Les jésuites avec leur théâtre _officiel_, pompeux et ordonné, ne

faisaient que reprendre en la modifiant une vieille tradition écolière.

Les collèges avaient eu autrefois des théâtres _libres_, où les

étudiants des collèges Navarre, Bourgogne, Justice, Boncourt, etc., à

l’instar des Clercs de la Basoche du Palais, des Enfants Sans Souci et

des confrères de la Passion, donnaient en spectacle public des _farces_

et _moralités_, dans lesquelles les acteurs prenaient souvent

d’audacieuses libertés vis-à-vis des autorités de l’Église ou du

royaume, et des gens de la cour.

[Illustration: ÉGLISE DU COLLÈGE DE BEAUVAIS]

Reprenons la liste des collèges:

_Collège de Suède_, fondé au XIVᵉ siècle.

_Collège des Allemands._

_Collège de Dace ou de Danemark_, fondé en 1275.

_Collège de Picardie._

_Collège de Chollet_ ou _des Chollets_, fondé en 1292 par le cardinal

Jean Chollet, supprimé à la Révolution. Les derniers bâtiments et la

chapelle ont été rasés en 1822 pour l’agrandissement de Louis le Grand.

_Collège de Navarre_, fondé en 1304 par la reine Jeanne de Navarre,

femme de Philippe le Bel, et doté assez richement pour que les bourses y

fussent plus importantes que partout ailleurs. On a calculé que la

valeur moyenne d’une bourse à Navarre était de 1,170 francs, monnaie

actuelle. Collège illustre entre tous et qui eut pour élèves Jean

Gerson, Ramus, et nombre de savants et professeurs fameux.

C’était aussi le collège de la noblesse au XVIᵉ siècle avant les succès

des jésuites. Henri de Valois, Henri de Bourbon et Henri de Guise y

étudièrent en même temps et y reçurent un jour, en 1568, la visite du

roi Henri II.

Le roi de France était de fondation le premier boursier de Navarre et

l’argent de sa bourse était affecté à l’achat des verges _nécessaires_

aux études. Navarre possédait une belle entrée sur la rue de la

Montagne-Sainte-Geneviève, un beau porche décoré de statues s’ouvrant

dans une ligne de pignons gothiques. Navarre, à la Révolution, fut réuni

à Boncourt et devint l’École Polytechnique.

_Collège de Boncourt_, fondé en 1353 par Pierre de Boncourt.

_Collège de Tournai_, réuni à Navarre en 1638.

_Collège de Presles_, fondé en 1313 par Raoul de Presles.

_Collège du Plessis_, fondé en 1322 par Geoffroy du Plessis, uni à la

Sorbonne en 1646, prison en 93. Ce collège a été rasé pour les nouveaux

bâtiments de Louis le Grand.

[Illustration: ENTRÉE DU COLLÈGE DE NAVARRE]

_Collège des Écossais_, fondé en 1323 par l’évêque de Murray en Écosse.

Prison en 93, où Saint-Just au 9 thermidor fut écroué. Les bâtiments

occupés par une institution existent encore devant la rue Clovis.

_Collège d’Hubant_ ou de l’_Ave Maria_, fondé en 1336 par Jean Hubant,

conseiller du roi, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.

_Collège Saint-Michel_, rue de Bièvre, 12, fondé en 1348 par Guillaume

de Chanac, évêque de Paris.

_Collège des Trois-Évêques_ ou _de Cambrai_, fondé en 1348 par les

évêques de Langres, de Laon et de Cambrai; démoli en 1774 pour le

collège de France.

[Illustration: L’ÉCOLE POLYTECHNIQUE EN 1814]

_Collège de Beauvais_, fondé en 1370 par le cardinal Jean de Dormans,

évêque de Beauvais, pour douze boursiers de Dormans ou de Soissons.

Après l’expulsion des Jésuites au XVIIᵉ siècle, les boursiers du collège

de Beauvais passèrent à Louis le Grand, et ses bâtiments furent affectés

au collège de Lisieux. A la Révolution, ils devinrent magasins

militaires, puis caserne dite de Lisieux. La caserne ayant été

supprimée, les bâtiments ont disparu, mais la chapelle subsiste rue

Saint-Jean-de-Beauvais; restaurée après la démolition de la Caserne,

elle est affectée aujourd’hui à l’église roumaine.

_Collège de Fortet_, fondé en 1397, berceau de la Ligue et du conseil

des Seize.

_Collège de Sainte-Barbe_, fondé en 1420; le collège vit arriver au XVIᵉ

siècle un étudiant espagnol de trente-sept ans, déjà docteur de

l’université de Salamanque, Ignace de Loyola, qui devait devenir le

fondateur de la société de Jésus.

_Collège de Reims_, fondé en 1412 par l’archevêque de Reims, reconstruit

au XVIIIᵉ siècle et réuni à Sainte-Barbe.

_Collège de Bayeux_, fondé en 1308 par Guillaume Bonnet, évêque de

Bayeux, pour des boursiers du Mans et d’Anjou.

_Collège de Laon_, fondé en 1327 par Guy de Laon, trésorier de la

Sainte-Chapelle.

_Collège de Montaigu_, fondé en 1314 par le cardinal de Montaigu, évêque

de Laon.

_Collège de Narbonne_, fondé en 1307 par Bernard de Fargis, archevêque

de Narbonne.

_Collège de France_ ou _collège Royal_, dit d’abord Collège des Trois

Langues, fondé en 1529 par François Iᵉʳ pour les hautes études.

_Collège de Tréguier_, fondé en 1325.

_Collège de Grassins_, fondé en 1571 par Pierre Grassins, conseiller au

Parlement. Ce collège innova au XVIIIᵉ siècle le palmarès; il en reste

une porte, rue Laplace, ancienne rue des Amandiers.

_Collège de Bourgogne_, fondé en 1332 par la reine Jeanne, femme de

Philippe V, rue des Cordeliers, acheté en 1769 par l’Académie Royale de

Chirurgie, aujourd’hui École de médecine.

_Collège Mignon_, fondé en 1345, appartenant aux religieux de l’ordre de

Grammont, chapelle reconstruite en 1749, transformée aujourd’hui en

imprimerie.

_Collège du Cardinal Lemoine_, fondé en 1297 par le cardinal Jean

Lemoine.

_Collège des Bons-Enfants Saint-Victor_, XIIIᵉ siècle. Ce collège eut

pour principal, au XVIIᵉ siècle, saint Vincent de Paul. Il fut

transformé plus tard en séminaire et devint prison en 93.

_Collège de Justice_, fondé par Jean de Justice, chantre de Bayeux,

chanoine de Paris, pour huit écoliers du diocèse de Rouen et quatre de

Bayeux.

_Collège des Trésoriers_, fondé en 1269 pour vingt-quatre écoliers par

le trésorier de Notre-Dame de Rouen.

_Collège de Calvi_, démoli au XVIIᵉ siècle pour la Sorbonne.

_Collège d’Harcourt_, fondé en 1200 par des membres de la famille

d’Harcourt, qui possédait près de là un hôtel.

_Collège de Cornouailles_, fondé en 1317.

_Collège de la Marche_, fondé en 1362 par Guillaume de la Marche,

chanoine de Toul.

_Collège d’Arras_, fondé en 1332 par l’abbé de Saint-Wast d’Arras.

_Collège de Tours_, fondé en 1333 par Étienne de Bourgueil, archevêque

de Tours.

_Collège d’Autun_, fondé en 1337, rue Saint-André-des-Arts.

_Collège de Boissi_, fondé en 1356 par Guillaume de Boissi pour

«étudiants pauvres et de basse extraction» de la famille de Boissi ou

natifs de Boissi-le-Sec.

_Collège de Dainville_, 1380; _collège de Seez_, 1427; _collège du

Mans_, 1519.

_Collège de Mᵉ Gervais_, fondé en 1371 par Gervais Chrétien, chanoine de

Bayeux et médecin de Charles V.

_Collège Mazarin_ ou _des Quatre-Nations_, devenu le palais de

l’Institut.

La plupart de ces collèges, on le voit, datent du XIIIᵉ ou des premières

années du XIVᵉ siècle.

Ces fondations ainsi que les dons et legs destinés à l’entretien des

professeurs et des boursiers apportaient remède à la misère des

écoliers, si souvent relatée dans les documents du XIIIᵉ siècle, qui

nous montrent bien des fois le pauvre écolier allant au cours le ventre

vide, puis quêtant aux portes des couvents, ou ramassant les rebuts des

halles qu’il fait cuire tout en repassant ses cahiers dans le froid

taudis où il loge.

Il faut ajouter à cette liste les collèges religieux où les couvents des

différents ordres envoyaient leurs novices pour compléter leurs études

dans Paris, centre des lettres et des sciences. Ce sont:

Le _Grand collège des Bernardins_, fondé en 1244 par les moines de

l’abbaye de Clairvaux et de l’ordre de Cîteaux.

Le _collège de Marmoutiers_, pour les religieux de Marmoutiers, fondé en

1327, passé aux jésuites en 1641.

Le _collège des Prémontrés_, fondé en 1283 pour les chanoines réguliers

de l’abbaye de Prémontré dans la forêt de Coucy. La chapelle subsiste

près des Cordeliers.

Le _collège de Cluny_, fondé en 1269, séminaire de l’ordre illustre qui

comptait plus de deux mille maisons en Europe. Le collège de Cluny

possédait un cloître superbe et une très belle église, ajourée comme la

Sainte Chapelle; après la Révolution le peintre David en fit son

atelier.

Le _collège de la Merci_, fondé en 1516 pour les religieux de cet ordre.

[Illustration: ANCIENNE CHAPELLE DU COLLÈGE MIGNON]

Quartier de contrastes, cette ville particulière de l’_Université_,

quartier de _moinerie_ et de _clergie_, où moines et clercs se coudoient

par les rues que bordent de hautes constructions sévères; où les

cloîtres sont proches voisins des tavernes d’écoliers, où passent tant

de frocs de tout ordre et de toutes sortes, cachant sous le capuchon des

fronts plissés par la méditation ou de béates figures épanouies par les

satisfactions matérielles, Claude Frollos ou Gorenflots; ville

tranquille des études, ville agitée des étudiants, où bouillonne une

jeunesse avide de science, et aussi,--malheureusement pour le repos des

couvents ses voisins--jeunesse amoureuse de bruit et de gaîté dans

l’intervalle des sévères études, jeunesse remuante et turbulente,

jalouse de ses droits et privilèges, souvent en lutte avec ses recteurs,

en dispute perpétuelle quand ce n’est pas en guerre ouverte avec les

moines de la grande abbaye de Saint-Germain des Prés.

Fixés par diverses ordonnances royales, depuis Philippe-Auguste, les

privilèges de l’Université sont nombreux et importants: privilèges de

protection quand l’écolier est attaqué, privilège de justice

particulière quand il s’agit de délits commis par les écoliers. Tout

homme qui blesse un clerc est frappé d’excommunication et n’en peut être

relevé que par le pape. Hors le cas de flagrant délit, les écoliers ne

peuvent être arrêtés, ils ne sont justiciables que de la justice

ecclésiastique ou de l’Université.

Et cette Université savait soutenir ses clercs et maintenir ses

privilèges. On le vit bien souvent à l’occasion de désordres d’écoliers

débauchés et batailleurs.

Ces écoliers sans le sou, toujours en quête de ressources, amis des

_repues franches_, comme dit Villon, avaient souvent dispute avec

hôteliers et marchands, et par suite maille à partir avec les archers du

Prévôt de Paris. Le prévôt Hugues Aubryot, en reconstruisant le petit

Châtelet au Petit-pont, avait, sous la voûte, ménagé deux petites geôles

pour messieurs les clercs auxquels ses archers dans les bagarres

devaient mettre la main sur le collet. Et ce prévôt, qui n’aimait pas

beaucoup les écoliers, avait donné à ces deux cachots par dérision les

noms de _clos Bruneau_ et de _rue du Fouarre_.

Souvent des batailles ensanglantaient les tavernes où s’entassaient ces

clercs, futurs prêtres ou docteurs, les cabarets hantés par les filles,

des bagarres s’engageaient aux carrefours où quelques mauvais écoliers

se transformaient en tirelaines vulgaires.

L’Université alla quelquefois, pour défendre ses droits et privilèges,

lorsqu’elle les croyait menacés ou méconnus, jusqu’à fermer ses collèges

et cesser ses cours. En 1230, l’affaire fut plus grave, l’Université

abandonna Paris, ville hostile et ennemie. «En cet an même, dit

Joinville, grande dissension mut à Paris entre les clercs et les

bourgeois et les bourgeois occirent aucuns des clercs par quoi

l’Université se départit et issit hors de Paris et allèrent en diverses

provinces.»

Ce fut au grand chagrin de saint Louis. Il s’agissait d’une bataille

entre écoliers et habitants du faubourg Saint-Marceau, à la suite de la

mise à sac d’un cabaret par les écoliers; ceux-ci avaient blessé et tué

des bourgeois, les archers accourus, trouvant de la résistance de la

part des écoliers en fureur, à leur tour blessèrent ou tuèrent.

Plusieurs fois des bagarres semblables donnèrent lieu à des demandes de

réparations de la part de l’Université et créèrent des conflits

interminables. Il ne s’agissait pas toujours de simples tumultes: en

1303, le prévôt de Paris Pierre le Jumeau ayant fait justice d’un

étudiant assassin il en résulta une énorme émotion au Pays des Études,

où tous les cours furent suspendus et les collèges fermés. A

l’Université réclamant son justiciable se joignit l’autorité

ecclésiastique qui le réclamait aussi, le supplicié étant tonsuré et

l’on vit un matin une longue et interminable procession de tous les

chanoines, prêtres et clercs de Paris se diriger solennellement, croix

et bannières des paroisses en tête, vers l’hôtel du Prévôt. Devant

l’hôtel fermé les formules d’excommunication furent prononcées et

aussitôt après chaque prêtre ou clerc lança une pierre dans les huis ou

les fenêtres immédiatement enfoncées.

[Illustration: L’AMENDE HONORABLE DES HUISSIERS DU CHATELET AUX

AUGUSTINS]

Le malheureux prévôt fut obligé de dépendre son criminel et de donner un

baiser sur la bouche du cadavre, puis de s’en aller à pied à Avignon se

faire relever de l’excommunication.

Encore en 1408, le même fait se reproduisit; deux écoliers voleurs et

assassins ayant été, pour crimes patents, condamnés et pendus par le

prévôt de Paris, l’Université réclama hautement et menaça encore de

fermer les Écoles; finalement le prévôt de Paris fut condamné à répéter

la réparation de son devancier, à s’en aller détacher les deux écoliers

du gibet où ils se balançaient depuis quelque temps déjà et à faire en

signe d’amende honorable le simulacre de leur donner un baiser sur la

bouche. Il dut ensuite placer les deux cadavres sur un char drapé de

noir et les conduire processionnellement, prêtres et religieux en tête,

suivis de tous les archers de la prévôté, jusqu’au Parvis Notre-Dame

pour les présenter à l’évêque de Paris, puis de là au couvent des

Mathurins, pour les remettre au recteur de l’Université qui fit inhumer

les deux assassins dans l’église des Mathurins.

En 1440, un maître de théologie nommé Aimeri, poursuivi pour quelque

méfait, ayant cru pouvoir recourir au droit d’asile de l’église des

Grands-Augustins, les huissiers ou sergents du Châtelet violèrent cet

asile; ils entrèrent dans le couvent de haute lutte et enlevèrent le

délinquant malgré la vive résistance opposée par les moines. L’un de

ceux-ci, par malheur, resta sur le carreau.

Grande rumeur au pays latin, les Augustins firent agir l’autorité

ecclésiastique, l’Université réclama énergiquement et reprit sa grande

menace de fermeture des Écoles. Elle obtint satisfaction; suivant arrêt

du prévôt de Paris, les sergents envahisseurs Jean Bayard, Gillet

Rolland et Guillaume de Besançon vinrent pieds nus, en chemise et un

cierge à la main, suivis de tous les huissiers du Châtelet, faire à

genoux trois solennelles amendes honorables devant les religieux

Augustins et les dignitaires de l’Université, au Châtelet d’abord,

ensuite au couvent sur le lieu du meurtre et sur la place Maubert, après

quoi ils furent bannis. En témoignage de leur victoire, les Augustins

firent encastrer dans le mur extérieur de leur couvent sur le quai un

bas-relief représentant l’amende honorable des huissiers[C].

Les assemblées générales de l’Université se tenaient depuis les premiers

jours dans l’église Saint-Julien le Pauvre, bientôt trop étroite pour la

foule universitaire. C’est là que, suivant ordonnance de Philippe le

Bel, le prévôt de Paris venait, tous les deux ans, prêter serment

d’observer et de faire observer les privilèges des maîtres et des

écoliers. Les élections des dignitaires, des délégués de la faculté des

arts pour la nomination du recteur, et l’élection du recteur se

faisaient également dans l’église hospitalière, et non quelquefois sans

dommage pour elle, car elles étaient souvent troublées par des disputes

graves, dégénérant vite en bousculades et en batailles, au cours

desquelles, plus d’une fois, de turbulents écoliers enfoncèrent les

portes et firent dans l’église d’importants dégâts.

La foire du Landit ouvrant chaque année au mois de juin entre le village

de la Chapelle et celui de Saint-Denis, sur le territoire de l’abbaye de

Saint-Denis, fut bien souvent le théâtre de désordres occasionnés par

les écoliers.

L’Université entière, maîtres et élèves, avait pour coutume de s’y

rendre en une immense procession, longue troupe bruyante de quinze ou

vingt mille étudiants, dont l’avant-garde était déjà au champ de foire

quand, disait-on, le recteur n’avait pas encore quitté Saint-Julien le

Pauvre ou les Mathurins.

Les écoliers arrivés au Landit officiellement, avec leurs professeurs,

pour s’approvisionner de livres et de parchemins, se répandaient ensuite

dans le champ de foire aux mille échoppes et tentes, parmi l’innombrable

affluence de gens de toute sorte, marchands et taverniers, bourgeois et

artisans, ribaudes et malandrins; et se laissaient aller dans la cohue,

dans la licence de la fête, à bien des tentations.

Aux écoles de droit du clos Bruneau, on n’enseignait alors que le droit

ecclésiastique; le droit civil en ce temps où la coutume avec son

extraordinaire variété régnait seule, ne constituant pas encore une

science régulière. Ces écoles, trop à l’étroit dans leur maison

originaire, l’avaient vendue pour mieux s’installer à côté. Au XVIᵉ

siècle, Robert Estienne, fondateur de la dynastie des Estienne, ces

illustres imprimeurs, établit son imprimerie dans la vieille maison des

décrétales, à l’enseigne de Saint-Jean-Baptiste et aussi de l’olivier,

la marque de ses livres. On raconte qu’il avait pour coutume d’accrocher

aux vitrages de sa maison sur la rue, les épreuves corrigées des livres

en cours d’impression, pour que les doctes passants, escholiers et

professeurs, pussent les lire. Il y avait une prime pour qui signalait

une faute oubliée. François Iᵉʳ, protecteur des lettres, et en

particulier protecteur d’Estienne qu’il avait nommé imprimeur royal pour

le grec, vint plus d’une fois faire visite à l’officine de

l’imprimeur-éditeur, d’où sortaient tant de savantes éditions et de

beaux livres illustrés.

[Illustration: PORTE DU COUVENT DES GRANDS-AUGUSTINS]

[Illustration: CLOITRE DU COLLÈGE DE CLUNY]

II

La chasse aux Huguenots de la petite Genève.--Mort de Pierre

Ramus.--La Ligue.--Formation du Conseil des Seize au collège

Fortet.--Les curés ligueurs.--La journée des

Barricades.--Escarmouches autour de la place Maubert.--Le comte de

Brissac bon sur le pavé.--La Commune blanche.--Misères des Écoles

pendant le siège.--Étudiants tirelaines.--Transformation du Pré aux

Clercs.--Comment la reine Marguerite faisait faire ses

pénitences.--La chapelle des Louanges.

Maintes fois, dans les troubles politiques des XIVᵉ et XVᵉ siècles,

l’Université était entrée en scène, et ses docteurs avaient joué un rôle

important, assez triste au temps de Jeanne d’Arc et de la guerre

anglaise, par l’appui donné aux Bourguignons d’abord, puis au duc de

Bedfort, régent pour Henri V, roi de France et d’Angleterre.

[Illustration: LA PORTE DE NESLE]

Au XVIᵉ siècle, elle se jeta violemment dans les querelles religieuses.

Écoliers et maîtres se montrèrent fougueux catholiques et ligueurs

[Illustration: AU QUARTIER DES ÉCOLES]

déterminés, les protestants en eurent maintes preuves aux nombreuses

échauffourées qui se produisirent à l’occasion de réunions huguenotes ou

de prêches clandestins, découverts et assaillis par des bandes

d’écoliers, à la mise à sac de maisons protestantes dans le faubourg

Saint-Germain, aux désordres du Pré aux Clercs, et à l’échauffourée de

l’église de Saint-Médard, quand les protestants rassemblés en grand

nombre dans la maison du Patriarche, voisine de l’église, voulant faire

taire les cloches que l’on sonnait exprès à toute volée pour troubler

leur prêche, assaillirent l’église, et firent le siège du

clocher,--véritable bataille enfin dont les protestants sortirent

vainqueurs et où le temple mit l’église à sac.

Alors sur la vieille place Maubert où aboutissent les rues écolières du

Clos Bruneau, de Saint-Victor, du mont Saint-Hilaire, de la Montagne

Sainte-Geneviève, grand carrefour réceptacle, recevant pour les tumultes

fréquents les bandes dégringolant des collèges, une potence se dresse

non loin de la croix du carrefour Saint-Victor. Maintes fois de pauvres

huguenots viennent y prendre la place des malandrins justiciés pour

leurs crimes; et l’on voit aussi à côté de la potence s’élever des

bûchers pour quelques victimes jugées dignes d’un plus cruel supplice,

ministres protestants, religionnaires connus, comme Étienne Dolet,

l’imprimeur brûlé avec ses livres en 1546. Et quelquefois aussi de

l’autre côté de la montagne écolière d’autres bûchers flambent devant

l’abbaye de Saint-Germain sur la place où s’élève le pilori abbatial.

[Illustration: LE CADAVRE DE RAMUS TRAINÉ A LA SEINE]

A la Saint-Barthélemy, quand les haines particulières, sous couleur de

religion, se donnent libre carrière, périt un des maîtres célèbres de

l’Université, Pierre Ramus, principal du collège de Presles. Pour avoir

un peu bousculé les idées philosophiques de son temps et les

sorbonnagres confits en Aristote, ce maître novateur s’était attiré bien

des haines; déjà, pendant les persécutions contre les réformés, Ramus

avait été obligé de s’enfuir et l’on avait profité de son absence pour

piller sa bibliothèque. Il faut dire aussi que, lors des troubles

survenus au Pré aux Clercs, il avait, de son côté, fortement chauffé

l’animosité des écoliers contre l’Abbaye de Saint-Germain.

Rentré à son collège, Ramus fut, le surlendemain de la Saint-Barthélemy,

découvert caché au fond des caves et mis à rançon d’abord; mais la bande

d’assassins, recrutée par ses ennemis dans les bas-fonds de la populace,

revint à la charge, l’égorgea tout de même, traîna le pauvre cadavre nu

jusqu’à la Seine, et l’y précipita pour aller rejoindre les corps

ensanglantés que depuis deux jours la Seine charriait vers les îles de

Grenelle, où des fossoyeurs les recueillaient pour les jeter en de

grandes fosses.

A l’époque de la Ligue, professeurs de l’Université, moines des

couvents, curés des paroisses rivalisent de zèle pour la Sainte-Union,

et manifestent des sentiments hautement guisards. Les frères prêcheurs

ou jacobins fournissent les plus furieux de ces prédicateurs qui mettent

la hallebarde et l’arquebuse aux mains des bourgeois fanatisés. Les

curés des paroisses luttent avec eux d’éloquence dans ces étranges

sermons où les grossièretés, les traits ridicules sur les textes de

l’Écriture appliqués aux événements, se mêlent aux provocations ouvertes

à la sédition et au meurtre. Parmi ces curés se distinguent surtout ceux

de Saint-Séverin et de Saint-Benoît, qu’un jour Henri III veut faire

arrêter et que la populace ameutée défend.

Au collège Fortet, rue des Sept-Voies, chez Jean Boucher, curé de

Saint-Benoît, dans la grande salle d’un corps de logis qui existe

encore, appuyé par des contreforts et flanqué d’une haute tourelle

d’escalier, se réunit une assemblée de quatre-vingts personnes, prêtres,

gentilshommes, procureurs, bourgeois, tous animés du même zèle

catholique et guisard, qui organisèrent puissamment le parti de la

Ligue, dans Paris divisé en seize quartiers, en donnant comme chefs aux

Parisiens le fameux conseil des seize. Chacun de ces Seize répondait de

son quartier et faisait marcher les milices bourgeoises dirigées par des

chefs inférieurs, centeniers et dizeniers. Parmi ces fougueux Ligueurs,

ces quarteniers qui tenaient Paris à la façon des chefs cabochiens, il

se voyait d’étranges figures comme ce procureur ancien maître d’armes

Bussy Le Clerc, comme Lachapelle-Marteau, maître des comptes ou Crucé,

autre procureur, et des curés de paroisse, c’est-à-dire des agents des

Guise travaillant à porter sur le trône une nouvelle dynastie, des

politiciens forcenés, qui ayant trop de sang aux mains pour reculer,

finirent, quand ils entrevirent la ruine, par vendre leur pays à

l’Espagne.

Dans ces fureurs catholiques et guisardes on peut démêler aussi le vieil

esprit révolutionnaire des Parisiens, et il se trouvait bien des

éléments démagogiques. Ce fut deux siècles avant la Commune rouge de

93, quelque chose comme une Commune blanche qui sortit de cette maison

si paisiblement bourgeoise aujourd’hui.

Simple rapprochement. Sous le collège Fortet, le cimetière de

Saint-Étienne du Mont occupait un terrain en triangle irrégulier. Là,

sous les fenêtres de ce curé Boucher qui fut une espèce de Marat de la

Ligue, vint échouer le corps du Marat de 93, après un séjour au

Panthéon, non jeté à l’égout comme on l’a dit, mais balayé des caveaux

et enterré nuitamment dans le vieux cimetière.

Paris de siècle en siècle · 第 13 / 37 段