, reposait Mazarin dans un riche mausolée sculpté par Coysevox,

transporté maintenant au Louvre.

[Illustration: ANCIENNE BIBLIOTHÈQUE SAINTE-GENEVIÈVE]

Sur la gauche et juxtaposés aux constructions du collège s’élevèrent en

même temps les bâtiments de la Bibliothèque Mazarine, collection formée

par les soins de Gabriel Naudé, ancien bibliothécaire de Richelieu,

laquelle, première bibliothèque ouverte au public à Paris, avait durant

la vie du cardinal occupé d’abord l’hôtel en pierres et briques du coin

des rues Vivienne et Neuve-des-Petits-Champs et s’était logée ensuite en

de nouvelles galeries construites au-dessus des chevaux de Son Éminence,

sur l’emplacement occupé par la Bibliothèque nationale actuelle.

Les livres du cardinal, augmentés de beaucoup d’autres, sont encore

aujourd’hui dans les bâtiments grisâtres de la Bibliothèque Mazarine, au

fond des cours graves et silencieuses, si complètement en dehors du

courant bruyant de la vie moderne.

La Révolution ferma ce collège de gentilshommes et l’utilisa comme tant

d’autres en prison. A côté de cette prison, dans les bâtiments où

siègent aujourd’hui les quarante, tint séance pendant quelque temps le

comité de Salut public, terrible prédécesseur des Académiciens

d’aujourd’hui.

M. Cocheris rapporte qu’alors, au plus fort de la Terreur, un prêtre

proscrit caché dans une chambrette de l’édifice, dit chaque jour sa

messe juste au-dessus de la salle où siégeait le terrible comité.

En 1795 on plaça ici l’École centrale, que vint remplacer peu après

l’École des Beaux-Arts, l’édifice s’acheminant peu à peu vers sa

définitive destination. Napoléon enfin, en 1806, l’attribua à l’Institut

de France. Ainsi Mazarin donnait l’hospitalité à Richelieu et l’Académie

Française depuis tant d’années vagabonde et jusqu’ici se réunissant en

des locaux peu en rapport avec sa dignité, trouvait enfin un domicile.

Tout a bien changé aujourd’hui dans l’antique ville de l’Université, les

transformations du XVIIIᵉ siècle, le grand ouragan de la Révolution et

enfin les démolitions de notre époque ont tout bouleversé. Les écoliers

de toute nation écoutant les maîtres en la rue du Fouarre, assis sur des

bottes de paille, nous semblent aussi loin que les Mèdes et les Perses.

[Illustration: LA SORBONNE]

Et cependant il est encore sur la Montagne de science, dans les vieilles

rues laissées à l’écart dédaigneusement par les grandes voies modernes,

beaucoup de ces noires maisons, aux façades plus ou moins modifiées, se

cachant un peu honteuses parmi les bâtisses neuves, il est de vieilles

pierres qui ont vu les maîtres d’autrefois, les longues robes noires

des docteurs, les bonnets des sorbonnagres, les surcots râpés, les

souquenilles rapiécées des boursiers, et qui peuvent se rappeler les

tumultes des écoliers courant assiéger l’abbaye de Saint-Germain des

Prés, les moines et les écoliers, salade en tête, arquebuse à la main,

descendant aux barricades du XVIᵉ siècle ou aux émeutes de la Fronde,

comme plus tard des étudiants et des polytechniciens sont allés aux

barricades de 1830 et de 1848.

Paris de siècle en siècle · 第 14 / 37 段