Passées sur la rive gauche au temps d’Abélard, cent ans avant saint

Louis, les écoles de Paris, ayant secoué le manteau épiscopal et sa

protection un peu lourde, étaient devenues la libre Université du XIIIᵉ

siècle, universalité des maîtres, des élèves et des études, corps

régulièrement organisé divisé en quatre facultés: Faculté des Arts dont

les étudiants étaient répartis en quatre nations: nation de France,

nation d’Angleterre, nation de Normandie et nation de Picardie; Faculté

de théologie, Faculté de décret ou droit canon, car on n’enseignait

point d’abord le droit romain, et Faculté de médecine. Seules les

petites écoles, celles où se distribuait l’instruction élémentaire,

étaient restées sous la dépendance de l’Église; établies dans chaque

paroisse elles relevaient d’un fonctionnaire de la cathédrale, le

_chantre de Notre-Dame_. Il y avait des maîtres et des maîtresses.

L’ensemble de l’Université, collèges, maîtres et élèves, constituait sur

les pentes de la montagne Sainte-Geneviève une nation particulière dans

une ville à part, ayant sa langue particulière aussi, puisqu’on ne

parlait aux écoles que le latin.

Bien vite, avec la renaissance des études, avec des maîtres dont les

noms célèbres portaient au loin la gloire de l’Université parisienne,

ces Écoles prirent une importance et une extension considérables. Les

écoliers leur arrivaient en foule des provinces lointaines, des pays

étrangers. Cette jeunesse avide de science, mieux pourvue de bonne

volonté que d’écus, ces étudiants de tous les pays trouvaient ici des

collèges innombrables, entretenus au moyen de fondations pieuses, où les

écoliers recevaient gîte et nourriture ou gîte seulement.

Les bandes d’étudiants, accourant de tous les coins de l’Europe,

envahissant la ville des écoles, étaient donc primitivement réparties en

quatre nations, mais devant leur foule de plus en plus nombreuse chaque

année, on fut obligé de créer de nouvelles subdivisions. Remplis d’une

belle ardeur, ils venaient s’abreuver à la fontaine de science, décidés

à gravir un à un les échelons conduisant à la maîtrise et à la fortune,

sans se laisser rebuter par rien,--obscurités de la scholastique ou

difficultés de la vie matérielle,--décidés à mettre tout le temps

nécessaire, à passer des années et des années sous la chaire des

professeurs, mais à ne se point retirer sans la possession du Trivium et

du Quadrivium, les sept arts libéraux enseignés par les maîtres,

c’est-à-dire les trois premiers degrés, ou trivium: grammaire,

rhétorique et dialectique, base de l’enseignement, et les degrés

supérieurs ou quadrivium: arithmétique, musique, géométrie, astronomie.

Ainsi est née avec des statuts élaborés au commencement du XIIIᵉ siècle

et approuvés par les papes, avec des privilèges accordés par les rois,

cette brillante Université dont les docteurs les plus éminents ont place

aux conciles, dont l’éclat dépasse les frontières de France et qui eut

pour élèves des papes, des archevêques, des princes, des rois. Ainsi se

forma cette ville des écoles vivant de sa vie propre à côté de Paris,

avec ses mœurs particulières, ses coutumes, ses privilèges.

Ils sont nombreux, ces privilèges de l’Université, ces immunités

particulières des escholiers; le moyen âge, cette époque qu’on s’est

toujours représentée si rude et si grossière, aime la science, et la

_clergie_ confère aux plus humbles clercs, outre le respect et la

considération, une foule d’avantages sérieux. Aussi voit-on arriver dans

cette ville de la science, pour prendre leurs degrés aux Écoles de Paris

et obtenir par les lettres ces situations sociales, charges séculières

ou bénéfices ecclésiastiques, des escholiers de toutes conditions, des

cadets de maison noble, des fils de bonne famille bourgeoise, dédaigneux

de l’épée ou du négoce, des jeunes gens de petite extraction pourvus

d’une bourse en quelque maison, aussi bien que des étudiants dépourvus

de la plus mince ressource, venus en mendiant sur les routes, logés

ensuite à Paris dans quelque galetas de collège, mais obligés ou à peu

près de quêter leur pain par les rues.

Dedans Paris les sciences florissent

Et gens sçavants en ce lieu resplendissent

Plus qu’en nul lieu car Pallas y octroye

Autant et plus qu’en Athènes ou Troie

Le sien séjour et les muses sçavantes

Font en ce lieu leur demeure tenantes...

A la Sorbonne fondée par Robert de Sorbon, chapelain de saint Louis,

choisi par le roi «_pour la grant renommée qu’il avait d’être

prudhomme_», sont les grandes écoles de théologie qui ont commencé bien

modestement, avec quelques professeurs et quelques boursiers en une

pauvre maison. Les leçons des maîtres donnèrent rapidement à la maison

de Sorbonne une célébrité sans pareille, une prospérité extraordinaire

et une autorité sur toutes les matières de la foi, domaine légitime dont

on ne se contenta point aux siècles troublés, quand les docteurs de la

Sorbonne voulurent étendre cette autorité sur les choses de la

politique.

Sur la savante montagne Sainte-Geneviève brille l’étoile de la pensée

que ne voileront pas les obscurités de la scholastique, le pédantisme

des études; et toutes les difficultés des épreuves et des thèses, le

terrible renom des Sorbonnagres, la rigueur des maîtres des diverses

écoles, ne rebuteront point la jeunesse avide de cette science qu’on lui

sert pourtant sous épineuse enveloppe et qu’il lui faut décortiquer avec

les dents effilées de l’intelligence. Et voyez comme dans son _Traité

des louanges de Paris_ Jean de Jaudun, un moine du XIVᵉ siècle, parle

avec une emphase respectueuse de ces maîtres:

«... Dans la très paisible rue nommée de Sorbonne comme aussi dans

nombre de maisons religieuses on peut admirer des pères vénérables, des

seigneurs et pour ainsi dire des satrapes célestes et divins parvenus

heureusement au faîte de la perfection humaine qui élucident

solennellement les textes sacrés...»

Les écoles de droit ou de décret sont au-dessus de la commanderie de

Saint-Jean de Latran, sur l’ancien clos Bruneau, autrefois l’un des

petits vignobles couvrant les pentes de la colline, clos fameux chez

les écoliers, où se sont installés plusieurs collèges, Beauvais,

Presles, etc. «Dans la rue qu’on nomme clos Bruneau, les utiles lecteurs

des décrets et des décrétales proposent leurs doctrines devant une

multitude nombreuse d’auditeurs.» C’est le berceau de la faculté de

droit restée fidèle au clos Bruneau jusqu’à la fin du siècle dernier,

époque où les bâtiments de la rue Saint-Jean-de-Beauvais tombant en

ruines, l’École émigra dans l’édifice construit pour elle à l’un des

angles de la place devant le Panthéon.

Les écoles de médecine furent moins bien partagées que les écoles de

théologie, de droit ou de grammaire, elles restèrent longtemps errantes,

logées n’importe où. La médecine n’eut son local à elle qu’au XVᵉ

siècle, quand on l’installa dans une maison de la rue de la Bucherie.

Jusque-là l’enseignement dut se donner dans d’assez mauvaises

conditions, on ne sait pas où exactement, dans les maisons des mires ou

médecins, dont la science confuse, composée surtout de pratiques

empiriques, n’était pas tenue en grand honneur alors et qui n’avaient pu

trouver place dans l’Université.

Les docteurs se réunissaient dans des chapelles d’églises, à

Saint-Jacques la Boucherie, aux Mathurins, et surtout autour du bénitier

de Notre-Dame où se tenaient les assemblées générales. Le médecin de

Charles VII, Desparts, légua à sa mort une somme d’argent à la faculté

de médecine pour lui assurer un local. C’est alors que fut achetée aux

Chartreux la maison de la rue de la Bucherie, installation modeste qui

s’agrandit un peu par la suite.

Quant aux écoles de grammaire de la faculté des Arts, elles occupent

pendant quatre siècles la vieille rue du Fouarre, bordée de locaux que

chaque jour remplissent les étudiants assis ou couchés sur la paille

devant la chaire des maîtres, locaux trop petits pour la foule qui s’y

presse, qui déborde dans la rue et s’efforce de recueillir

l’enseignement qui lui arrive par les fenêtres ouvertes quand il n’est

pas donné en plein air dans la rue même.

Les collèges sont au nombre d’une cinquantaine peut-être, quelques-uns

ont des maîtres et des cours suivis, mais bon nombre ne sont en réalité

que des logis d’étudiants qui suivent les cours des grandes écoles. Ces

collèges sont des fondations de hauts personnages, de dignitaires de

l’Église ou de simples particuliers qui ont acheté des maisons pour

recevoir les écoliers de leur province, de leur diocèse ou de leur

ville. Il y a aussi des collèges étrangers, pour les étudiants attirés

d’Angleterre, d’Italie, des pays d’Allemagne, et même de plus loin, par

la renommée de l’Université parisienne.

Aucune uniformité dans le régime de ces maisons, entretenues plus ou

moins bien par des donations, des rentes diverses, fournies quelquefois

par de nobles seigneurs, souvent par des legs d’écoliers parvenus,

d’honnêtes bourgeois, de bons chanoines, anciens écoliers reconnaissants

envers la maison qui donna la pâture intellectuelle et matérielle à leur

jeunesse studieuse.

Sous Philippe-Auguste, on comptait déjà plus de deux mille écoliers,

mais ils n’avaient point encore de quartier particulier. Dispersés un

peu partout, ils venaient aux écoles de Notre-Dame, de Saint-Germain

l’Auxerrois ou d’ailleurs,

[Illustration: LA TÊTE DE LA PRINCESSE DE LAMBALLE PROMENÉE SOUS LES

FENÊTRES DU TEMPLE

_Imp. Draeger & Lesieur, Paris_]

«personne ne s’étant encore avisé de fonder des collèges ou hospices. Je

me sers du mot hospice, dit Sauval, non sans raison, car les collèges

qu’on vint à bâtir d’abord n’étaient simplement que pour loger et

nourrir de pauvres étudiants. Que si depuis on y a fait tant d’écoles,

ce n’a été que longtemps après et pour perfectionner ce que les

fondateurs en quelque façon n’avaient qu’ébauché».

Joinville raconte que saint Louis fit acheter «maisons qui sont en deux

rues près le palais des Thermes, esquelles il fit faire maisons bonnes

et grandes pour ce que escholiers étudiant à Paris demeurassent

illecques à toujours: et encore de ces maisons sont aucunes louées à

autres écoliers, desquelles le prix ou le louage est converti au profit

des pauvres écoliers devant dis».

Bon nombre de ces écoliers venant des provinces lointaines, boursiers de

quelque fondation, ne trouvent donc en arrivant à leur collège que le

couvert et doivent se pourvoir du reste, c’est une affaire entendue,

tandis que d’autres établissements plus riches nourrissent leurs

boursiers ou leur donnent chaque semaine quelques deniers pour

s’arranger à leur guise. Parmi les grands collèges qui sont quelque

chose de plus que des hôtelleries sans cuisine, le collège de Montaigu,

très important, est l’un des plus durs, comme régime de vie intérieure,

comme aussi l’un des plus pauvres.

[Illustration: LE MAITRE FOUETTEUR DU COLLÈGE MONTAIGU]

C’est là que les écoliers sont le moins nourris et le plus battus, car

en ces temps, l’une des façons réputées les meilleures de faire entrer

la science dans la tête des étudiants, c’est de distribuer largement les

étrivières sur une autre partie du corps. On ne s’en fait pas faute à

Montaigu, certain frère fouetteur de Montaigu gagna une telle réputation

de forte poigne que parfois les autres collèges l’envoyaient chercher.

«Tempeste, dit Rabelais parlant du principal de son temps, fut un grand

fouetteur d’escholiers au collège de Montagut; si pour fouetter pauvres

petits enfants, escholiers innocents, les pédagogues sont damnés, il

est, sur mon honneur en la roue d’Ixion, fouettant le chien courtaut qui

l’esbranle.» Rabelais appelle Montaigu collège de pouillerie et

Pornocrates, le maître de Grandgousier s’indignant «de l’énorme cruauté

et villenye qu’il y connut, car trop mieux sont traités les forçats chez

les Maures, les meurtriers en la prison criminelle, voire certes les

chiens en votre maison, dit que s’il était roy de Paris, il ferait

brusler et principal et régents».

Quelle triste chère aussi pour les pauvres diables d’écoliers condamnés

à une dizaine d’années de Montaigu, maigre, très maigre cuisine quand on

en fait, la maison est si pauvre! M. Cocheris, à propos de cette

pauvreté, cite une supplique au roi en 1675, exposant que le collège n’a

pas quatre francs par jour pour nourrir cinquante personnes.

Rabelais qui, plus d’une fois dans son livre, accable Montaigu de son

indignation, avait peut-être goûté de son régime en sa jeunesse, M.

Édouard Fournier le suppose du moins.

On y faisait donc de bonnes études, les écoliers s’acharnant peut-être

au travail pour en sortir plus vite. Erasme, quand il vint compléter ses

études à Paris, fut élève de Montaigu. Entré bien portant, avec la

fringale de la science seulement, il souffrit tant de l’autre fringale,

de la malpropreté et de la tristesse du lieu, qu’il en tomba malade et

dut regagner son pays.

Les pauvres élèves de Montaigu étaient aussi mal habillés que mal

nourris, on ne leur fournissait que de pauvres hardes avec une cape de

grosse bure brune, ce qui les faisait appeler les _Capettes de

Montaigu_. Leur collège, objet de raillerie dans le pays latin, était

surnommé le _collège des Haricots_, à cause du légume dont on faisait

toute l’année le fond de la nourriture des élèves, ce qui ne veut

toutefois pas dire qu’on leur en donnât toujours suffisamment.

Ce surnom si bien mérité a traversé les siècles: lorsque le collège

Montaigu aux bâtiments rébarbatifs, vieillis et encore assombris, eut

vécu ses derniers jours, lorsque la Révolution le supprima, de ce

collège _carcere duro_, elle fit tout naturellement une prison: des

détenus militaires remplacèrent les écoliers. Furent-ils mieux nourris?

il faut l’espérer pour eux qui n’avaient point l’étude pour

consolatrice. Le collège Montaigu devint, dans le langage courant, la

_prison des Haricots_.

Après les militaires, on y mit des gardes nationaux récalcitrants; le

vieux nom persista; la maison d’arrêt de la garde nationale fut dénommée

par les soldats citoyens l’_hôtel des Haricots_. On démolit Montaigu

pour installer à sa place la bibliothèque Sainte-Geneviève, lorsqu’elle

émigra du vieux local bâti par les moines, beau débris du passé dont on

fit table rase sous un prétexte non justifié de manque de solidité, et

l’on aménagea vers Passy une nouvelle maison d’arrêt de la garde

nationale laquelle prit tout aussitôt le vieux surnom provenant de

Montaigu et resta, jusqu’à la fin de la garde nationale, l’_hôtel des

Haricots_, aux souvenirs vaudevillesques, aux _cachots_(!) illustrés de

dessins et peintures entremêlés d’inscriptions en vers et en prose par

les gens de lettres et artistes peu soucieux de la gloire de monter la

garde aux Tuileries ou à l’Hôtel de Ville. La cellule nº 14 y était

fameuse: Decamps, Théophile Gautier, Daumier, Gavarni, Devéria,

Français, Alfred de Musset, y incarcérés, l’avaient décorée au crayon et

au pinceau.

On dit triste comme la porte

D’une prison

Et je crois, diable m’emporte,

Qu’on a raison.

avait rimé Musset dans cette peu terrible cellule.

Étrange association de noms: Gavarni et Daumier reliés à Rabelais,

Gautier et Musset à Erasme, la garde nationale aux pauvres Capettes de

Montaigu!

Plus heureux vraiment sont les écoliers presque vagabonds, mais libres,

qui, pour vivre, travaillent de leurs bras, louent quelquefois leurs

services, se font chantres de quelque église; plus heureux même ceux qui

mendient leur pain. Beaucoup de ces collèges sont loin d’être tenus avec

l’austérité et la sévérité de Montaigu, la discipline y est inconnue;

dans quelques-uns écoliers et maîtres vivent dans un désordre peu

favorable aux études; ils sont trop voisins des tavernes et l’on a vu

même quelquefois des régents peu scrupuleux serrer les écoliers dans une

partie des bâtiments et tirer parti du reste en louant des locaux à des

industriels qui en ont fait des cabarets et pire encore.

Ainsi après des années d’études passées depuis l’enfance sous la férule

de pédagogues imbus de ce principe que le maître qui bat bien enseigne

bien, après les années d’études primaires passées en quelque école de

paroisse ou même en quelque collège prenant l’écolier tout jeune, études

poursuivies ensuite plus librement comme boursier de quelque fondation,

courant aux leçons des maîtres fameux ou préférant les esbattements des

tavernes, les plaisirs tumultueux du Pré aux Clercs et les joyeux propos

des camarades, au dur labeur de suivre les argumentations des savants à

méthodes rébarbatives,--l’escolier, après des examens très difficiles,

finissait par attraper ses diplômes et trouvait le moyen de se faire

nommer à quelque bénéfice ou pourvoir de quelque bonne place lui

fournissant amplement ces pécunes, dont il était jadis si peu pourvu.

Il pouvait devenir pédagogue à son tour et transfuser la science à coups

de verges aux écoliers ses successeurs; ou bien il entrait dans les

ordres, obtenait quelque bonne cure, quelque canonicat douillet. S’il

dénichait de puissantes protections, les chemins étaient ouverts

largement devant lui; il pouvait tout espérer, les plus hautes

situations séculières ou ecclésiastiques, la faveur des princes et les

avantages qui en résultent, les grands emplois... Et alors, sur ses

vieux jours, se remémorant ses souvenirs du pays des Études, de ses

misères et de ses joies, du bon temps quelquefois si dur de sa jeunesse,

il se souvenait de son vieux collège, et lui léguait quelque petit bien

pour entretenir les étudiants, ses successeurs. Tous les escholiers

n’arrivaient point là. Écoutons François Villon en son grand testament:

Bien sçai si j’eusse étudié

Au temps de ma jeunesse folle

Et a bonnes mœurs dedié

J’eusse maison et couche molle!...

Ou sont les gratieux gallants

Que je suivye au temps jadis,

Si bien chantans, si bien parlans,

Si plaisans en faictz et en dictz?

Les anciens sont morts et roydiz,

D’eulx n’est-il plus rien maintenant.

Respits ils ayent au Paradis

Et Dieu sauve le remenant!

Et les aucuns sont devenuz

Dieu mercy! grands seigneurs et maistres,

Les aultres mendient tout nudz

Et pain ne voyent qu’aux fenestres;

Les aultres sont entrez en cloistres,

De Célestins et de Chartreux,

Bottés, housez com pescheurs d’oystres

Voila l’estat divers d’entre eulx.

De ces maisons de science, officines de bacheliers et de docteurs qui

hérissent la montagne de Sainte-Geneviève et font de ce Paris de la rive

gauche une ville particulière, la grande cité des Études, voici à peu

près la liste, non pas complète, car on pourrait y ajouter tels

établissements de minime importance qu’il est inutile de nommer, tels

collèges qui vécurent peu et disparurent faute de ressources

suffisantes:

_Collège de Sorbonne_, grande école de théologie fondée vers 1250, par

Robert de Sorbon, du village de Sorbon près de Rethel, grâce à un legs

de Robert de Douai, chanoine de Senlis, son ami, et aux libéralités de

saint Louis. Le collège de Sorbonne eut de très humbles commencements:

il n’y avait d’abord place, dans les maisons achetées par le roi, que

pour quelques docteurs menant la vie la plus modeste, pour ne pas dire

pauvre, et pour seize boursiers seulement. Peu après la fondation,

Robert de Sorbon put adjoindre à l’établissement primitif un petit

collège de jeunes enfants qui passaient plus tard dans les classes

supérieures, aux études de théologie.

Bien petits commencements pour cette institution qui va croître si vite

en grandeur et en puissance, qui va régenter la théologie, décider sur

toutes les questions religieuses et bientôt connaître également de la

politique, se lancer passionnément, en terrible disputeuse et ergoteuse,

dans toutes les querelles des partis, prenant position dans toutes les

luttes, et bataillant à coups de thèses et de décrets, avec une vigueur,

une violence redoutables et une obstination jamais lassée. La Sorbonne

est une forteresse dont la garnison de docteurs et professeurs, dans les

crises nationales, n’a pas toujours arboré le bon drapeau. Elle fut

bourguignonne dans la guerre civile, anglaise ensuite et condamna Jeanne

d’Arc; elle fut guisarde, espagnole, combattit pour la Ligue avec furie

et fut, après la victoire du Béarnais tant de fois condamné par elle,

très lente à faire sa soumission.

Richelieu, qui la réorganisa, marque la fin de sa grande époque. Dans

ces temps, la Sorbonne vieillie vit son champ de luttes se restreindre

singulièrement et elle s’achemina tout doucement vers sa transformation

définitive.

_Collège des Lombards_, rue des Carmes, fondé en 1334, dit maison des

_pauvres écoliers italiens de la bienheureuse Marie_, ruiné et abandonné

au XVIᵉ siècle, devenu au XVIIᵉ collège des prêtres irlandais, qui ont

laissé une chapelle rue des Carmes, 23, au fond d’une cour.

_Collège de Karembert_, fondé par un gentilhomme breton pour les

écoliers du diocèse de Léon, collège de bonne heure tombé dans la

misère, les bâtiments s’écroulant, le principal vendant les portes et

les fenêtres, les malheureux boursiers obligés de chanter par les rues

pour vivre.

_Collège de Lisieux_, fondé en 1336 par Guy d’Harcourt, évêque de

Lisieux, pour vingt-quatre boursiers; démoli au XVIIIᵉ siècle, pour

former la grande place devant la nouvelle Sainte-Geneviève, c’est-à-dire

le Panthéon.

_Collège de Constantinople_, fondé au XIIIᵉ siècle pour des étudiants

grecs envoyés par l’empereur Baudoin, après la prise de Constantinople

par les Croisés.

[Illustration: LES ÉCOLIERS TIRELAINES AU CARREFOUR COUPE-GUEULE]

_Collège de Clermont_, fondé en 1563 par Guillaume Duprat, évêque de

Clermont, qui le donna bientôt aux jésuites. Les jésuites eurent tout de

suite de graves désaccords avec l’Université, qui voyait d’un œil

inquiet cette nouvelle puissance s’élever, et ces désaccords

dégénérèrent vite en guerre ouverte, en procès devant le Parlement.

L’Université avait fait sa soumission à Henri IV et voulait se faire

pardonner sa participation fougueuse à la Ligue; les jésuites s’étaient

distingués aussi, mais ils restaient devant le vainqueur dans une

réserve hostile. L’affaire se décida contre eux, lors de l’attentat de

Jean Chatel. Le collège fut fermé, le principal et les professeurs

furent arrêtés, le Parlement prononça leur bannissement et l’on vit un

jour, en 1595, les 37 jésuites de Clermont, conduits par un huissier du

Parlement, quitter la ville, les uns empilés dans trois charrettes, les

autres à pied. Ils revinrent en 1618 et leur collège de Clermont se

rouvrit triomphalement, malgré l’opposition de l’Université.

Les jésuites, de plus en plus en faveur à la cour de Louis XIV, firent

disparaître une nuit le nom de Clermont inscrit sur leur porte et lui

substituèrent celui de Louis le Grand. Agrandi des collèges de

Marmoutiers et du Mans, le collège Louis le Grand acquit une prospérité

extraordinaire et vit se presser sur ses bancs les fils des plus grandes

familles de France, jusqu’à l’expulsion des Jésuites en 1763.

Particularité curieuse, en 93, l’ancien collège des jésuites Louis le

Grand, sous le nom de collège Égalité, fut le seul collège qui resta

ouvert pendant toute la durée de la Terreur.

Pendant les deux derniers siècles, le collège des Jésuites eut son

théâtre, où pour les solennelles distributions de prix, devant une foule

aristocratique, les élèves jouaient des tragédies rimées par des

professeurs, des pièces latines, des tragédies en musique et dansaient

même des ballets. M. Cocheris a donné une longue liste de ces pièces de

circonstance, dans laquelle nous pouvons relever quelques titres:

_Les réjouissances du Lys et de l’impériale_, ballet dédié à Leurs

Majestés par les écoliers du collège de Paris de la compagnie de Jésus,

1660.

_Les Tartares convertis_, 1657.

_La Prise de Babylone_.

_Le Ballet des songes_, 1671.

_La France victorieuse sous Louis le Grand_, ballet, 1680.

_Les Héros ou les Actions d’un grand prince_, ballet, 1684.

_Le ballet de Mars et de la Guerre_, 1696.

_Jason ou la conquête de la Toison d’or_, ballet mêlé de récits, 1701.

_Adonias_, tragédie; l’_Empire de l’Imagination_, ballet pour la

tragédie d’Adonias, 1702.

_Maurice, empereur d’Orient_, tragédie.

_L’Empire du monde partagé entre les dieux de la fable_, ballet, 1710.

_L’Empire de la folie_, ballet, 1712. _L’Art de vivre heureux_, ballet

intermède de la tragédie d’_Hermenegilde_, 1718, etc...

Paris de siècle en siècle · 第 12 / 37 段