Louis, les écoles de Paris, ayant secoué le manteau épiscopal et sa
protection un peu lourde, étaient devenues la libre Université du XIIIᵉ
siècle, universalité des maîtres, des élèves et des études, corps
régulièrement organisé divisé en quatre facultés: Faculté des Arts dont
les étudiants étaient répartis en quatre nations: nation de France,
nation d’Angleterre, nation de Normandie et nation de Picardie; Faculté
de théologie, Faculté de décret ou droit canon, car on n’enseignait
point d’abord le droit romain, et Faculté de médecine. Seules les
petites écoles, celles où se distribuait l’instruction élémentaire,
étaient restées sous la dépendance de l’Église; établies dans chaque
paroisse elles relevaient d’un fonctionnaire de la cathédrale, le
_chantre de Notre-Dame_. Il y avait des maîtres et des maîtresses.
L’ensemble de l’Université, collèges, maîtres et élèves, constituait sur
les pentes de la montagne Sainte-Geneviève une nation particulière dans
une ville à part, ayant sa langue particulière aussi, puisqu’on ne
parlait aux écoles que le latin.
Bien vite, avec la renaissance des études, avec des maîtres dont les
noms célèbres portaient au loin la gloire de l’Université parisienne,
ces Écoles prirent une importance et une extension considérables. Les
écoliers leur arrivaient en foule des provinces lointaines, des pays
étrangers. Cette jeunesse avide de science, mieux pourvue de bonne
volonté que d’écus, ces étudiants de tous les pays trouvaient ici des
collèges innombrables, entretenus au moyen de fondations pieuses, où les
écoliers recevaient gîte et nourriture ou gîte seulement.
Les bandes d’étudiants, accourant de tous les coins de l’Europe,
envahissant la ville des écoles, étaient donc primitivement réparties en
quatre nations, mais devant leur foule de plus en plus nombreuse chaque
année, on fut obligé de créer de nouvelles subdivisions. Remplis d’une
belle ardeur, ils venaient s’abreuver à la fontaine de science, décidés
à gravir un à un les échelons conduisant à la maîtrise et à la fortune,
sans se laisser rebuter par rien,--obscurités de la scholastique ou
difficultés de la vie matérielle,--décidés à mettre tout le temps
nécessaire, à passer des années et des années sous la chaire des
professeurs, mais à ne se point retirer sans la possession du Trivium et
du Quadrivium, les sept arts libéraux enseignés par les maîtres,
c’est-à-dire les trois premiers degrés, ou trivium: grammaire,
rhétorique et dialectique, base de l’enseignement, et les degrés
supérieurs ou quadrivium: arithmétique, musique, géométrie, astronomie.
Ainsi est née avec des statuts élaborés au commencement du XIIIᵉ siècle
et approuvés par les papes, avec des privilèges accordés par les rois,
cette brillante Université dont les docteurs les plus éminents ont place
aux conciles, dont l’éclat dépasse les frontières de France et qui eut
pour élèves des papes, des archevêques, des princes, des rois. Ainsi se
forma cette ville des écoles vivant de sa vie propre à côté de Paris,
avec ses mœurs particulières, ses coutumes, ses privilèges.
Ils sont nombreux, ces privilèges de l’Université, ces immunités
particulières des escholiers; le moyen âge, cette époque qu’on s’est
toujours représentée si rude et si grossière, aime la science, et la
_clergie_ confère aux plus humbles clercs, outre le respect et la
considération, une foule d’avantages sérieux. Aussi voit-on arriver dans
cette ville de la science, pour prendre leurs degrés aux Écoles de Paris
et obtenir par les lettres ces situations sociales, charges séculières
ou bénéfices ecclésiastiques, des escholiers de toutes conditions, des
cadets de maison noble, des fils de bonne famille bourgeoise, dédaigneux
de l’épée ou du négoce, des jeunes gens de petite extraction pourvus
d’une bourse en quelque maison, aussi bien que des étudiants dépourvus
de la plus mince ressource, venus en mendiant sur les routes, logés
ensuite à Paris dans quelque galetas de collège, mais obligés ou à peu
près de quêter leur pain par les rues.
Dedans Paris les sciences florissent
Et gens sçavants en ce lieu resplendissent
Plus qu’en nul lieu car Pallas y octroye
Autant et plus qu’en Athènes ou Troie
Le sien séjour et les muses sçavantes
Font en ce lieu leur demeure tenantes...
A la Sorbonne fondée par Robert de Sorbon, chapelain de saint Louis,
choisi par le roi «_pour la grant renommée qu’il avait d’être
prudhomme_», sont les grandes écoles de théologie qui ont commencé bien
modestement, avec quelques professeurs et quelques boursiers en une
pauvre maison. Les leçons des maîtres donnèrent rapidement à la maison
de Sorbonne une célébrité sans pareille, une prospérité extraordinaire
et une autorité sur toutes les matières de la foi, domaine légitime dont
on ne se contenta point aux siècles troublés, quand les docteurs de la
Sorbonne voulurent étendre cette autorité sur les choses de la
politique.
Sur la savante montagne Sainte-Geneviève brille l’étoile de la pensée
que ne voileront pas les obscurités de la scholastique, le pédantisme
des études; et toutes les difficultés des épreuves et des thèses, le
terrible renom des Sorbonnagres, la rigueur des maîtres des diverses
écoles, ne rebuteront point la jeunesse avide de cette science qu’on lui
sert pourtant sous épineuse enveloppe et qu’il lui faut décortiquer avec
les dents effilées de l’intelligence. Et voyez comme dans son _Traité
des louanges de Paris_ Jean de Jaudun, un moine du XIVᵉ siècle, parle
avec une emphase respectueuse de ces maîtres:
«... Dans la très paisible rue nommée de Sorbonne comme aussi dans
nombre de maisons religieuses on peut admirer des pères vénérables, des
seigneurs et pour ainsi dire des satrapes célestes et divins parvenus
heureusement au faîte de la perfection humaine qui élucident
solennellement les textes sacrés...»
Les écoles de droit ou de décret sont au-dessus de la commanderie de
Saint-Jean de Latran, sur l’ancien clos Bruneau, autrefois l’un des
petits vignobles couvrant les pentes de la colline, clos fameux chez
les écoliers, où se sont installés plusieurs collèges, Beauvais,
Presles, etc. «Dans la rue qu’on nomme clos Bruneau, les utiles lecteurs
des décrets et des décrétales proposent leurs doctrines devant une
multitude nombreuse d’auditeurs.» C’est le berceau de la faculté de
droit restée fidèle au clos Bruneau jusqu’à la fin du siècle dernier,
époque où les bâtiments de la rue Saint-Jean-de-Beauvais tombant en
ruines, l’École émigra dans l’édifice construit pour elle à l’un des
angles de la place devant le Panthéon.
Les écoles de médecine furent moins bien partagées que les écoles de
théologie, de droit ou de grammaire, elles restèrent longtemps errantes,
logées n’importe où. La médecine n’eut son local à elle qu’au XVᵉ
siècle, quand on l’installa dans une maison de la rue de la Bucherie.
Jusque-là l’enseignement dut se donner dans d’assez mauvaises
conditions, on ne sait pas où exactement, dans les maisons des mires ou
médecins, dont la science confuse, composée surtout de pratiques
empiriques, n’était pas tenue en grand honneur alors et qui n’avaient pu
trouver place dans l’Université.
Les docteurs se réunissaient dans des chapelles d’églises, à
Saint-Jacques la Boucherie, aux Mathurins, et surtout autour du bénitier
de Notre-Dame où se tenaient les assemblées générales. Le médecin de
Charles VII, Desparts, légua à sa mort une somme d’argent à la faculté
de médecine pour lui assurer un local. C’est alors que fut achetée aux
Chartreux la maison de la rue de la Bucherie, installation modeste qui
s’agrandit un peu par la suite.
Quant aux écoles de grammaire de la faculté des Arts, elles occupent
pendant quatre siècles la vieille rue du Fouarre, bordée de locaux que
chaque jour remplissent les étudiants assis ou couchés sur la paille
devant la chaire des maîtres, locaux trop petits pour la foule qui s’y
presse, qui déborde dans la rue et s’efforce de recueillir
l’enseignement qui lui arrive par les fenêtres ouvertes quand il n’est
pas donné en plein air dans la rue même.
Les collèges sont au nombre d’une cinquantaine peut-être, quelques-uns
ont des maîtres et des cours suivis, mais bon nombre ne sont en réalité
que des logis d’étudiants qui suivent les cours des grandes écoles. Ces
collèges sont des fondations de hauts personnages, de dignitaires de
l’Église ou de simples particuliers qui ont acheté des maisons pour
recevoir les écoliers de leur province, de leur diocèse ou de leur
ville. Il y a aussi des collèges étrangers, pour les étudiants attirés
d’Angleterre, d’Italie, des pays d’Allemagne, et même de plus loin, par
la renommée de l’Université parisienne.
Aucune uniformité dans le régime de ces maisons, entretenues plus ou
moins bien par des donations, des rentes diverses, fournies quelquefois
par de nobles seigneurs, souvent par des legs d’écoliers parvenus,
d’honnêtes bourgeois, de bons chanoines, anciens écoliers reconnaissants
envers la maison qui donna la pâture intellectuelle et matérielle à leur
jeunesse studieuse.
Sous Philippe-Auguste, on comptait déjà plus de deux mille écoliers,
mais ils n’avaient point encore de quartier particulier. Dispersés un
peu partout, ils venaient aux écoles de Notre-Dame, de Saint-Germain
l’Auxerrois ou d’ailleurs,
[Illustration: LA TÊTE DE LA PRINCESSE DE LAMBALLE PROMENÉE SOUS LES
FENÊTRES DU TEMPLE
_Imp. Draeger & Lesieur, Paris_]
«personne ne s’étant encore avisé de fonder des collèges ou hospices. Je
me sers du mot hospice, dit Sauval, non sans raison, car les collèges
qu’on vint à bâtir d’abord n’étaient simplement que pour loger et
nourrir de pauvres étudiants. Que si depuis on y a fait tant d’écoles,
ce n’a été que longtemps après et pour perfectionner ce que les
fondateurs en quelque façon n’avaient qu’ébauché».
Joinville raconte que saint Louis fit acheter «maisons qui sont en deux
rues près le palais des Thermes, esquelles il fit faire maisons bonnes
et grandes pour ce que escholiers étudiant à Paris demeurassent
illecques à toujours: et encore de ces maisons sont aucunes louées à
autres écoliers, desquelles le prix ou le louage est converti au profit
des pauvres écoliers devant dis».
Bon nombre de ces écoliers venant des provinces lointaines, boursiers de
quelque fondation, ne trouvent donc en arrivant à leur collège que le
couvert et doivent se pourvoir du reste, c’est une affaire entendue,
tandis que d’autres établissements plus riches nourrissent leurs
boursiers ou leur donnent chaque semaine quelques deniers pour
s’arranger à leur guise. Parmi les grands collèges qui sont quelque
chose de plus que des hôtelleries sans cuisine, le collège de Montaigu,
très important, est l’un des plus durs, comme régime de vie intérieure,
comme aussi l’un des plus pauvres.
[Illustration: LE MAITRE FOUETTEUR DU COLLÈGE MONTAIGU]
C’est là que les écoliers sont le moins nourris et le plus battus, car
en ces temps, l’une des façons réputées les meilleures de faire entrer
la science dans la tête des étudiants, c’est de distribuer largement les
étrivières sur une autre partie du corps. On ne s’en fait pas faute à
Montaigu, certain frère fouetteur de Montaigu gagna une telle réputation
de forte poigne que parfois les autres collèges l’envoyaient chercher.
«Tempeste, dit Rabelais parlant du principal de son temps, fut un grand
fouetteur d’escholiers au collège de Montagut; si pour fouetter pauvres
petits enfants, escholiers innocents, les pédagogues sont damnés, il
est, sur mon honneur en la roue d’Ixion, fouettant le chien courtaut qui
l’esbranle.» Rabelais appelle Montaigu collège de pouillerie et
Pornocrates, le maître de Grandgousier s’indignant «de l’énorme cruauté
et villenye qu’il y connut, car trop mieux sont traités les forçats chez
les Maures, les meurtriers en la prison criminelle, voire certes les
chiens en votre maison, dit que s’il était roy de Paris, il ferait
brusler et principal et régents».
Quelle triste chère aussi pour les pauvres diables d’écoliers condamnés
à une dizaine d’années de Montaigu, maigre, très maigre cuisine quand on
en fait, la maison est si pauvre! M. Cocheris, à propos de cette
pauvreté, cite une supplique au roi en 1675, exposant que le collège n’a
pas quatre francs par jour pour nourrir cinquante personnes.
Rabelais qui, plus d’une fois dans son livre, accable Montaigu de son
indignation, avait peut-être goûté de son régime en sa jeunesse, M.
Édouard Fournier le suppose du moins.
On y faisait donc de bonnes études, les écoliers s’acharnant peut-être
au travail pour en sortir plus vite. Erasme, quand il vint compléter ses
études à Paris, fut élève de Montaigu. Entré bien portant, avec la
fringale de la science seulement, il souffrit tant de l’autre fringale,
de la malpropreté et de la tristesse du lieu, qu’il en tomba malade et
dut regagner son pays.
Les pauvres élèves de Montaigu étaient aussi mal habillés que mal
nourris, on ne leur fournissait que de pauvres hardes avec une cape de
grosse bure brune, ce qui les faisait appeler les _Capettes de
Montaigu_. Leur collège, objet de raillerie dans le pays latin, était
surnommé le _collège des Haricots_, à cause du légume dont on faisait
toute l’année le fond de la nourriture des élèves, ce qui ne veut
toutefois pas dire qu’on leur en donnât toujours suffisamment.
Ce surnom si bien mérité a traversé les siècles: lorsque le collège
Montaigu aux bâtiments rébarbatifs, vieillis et encore assombris, eut
vécu ses derniers jours, lorsque la Révolution le supprima, de ce
collège _carcere duro_, elle fit tout naturellement une prison: des
détenus militaires remplacèrent les écoliers. Furent-ils mieux nourris?
il faut l’espérer pour eux qui n’avaient point l’étude pour
consolatrice. Le collège Montaigu devint, dans le langage courant, la
_prison des Haricots_.
Après les militaires, on y mit des gardes nationaux récalcitrants; le
vieux nom persista; la maison d’arrêt de la garde nationale fut dénommée
par les soldats citoyens l’_hôtel des Haricots_. On démolit Montaigu
pour installer à sa place la bibliothèque Sainte-Geneviève, lorsqu’elle
émigra du vieux local bâti par les moines, beau débris du passé dont on
fit table rase sous un prétexte non justifié de manque de solidité, et
l’on aménagea vers Passy une nouvelle maison d’arrêt de la garde
nationale laquelle prit tout aussitôt le vieux surnom provenant de
Montaigu et resta, jusqu’à la fin de la garde nationale, l’_hôtel des
Haricots_, aux souvenirs vaudevillesques, aux _cachots_(!) illustrés de
dessins et peintures entremêlés d’inscriptions en vers et en prose par
les gens de lettres et artistes peu soucieux de la gloire de monter la
garde aux Tuileries ou à l’Hôtel de Ville. La cellule nº 14 y était
fameuse: Decamps, Théophile Gautier, Daumier, Gavarni, Devéria,
Français, Alfred de Musset, y incarcérés, l’avaient décorée au crayon et
au pinceau.
On dit triste comme la porte
D’une prison
Et je crois, diable m’emporte,
Qu’on a raison.
avait rimé Musset dans cette peu terrible cellule.
Étrange association de noms: Gavarni et Daumier reliés à Rabelais,
Gautier et Musset à Erasme, la garde nationale aux pauvres Capettes de
Montaigu!
Plus heureux vraiment sont les écoliers presque vagabonds, mais libres,
qui, pour vivre, travaillent de leurs bras, louent quelquefois leurs
services, se font chantres de quelque église; plus heureux même ceux qui
mendient leur pain. Beaucoup de ces collèges sont loin d’être tenus avec
l’austérité et la sévérité de Montaigu, la discipline y est inconnue;
dans quelques-uns écoliers et maîtres vivent dans un désordre peu
favorable aux études; ils sont trop voisins des tavernes et l’on a vu
même quelquefois des régents peu scrupuleux serrer les écoliers dans une
partie des bâtiments et tirer parti du reste en louant des locaux à des
industriels qui en ont fait des cabarets et pire encore.
Ainsi après des années d’études passées depuis l’enfance sous la férule
de pédagogues imbus de ce principe que le maître qui bat bien enseigne
bien, après les années d’études primaires passées en quelque école de
paroisse ou même en quelque collège prenant l’écolier tout jeune, études
poursuivies ensuite plus librement comme boursier de quelque fondation,
courant aux leçons des maîtres fameux ou préférant les esbattements des
tavernes, les plaisirs tumultueux du Pré aux Clercs et les joyeux propos
des camarades, au dur labeur de suivre les argumentations des savants à
méthodes rébarbatives,--l’escolier, après des examens très difficiles,
finissait par attraper ses diplômes et trouvait le moyen de se faire
nommer à quelque bénéfice ou pourvoir de quelque bonne place lui
fournissant amplement ces pécunes, dont il était jadis si peu pourvu.
Il pouvait devenir pédagogue à son tour et transfuser la science à coups
de verges aux écoliers ses successeurs; ou bien il entrait dans les
ordres, obtenait quelque bonne cure, quelque canonicat douillet. S’il
dénichait de puissantes protections, les chemins étaient ouverts
largement devant lui; il pouvait tout espérer, les plus hautes
situations séculières ou ecclésiastiques, la faveur des princes et les
avantages qui en résultent, les grands emplois... Et alors, sur ses
vieux jours, se remémorant ses souvenirs du pays des Études, de ses
misères et de ses joies, du bon temps quelquefois si dur de sa jeunesse,
il se souvenait de son vieux collège, et lui léguait quelque petit bien
pour entretenir les étudiants, ses successeurs. Tous les escholiers
n’arrivaient point là. Écoutons François Villon en son grand testament:
Bien sçai si j’eusse étudié
Au temps de ma jeunesse folle
Et a bonnes mœurs dedié
J’eusse maison et couche molle!...
Ou sont les gratieux gallants
Que je suivye au temps jadis,
Si bien chantans, si bien parlans,
Si plaisans en faictz et en dictz?
Les anciens sont morts et roydiz,
D’eulx n’est-il plus rien maintenant.
Respits ils ayent au Paradis
Et Dieu sauve le remenant!
Et les aucuns sont devenuz
Dieu mercy! grands seigneurs et maistres,
Les aultres mendient tout nudz
Et pain ne voyent qu’aux fenestres;
Les aultres sont entrez en cloistres,
De Célestins et de Chartreux,
Bottés, housez com pescheurs d’oystres
Voila l’estat divers d’entre eulx.
De ces maisons de science, officines de bacheliers et de docteurs qui
hérissent la montagne de Sainte-Geneviève et font de ce Paris de la rive
gauche une ville particulière, la grande cité des Études, voici à peu
près la liste, non pas complète, car on pourrait y ajouter tels
établissements de minime importance qu’il est inutile de nommer, tels
collèges qui vécurent peu et disparurent faute de ressources
suffisantes:
_Collège de Sorbonne_, grande école de théologie fondée vers 1250, par
Robert de Sorbon, du village de Sorbon près de Rethel, grâce à un legs
de Robert de Douai, chanoine de Senlis, son ami, et aux libéralités de
saint Louis. Le collège de Sorbonne eut de très humbles commencements:
il n’y avait d’abord place, dans les maisons achetées par le roi, que
pour quelques docteurs menant la vie la plus modeste, pour ne pas dire
pauvre, et pour seize boursiers seulement. Peu après la fondation,
Robert de Sorbon put adjoindre à l’établissement primitif un petit
collège de jeunes enfants qui passaient plus tard dans les classes
supérieures, aux études de théologie.
Bien petits commencements pour cette institution qui va croître si vite
en grandeur et en puissance, qui va régenter la théologie, décider sur
toutes les questions religieuses et bientôt connaître également de la
politique, se lancer passionnément, en terrible disputeuse et ergoteuse,
dans toutes les querelles des partis, prenant position dans toutes les
luttes, et bataillant à coups de thèses et de décrets, avec une vigueur,
une violence redoutables et une obstination jamais lassée. La Sorbonne
est une forteresse dont la garnison de docteurs et professeurs, dans les
crises nationales, n’a pas toujours arboré le bon drapeau. Elle fut
bourguignonne dans la guerre civile, anglaise ensuite et condamna Jeanne
d’Arc; elle fut guisarde, espagnole, combattit pour la Ligue avec furie
et fut, après la victoire du Béarnais tant de fois condamné par elle,
très lente à faire sa soumission.
Richelieu, qui la réorganisa, marque la fin de sa grande époque. Dans
ces temps, la Sorbonne vieillie vit son champ de luttes se restreindre
singulièrement et elle s’achemina tout doucement vers sa transformation
définitive.
_Collège des Lombards_, rue des Carmes, fondé en 1334, dit maison des
_pauvres écoliers italiens de la bienheureuse Marie_, ruiné et abandonné
au XVIᵉ siècle, devenu au XVIIᵉ collège des prêtres irlandais, qui ont
laissé une chapelle rue des Carmes, 23, au fond d’une cour.
_Collège de Karembert_, fondé par un gentilhomme breton pour les
écoliers du diocèse de Léon, collège de bonne heure tombé dans la
misère, les bâtiments s’écroulant, le principal vendant les portes et
les fenêtres, les malheureux boursiers obligés de chanter par les rues
pour vivre.
_Collège de Lisieux_, fondé en 1336 par Guy d’Harcourt, évêque de
Lisieux, pour vingt-quatre boursiers; démoli au XVIIIᵉ siècle, pour
former la grande place devant la nouvelle Sainte-Geneviève, c’est-à-dire
le Panthéon.
_Collège de Constantinople_, fondé au XIIIᵉ siècle pour des étudiants
grecs envoyés par l’empereur Baudoin, après la prise de Constantinople
par les Croisés.
[Illustration: LES ÉCOLIERS TIRELAINES AU CARREFOUR COUPE-GUEULE]
_Collège de Clermont_, fondé en 1563 par Guillaume Duprat, évêque de
Clermont, qui le donna bientôt aux jésuites. Les jésuites eurent tout de
suite de graves désaccords avec l’Université, qui voyait d’un œil
inquiet cette nouvelle puissance s’élever, et ces désaccords
dégénérèrent vite en guerre ouverte, en procès devant le Parlement.
L’Université avait fait sa soumission à Henri IV et voulait se faire
pardonner sa participation fougueuse à la Ligue; les jésuites s’étaient
distingués aussi, mais ils restaient devant le vainqueur dans une
réserve hostile. L’affaire se décida contre eux, lors de l’attentat de
Jean Chatel. Le collège fut fermé, le principal et les professeurs
furent arrêtés, le Parlement prononça leur bannissement et l’on vit un
jour, en 1595, les 37 jésuites de Clermont, conduits par un huissier du
Parlement, quitter la ville, les uns empilés dans trois charrettes, les
autres à pied. Ils revinrent en 1618 et leur collège de Clermont se
rouvrit triomphalement, malgré l’opposition de l’Université.
Les jésuites, de plus en plus en faveur à la cour de Louis XIV, firent
disparaître une nuit le nom de Clermont inscrit sur leur porte et lui
substituèrent celui de Louis le Grand. Agrandi des collèges de
Marmoutiers et du Mans, le collège Louis le Grand acquit une prospérité
extraordinaire et vit se presser sur ses bancs les fils des plus grandes
familles de France, jusqu’à l’expulsion des Jésuites en 1763.
Particularité curieuse, en 93, l’ancien collège des jésuites Louis le
Grand, sous le nom de collège Égalité, fut le seul collège qui resta
ouvert pendant toute la durée de la Terreur.
Pendant les deux derniers siècles, le collège des Jésuites eut son
théâtre, où pour les solennelles distributions de prix, devant une foule
aristocratique, les élèves jouaient des tragédies rimées par des
professeurs, des pièces latines, des tragédies en musique et dansaient
même des ballets. M. Cocheris a donné une longue liste de ces pièces de
circonstance, dans laquelle nous pouvons relever quelques titres:
_Les réjouissances du Lys et de l’impériale_, ballet dédié à Leurs
Majestés par les écoliers du collège de Paris de la compagnie de Jésus,
1660.
_Les Tartares convertis_, 1657.
_La Prise de Babylone_.
_Le Ballet des songes_, 1671.
_La France victorieuse sous Louis le Grand_, ballet, 1680.
_Les Héros ou les Actions d’un grand prince_, ballet, 1684.
_Le ballet de Mars et de la Guerre_, 1696.
_Jason ou la conquête de la Toison d’or_, ballet mêlé de récits, 1701.
_Adonias_, tragédie; l’_Empire de l’Imagination_, ballet pour la
tragédie d’Adonias, 1702.
_Maurice, empereur d’Orient_, tragédie.
_L’Empire du monde partagé entre les dieux de la fable_, ballet, 1710.
_L’Empire de la folie_, ballet, 1712. _L’Art de vivre heureux_, ballet
intermède de la tragédie d’_Hermenegilde_, 1718, etc...