L’église Saint-Étienne du Mont est née d’une chapelle élevée par

l’abbaye de Sainte-Geneviève, pour servir de paroisse à la population

groupée autour de son enclos; cette chapelle dut être reconstruite au

XIIIᵉ siècle, puis à la fin du XVᵉ elle fut abattue pour faire place à

un grand édifice appelé à former, avec l’église de l’abbaye, un groupe

de deux grandes églises jumelles, enfermées toutes deux dans l’enceinte

des moines.

Le chœur de Saint-Étienne fut encore construit dans le style ogival,

mais sa nef est Renaissance. C’est un superbe édifice qui provoque

l’admiration par ses belles proportions, par la hauteur de sa nef où la

lumière joue à l’aise, indiquant des perspectives inattendues, révélant

des détails gracieux, de belles voûtes à nervures compliquées au

transept, d’audacieuses clefs pendantes délicatement fouillées.

Le dernier jubé de Paris projette son arche élégante d’un côté du chœur

à l’autre et se combine avec des escaliers tournant en spirale autour de

chacune des deux premières colonnes du chœur, pour conduire à la galerie

de balustrades qui coupe les colonnades à mi-hauteur. L’aspect de

Saint-Étienne avec ce jubé et ces curieux escaliers est unique à Paris.

La façade abondamment ouvragée présente une curieuse décoration de

frontons de différentes formes, de niches, de colonnes, de bas-reliefs

et de groupes, d’un goût moins heureux que l’intérieur cependant; ce qui

la sauve tout à fait, c’est le svelte clocher gothique qui monte sur un

des côtés, très gracieux de lignes effilées avec sa tourelle d’escalier

et son lanternon final; c’est le joli porche latéral à tourelles qui

semble un petit manoir accolé au bas de la tour et se prolonge sous le

bas côté par une galerie menant aux anciens charniers.

C’est la reine Marguerite de Valois, Margot la Belle, qui posa la

première pierre du grand portail en 1610; l’église terminée fut dédiée

en 1626, comme en témoigne une inscription au-dessus de laquelle une

seconde pierre mentionne un accident survenu pendant la cérémonie.

«..... Et pendant les _Cérimonies_ de la | dédicace deux filles de la

paroisse | tombèrent du haut des galleries | du chœur avec l’appuy et

deux | des balustres, qui furent miraculeusement préservées | comme

aussi les assistans | ne s’estant rencontré personne, | soubz les

ruines, vue l’affluence du | peuple qui assistait aux dites cérimonies.»

Saint-Étienne du Mont conserve le cercueil de pierre qui reçut le corps

de sainte Geneviève en 1511, sarcophage transféré ici lors de la

démolition de l’église Sainte-Geneviève. L’église possède aussi quelques

plaques ou épitaphes anciennes, entre autres celles de Pascal et de

Racine.

Autre souvenir plus tragique et plus récent, c’est à Sainte-Geneviève,

lors de la neuvaine de 1857, que Mᵍʳ Sibour, archevêque de Paris, fut

assassiné par Verger.

L’église Saint-Louis-Saint-Paul, dans la rue Saint-Antoine, fut

construite de 1627 à 1641 par les jésuites, à côté de leur noviciat,

aujourd’hui lycée Charlemagne.

L’architecte était un jésuite, le père François Derrand. Cela se voit au

portail, ennuyeuse superposition de colonnes, de niches et de frontons,

échantillon du style peu séduisant adopté par la Société pour ses

églises.

Mais l’intérieur avec ses piliers massifs, ses sculptures, ses galeries

à balcons de fer, et sa coupole centrale, bien assise, rachète

l’extérieur et déploie une pompe noble d’un grand caractère, avec une

ostentation de richesses qui tient autant du palais que du temple. C’est

bien là l’église qui convient à des grands seigneurs du temps de Louis

XIII, aux belles dames à grandes fraises et lourdes jupes ramagées, aux

cavaliers à grands feutres empanachés, relevant avec l’épée leur large

manteau et faisant sonner sur les dalles du palais d’un Dieu grand

seigneur aussi, les éperons de leurs bottes aux entonnoirs garnis de

dentelle. Le cardinal de Richelieu vint y dire la messe d’inauguration.

L’édifice, imposant par sa masse et l’opulence de sa décoration,

témoigne de la richesse et de la puissance de l’ordre qui l’éleva. Comme

église de l’aristocratie de ce noble quartier du Marais, aux beaux jours

de la place Royale, Saint-Louis des jésuites succéda au vieux

Saint-Paul, son voisin, dont elle reprit aussi le titre plus tard. Les

caveaux renferment les sépultures de beaucoup de grands personnages et

de nombreuses notabilités de la compagnie de Jésus.

[Illustration: LE JUBÉ DE SAINT-ÉTIENNE DU MONT]

Tout près de là, un peu plus haut dans la rue Saint-Antoine et touchant

presque à la Bastille, Mansard éleva l’église des filles de la

Visitation Sainte-Marie, appelées à Paris par la baronne de Chantal,

Sainte-Françoise de Chantal, grand’-mère de Mᵐᵉ de Sévigné. Le petit

dôme ardoisé de l’église est fort élégant. Fouquet fut enterré à

Sainte-Marie, affectée aujourd’hui au culte protestant.

[Illustration: LE TEMPLE PROTESTANT, ANCIENNE ÉGLISE SAINTE-MARIE (MAI

1871)]

Dans les champs à l’autre extrémité de Paris, après la porte

Saint-Jacques qui se trouvait au milieu de notre rue Soufflot, au bout

du faubourg qui s’allongeait derrière le grand enclos des Chartreux,

parmi des couvents nombreux, les Ursulines, les Feuillantines, les

Capucines, les Carmélites, Port-Royal, etc..., la reine Anne d’Autriche,

en remerciement de la naissance longtemps désirée de l’enfant qui

devait être le Grand Roi, fonda l’abbaye du Val de Grâce pour les

Bénédictines du Val-Profond, dont elle modifia le nom en 1645.

Louis XIV, âgé de sept ans, posa la première pierre en grande cérémonie.

«Les mousquetaires rangés en double haie occupaient le haut de

l’ouverture des fondations. Les Suisses étaient dans la tranchée sur les

parois de laquelle s’étendaient de magnifiques tapisseries du Louvre,

plusieurs tentes avaient été dressées pour cette magnifique solennité.

Huit étaient destinées aux religieuses, mais celles-ci, par esprit

d’humilité, préférèrent rester dans leur couvent. Jean-François de

Gondi, en camail et en rochet avec l’étole, précédé des porte-croix et

des porte-crosses, escorté d’un nombreux clergé, bénit la pierre et les

tranchées destinées aux fondations. La musique du roy pendant la

cérémonie accompagnait le chant des chœurs...»

Les grands artistes des commencements du règne de Louis, François

Mansard, Jacques Lemercier, Mignard, Michel Auguier, etc... accumulèrent

pour cette église toutes les recherches d’une pompe majestueuse, toutes

les richesses d’une décoration non plus religieuse, mais plutôt

courtisanesque. C’est autant une église dédiée au roi qu’un temple élevé

à Dieu.

Il fut décidé, en 1662, que le Val de Grâce donnerait la sépulture aux

cœurs des princes et princesses de la famille royale. En 1792,

quarante-cinq cœurs furent enlevés de la chapelle Sainte-Anne et

dispersés, pendant que les boîtes de métal précieux s’en allaient à la

Monnaie.

Le XVIIᵉ siècle, dans sa deuxième moitié, éleva au bout du faubourg

Saint-Germain l’église des Invalides.

C’est une autre église du même style, plus grande, plus large, plus

majestueuse; une autre coupole aux proportions plus vastes, d’une

décoration plus somptueuse. L’église d’abord n’avait point de dôme.

Hardouin Mansard posa ce gigantesque couronnement des grands bâtiments

de l’hôtel qui se développent avec une ampleur non moins majestueuse à

l’extrémité de larges avenues. Hélas! ce refuge ouvert aux pauvres

soldats qui ont reçu les faveurs de Bellone sous forme de balles, de

boulets ou de coups de sabre, le Grand Roi a bien pu lui donner

d’immenses proportions pour recueillir un certain nombre de militaires

estropiés en ses batailles, mais il est triste de songer que le moindre

combat d’aujourd’hui remplirait à lui seul une douzaine d’édifices de

cette taille.

Aussi a-t-on changé sa destination; au lieu d’un refuge d’invalides, au

lieu d’un musée de glorieux débris humains échappés au fer et au feu, on

en a fait le musée des engins qui faisaient ces invalides, l’hôtel des

vieux canons illustrés dans les combats, des antiques carapaces de

chevaliers, des vieilles armes vaillantes du corps à corps et du tir à

trois cents pas au plus, engins démodés, remplacés aujourd’hui par des

instruments de précision à trop longue portée et par les derniers

produits de la chimie.

On peut encore citer Saint-Nicolas du Chardonnet reconstruit au XVIIᵉ

siècle, sous la direction de Lebrun, et qui renferme le tombeau élevé

par Lebrun à sa mère et celui du peintre lui-même. L’église attend

encore un portail; telle qu’elle est, avec son pignon provisoire depuis

deux siècles, et les masures au pied de la tour restée de l’église

primitive du vieux clos du Chardonnet, l’église ne manque pas de

pittoresque.

Le XVIIIᵉ siècle acheva un certain nombre d’églises commencées sous

Louis XIV et dont la construction avait été ralentie ou interrompue par

le manque d’argent; il acheva le nouveau Saint-Sulpice, dont le portail

ne manque pas d’une certaine grandeur, à la place d’un petit

Saint-Sulpice gothique; il acheva Saint-Roch assez laid et qui ne vaut

que comme fond de tableau à l’épisode du 13 Vendémiaire. C’est sur ce

portail gris que se détache nettement le profil du général Bonaparte,

entrevu pour la première fois, quand il se fait connaître en mitraillant

les sections royalistes insurgées contre la Convention et massées sur

les marches du perron.

Quelques autres églises sans importance sont l’œuvre de ce siècle

XVIIIᵉ, qui a surtout beaucoup démoli. Ce siècle a commencé la nouvelle

église Sainte-Geneviève (le Panthéon) et la Madeleine. Au Panthéon,

l’église souterraine fut établie en 1758 avec les ressources fournies

par une loterie. Le temps n’était plus où les Cathédrales poussaient

toutes seules dans un élan de foi, et l’on recourait aux loteries pour

avoir des fonds.

Beaucoup d’églises alors doivent ainsi naissance à la loterie. Louis XV,

Clovis de la nouvelle Sainte-Geneviève, posa la première pierre de

l’église supérieure en 1763.

La Madeleine, commencée lentement en 1763, sur le boulevard alors

champêtre qu’on appelait le Cours, où les _petites maisons_

s’entouraient de grands jardins, était inachevée quand survint la

Révolution.

Les changements de plan se succédaient depuis la construction, mais on

n’était pas au bout. Que faire de ce bloc de marbre? Sera-t-il Dieu,

table ou cuvette?

Que faire de ce temple grec aux énormes colonnes, de ce massif colossal

et ennuyeux? Sera-t-il la Bourse, le Tribunal du commerce ou la Banque

de France? On discutait donc toutes ces affectations qui lui convenaient

aussi bien l’une que l’autre. On aurait même pu en faire un théâtre, le

chœur étant disposé tout à fait comme une scène. Napoléon trancha la

question en le consacrant à la seule divinité de son cœur, il en voulut

faire le temple de la Gloire, où tous les ans, suivant le décret, on

célébrerait par un concert et des illuminations les anniversaires

d’Austerlitz et d’Iéna, mais la Restauration survenant décréta que le

temple grec redeviendrait église chrétienne.

Les églises subissaient depuis deux siècles toutes les mutilations que

le faux goût leur pouvait infliger; on en était arrivé à considérer les

plus belles œuvres du XIIIᵉ siècle, ces édifices merveilleux, ces

magnifiques nefs gothiques au si grand caractère religieux, comme de

grossières bâtisses d’un peuple de barbares. Mercier, dans le _Tableau

de Paris_, miroir fidèle des idées de son temps, est impressionné par

leur grandeur, mais il commence ainsi le chapitre de Notre-Dame:

«Quel est l’architecte goth qui a tracé le plan de cet édifice très

ancien?».....

Les chanoines à perruques du temps de Louis XIV, les abbés académiques

et mondains pouvaient-ils encore s’accommoder de ces chœurs majestueux

aux arcatures superposées, de ces sévères piliers romans, de ces frêles

colonnettes gothiques montant jusqu’aux voûtes d’un seul jet? Ils ne

songeaient qu’à couper, détruire, mutiler, qu’à enlever ce qui pouvait

s’enlever et à masquer ce que l’on était bien forcé de laisser, par des

applications d’ordres, des placages de marbres, des boiseries pompadour

blanc et or.

Les magnifiques jubés placés à l’entrée des chœurs, balcons portés par

des colonnes formant le plus souvent trois grandes arcatures, superbe

décoration des grandes églises, furent démolis alors. On détruisit en

1709 le jubé de Saint-Merry, en 1725 le jubé de Notre-Dame qui datait du

XIVᵉ siècle, en 1745 celui de Saint-Germain l’Auxerrois...

En même temps on raclait les colonnes, on bouchait les ogives, on

charcutait les chapiteaux gothiques pour tâcher d’en faire de faux

corinthiens. C’était un véritable massacre; les vieilles statues des

ymaigiers du moyen âge, les saints et les saintes aux belles draperies

taillées dans la pierre au XIIIᵉ siècle, ces figures et ces groupes du

XVᵉ siècle si curieusement travaillés d’un art naïf et sincère, d’une

imagination si touffue, si curieux de détails avec leurs costumes aux

plis cassés et contournés, étaient sans pitié détruits et remplacés par

de fades allégories, par de grandes statues amphigouriques et

boursouflées, anges bouffis, saints et saintes rococo du style le plus

prétentieux. Triste décadence de l’art religieux, sur laquelle nous

avons encore trouvé moyen de surenchérir avec nos statuettes et images

du quartier Saint-Sulpice.

C’est alors que le vandalisme à perruques et manchettes de dentelles, à

cœur joie s’en donna dans Notre-Dame livrée à sa discrétion. Alors

disparurent le colossal saint Christophe debout à l’entrée de la nef

avec l’enfant Jésus sur les épaules, la statue équestre de Philippe le

Bel érigée au souvenir de la bataille de Mons-en-Puelle... C’est alors

qu’on «_nettoya_» les chapelles de la plus grande partie des monuments

artistiques et historiques accumulés dans le cours des âges, et que l’on

détruisit le chœur ancien avec tous ses précieux monuments, jubé,

clôture, grand autel, etc., pour remplacer tout cela par la décoration

fastueuse et théâtrale dite du vœu de Louis XIII.

On croit rêver vraiment quand on songe que sous Louis XIV des projets

furent étudiés pour la transformation complète de la façade de

Notre-Dame, dont le bon goût du temps se trouvait trop offusqué, et

qu’on se proposait de rhabiller tout entière dans le style du portail

Saint-Gervais! Ce fut un heureux manque d’argent qui sauva la pauvre

cathédrale, on se contenta sous Louis XV de mutiler le portail central

et d’entailler le trumeau pour lui donner plus de hauteur, afin de

laisser passer les plumes du dais aux grandes processions!

Alors aussi les vieux cloîtres subissaient les mêmes désastreux

_embellissements_; on jetait bas les arceaux gothiques et on les

remplaçait par de froides arcades à pilastres romains. Ainsi fut fait à

Saint-Martin des Champs, à Saint-Germain des Prés et ailleurs, dans tous

les monastères riches. En même temps, l’esprit de spéculation s’emparait

des Chapitres, on bâtissait à la place des vieilles clôtures des maisons

de rapport. Saint-Martin des Champs démolissait pour cela sa vieille

enceinte, Saint-Germain des Prés bâtissait les rues Cardinale, de

l’Échaudé, de Furstenberg d’un côté, la rue Childebert de l’autre, au

pied de sa grande tour.

[Illustration: ÉGLISE SAINT-NICOLAS DU CHARDONNET]

L’heure fatale allait sonner, ces grands changements, ces

_embellissements_, s’achevaient à peine qu’arrivait l’heure de la

destruction totale pour les trois quarts des édifices religieux couvrant

Paris: vieilles abbayes de Childebert et de Clovis, murailles

historiques, antiques églises, cloîtres superbes ou couvents mesquins,

tout allait tomber!

Après le souffle desséchant d’incrédulité qui avait passé même par les

ogives des cloîtres, en ce siècle d’abbés musqués et de philosophes

athées, après le grand courant de coquetterie Pompadour apportant dans

les sévères sanctuaires le style efféminé des boudoirs, tout à coup

éclatait la grande tourmente, dont chaque rafale devait faire crouler un

pan de la vieille société.

Le vieux culte est supprimé, «_ite missa est_», les églises sont

confisquées par la nation et fermées; quand elles ne sont pas réclamées

par quelque nouveau culte philosophique ou attribuées à quelque club,

elles sont mises en adjudication comme bien national, et bien vite

transformées en magasins, en écuries, affectées aux plus viles

destinations ou démolies.

Toutes ces vieilles cloches qui pendant tant de siècles ont parlé aux

générations, participé aux joies et aux deuils des aïeux, elles ont fini

de se faire entendre; ou plutôt, tombées des clochers et transformées en

canons, elles vont prendre une autre et plus terrible voix, et rugir

dans la grande bataille de vingt-cinq ans!

Les trésors des églises qui contiennent tant de pièces merveilleuses, où

l’art l’emportait de beaucoup sur la richesse de la matière, vont se

vider dans les fourneaux de la Monnaie. D’ailleurs mauvaise opération

d’alchimie, ce sont des millions qui dans la flamme se transmuent en

gros sous.

Ces trésors des églises étaient remplis de précieux chefs-d’œuvre

d’orfèvrerie religieuse, surtout de châsses de métal ciselées

superbement, de reliquaires de toutes formes, souvent illustrant de

façon pittoresque et naïve l’histoire du saint personnage dont ils

renfermaient une relique quelconque, os, dent, etc.; reliquaires

travaillés en forme de bras, de tête humaine, de tour, de chapelle, de

nef; châsses portées sur colonnettes, tous objets de l’art le plus

original, comme par exemple ce reliquaire du trésor de Saint-Jacques de

l’Hôpital cité par M. H. Cocheris dans ses additions de l’abbé Le Bœuf,

reliquaire figurant une montagne, au sommet de laquelle était un petit

Saint-Jacques couvert d’un chaperon, une escarcelle sous le bras, le

bourdon d’une main, un livre ouvert de l’autre, accompagné sur les

flancs de la montagne d’autres figurines: deux petits pèlerins assis et

buvant, un mulet qui monte...

Alors des merveilles accumulées dans les églises, tout ce qui est métal

s’en va à la fonte, tout ce qui est bois s’en va en fumée.

La Commune de Paris, à l’Hôtel de Ville, se chauffera pendant dix-huit

mois avec les splendides stalles enlevées des églises, avec toutes les

boiseries sculptées, traitées avec tant d’amour par le ciseau des

arrière-grands-pères.

Et tout ce qui n’est que pierre sculptée est jeté aux gravats. Quelques

amis des arts, avec grand’peine et en risquant beaucoup, sauvent un

certain nombre des monuments les plus importants, épaves du grand

naufrage, qui enrichiront plus tard le Louvre, l’église-musée de

Saint-Denis ou Cluny. Mais combien de belles choses, de reliques

artistiques ou historiques disparaîtront à jamais, périront ou serviront

aux plus vils usages comme certaines statues enlevées à des porches

d’églises et employées en guise de bornes, ou comme la pierre tombale de

Flamel sur laquelle pendant trente ans un fruitier hachera des

épinards...

Les couvents fermés sont transformés en dépôts de poudre, en fabriques

de salpêtre et surtout en prisons.

Assez peu habités en raison de la décadence des ordres, ces vieux

monastères où vivaient doucement et mollement quelques douzaines de

moines perdus dans les vastes bâtiments jadis débordants, où

travaillaient silencieusement dans la paix des bibliothèques des

théologiens et des savants en robe à côté de gens de lettres laïques,

retrouvent tout à coup comme en d’autres temps les foules bruyantes, le

mouvement... Mais quel changement! ces foules, ce sont les clubistes qui

s’emparent des grandes salles pour en faire leurs lieux de réunions.

Avec eux les mots _Feuillants_, _Cordeliers_, _Jacobins_, vont prendre

une nouvelle signification et les frères prêcheurs de la Ligue vont

avoir de terribles successeurs.

[Illustration: ANCIENNE ÉGLISE SAINT-SULPICE]

Ou bien ce sont les nouvelles administrations qui s’installent, les

sections, ce sont les gardes nationaux qui viennent y établir leurs

postes, ce sont les prisonniers dont on les remplit: aristocrates,

ci-devant nobles, ci-devant prêtres, suspects, républicains tièdes,

qu’on entasse pêle-mêle dans les vieux dortoirs de moines et de nonnes,

en attendant le tribunal révolutionnaire et la charrette...

On démolit la Bastille, mais on en crée cinquante nouvelles rien que

pour Paris. Prisons à Saint-Germain des Prés, aux Carmes-Déchaussés, à

Saint-Lazare, à Port-Royal qui s’appelle alors dérisoirement Port-Libre,

dans les collèges Montaigu, des Écossais, du Plessis-Sorbonne, au

Luxembourg, et même prison au collège des Quatre-Nations, c’est-à-dire à

l’Institut, dans les bâtiments académiques actuels, qui durent contenir

alors, dit Michelet, deux mille prisonniers parmi lesquels le général

Hoche.

Plusieurs couvents deviendront ensuite des casernes ou feront place à

des marchés.

Les quelques églises conservées d’abord comme paroisses en 1791 sont

fermées en 93, ou consacrées au culte théo-philantrophique fondé par

Larévellière-Lépeaux; Saint-Germain l’Auxerrois prend le titre de

_temple de la Reconnaissance_, Saint-Laurent devient le _temple de la

Vieillesse_, Saint-Gervais le _temple de la Jeunesse_, et Saint-Merry le

_temple du Commerce_, pendant qu’à Notre-Dame la Commune installe la

déesse Raison.

Ces édifices qu’on ne démolit pas, qu’on se borne à _déségliser_,

suivant un néologisme créé alors, et qui en sont quittes pour des

dévastations intérieures et extérieures, sont les plus heureux. En

quelques années, Paris subit une transformation extraordinaire; s’il

voit disparaître des monuments sans importance, une foule de couvents où

l’art avait peu de choses à pleurer, où les architectes des deux

derniers siècles s’étaient livrés à une débauche de frontons, de

pilastres et de colonnes à l’antique, en revanche la pioche s’attaque à

de splendides édifices à jamais regrettables, aux grands décors

historiques qui avaient encadré pendant dix siècles la vie tourmentée du

grand Paris.

Formidable coup de théâtre! Tout cela qui semblait éternel, ou du moins

qui semblait ne devoir subir que les lentes transformations naturelles,

tout cela tombe subitement, en quelques années, comme des architectures

de toile peinte au coup de sifflet du machiniste. Si l’ouragan sauvage

de dévastations et de démolitions n’avait point soufflé si fort, si l’on

avait pu épargner quelques édifices d’un mérite artistique reconnu

pourtant par tous, si l’on avait consenti à ne pas exproprier

brutalement l’art et l’histoire, combien le Paris d’aujourd’hui n’en

paraîtrait-il pas plus beau, avec quelques superbes pièces de plus à sa

couronne monumentale, décorant certaines parties demeurées maintenant

bien dénuées, et donnant ainsi à la pensée effarouchée par le tourbillon

réaliste de la rue, quelques satisfactions supérieures, un peu de doux

repos aux yeux effarés par des kilomètres de boulevards interminables,

sans arrêt, ou de rues impitoyablement rectilignes.

[Illustration: LA PORTE DE NESLE

LA NOUE ESSAIE DE PASSER LA SEINE LORS DE LA TENTATIVE D’HENRI IV SUR

PARIS EN 1589]

[Illustration: LE TEMPLE AU XVIIᵉ SIÈCLE] CHAPITRE V

LES COMMANDERIES

L’ordre dee Templiers.--La Villeneuve du Temple.--L’église en

rotonde et la grosse tour.--Philippe le Bel.--Ecroulement de

l’ordre.--Le Temple aux chevaliers de Saint-Jean.--Franchises et

privilèges.--Le palais du grand prieur.--La prison de Louis

XVI.--L’enclos de Saint-Jean de Latran.--Disparition complète.

Au Nord de Paris, assez loin en dehors des murailles construites par

Philippe-Auguste, dans les cultures voisines de l’enclos de Saint-Martin

des Champs, s’était élevée au XIIIᵉ siècle la grosse tour de l’ordre

célèbre et mystérieux du Temple, donjon de la commanderie chef d’ordre,

d’où relevaient toutes les commanderies de France, château fort que le

château royal du Louvre regardait de loin avec inquiétude.

[Illustration: TOURELLE D’ANGLE DE L’ENCEINTE DU TEMPLE]

Paris de siècle en siècle · 第 10 / 37 段