On travailla pendant tout le XVᵉ siècle à l’église Saint-Jacques

agrandie et modifiée, le portail fut refait vers 1492, et en 1508

commencèrent les travaux de la grosse tour destinée à remplacer le petit

clocher du temps de Flamel. Elle s’éleva et s’acheva en quatorze années,

majestueuse et dernière efflorescence du style gothique, sur laquelle le

tailleur d’ymaiges Rault campa une figure colossale de saint Jacques,

accompagnée, aux angles de la tour, des quatre figures symboliques des

Évangélistes, l’aigle, le lion, l’ange et le bœuf regardant au-dessous

d’eux bouillonner Paris.

Il ne faut pas oublier qu’au XIIIᵉ siècle les chirurgiens se

réunissaient dans l’église Saint-Jacques la Boucherie et que les maîtres

avaient même obtenu l’autorisation d’y faire leurs cours, ce qui place,

on peut le dire, sauf le respect dû à la science, le berceau de la

chirurgie chez messieurs les bouchers.

La _grant rue Saint-Martin_, où la foule des passants et des chalands se

pressant aux boutiques n’est pas moins serrée que dans la rue

Saint-Denis, possède dans sa partie basse Saint-Merry ou Médéric, et

Saint-Julien des Ménétriers. C’est une très ancienne église que

Saint-Merry, on en fait remonter la fondation au VIIᵉ siècle; alors elle

était une simple chapelle dédiée à saint Pierre où, vers l’an 700, vint

mourir saintement un moine nommé Merry. Saint Pierre céda la place à

saint Merry, la chapelle fut rebâtie et agrandie par un des vaillants

défenseurs de Paris au grand siège des Normands, nommé Odon le

Fauconnier, qui reçut à sa mort la sépulture dans l’église.

Sous François Iᵉʳ, en même temps que se termine la tour Saint-Jacques,

on reconstruit l’église Saint-Merry et l’on couvre d’une riche broderie

gothique le grand portail du milieu de la façade, les deux petites

portes voisines et les façades latérales, portails du transept, pignons

de chapelles, fenêtres flamboyantes, contreforts à pinacles. Décoration

très fouillée qui se trouve par malheur aux trois quarts perdue et

cachée sous le grand presbytère du côté sud, sous les petites maisons

appliquées contre les murailles, incrustées pour ainsi dire dans tous

les creux extérieurs de l’édifice et enveloppant complètement l’abside.

La tour seule, terminée au XVIIᵉ siècle, est sacrifiée, ses étages

supérieurs sont sans décoration, flanqués de froids pilastres grecs.

L’intérieur de l’église a reçu la même riche ornementation, nervures

fouillées, frisées, clefs pendantes; aux fenêtres découpées en meneaux

délicats et variés, brillent de superbes vitraux. Sous la nef, il reste

de l’ancienne église la crypte de Saint-Merry, marquant l’endroit où fut

le tombeau du saint, belle chapelle souterraine dont la voûte à nervures

repose sur des colonnes trapues.

[Illustration: IMPASSE DE LA PORTE AUX PEINTRES, RUE SAINT-DENIS (1830)

ANCIENNE PORTE SAINT-DENIS DE L’ENCEINTE DE PHILIPPE-AUGUSTE]

Un peu plus haut que Saint-Merry, à l’angle de la rue de _la Cour du

More_, presque en face de la rue aux Ours, s’élève le pignon de

Saint-Julien des Ménétriers, attenant à un hôpital de la confrérie des

jongleurs et ménétriers. Du Breul, bénédictin de Saint-Germain des Prés,

dans son _Théâtre des antiquités de Paris_, rapporte ainsi l’histoire

touchante de sa fondation:

«En l’an de grâce 1328, le mardy durant la saincte Croix en Septembre,

il y avoit en la rue de Saint-Martin-des-Champs, deux compagnons

menestriers qui s’entr’aymoient et estoient toujours ensemble. Si

estoit l’un de Lombardie et avait nom Jacque Grare de Pistoie, autrement

dit Lappe; l’autre estoit de Lorraine et avoit nom Huet, le guette du

Palais du Roy. Or advint que le jour susdit après disner, ces deux

compagnons estant assis sur le siège de la maison dudit Lappe et parlans

de leur besongne, virent de l’autre part de la voye, une pauvre femme

appelée Fleurie de Chartres laquelle estoit en une petite charrette et

n’en bougeait jour et nuict, comme entreprinse d’une partie de ses

membres, et là, vivait des aumosnes des bonnes gens. Ces deux, esmeus de

pitié, s’enquerrent à qui appartenoit la place, desirans l’achepter et y

bastir quelque petit hospital. Et après avoir entendu que c’estoit à

l’abbesse de Montmartre, ils l’allèrent trouver et pour le faire court,

elle leur quitta le lieu à perpétuité, à la charge de payer par chascun

an cent solz de rente et huict livres d’amendement dedans six ans

seulement et sur ce, leur fit expédier lettres, en octobre, le Dimanche

devant la Sainct Denys 1330. Le lendemain les dits Lappe et Huet

prinrent possession dudit lieu et pour la memoire et souvenir firent

festin à leurs amys.»

«.... Les jongleurs, menestriers et maistres en l’art de menestrandrie

dependant de la science et art de musique qui lors étaient demourans en

ceste ville de Paris» se joignirent à leurs deux charitables confrères,

et, agrandissant leurs plans, résolurent de construire sur le terrain

acquis un hôpital pour héberger les pauvres «en l’honneur et revérence

de Dieu, de Notre Dame, de saint Julien du Mans et de saint Genest».

L’hôpital avec sa chapelle se construisit rapidement. Le portail de

cette chapelle sur la rue Saint-Martin encadre dans sa grande ogive

toute une légion de petits anges accrochés à la voussure et jouant de la

harpe, de la viole, du rebec et autres instruments. A droite du portail

est la statue de saint Genest, comédien romain et martyr, que les

jongleurs ont pris pour patron, à gauche saint Julien l’Hospitalier, le

saint à la légende terrible, patron de l’église Saint-Julien de la rive

gauche.

Voyez à certaines heures devant ce portail ces groupes aux allures

pittoresques, ces gens costumés de façons bizarres ou porteurs

d’instruments de musique. Ce sont jongleurs, ménestrels, chanteurs,

musiciens qui attendent ici qu’on vienne les louer pour les cérémonies,

banquets, noces et fêtes quelconques. Ils ont le siège de leur

corporation un peu plus bas que l’église dans la rue des Jongleurs, dite

plus tard des Ménétriers.

Voulez-vous, honorable bourgeois, quelques bons joueurs d’instruments,

viole, mandoline, flûte et hautbois, pour faire danser vos invités aux

noces de votre fille? Vous, digne majordome, cherchez-vous bons diseurs

de vers ou farceurs joyeux pour une fête au manoir de votre maître, pour

l’ébattement des convives en un banquet de fête? Vous trouverez ici

votre affaire. Êtes-vous chargés de recruter un corps de musique pour

une cérémonie publique, désirez-vous bons sonneurs d’instruments à

placer sur les échafauds enguirlandés pour quelque entrée solennelle de

prince, quelque belle procession? Vous avez le choix, vous trouvez ici

gens capables de faire partie des Maîtres violons du roi, attachés à

[Illustration: ÉGLISE SAINT-JULIEN DES MÉNÉTRIERS, RUE SAINT-MARTIN

LA LOUÉE DES MUSICIENS]

sa cour en l’hôtel Saint-Paul ou au Louvre; demandez au Roi des

ménétriers, Prévôt de Saint-Julien, grand chef élu de la corporation des

jongleurs, jongleresses et ménétriers, qui dirige toutes les affaires de

la corporation, fait observer ses règlements et interdit à quiconque

n’est point reçu confrère de Saint-Julien de venir en la place proposer

au public des talents non reconnus.

Jusqu’à la fin du XIIIᵉ siècle, qui marque aussi la fin des corporations

et la fin de la chapelle, se maintient l’usage établi de la louée des

musiciens sous le portail de Saint-Julien et l’église reste affectée à

la corporation, demeure même sa propriété, laquelle propriété, par suite

des transformations de la corporation, se disputent à coups de procès la

communauté des joueurs d’instruments et l’Académie de Danse, ancienne

communauté des maîtres à danser.

Derrière la Maison aux piliers, l’Hôtel de Ville, il y a Saint-Gervais,

notable église, et Saint-Jehan de Grève. L’église Saint-Jehan est trop

voisine de cette maison de ville toujours grandissante, le futur palais

du peuple la couvre de son ombre et finira un jour par l’absorber. En

attendant, sous les tours de Saint-Jean se cache un quartier assez mal

famé qui est à la fois une juiverie et une cour des miracles où grouille

une population guenilleuse vivant de diverses industries équivoques, de

mendicité quand ce n’est de rapines, et logeant en des masures délabrées

adossées à la vieille tour Petaudiable, ancien hôtel Saint-Mesme,

ancienne propriété des Templiers qui tenait elle-même la place d’une

ancienne pierre druidique. Jean Gerson, le grand théologien, chanoine de

Notre-Dame, était curé de Saint-Jean aux temps troublés du XIVᵉ siècle.

Il faillit un jour être massacré par les féroces bouchers de Caboche et

ne trouva son salut qu’en se cachant dans les grands combles de

Notre-Dame.

A l’église Saint-Jean en Grève, à la fin du XIIIᵉ siècle, se disait

chaque année la _Messe de la pie_, en souvenir de la fameuse affaire de

la _Pie voleuse_ et de la pauvre servante pendue pour le vol de dix

couverts d’argent, que l’on retrouva plus tard cachés sous les tuiles du

toit dans le nid de la pie.

Saint-Gervais est une église plus ancienne, puisque Saint-Jean n’en fut

d’abord que la chapelle baptismale, érigée plus tard en paroisse. Dès le

VIᵉ siècle, il y avait déjà là un édifice religieux, un oratoire devenu

église, agrandie et reconstruite au XIIᵉ siècle. Une complète

reconstruction en fut faite encore vers la fin du XVᵉ siècle dans le

style flamboyant, œuvre superbe où l’on va admirer la grande clef

pendante de la chapelle de la Vierge, qui suspend aux nervures de la

voûte une délicate couronne de pierre ciselée.

«Bonnes gens plaise vous savoir que ceste présente église de

messeigneurs saint Gervais et saint Prothais fut dédiée le dimanche

devant la feste de Saint-Simon et Saint-Jude l’an mil quatre cens et

vingt...» dit une inscription encastrée dans le mur du bas côté gauche,

et probablement antérieure à la dernière reconstruction.

Saint-Gervais, déjà illuminé par de magnifiques vitraux de Pinaigrier et

par d’autres verrières non moins belles des XVᵉ, XVIᵉ et XVIIᵉ siècles,

peut se décorer aux grands jours de superbes tapisseries de haute lisse,

en plusieurs suites sur l’Histoire Sainte, l’histoire des Sibylles,

l’histoire d’Hector, représentant une longueur de plus de 540 mètres.

Des nombreux tombeaux de jadis, il ne reste à Saint-Gervais que celui du

ministre de Louis XIV Le Tellier, représenté à demi couché sur un

sarcophage de marbre porté sur deux énormes têtes de vieillards et

accompagné de figures allégoriques.

Au commencement du XVIIᵉ siècle, à la place de son portail gothique,

l’architecte Jacques de Brosse lui plaqua, comme un masque sur la

figure, ce portail où les colonnes doriques, ioniques et corinthiennes

se superposent pompeusement, déguisement sans aucun rapport avec

l’intérieur. Et l’on considéra ce placage comme une merveille, comme le

seul portail de Paris digne d’être admiré, bien autrement beau que la

façade barbare de Notre-Dame, et Voltaire, dédaignant l’église gothique,

en dit dans le _Temple du goût_: «le portail de Saint-Gervais,

chef-d’œuvre auquel il manque une église...»

En sortant du cimetière Saint-Gervais bordé de maisons, nous tombons à

la place Baudet ou Baudoyer, marquant au pied du _monceau

Saint-Gervais_, la place d’une porte de l’enceinte attribuée au règne de

Louis VI, qui enveloppait le faubourg de la rive droite de la Seine et

fut reportée plus loin par Philippe-Auguste.

La deuxième porte Baudoyer coupe la grand’rue Saint-Antoine par le

milieu; dans cette deuxième moitié de la rue que termine la sévère masse

grise des tours de la Bastille bouchant l’horizon, à côté des hôtels

divers formant l’ancien hôtel Saint-Paul, en face de l’hôtel des

Tournelles, se montre la tour, flanquée d’une haute tourelle d’escalier,

de l’église Saint-Paul, paroisse royale, quand les rois et les princes

étaient voisins et qui garda son importance tant que la noblesse et la

haute magistrature restèrent fidèles au quartier.

La façade n’a rien de très remarquable, car Saint-Paul, primitivement,

n’était qu’une église de faubourg; le faubourg s’étant embelli, étant

devenu séjour royal, l’église y a gagné, avec des paroissiens de

qualité, une plus riche ornementation à l’intérieur, des verrières, des

tombeaux et des monuments nombreux. Comme les rois habitant l’hôtel

Saint-Paul y faisaient baptiser les enfants de France, un curé de

Saint-Paul changea l’ancienne cuve baptismale, trop modeste pour d’aussi

puissants paroissiens, contre des fonts plus riches, et les anciens

fonts où Charles V et Charles VI avaient été faits chrétiens, furent

recueillis par le seigneur de Médan près Poissy, pour l’église de sa

seigneurie.

Les vitraux de Saint-Paul à personnages du XVᵉ siècle étaient

magnifiques. Dans la plus remarquable de ces étincelantes verrières

figuraient quatre panneaux curieux. Les deux premiers représentaient

Moïse et David armés, avec cette légende:--Nous avons défendu la Loy. Le

troisième montrait un chevalier croisé, Godefroy de Bouillon, s’appuyant

sur son épée avec cette inscription:--Et moi la foy.

Dans le quatrième enfin, le plus précieux, car c’était une

représentation contemporaine de la grande Lorraine, se voyait Jehanne la

Pucelle l’épée à la main, et la légende au-dessous achevait:--Et moi le

roy.

Parmi les inscriptions curieuses de nombreuses pierres tombales de

l’église Saint-Paul, l’abbé Le Bœuf rapporte celle-ci:

«Cy-devant gist Denisette la Bertichière, femme Husson la Bertichière,

Gardehuche de l’Echanssonnerie du Roy et lavandière de corps du Roy

nostre Sire: Laquelle décéda le jeudi XXVI du mois d’octobre de l’an

MCCCCLI. Priez Dieu qu’il ait l’âme d’elle.»

[Illustration: ÉGLISE DU SAINT-SÉPULCRE, RUE SAINT-DENIS]

M. H. Cocheris, continuateur du savant chanoine, parmi d’innombrables

épitaphes de gentilshommes, de fonctionnaires de la cour, conseillers du

roy, magistrats, etc., en donne une autre du XVIᵉ siècle non moins

curieuse. C’est celle de Pierre de Cambray, seigneur de la Fosse

Sandarville, tué à la bataille de Saint-Denis en 1567.

Le dixième jour de novembre,

L’esprit du corps luy fallut rendre

Et ce fut le jour d’un lundy

Entre Paris et le Landy

En débattant la querelle

De Jésus-Christ et ses fidelles,

Estant au combat

Sous la charge du seigneur et comte de Brissac,

[Illustration: LA SAINT-BARTHÉLEMY

_Imp. Draeger & Lesieur, Paris_]

De son cheval rué par terre.

Par ses amis retourné querre

Pour che Céans inhumez

Priez Dieu pour les trépassés.

[Illustration: L’ÉGLISE SAINT-PAUL]

[Illustration]

Sous les voûtes de Saint-Paul quand les mignons de Henri III moururent

dans le fameux combat des Tournelles, le roi fit enterrer avec pompe

Quélus, Maugiron et avec eux Saint-Mesgrin, attaqué en sortant du Louvre

par vingt ou trente cavaliers appostés par les Guise, qui le laissèrent

criblé de coups d’épée, de dague et de pistolet. Il leur éleva un

monument décoré par le ciseau de Germain Pilon, œuvre superbe qui n’orna

pas longtemps l’église, car, bien peu d’années après, en 1588, la rue

étant toute aux Guises et à la Ligue, la populace pensa venger le

meurtre de Blois en détruisant ce mausolée des Mignons. Le meurtre et la

violence étaient tellement entrés dans les habitudes à cette époque de

sang, dans cette cour de bretteurs, que pendant les obsèques de

Saint-Mesgrin, sur la place de Saint-Paul, le seigneur de Grammont, pour

une futile querelle, tua un autre gentilhomme, lieutenant de sa

compagnie.

Dans le cimetière séparant l’église des hôtels royaux, fut inhumé

l’homme qui, dans ce XVIᵉ siècle si bouleversé, apparaît comme la

personnification de la bonne et franche humeur gauloise, d’un esprit de

philosophie «_confite en mépris des choses fortuites_», maître François

Rabelais, ayant vécu en toute sagesse, puisque la suprême sagesse est de

s’efforcer de tirer des circonstances tout le bien qu’elles sont

susceptibles de contenir, et puisque aussi «_mieux est de ris que de

larmes écrire_». Ayant quitté sa cure de Meudon, maître François s’en

vint vivre quelque temps sur la paroisse Saint-Paul, rue des

Jardins-Saint-Paul, dans une maison dont la place est inconnue, où très

chrétiennement il passa de vie à trépas en avril 1553. On l’enterra dans

le cimetière Saint-Paul sous un grand arbre que l’on conserva longtemps

en mémoire de lui, à défaut d’un de ces somptueux mausolées qui sont

faits pour les grands de ce monde, de qui le souvenir disparaîtrait si

vite et si complètement sans cela, aussitôt l’âme exhalée,--monuments

que la première Révolution survenant s’empresse de mettre en pièces.

Tout à côté de la dépouille de Rabelais, le cimetière Saint-Paul donnait

le suprême _in pace_ aux prisonniers de la Bastille, échappés à la

prison par la mort. Ainsi cette terre a dévoré le secret de l’homme au

Masque de Fer, mort en 1703. Qu’il fût le diplomate Marchiali, ou

Fouquet, ou le fils d’Anne d’Autriche et de Mazarin, ou le frère jumeau

de Louis XIV ou tout autre, son destin misérable s’est achevé ici, et il

repose aujourd’hui sous un lavoir installé sur l’emplacement du

cimetière.

Dans le passage Saint-Pierre une partie des charniers survit à la

disparition de l’église et du cimetière; convertis en logements, et même

en synagogue fort pauvre pour les juifs, en nombre dans ce quartier,

venus d’outre-Rhin ou d’outre-Vistule, les vieux charniers résonnent au

bruit réaliste des battoirs et des caquets des blanchisseuses,

absolument ignorantes de tout ce qui faisait encore il y a cent ans la

vieille gloire du quartier.

Le passage conduisant aux charniers longeait le côté sud de l’église;

sur le côté nord se trouvait une prison, l’ancienne Grange-Saint-Éloi,

vaste bâtiment appartenant au monastère de Saint-Éloi dans la Cité, dans

lequel, en juin 1418, Paris livré par Perrinet le Clerc, étant retombé

aux mains du parti bourguignon, on entassa, comme en beaucoup d’autres

lieux, des prisonniers du parti Armagnac, seigneurs, bourgeois et

prêtres. Comme en tant d’autres prisons aussi, les malheureux y furent

massacrés sans pitié.

«... Lors se leva la déesse Discorde, qui estoit à la tour de

Mauconseil, et esveilla Ire la forcenée, et Convoitise, et Enragerie,

et Vengeance, et prindrent armes de toutes manières et boutèrent hors

d’avecques eux Raison, Justice, Mémoire de Dieu, Atrempance, moult

honteusement. Lors Forcenerie et Meurtre et Occision abbatirent,

tuèrent, meurtrirent tout ce qu’ils trouvèrent es prisons sans merci,

sans cause ou à cause, et Convoitise avait les pans à sa ceinture et son

fils Larrecin qui tost après qu’ils estoient morts ou avant, leurs

ostoient tout ce qu’ils avoient...»

[Illustration: TOUR DE L’ÉGLISE SAINT-LAURENT, FAUBOURG SAINT-MARTIN]

Ainsi le Bourgeois de Paris commence le récit des horribles scènes de

carnage où se ruèrent les écorcheurs de Caboche et la lie de la

population, conduite par le bourreau Capeluche.

«Et si n’eussiez trouvé à Paris rue où n’eust aucune occision et en

moins (de temps) qu’on y iroit cent pas de terre, depuis que morts

estoient, ne leur demeuroit que leurs brayes; et estoient en tas comme

porcs au milieu de la boue...»

La prison de Saint-Éloi vit arriver les massacreurs une des premières; à

coups de haches, d’assommoirs ou de piques, tous les prisonniers furent

dépêchés, sauf un, l’abbé de Saint-Denis, Philippe de Villette, qui eut

le temps de revêtir ses habits sacerdotaux et de se jeter, l’eucharistie

en mains, à genoux dans le sang, devant l’autel de la prison où les

assassins le laissèrent.

Combien d’autres églises ou chapelles encore, perdues dans le lacis

embrouillé des petites rues centrales ou dans les faubourgs:

Saint-Josse, rue Aubry-le-Boucher,--Saint-Germain le Vieux, près le

Petit pont,--Saint-Jacques du Haut Pas, fondé au XIIIᵉ siècle par les

frères pontifes hospitaliers du Haut Pas (sur l’Arno près Lucques),

église que le XVIIᵉ siècle reconstruira,--Saint-Laurent hors Paris,

fondé aux premiers siècles dans les champs bordant la route de

Saint-Denis, réédifié aux XVᵉ, XVIᵉ et XVIIᵉ siècles,--Saint-Lazare en

face, très vieille église, antique monastère desservant la plus célèbre

léproserie du royaume,--Notre-Dame de Bonne-Nouvelle à

Villeneuve-sur-Gravois, près la porte Saint-Denis, chapelle extra-muros

bâtie parmi les moulins à vent, rasée pour la défense au temps de la

Ligue et reconstruite en attendant de nouvelles démolitions et

reconstructions;--Saint-Martin et Saint-Hippolyte au faubourg

Saint-Marcel,--l’église Saint-Marcel, grande et importante collégiale et

très antique édifice,--Saint-Médard, pittoresque église dans le même

faubourg, près de la Bièvre, accaparée par les tanneurs et teinturiers.

[Illustration: CLOITRE DES CÉLESTINS]

[Illustration: L’ÉGLISE DES JACOBINS DE LA RUE SAINT-JACQUES]

IV

Les Églises des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.--Le vandalisme à perruque

et manchettes de dentelles.--Mutilations et

amputations.--Saint-Étienne du Mont, Val-de-Grâce.--La

Révolution.--Les édifices déséglisés.--Fermetures et

destructions.--Clubs et prisons, Temples, Marchés ou magasins.--La

grande démolition.

Les révolutions du goût ne sont pas moins dangereuses pour les églises

de Paris que les révolutions politiques. Les révolutions politiques

abattent, les Révolutions du goût mutilent, charcutent. Les édifices

n’en meurent pas toujours, mais ils restent estropiés, amputés ou

raccommodés avec des membres d’occasion.

[Illustration: LE VAL-DE-GRACE]

Ce fut le sort de beaucoup d’églises gothiques à partir du XVIᵉ siècle,

quand l’art ogival commença à être regardé comme vieillot et suranné. Au

début du grand mouvement de la Renaissance, comme le XVᵉ siècle dans sa

deuxième partie, plus heureuse que la première, achevait à peine de

réparer les désastres de la guerre civile et de la guerre anglaise, de

déblayer les ruines, de relever dans le style flamboyant les édifices

détruits, de donner à tant d’églises touchées par le temps ou abattues

par la guerre, ces beaux portails si délicatement ouvragés, le XVIᵉ

siècle survenant ne trouva plus les édifices à son goût. Ce siècle donna

le premier l’exemple mauvais et dangereux de mépriser ses prédécesseurs.

Il croyait avoir retrouvé, dans les ruines de la Rome antique, l’art pur

et unique, en dehors duquel rien n’existait que barbarie. François Iᵉʳ,

rapportant d’outre-mont cette idée de la supériorité de l’art et des

artistes d’Italie, projeta même, pour sa capitale, un grand travail de

transformation des façades des principales églises gothiques qu’on

aurait mises au goût du jour par un rhabillage et des applications de

colonnades antiques.

Cependant le XVIᵉ siècle, gardant la structure gothique et modifiant

seulement les détails, créa encore de belles œuvres, à preuve l’élégante

église Saint-Eustache; le fond de l’étoffe est le même, ce sont les

broderies seules qui ont changé. Vint le XVIIᵉ siècle qui se libéra

complètement des traditions et des formules ogivales. Et pour les

remplacer par quoi? Par la pompe, l’excès de richesse et l’ostentation,

par la lourdeur aussi, quand ce n’est point par la sécheresse et

l’ennui.

A son actif en fait de monuments religieux, le XVIIᵉ siècle a

Saint-Étienne du Mont, commencé cent ans auparavant dans le style ogival

et très élégamment achevé dans le style de la Renaissance, l’église des

jésuites, Saint-Paul-Saint-Louis, d’un grandiose aspect à l’intérieur,

le Val-de-Grâce, l’église des Invalides, colossale architecture au goût

du Grand Roi.

Ce sont là des œuvres réussies. En revanche, on peut porter à son passif

de nombreuses petites églises froides et lourdes, des chapelles de

couvent non moins laides, plus une énorme quantité de méfaits:

démolitions, adjonctions, placages et enlaidissements quelconques! Et

après lui, hélas! le XVIIIᵉ siècle et le XIXᵉ lutteront à qui commettra

le plus de dévastations, à qui poussera le plus loin le vandalisme,

jusqu’au jour où une réaction bien tardive arrivera juste à temps pour

sauver les derniers monuments restant encore à dénaturer ou à renverser.

Paris de siècle en siècle · 第 9 / 37 段