militaire, avait en peu de temps prodigieusement grandi; devenu une
puissance formidable, suscitant la crainte et l’envie, il possédait des
biens considérables, des places fortes, neuf mille commanderies en terre
chrétienne et d’immenses richesses, entassées, disait-on, dans cette
fameuse tour gardienne du trésor de l’ordre. Le but de l’institution fut
bien vite oublié dans la prospérité, la règle établie par saint Bernard
violée, le renoncement et la pauvreté remplacés par le luxe et la
satisfaction de tous les appétits. Contrairement à l’esprit des Ordres
religieux militaires, admirable création du siècle des croisades, voués
d’abord au service des pèlerins, puis uniquement occupés à la défense de
la Terre-Sainte, rempart d’épées dressées devant l’Islam,--de ces
chevaliers combattant sans cesse sur les brèches ouvertes et qui
rendirent à l’Europe l’immense service d’arrêter le débordement du monde
musulman,--l’ordre des Templiers dégénère en une association puissante,
redoutable même aux autres Ordres, ayant son but secret et sa politique.
Cette politique du Temple s’inspire des intérêts de l’ordre et non de
ceux de la chrétienté; forts de leurs cent millions de revenus annuels,
de leurs nombreuses milices, s’alliant avec les musulmans, avec le Vieux
de la Montagne, pour guerroyer contre les princes francs fixés en Terre
Sainte ou dans les royaumes fondés aux pays d’Orient, les grands
maîtres, souverains dans leurs commanderies, deviennent inquiétants pour
les rois d’Europe. Leur ambition croît avec leur richesse. Tout est
secret dans l’ordre, l’affiliation, la vie, le but véritable qui ne
semble plus être la défense de la Croix, depuis surtout que la Terre
Sainte échappe aux Chrétiens.
La commanderie de Paris est une véritable forteresse, aux fortes
murailles crénelées flanquées de tours rondes. Ce vaste enclos ouvrant
par une seule porte solidement défendue, renferme de grands jardins, des
maisons disséminées, des bâtiments habités par une nombreuse population
de serviteurs et de vassaux, au-dessus desquels sont les frères servants
et au-dessus des frères servants, les chevaliers à la croix rouge sur
manteau blanc. Les édifices principaux sont: une église dont la nef est
précédée d’une rotonde à colonnes établie, dit-on, sur le modèle de
l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, et le château du grand prieur,
immense agglomération féodale que domine la grosse tour.
La grosse tour du Temple est un très fort bâtiment carré, d’une
épaisseur de murs considérable, d’une grande hauteur, atteignant trente
mètres à son crénelage, et flanqué de quatre tours rondes plus hautes
avec un avant-corps à tourelles. Ce bâtiment a été élevé en 1212 par
Hubert, trésorier de l’ordre, pour servir de donjon et garder les
archives et le trésor.
Cet enclos est une ville d’ailleurs, la _ville neuve du Temple_ avec sa
juridiction, ses usages, ses métiers exercés en franchise, ses
boucheries qui font tort aux bouchers de Paris et suscitent de leur part
des réclamations inutiles. Une petite ville concurrente de la cité de
Paris et qui n’a pas les mêmes charges que celle-ci. L’installation des
grands maîtres est riche et forte. Henri III d’Angleterre revenant de
ses possessions de Guyenne en 1259 et faisant visite à saint Louis,
préféra loger en la forteresse du Temple plutôt que dans le palais de la
Cité.
L’Ordre au faîte de la puissance allait s’écrouler pourtant. La ruine
allait atteindre subitement ces templiers si riches dont l’audacieuse et
toujours grandissante ambition pouvait devenir un danger pour les
rois,--et frapper ces chevaliers oublieux du but de l’institution,
seigneurs fastueux de qui le luxe et les excès en Europe étaient un
objet de scandale, pendant que les chevaliers des autres ordres,
repoussés d’Orient, luttaient pied à pied, cramponnés maintenant aux
îles grecques et mouraient pour la défense de l’Europe, attaquée à son
tour par l’Islam triomphant. L’orage s’amassait: d’un côté un ordre trop
riche, trop ambitieux, une puissance grandissante; de l’autre Philippe
le Bel, un roi menacé de toutes parts, gêné de toutes façons, à une
époque de crise où, aux dépens des grands fiefs, la monarchie se formait
avec de larges visées, et peu de ressources;--un roi aux prises avec
toutes les difficultés, toujours à court d’argent, pressurant ses
peuples, pillant les Juifs ou battant de la mauvaise monnaie.
Philippe le Bel aux abois cherchait l’argent où il savait en devoir
trouver. Il n’y avait plus moyen de baisser encore le titre des
monnaies; déjà pour le trouble apporté par ces altérations successives,
une révolte avait éclaté à Paris. Il y avait eu bataille, massacre
d’agents du roi, pillage et destruction de la courtille Barbette, maison
d’Étienne Barbette, argentier royal; et même le roi, pendant cette
révolte, était justement venu au Temple dont il avait pu apprécier la
force.
C’était le moment de la grande querelle de Philippe et du pape Boniface
VIII, entamée à propos des subsides réclamés par le roi au clergé.
Toujours l’âpre question d’argent, tracas perpétuel de ces temps où l’on
n’avait pas encore inventé de ronger l’avenir par l’emprunt à jet
continu, de vivre sur le travail des générations à venir.
[Illustration: LA SURPRISE DU TEMPLE PAR GUILLAUME DE NOGARET]
Ceci dit non pour excuser, mais pour expliquer les exactions des rois
besoigneux, cette perpétuelle course à l’argent si difficile pour le
monarque et si dure au pauvre peuple foulé.
Impôts arbitrairement établis, mal répartis et mal perçus, expédients
inventés au jour le jour, tailles nouvelles au fur et à mesure des
besoins immédiats, vente des offices, extorsions aux financiers dans les
moments difficiles: voilà le seul système financier d’alors. Aussi le
trésor royal pendant trois ou quatre siècles est-il presque constamment
à sec. Henri III en vint à emprunter individuellement aux membres du
Parlement, aux grands fonctionnaires, taxant chacun selon sa fortune,
demandant aux uns quelques milliers de livres, aux autres cinq cents,
deux cents, ou moins encore. Ce roi prodigue, quand l’argent rentrait
mal, dut plus d’une fois, en voyage, laisser les manteaux de ses pages
en gage. Temps naïfs! on ignorait alors le secret de reporter, par des
émissions de rente, ses charges sur le dos de ses descendants, comme
nous faisons aujourd’hui.
[Illustration: PHILIPPE LE BEL ASSISTE DU HAUT DE LA TOUR DU TEMPLE A
L’INCENDIE DE LA COURTILLE BARBETTE]
La lutte entre Philippe le Bel et Boniface VIII, poursuivie à coups de
bulles et d’édits, se termina par un coup de force incroyable pour ces
temps: l’arrestation du pape arraché de son siège pontifical à Anagni,
par Guillaume de Nogaret. Ensuite un accord s’établit entre le roi et
Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, élu pape sous le nom de
Clément V. L’ordre du Temple devait faire les frais de la réconciliation
entre la monarchie et la papauté; le roi vendit la tiare au pape, le
pape livra les templiers.
[Illustration: DUGUESCLIN TRAITE AVEC LES CHEFS DES GRANDES COMPAGNIES]
Le 13 octobre 1307 l’affaire éclata. A la même heure, les instructions
cachetées envoyées par tout le royaume furent ouvertes, et toutes les
commanderies immédiatement investies.
A Paris, Guillaume de Nogaret, l’homme du coup de main d’Anagni, se
présenta dès l’aube à la grand’porte du Temple et s’en saisit au nom du
roi. La porte prise, ses soldats se glissèrent rapidement dans tout le
Temple et mirent la main sur tous les chevaliers qui s’y trouvaient.
Par toute la France le même coup réussissait de la même façon, à la même
heure les chevaliers trouvés dans les manoirs surpris allaient
s’entasser dans les prisons. Le long et terrible procès commença, mené
de parlement en concile, avec le roi et le pape pour grands juges et
pour bourreaux. On sait comment, sur quelques particularités assez
étranges de l’affiliation à l’Ordre, sur quelques rites mystérieux, fut
appuyée l’accusation d’hérésie et comment, à la plupart des chevaliers,
la torture arracha tous les aveux que l’on souhaitait pour la perte de
l’ordre. Ceux qui avouèrent des crimes imaginaires eurent la vie sauve,
ceux qui s’obstinèrent ou se rétractèrent périrent par le feu.
A Paris cinquante-quatre Templiers furent brûlés en 1310 dans un champ
devant l’abbaye de Saint-Antoine, et le 11 mars 1314, dans l’île de
Bussy, formant l’extrême pointe de la Cité et rattachée aujourd’hui à la
grande île par le Pont-Neuf,--c’est-à-dire à la place où se dresse
aujourd’hui la statue d’Henri IV,--un bûcher, vu de tout Paris réuni sur
les rives, s’éleva pour le grand maître de l’ordre, Jacques Molay, et
Guy, maître de Normandie, qui, le même jour sur le parvis Notre-Dame,
avaient rétracté tous leurs aveux. Ces deux grandes victimes montèrent
au bûcher avec une fermeté qui frappa la multitude d’admiration et de
stupeur; la légende veut qu’enveloppés dans la flamme, ils
interpellèrent ce roi qu’ils voyaient assister à leur supplice de son
jardin du Palais et l’ajournèrent à comparaître devant Dieu quarante
jours après eux et le pape un an après.
Les Templiers morts, leur trésor entré dans les coffres royaux, leurs
biens confisqués, la grande commanderie du Temple échappa au roi et fut
transférée par le pape à l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de
Jérusalem, qui devint plus tard l’ordre de Malte. Le Temple aux
chevaliers de Malte, rien ne changea dans l’enclos, le palais du grand
maître devint le palais du grand prieur, la population augmenta. La
grosse tour cependant fut quelquefois prison d’État. Enguerrand de
Marigny, financier de Philippe le Bel et de Louis X, y fut enfermé avant
d’aller mourir à Montfaucon. C’est dans la forteresse du Temple que
Duguesclin réunit autour des tables d’un banquet les chefs des Grandes
Compagnies et traita avec eux pour les entraîner en Espagne et en
débarrasser la France.
Malgré la force du Temple et son importance, il ne joua aucun rôle dans
les guerres contre l’Anglais ou dans les luttes entre Bourguignons et
Armagnacs; il n’y a point de faits notables dans son histoire aux
siècles troublés qui suivirent, il semble pour ainsi dire qu’il resta
terrain neutre constamment.
La _Ville neuve du Temple_ prospère; des maisons, des hôtels se sont
construits dans l’immense enclos. Il y a quelque raison à cela, c’est un
lieu de franchise, exempté de certains impôts; le commerce et
l’industrie sont libres sur son territoire et ne connaissent point les
restrictions, les entraves des maîtrises et des corporations. Ces lieux
de franchise sont nombreux à Paris; si les corporations, par les
barrières qu’elles élevaient devant la maîtrise, maintenaient la valeur
de l’enseignement professionnel et garantissaient, pour ainsi dire, la
bonne main-d’œuvre, le produit de bon aloi, il fallait bien à côté
d’elles une porte ouverte aux industriels qui n’avaient pu franchir
régulièrement les degrés corporatifs ou acheter une maîtrise. Le Temple,
la Commanderie de Saint-Jean de Latran, l’enclos des Quinze-Vingts et
bien d’autres petites enceintes privilégiées étaient donc ouverts en
franchise à tous artisans. On y travaillait librement, les produits
pouvaient être inférieurs, mais comme ils se vendaient à meilleur
marché, la clientèle du dehors ne manquait pas; ainsi le grand marché
de nos jours ne fait que continuer la tradition. Autre privilège du
Temple, les débiteurs insolvables réfugiés dans l’enclos y étaient
garantis contre toute poursuite.
Au XVIIᵉ siècle, les édifices du Temple, on le voit par les estampes,
ont un certain aspect de ruine, par suite de manque d’entretien, sans
doute, plutôt que par l’âge. C’est, depuis l’établissement de l’enceinte
de Charles V, une petite ville enfermée dans la grande, une petite ville
avec sa campagne, sa ferme, ses jardins maraîchers, contenus dans le
grand carré de murs crénelés. Devant l’église et les bâtiments des
charniers, on dirait une place de village avec son abreuvoir au milieu,
et ses terrains coupés de fondrières, les massifs d’arbres entourant de
vieilles constructions et les jardins seigneuriaux, à l’arrière-plan
sous le grand donjon.
Des maisons, des petits hôtels, y sont loués à des gens de cour de
petite fortune, dames veuves, abbés de petit revenu qui viennent
chercher la tranquillité dans cette enceinte éloignée du bruit et du
mouvement. A côté de cette aristocratie que les carrosses des nobles
habitants du quartier du Marais viennent visiter, la population
industrielle continue à vivre libre d’impôts et d’entraves corporatives;
elle fait un commerce considérable. Avec les débiteurs insolvables qui
passent la porte du Temple comme on franchit aujourd’hui la frontière de
Belgique, mais qui peuvent circuler dans Paris le dimanche sans crainte
des recors, il y a plus de 4,000 âmes dans cette petite ville.
Le palais du grand prieur, reconstruit au XVIIᵉ siècle, au fond d’une
cour bordée de charmilles en hémicycle, avec un grand portail à
colonnade sur la rue du Temple, fut occupé vers la fin du règne de Louis
XIV par un grand prieur épicurien, Philippe de Vendôme, petit-fils
d’Henri IV, et ce grand prieur, pendant la régence, trouva le moyen,
dans les petits soupers de son prieuré, de scandaliser le Paris de cette
folle époque. Le Temple fut alors aussi licencieux que le Palais-Royal.
Les nouveaux Templiers y buvaient au moins aussi bien que les anciens,
ils chantaient avec Chaulieu, abondant en vers anacréontiques. Quand le
XVIIIᵉ siècle arrive à sa fin, le Temple est complètement noyé dans
Paris, qui déborde en faubourgs de l’autre côté des boulevards.
Les constructions s’étaient multipliées aussi dans le Temple, empiétant
fortement sur les jardins, le grand prieur de Vendôme a construit des
rues sur les anciennes dépendances et l’un de ses successeurs venait de
faire construire en 1781 ce grand bazar de marchandises neuves et
d’occasion, la Rotonde, étrange souvenir, comme la rotonde de l’église,
du temple de Jérusalem.
Voici, esquissé par Mercier, le tableau du grand enclos du Temple à ses
derniers jours:
«L’ancienne demeure des Templiers sert d’asile aux débiteurs qui ne
paient point. Là l’exploit de l’huissier devient nul, l’arrêt qui
ordonne la prise de corps expire sur le seuil de la porte, le débiteur
peut entretenir ses créanciers sur le seuil même, les saluer, leur
prendre la main. S’il faisait un pas de plus il serait pris; on fait
tout pour l’attirer au dehors, mais il n’a garde de tomber dans le
piège. Il paie cher une petite chambre étroite toujours préférable à la
prison; du fond de cette retraite, il arrange ses affaires, il traite,
il négocie...
«La visite des jurés des communautés n’a plus lieu dans le Temple.
Toutes les professions y sont libres; en voici un exemple récent. Un
épicier ruiné, ayant trouvé la recette d’une tisane purgative et
confortative, la débite aujourd’hui dans le Temple avec un prodigieux
succès, le débit de cette tisane monte jusqu’à douze cents pintes par
jour.
[Illustration: PORTE DE L’ENCLOS DU TEMPLE]
«Mᵍʳ le duc d’Angoulême, fils de Mᵍʳ le comte d’Artois, frère du roi,
est grand prieur du Temple; on enterre dans l’église du Temple tous les
commandeurs, chevaliers de l’ordre de Malte, qui meurent à Paris...»
De terribles événements bouleversèrent la France et l’Europe et tout à
coup, dans l’histoire de France, reparut le vieux donjon des Templiers,
fantôme noir oublié depuis le grand drame de 1307. Après cinq cents ans,
cette grosse tour sinistre allait servir de théâtre au dernier acte d’un
autre grand drame et les victimes du roi allaient pouvoir y contempler,
vengeance du destin, la royauté prisonnière.
Ce n’est plus Nogaret et ses hommes d’armes qui forcent l’entrée du
Temple comme au matin de la surprise de 1307, c’est une immense troupe
de gardes nationaux, en grande partie sans uniformes et armés de piques,
qui se présente; c’est la multitude en bonnets rouges, ce sont les
combattants du 10 août qui viennent de forcer le palais des Tuileries
et de faire écrouler sur les cadavres de ses défenseurs l’antique
monarchie, ce vieil édifice qui résistait depuis quinze cents ans à tous
les assauts. Sous les invectives ou les menaces, à travers la houle des
fusils et des piques, le maire de Paris vient écrouer au Temple Louis
XVI, Marie-Antoinette, Mᵐᵉ Elisabeth et les enfants royaux et les
enferme dans la grosse tour, hâtivement mise en état de garder ses
prisonniers.
[Illustration: LA FAMILLE ROYALE AMENÉE AU TEMPLE]
Le roi est aussi bien gardé que pouvait l’être jadis, en cette même
tour, le trésor que son aïeul saint Louis avait apporté et confié aux
Templiers avant le départ pour la croisade.
Grands bouleversements dans le Temple, on place corps de garde sur corps
de garde, on creuse un fossé et l’on élève une forte muraille autour de
la prison royale qu’il s’agit de rendre inaccessible aux tentatives
désespérées des royalistes, aux conspirateurs tournant héroïquement
autour du sinistre donjon. Ce donjon se divise en quatre étages voûtés:
le rez-de-chaussée, où jadis était tenu le chapitre de l’ordre du
Temple, est occupé par les officiers municipaux; le premier étage est un
corps de garde; le roi habite le deuxième étage et la reine le
troisième, sans moyens de communication ensemble, sauf ceux que peut
inventer l’ingéniosité toujours en éveil des captifs. Au-dessus de la
plate-forme les merlons du crénelage ont été surélevés et les créneaux
bouchés par des jalousies. Louis Capet se promène sur cette galerie.
Plus tard, quand le roi est allé à la guillotine, place de la
Révolution, la reine, restée seule en attendant son tour, y vint guetter
les rares sorties dans le préau du malheureux petit Dauphin livré à
Simon. Dans cette dernière et terrible période de sa vie, on a vu la
fille des empereurs raccommoder là-haut sa chaussure trouée.
[Illustration: LA ROTONDE DU TEMPLE, 1840]
Dans les premiers jours de la captivité, pendant les massacres de
Septembre, les tueurs de la Force et de l’Abbaye ont défilé sous les
fenêtres de la Tour en brandissant les outils du massacre, en appelant
avec des cris féroces Marie-Antoinette l’Autrichienne, pour lui montrer
au bout d’une pique la tête de la malheureuse princesse de Lamballe,
pâle et sanglante figure qu’un perruquier des environs a été contraint
de coiffer et de poudrer, et que les assassins dans leur tournée dans
Paris, promenant triomphalement pendant toute une journée leur horrible
trophée, déposaient à côté de leurs verres sur le comptoir des épiciers
ou limonadiers chez lesquels ils s’arrêtaient pour boire.
Malgré les conspirations désespérées, les tentatives répétées, la Tour
du Temple a gardé ses prisonniers jusqu’au dernier jour et ne les a
lâchés que pour l’échafaud. Prison elle était redevenue, prison elle
demeura encore pendant une quinzaine d’années pour des prisonniers de
marque comme Pichegru, Toussaint-Louverture, Georges Cadoudal, Moreau,
etc...
En 1811, on voulait faire du grand prieuré le ministère des cultes, le
souvenir sinistre de 93 gêna, on abattit la grosse tour. Le Temple
disparaissait morceau par morceau, l’église et les autres bâtiments
avaient été rasés peu auparavant. Après 1814, un couvent de Bénédictines
prit la place du ministère, puis le couvent fut transformé en caserne.
Puis survinrent encore d’autres changements, et en peu d’années tout
vestige disparut du grand domaine des Templiers, de ce pittoresque
ensemble de bâtiments et de tours, du gros donjon historique et de cette
petite ville qu’il dominait, si particulière avec ses usages et ses
privilèges singuliers.
[Illustration: MARIE-ANTOINETTE DANS LA TOUR DU TEMPLE]
Une autre commanderie des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem existait
encore il y a cent ans de l’autre côté de la Seine. Cet enclos, dit de
Saint-Jean de Latran, occupant un vaste espace entre le collège de
Beauvais et le collège de France, mais moins considérable que le Temple,
était lieu de franchise aussi; les commandeurs, par spéculation, y
avaient construit des maisons louées à des artisans qui pouvaient
exercer leurs professions en dehors de tout règlement corporatif.
Fondée, pense-t-on, vers 1158, elle avait bientôt groupé un ensemble de
bâtiments considérable autour du logis du commandeur fortifié par un
donjon. A côté s’élevait l’église, bâtie au commencement du XIIIᵉ
siècle, refaite en partie en gothique flamboyant aux XVᵉ et XVIᵉ
siècles, et remplie de tombeaux de commandeurs et de chevaliers. La
commanderie de Saint-Jean de Jérusalem s’était à une époque indéterminée
et sans qu’on sache la raison du changement, appelée Saint-Jean de
Latran. «La Grange aux Dîmes, dit M. de Guilhermy, dans son Itinéraire
archéologique, était une curieuse construction du XIIIᵉ siècle, couverte
de voûtes ogivales à nervures croisées et partagée en deux nefs par un
rang de colonnes monostyles... Depuis bien des années, des épiciers, des
marchands de vins, des vendeurs de peaux de lapins remplissaient ces
vieilles galeries, où chacun s’était fait un gîte de plâtre et de bois.»
L’église, vendue à la Révolution, fut démolie en 1835, mais il en
subsista des ruines importantes longtemps encore, jusque vers 1863. Le
donjon méritait de survivre, c’était une magnifique construction
militaire aux murs solides soutenus par des contreforts, avec trois
belles salles voûtées superposées et un étage de crénelage. On le
démolit sans pitié en 1854 pour la rue des Écoles qui aurait bien pu
s’infléchir à droite ou à gauche et respecter ce vieux souvenir, pour
son caractère imposant et pour sa valeur artistique. On l’appelait alors
tour Bichat, parce qu’au commencement de notre siècle, elle avait été le
laboratoire d’anatomie du célèbre physiologiste.
[Illustration: LA COMMANDERIE DE SAINT-JEAN DE LATRAN]
[Illustration: LE CLOITRE DES CARMES DE LA PLACE MAUBERT] CHAPITRE VI
A TRAVERS LA VILLE ESCHOLIÈRE
I
La grande Université de Paris.--Fondation de Mᵉ Robert de
Sorbon.--Les quatre nations de la faculté des Arts.--La rue du
Fouarre.--Les écoles de médecine.--Le collège des Haricots et son
maître fouetteur.--Les pauvres Capettes de Montaigu.--Etudiants
vagabonds.--Tavernes et mauvais lieux.--Désordres et bagarres.--Les
cinquante collèges.--Immunités et privilèges de l’Université.--La
procession du Landit.--Les écoles de droit au Clos Bruneau.--Robert
Estienne.
[Illustration: DÉBRIS DU COLLÈGE SAINT-MICHEL RUE DE BIÈVRE]
«Les rois de France s’accoutumèrent à porter dans leurs armes la fleur
de lys peinte par trois feuilles afin qu’elles disent à tout le monde:
«Foi, Sapience et Chevalerie sont par la provision et la grâce de Dieu
plus abondamment en notre royaume qu’en les autres. Les deux feuilles de
la fleur de lys qui sont ailées signifient _sens_ et _chevalerie_ qui
gardent et défendent la tierce feuille au milieu, par laquelle _Foi_ est
entendue et signifiée, car elle doit être gouvernée par sapience et
défendue par chevalerie...»
Ainsi dit le sire de Joinville, parlant des discordes entre les
bourgeois de Paris et les clercs de l’Université. Il ajoute: Précieux
joyaux sont la sapience et l’étude des lettres et la philosophie qui
vinrent primitivement de Grèce à Rome et de Rome en France...