Cet ordre du Temple né en 1118 en Terre-Sainte, ordre hospitalier et

militaire, avait en peu de temps prodigieusement grandi; devenu une

puissance formidable, suscitant la crainte et l’envie, il possédait des

biens considérables, des places fortes, neuf mille commanderies en terre

chrétienne et d’immenses richesses, entassées, disait-on, dans cette

fameuse tour gardienne du trésor de l’ordre. Le but de l’institution fut

bien vite oublié dans la prospérité, la règle établie par saint Bernard

violée, le renoncement et la pauvreté remplacés par le luxe et la

satisfaction de tous les appétits. Contrairement à l’esprit des Ordres

religieux militaires, admirable création du siècle des croisades, voués

d’abord au service des pèlerins, puis uniquement occupés à la défense de

la Terre-Sainte, rempart d’épées dressées devant l’Islam,--de ces

chevaliers combattant sans cesse sur les brèches ouvertes et qui

rendirent à l’Europe l’immense service d’arrêter le débordement du monde

musulman,--l’ordre des Templiers dégénère en une association puissante,

redoutable même aux autres Ordres, ayant son but secret et sa politique.

Cette politique du Temple s’inspire des intérêts de l’ordre et non de

ceux de la chrétienté; forts de leurs cent millions de revenus annuels,

de leurs nombreuses milices, s’alliant avec les musulmans, avec le Vieux

de la Montagne, pour guerroyer contre les princes francs fixés en Terre

Sainte ou dans les royaumes fondés aux pays d’Orient, les grands

maîtres, souverains dans leurs commanderies, deviennent inquiétants pour

les rois d’Europe. Leur ambition croît avec leur richesse. Tout est

secret dans l’ordre, l’affiliation, la vie, le but véritable qui ne

semble plus être la défense de la Croix, depuis surtout que la Terre

Sainte échappe aux Chrétiens.

La commanderie de Paris est une véritable forteresse, aux fortes

murailles crénelées flanquées de tours rondes. Ce vaste enclos ouvrant

par une seule porte solidement défendue, renferme de grands jardins, des

maisons disséminées, des bâtiments habités par une nombreuse population

de serviteurs et de vassaux, au-dessus desquels sont les frères servants

et au-dessus des frères servants, les chevaliers à la croix rouge sur

manteau blanc. Les édifices principaux sont: une église dont la nef est

précédée d’une rotonde à colonnes établie, dit-on, sur le modèle de

l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, et le château du grand prieur,

immense agglomération féodale que domine la grosse tour.

La grosse tour du Temple est un très fort bâtiment carré, d’une

épaisseur de murs considérable, d’une grande hauteur, atteignant trente

mètres à son crénelage, et flanqué de quatre tours rondes plus hautes

avec un avant-corps à tourelles. Ce bâtiment a été élevé en 1212 par

Hubert, trésorier de l’ordre, pour servir de donjon et garder les

archives et le trésor.

Cet enclos est une ville d’ailleurs, la _ville neuve du Temple_ avec sa

juridiction, ses usages, ses métiers exercés en franchise, ses

boucheries qui font tort aux bouchers de Paris et suscitent de leur part

des réclamations inutiles. Une petite ville concurrente de la cité de

Paris et qui n’a pas les mêmes charges que celle-ci. L’installation des

grands maîtres est riche et forte. Henri III d’Angleterre revenant de

ses possessions de Guyenne en 1259 et faisant visite à saint Louis,

préféra loger en la forteresse du Temple plutôt que dans le palais de la

Cité.

L’Ordre au faîte de la puissance allait s’écrouler pourtant. La ruine

allait atteindre subitement ces templiers si riches dont l’audacieuse et

toujours grandissante ambition pouvait devenir un danger pour les

rois,--et frapper ces chevaliers oublieux du but de l’institution,

seigneurs fastueux de qui le luxe et les excès en Europe étaient un

objet de scandale, pendant que les chevaliers des autres ordres,

repoussés d’Orient, luttaient pied à pied, cramponnés maintenant aux

îles grecques et mouraient pour la défense de l’Europe, attaquée à son

tour par l’Islam triomphant. L’orage s’amassait: d’un côté un ordre trop

riche, trop ambitieux, une puissance grandissante; de l’autre Philippe

le Bel, un roi menacé de toutes parts, gêné de toutes façons, à une

époque de crise où, aux dépens des grands fiefs, la monarchie se formait

avec de larges visées, et peu de ressources;--un roi aux prises avec

toutes les difficultés, toujours à court d’argent, pressurant ses

peuples, pillant les Juifs ou battant de la mauvaise monnaie.

Philippe le Bel aux abois cherchait l’argent où il savait en devoir

trouver. Il n’y avait plus moyen de baisser encore le titre des

monnaies; déjà pour le trouble apporté par ces altérations successives,

une révolte avait éclaté à Paris. Il y avait eu bataille, massacre

d’agents du roi, pillage et destruction de la courtille Barbette, maison

d’Étienne Barbette, argentier royal; et même le roi, pendant cette

révolte, était justement venu au Temple dont il avait pu apprécier la

force.

C’était le moment de la grande querelle de Philippe et du pape Boniface

VIII, entamée à propos des subsides réclamés par le roi au clergé.

Toujours l’âpre question d’argent, tracas perpétuel de ces temps où l’on

n’avait pas encore inventé de ronger l’avenir par l’emprunt à jet

continu, de vivre sur le travail des générations à venir.

[Illustration: LA SURPRISE DU TEMPLE PAR GUILLAUME DE NOGARET]

Ceci dit non pour excuser, mais pour expliquer les exactions des rois

besoigneux, cette perpétuelle course à l’argent si difficile pour le

monarque et si dure au pauvre peuple foulé.

Impôts arbitrairement établis, mal répartis et mal perçus, expédients

inventés au jour le jour, tailles nouvelles au fur et à mesure des

besoins immédiats, vente des offices, extorsions aux financiers dans les

moments difficiles: voilà le seul système financier d’alors. Aussi le

trésor royal pendant trois ou quatre siècles est-il presque constamment

à sec. Henri III en vint à emprunter individuellement aux membres du

Parlement, aux grands fonctionnaires, taxant chacun selon sa fortune,

demandant aux uns quelques milliers de livres, aux autres cinq cents,

deux cents, ou moins encore. Ce roi prodigue, quand l’argent rentrait

mal, dut plus d’une fois, en voyage, laisser les manteaux de ses pages

en gage. Temps naïfs! on ignorait alors le secret de reporter, par des

émissions de rente, ses charges sur le dos de ses descendants, comme

nous faisons aujourd’hui.

[Illustration: PHILIPPE LE BEL ASSISTE DU HAUT DE LA TOUR DU TEMPLE A

L’INCENDIE DE LA COURTILLE BARBETTE]

La lutte entre Philippe le Bel et Boniface VIII, poursuivie à coups de

bulles et d’édits, se termina par un coup de force incroyable pour ces

temps: l’arrestation du pape arraché de son siège pontifical à Anagni,

par Guillaume de Nogaret. Ensuite un accord s’établit entre le roi et

Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, élu pape sous le nom de

Clément V. L’ordre du Temple devait faire les frais de la réconciliation

entre la monarchie et la papauté; le roi vendit la tiare au pape, le

pape livra les templiers.

[Illustration: DUGUESCLIN TRAITE AVEC LES CHEFS DES GRANDES COMPAGNIES]

Le 13 octobre 1307 l’affaire éclata. A la même heure, les instructions

cachetées envoyées par tout le royaume furent ouvertes, et toutes les

commanderies immédiatement investies.

A Paris, Guillaume de Nogaret, l’homme du coup de main d’Anagni, se

présenta dès l’aube à la grand’porte du Temple et s’en saisit au nom du

roi. La porte prise, ses soldats se glissèrent rapidement dans tout le

Temple et mirent la main sur tous les chevaliers qui s’y trouvaient.

Par toute la France le même coup réussissait de la même façon, à la même

heure les chevaliers trouvés dans les manoirs surpris allaient

s’entasser dans les prisons. Le long et terrible procès commença, mené

de parlement en concile, avec le roi et le pape pour grands juges et

pour bourreaux. On sait comment, sur quelques particularités assez

étranges de l’affiliation à l’Ordre, sur quelques rites mystérieux, fut

appuyée l’accusation d’hérésie et comment, à la plupart des chevaliers,

la torture arracha tous les aveux que l’on souhaitait pour la perte de

l’ordre. Ceux qui avouèrent des crimes imaginaires eurent la vie sauve,

ceux qui s’obstinèrent ou se rétractèrent périrent par le feu.

A Paris cinquante-quatre Templiers furent brûlés en 1310 dans un champ

devant l’abbaye de Saint-Antoine, et le 11 mars 1314, dans l’île de

Bussy, formant l’extrême pointe de la Cité et rattachée aujourd’hui à la

grande île par le Pont-Neuf,--c’est-à-dire à la place où se dresse

aujourd’hui la statue d’Henri IV,--un bûcher, vu de tout Paris réuni sur

les rives, s’éleva pour le grand maître de l’ordre, Jacques Molay, et

Guy, maître de Normandie, qui, le même jour sur le parvis Notre-Dame,

avaient rétracté tous leurs aveux. Ces deux grandes victimes montèrent

au bûcher avec une fermeté qui frappa la multitude d’admiration et de

stupeur; la légende veut qu’enveloppés dans la flamme, ils

interpellèrent ce roi qu’ils voyaient assister à leur supplice de son

jardin du Palais et l’ajournèrent à comparaître devant Dieu quarante

jours après eux et le pape un an après.

Les Templiers morts, leur trésor entré dans les coffres royaux, leurs

biens confisqués, la grande commanderie du Temple échappa au roi et fut

transférée par le pape à l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de

Jérusalem, qui devint plus tard l’ordre de Malte. Le Temple aux

chevaliers de Malte, rien ne changea dans l’enclos, le palais du grand

maître devint le palais du grand prieur, la population augmenta. La

grosse tour cependant fut quelquefois prison d’État. Enguerrand de

Marigny, financier de Philippe le Bel et de Louis X, y fut enfermé avant

d’aller mourir à Montfaucon. C’est dans la forteresse du Temple que

Duguesclin réunit autour des tables d’un banquet les chefs des Grandes

Compagnies et traita avec eux pour les entraîner en Espagne et en

débarrasser la France.

Malgré la force du Temple et son importance, il ne joua aucun rôle dans

les guerres contre l’Anglais ou dans les luttes entre Bourguignons et

Armagnacs; il n’y a point de faits notables dans son histoire aux

siècles troublés qui suivirent, il semble pour ainsi dire qu’il resta

terrain neutre constamment.

La _Ville neuve du Temple_ prospère; des maisons, des hôtels se sont

construits dans l’immense enclos. Il y a quelque raison à cela, c’est un

lieu de franchise, exempté de certains impôts; le commerce et

l’industrie sont libres sur son territoire et ne connaissent point les

restrictions, les entraves des maîtrises et des corporations. Ces lieux

de franchise sont nombreux à Paris; si les corporations, par les

barrières qu’elles élevaient devant la maîtrise, maintenaient la valeur

de l’enseignement professionnel et garantissaient, pour ainsi dire, la

bonne main-d’œuvre, le produit de bon aloi, il fallait bien à côté

d’elles une porte ouverte aux industriels qui n’avaient pu franchir

régulièrement les degrés corporatifs ou acheter une maîtrise. Le Temple,

la Commanderie de Saint-Jean de Latran, l’enclos des Quinze-Vingts et

bien d’autres petites enceintes privilégiées étaient donc ouverts en

franchise à tous artisans. On y travaillait librement, les produits

pouvaient être inférieurs, mais comme ils se vendaient à meilleur

marché, la clientèle du dehors ne manquait pas; ainsi le grand marché

de nos jours ne fait que continuer la tradition. Autre privilège du

Temple, les débiteurs insolvables réfugiés dans l’enclos y étaient

garantis contre toute poursuite.

Au XVIIᵉ siècle, les édifices du Temple, on le voit par les estampes,

ont un certain aspect de ruine, par suite de manque d’entretien, sans

doute, plutôt que par l’âge. C’est, depuis l’établissement de l’enceinte

de Charles V, une petite ville enfermée dans la grande, une petite ville

avec sa campagne, sa ferme, ses jardins maraîchers, contenus dans le

grand carré de murs crénelés. Devant l’église et les bâtiments des

charniers, on dirait une place de village avec son abreuvoir au milieu,

et ses terrains coupés de fondrières, les massifs d’arbres entourant de

vieilles constructions et les jardins seigneuriaux, à l’arrière-plan

sous le grand donjon.

Des maisons, des petits hôtels, y sont loués à des gens de cour de

petite fortune, dames veuves, abbés de petit revenu qui viennent

chercher la tranquillité dans cette enceinte éloignée du bruit et du

mouvement. A côté de cette aristocratie que les carrosses des nobles

habitants du quartier du Marais viennent visiter, la population

industrielle continue à vivre libre d’impôts et d’entraves corporatives;

elle fait un commerce considérable. Avec les débiteurs insolvables qui

passent la porte du Temple comme on franchit aujourd’hui la frontière de

Belgique, mais qui peuvent circuler dans Paris le dimanche sans crainte

des recors, il y a plus de 4,000 âmes dans cette petite ville.

Le palais du grand prieur, reconstruit au XVIIᵉ siècle, au fond d’une

cour bordée de charmilles en hémicycle, avec un grand portail à

colonnade sur la rue du Temple, fut occupé vers la fin du règne de Louis

XIV par un grand prieur épicurien, Philippe de Vendôme, petit-fils

d’Henri IV, et ce grand prieur, pendant la régence, trouva le moyen,

dans les petits soupers de son prieuré, de scandaliser le Paris de cette

folle époque. Le Temple fut alors aussi licencieux que le Palais-Royal.

Les nouveaux Templiers y buvaient au moins aussi bien que les anciens,

ils chantaient avec Chaulieu, abondant en vers anacréontiques. Quand le

XVIIIᵉ siècle arrive à sa fin, le Temple est complètement noyé dans

Paris, qui déborde en faubourgs de l’autre côté des boulevards.

Les constructions s’étaient multipliées aussi dans le Temple, empiétant

fortement sur les jardins, le grand prieur de Vendôme a construit des

rues sur les anciennes dépendances et l’un de ses successeurs venait de

faire construire en 1781 ce grand bazar de marchandises neuves et

d’occasion, la Rotonde, étrange souvenir, comme la rotonde de l’église,

du temple de Jérusalem.

Voici, esquissé par Mercier, le tableau du grand enclos du Temple à ses

derniers jours:

«L’ancienne demeure des Templiers sert d’asile aux débiteurs qui ne

paient point. Là l’exploit de l’huissier devient nul, l’arrêt qui

ordonne la prise de corps expire sur le seuil de la porte, le débiteur

peut entretenir ses créanciers sur le seuil même, les saluer, leur

prendre la main. S’il faisait un pas de plus il serait pris; on fait

tout pour l’attirer au dehors, mais il n’a garde de tomber dans le

piège. Il paie cher une petite chambre étroite toujours préférable à la

prison; du fond de cette retraite, il arrange ses affaires, il traite,

il négocie...

«La visite des jurés des communautés n’a plus lieu dans le Temple.

Toutes les professions y sont libres; en voici un exemple récent. Un

épicier ruiné, ayant trouvé la recette d’une tisane purgative et

confortative, la débite aujourd’hui dans le Temple avec un prodigieux

succès, le débit de cette tisane monte jusqu’à douze cents pintes par

jour.

[Illustration: PORTE DE L’ENCLOS DU TEMPLE]

«Mᵍʳ le duc d’Angoulême, fils de Mᵍʳ le comte d’Artois, frère du roi,

est grand prieur du Temple; on enterre dans l’église du Temple tous les

commandeurs, chevaliers de l’ordre de Malte, qui meurent à Paris...»

De terribles événements bouleversèrent la France et l’Europe et tout à

coup, dans l’histoire de France, reparut le vieux donjon des Templiers,

fantôme noir oublié depuis le grand drame de 1307. Après cinq cents ans,

cette grosse tour sinistre allait servir de théâtre au dernier acte d’un

autre grand drame et les victimes du roi allaient pouvoir y contempler,

vengeance du destin, la royauté prisonnière.

Ce n’est plus Nogaret et ses hommes d’armes qui forcent l’entrée du

Temple comme au matin de la surprise de 1307, c’est une immense troupe

de gardes nationaux, en grande partie sans uniformes et armés de piques,

qui se présente; c’est la multitude en bonnets rouges, ce sont les

combattants du 10 août qui viennent de forcer le palais des Tuileries

et de faire écrouler sur les cadavres de ses défenseurs l’antique

monarchie, ce vieil édifice qui résistait depuis quinze cents ans à tous

les assauts. Sous les invectives ou les menaces, à travers la houle des

fusils et des piques, le maire de Paris vient écrouer au Temple Louis

XVI, Marie-Antoinette, Mᵐᵉ Elisabeth et les enfants royaux et les

enferme dans la grosse tour, hâtivement mise en état de garder ses

prisonniers.

[Illustration: LA FAMILLE ROYALE AMENÉE AU TEMPLE]

Le roi est aussi bien gardé que pouvait l’être jadis, en cette même

tour, le trésor que son aïeul saint Louis avait apporté et confié aux

Templiers avant le départ pour la croisade.

Grands bouleversements dans le Temple, on place corps de garde sur corps

de garde, on creuse un fossé et l’on élève une forte muraille autour de

la prison royale qu’il s’agit de rendre inaccessible aux tentatives

désespérées des royalistes, aux conspirateurs tournant héroïquement

autour du sinistre donjon. Ce donjon se divise en quatre étages voûtés:

le rez-de-chaussée, où jadis était tenu le chapitre de l’ordre du

Temple, est occupé par les officiers municipaux; le premier étage est un

corps de garde; le roi habite le deuxième étage et la reine le

troisième, sans moyens de communication ensemble, sauf ceux que peut

inventer l’ingéniosité toujours en éveil des captifs. Au-dessus de la

plate-forme les merlons du crénelage ont été surélevés et les créneaux

bouchés par des jalousies. Louis Capet se promène sur cette galerie.

Plus tard, quand le roi est allé à la guillotine, place de la

Révolution, la reine, restée seule en attendant son tour, y vint guetter

les rares sorties dans le préau du malheureux petit Dauphin livré à

Simon. Dans cette dernière et terrible période de sa vie, on a vu la

fille des empereurs raccommoder là-haut sa chaussure trouée.

[Illustration: LA ROTONDE DU TEMPLE, 1840]

Dans les premiers jours de la captivité, pendant les massacres de

Septembre, les tueurs de la Force et de l’Abbaye ont défilé sous les

fenêtres de la Tour en brandissant les outils du massacre, en appelant

avec des cris féroces Marie-Antoinette l’Autrichienne, pour lui montrer

au bout d’une pique la tête de la malheureuse princesse de Lamballe,

pâle et sanglante figure qu’un perruquier des environs a été contraint

de coiffer et de poudrer, et que les assassins dans leur tournée dans

Paris, promenant triomphalement pendant toute une journée leur horrible

trophée, déposaient à côté de leurs verres sur le comptoir des épiciers

ou limonadiers chez lesquels ils s’arrêtaient pour boire.

Malgré les conspirations désespérées, les tentatives répétées, la Tour

du Temple a gardé ses prisonniers jusqu’au dernier jour et ne les a

lâchés que pour l’échafaud. Prison elle était redevenue, prison elle

demeura encore pendant une quinzaine d’années pour des prisonniers de

marque comme Pichegru, Toussaint-Louverture, Georges Cadoudal, Moreau,

etc...

En 1811, on voulait faire du grand prieuré le ministère des cultes, le

souvenir sinistre de 93 gêna, on abattit la grosse tour. Le Temple

disparaissait morceau par morceau, l’église et les autres bâtiments

avaient été rasés peu auparavant. Après 1814, un couvent de Bénédictines

prit la place du ministère, puis le couvent fut transformé en caserne.

Puis survinrent encore d’autres changements, et en peu d’années tout

vestige disparut du grand domaine des Templiers, de ce pittoresque

ensemble de bâtiments et de tours, du gros donjon historique et de cette

petite ville qu’il dominait, si particulière avec ses usages et ses

privilèges singuliers.

[Illustration: MARIE-ANTOINETTE DANS LA TOUR DU TEMPLE]

Une autre commanderie des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem existait

encore il y a cent ans de l’autre côté de la Seine. Cet enclos, dit de

Saint-Jean de Latran, occupant un vaste espace entre le collège de

Beauvais et le collège de France, mais moins considérable que le Temple,

était lieu de franchise aussi; les commandeurs, par spéculation, y

avaient construit des maisons louées à des artisans qui pouvaient

exercer leurs professions en dehors de tout règlement corporatif.

Fondée, pense-t-on, vers 1158, elle avait bientôt groupé un ensemble de

bâtiments considérable autour du logis du commandeur fortifié par un

donjon. A côté s’élevait l’église, bâtie au commencement du XIIIᵉ

siècle, refaite en partie en gothique flamboyant aux XVᵉ et XVIᵉ

siècles, et remplie de tombeaux de commandeurs et de chevaliers. La

commanderie de Saint-Jean de Jérusalem s’était à une époque indéterminée

et sans qu’on sache la raison du changement, appelée Saint-Jean de

Latran. «La Grange aux Dîmes, dit M. de Guilhermy, dans son Itinéraire

archéologique, était une curieuse construction du XIIIᵉ siècle, couverte

de voûtes ogivales à nervures croisées et partagée en deux nefs par un

rang de colonnes monostyles... Depuis bien des années, des épiciers, des

marchands de vins, des vendeurs de peaux de lapins remplissaient ces

vieilles galeries, où chacun s’était fait un gîte de plâtre et de bois.»

L’église, vendue à la Révolution, fut démolie en 1835, mais il en

subsista des ruines importantes longtemps encore, jusque vers 1863. Le

donjon méritait de survivre, c’était une magnifique construction

militaire aux murs solides soutenus par des contreforts, avec trois

belles salles voûtées superposées et un étage de crénelage. On le

démolit sans pitié en 1854 pour la rue des Écoles qui aurait bien pu

s’infléchir à droite ou à gauche et respecter ce vieux souvenir, pour

son caractère imposant et pour sa valeur artistique. On l’appelait alors

tour Bichat, parce qu’au commencement de notre siècle, elle avait été le

laboratoire d’anatomie du célèbre physiologiste.

[Illustration: LA COMMANDERIE DE SAINT-JEAN DE LATRAN]

[Illustration: LE CLOITRE DES CARMES DE LA PLACE MAUBERT] CHAPITRE VI

A TRAVERS LA VILLE ESCHOLIÈRE

I

La grande Université de Paris.--Fondation de Mᵉ Robert de

Sorbon.--Les quatre nations de la faculté des Arts.--La rue du

Fouarre.--Les écoles de médecine.--Le collège des Haricots et son

maître fouetteur.--Les pauvres Capettes de Montaigu.--Etudiants

vagabonds.--Tavernes et mauvais lieux.--Désordres et bagarres.--Les

cinquante collèges.--Immunités et privilèges de l’Université.--La

procession du Landit.--Les écoles de droit au Clos Bruneau.--Robert

Estienne.

[Illustration: DÉBRIS DU COLLÈGE SAINT-MICHEL RUE DE BIÈVRE]

«Les rois de France s’accoutumèrent à porter dans leurs armes la fleur

de lys peinte par trois feuilles afin qu’elles disent à tout le monde:

«Foi, Sapience et Chevalerie sont par la provision et la grâce de Dieu

plus abondamment en notre royaume qu’en les autres. Les deux feuilles de

la fleur de lys qui sont ailées signifient _sens_ et _chevalerie_ qui

gardent et défendent la tierce feuille au milieu, par laquelle _Foi_ est

entendue et signifiée, car elle doit être gouvernée par sapience et

défendue par chevalerie...»

Ainsi dit le sire de Joinville, parlant des discordes entre les

bourgeois de Paris et les clercs de l’Université. Il ajoute: Précieux

joyaux sont la sapience et l’étude des lettres et la philosophie qui

vinrent primitivement de Grèce à Rome et de Rome en France...

Paris de siècle en siècle · 第 11 / 37 段