L’hôpital de la Trinité et l’hôpital Sainte-Catherine ont été supprimés

à la Révolution et tout vestige a disparu de leurs édifices ou

chapelles, comme a disparu aussi tout vestige de l’ancien hôpital du

Saint-Esprit, ce vieux voisin de la maison de ville, qui touchait à la

Maison aux Piliers et tomba au commencement du siècle pour

l’agrandissement de l’Hôtel de Ville.

Le Saint-Esprit avait été fondé au XIVᵉ siècle rue Geoffroy-l’Asnier et

transféré bientôt en place de Grève, où les confrères du Saint-Esprit

firent construire maison et chapelle mitoyennes avec l’hôtel de la

ville, l’antique Maison aux Piliers. Cet hôpital élevait cent vingt

orphelins, filles et garçons, dont les parents étaient morts à

l’Hôtel-Dieu.

[Illustration: LES COCHONS DU PETIT SAINT-ANTOINE]

Une autre institution plus célèbre du moyen âge a survécu. C’est

l’hospice des Quinze-Vingts, fondation de saint Louis pour les pauvres

aveugles.

_Aussi li benoyez roi fist acheter une pièce de terre de lez

Saint-Ennouré où il fist fere grand mansion porce que les poures avugles

demorassent ileques perpetuelement jusques a trois cents; et ont touz

les anz de la borse du roi pour potages et pour autres choses

rentes..._»

La maison des _Quinze-Vingts_ au _Champ-Pourri_, tout près du Louvre,

était dans la campagne au temps de saint Louis, quand la première porte

Saint-Honoré s’ouvrait où se trouve aujourd’hui l’oratoire du Louvre. Au

XIVᵉ siècle, l’enceinte d’Étienne Marcel a mis les Quinze-Vingts dans la

ville, derrière la seconde porte Saint-Honoré. Dans cet enclos du

Champ-Pourri assez vaste, des bâtiments divers entourent une petite

chapelle dédiée à saint Rémi. C’est à peu près l’emplacement du guichet

de l’Échelle, à l’entrée du Carrousel actuel; à côté sur la ligne de

notre cour du Carrousel, s’élèvent deux autres petites églises,

Saint-Nicaise et Saint-Thomas, entourées de leurs cimetières.

Les rentes établies par saint Louis ne suffisent pas à l’entretien des

aveugles et de l’établissement des Quinze-Vingts; tous les matins les

aveugles sortent et s’en vont par troupes quêter leur pain dans la ville

et, se traînant les uns les autres, regagnent l’hospice quand la besace

est garnie des aumônes des Halles ou des rogatons des logis bourgeois.

Jusqu’en 1780, les Quinze-Vingts sont restés là entre Louvre et

Tuileries. Le cardinal de Rohan, grand aumônier de France, l’homme de

l’affaire du Collier, les fit transférer au faubourg Saint-Antoine, dans

leur local actuel, alors caserne des Mousquetaires noirs. Leur nombre

fut porté à huit cents, mais les malheureux furent bien près d’être

forcés par la misère à reprendre la besace pour mendier comme jadis, les

spéculations et dilapidations du cardinal ayant à peu près ruiné

l’hospice; cela fit scandale alors et le règlement de la gestion des

biens des Quinze-Vingts fut très laborieux.

[Illustration: LES FRÈRES CORDONNIERS]

D’autres hôpitaux encore se rencontrent en divers quartiers: hôpital

Saint-Eustache, Saint-Jacques de l’Hôpital, le petit Saint-Antoine; ce

dernier, hospice fondé par Charles V, est affecté aux pauvres atteints

de ces maladies étranges qu’on appelait le feu Sacré, le feu

Saint-Antoine ou le mal des Ardents, espèce de peste qui régna

épidémiquement jusque vers la fin du XVᵉ siècle.

L’hôpital des Ardents se distinguait par une particularité pittoresque;

il avait pour privilège spécial le droit de laisser vaguer par les rues,

cherchant leur nourriture aux tas d’ordures, des cochons portant la

marque du couvent et une clochette au cou. L’animal consacré à saint

Antoine errait dans le quartier en toute liberté, sans que nul s’en

offusquât ou cherchât à l’empêcher de rentrer au gîte une fois repu.

Ce vieux Paris, qui abonde en pittoresque et en singularités, put

montrer pendant les deux derniers siècles une communauté très singulière

qui n’était pas un couvent, des frères qui n’étaient que des

demi-moines; c’était la communauté des frères cordonniers de

Saint-Crépin, établie en deux maisons, rue de la Grande-Truanderie et

rue Pavée-Saint-André. Les frères cordonniers ne faisaient pas de vœux

monastiques, ils ne portaient pas de froc, mais vivant en commun, ils

tiraient l’alène dévotement entre les offices et, il faut le croire,

confectionnaient, en l’honneur de leur patron, d’excellentes chaussures.

Le plan de Gomboust indique leur chapelle en cette rue

Pavée-Saint-André, dite aussi rue Pavée-d’Andouilles à cause de ses

éleveurs de porcs.

A la même époque il y eut aussi des frères tailleurs vivant, priant et

travaillant en commun ainsi que les bons disciples de saint Crépin.

[Illustration: LE COUVENT DU PETIT SAINT-ANTOINE]

[Illustration: DERNIÈRE STATION AUX FILLES-DIEU DES CONDAMNÉS ALLANT A

MONTFAUCON

_Imp. Draeger & Lesieur, Paris_]

[Illustration: L’ÉCHOPPE DE NICOLAS FLAMEL, MAITRE ÉCRIVAIN ENLUMINEUR A

SAINT-JACQUES LA BOUCHERIE]

III

Les églises de la rive droite.--Paroisses royales de Saint-Germain

l’Auxerrois et Saint-Paul.--Au temps de la

Ligue.--Saint-Eustache.--La Jussienne.--Les paroissiens de

Saint-Jacques la Boucherie, écorcheurs et enlumineurs.--Les maisons

de Nicolas Flamel.--Saint-Merry.--Saint-Julien des Ménétriers.--La

loue des jongleurs, ménestrels et musiciens.--Saint-Gervais.

Si le Paris de la rive droite n’a pas de collèges, s’il a moins de

couvents que le Paris de la rive gauche, il possède par contre de

nombreuses églises.

[Illustration: UN PIGNON DE SAINT-MERRY]

Il est peu de rues importantes qui ne se glorifient de plusieurs

clochers espacés, peu de voies secondaires qui ne possèdent au moins une

église, et il se trouve des édifices religieux jusque dans les quartiers

retirés, où mènent seulement des ruelles détournées, et que l’étranger

non prévenu ne découvrirait pas. Presque toutes ces églises sont

entourées de leur cimetière ou bien, si l’espace leur a été marchandé,

elles enterrent leurs paroissiens à peu de distance, dans quelque

terrain bien enfermé de maisons.

De même qu’il y a des églises de toutes les tailles, depuis la

majestueuse cathédrale jusqu’à l’humble petite chapelle, il est des

paroisses de toutes les grandeurs. Les unes étendent leur juridiction

religieuse sur tout un quartier, sur une immense agglomération de

maisons, les autres sur quelques rues ou ruelles. Quelques-unes doivent

se contenter de moins encore et la plus petite, Sainte-Marine dans la

Cité, n’a pour territoire qu’une vingtaine de maisons.

Près les tours du Louvre et séparée seulement de la demeure royale par

l’hôtel de Bourbon, s’élève la plus ancienne des églises de la rive

droite, la plus glorieuse par ses souvenirs. L’église collégiale

Saint-Germain l’Auxerrois, paroisse royale, est née au temps des

Mérovingiens; fondée par Childebert, dit la tradition, elle s’appelait

alors Saint-Germain le Rond pour sa forme circulaire.

Cette église primitive, les Normands en 886 la détruisirent et firent de

ses ruines le centre de leur camp retranché de ce côté de Paris, de même

qu’ils s’installèrent sur l’autre rive parmi les ruines de Saint-Germain

des Prés. Rebâtie par le roi Robert, l’église, pour n’être pas confondue

avec Saint-Germain le Vieux et Saint-Germain des Prés, fut appelée

Saint-Germain l’Auxerrois en souvenir du séjour à Paris de l’évêque

d’Auxerre.

Dans la grande poussée de la période ogivale, on la reconstruisit

entièrement. La caractéristique de Saint-Germain l’Auxerrois, ce qui lui

donne cet aspect si pittoresque, ce bel agencement de lignes, c’est, en

avant-corps sous le grand pignon, un large porche du XVᵉ siècle flanqué

de deux jolis pavillons à combles d’ardoises réunis par la terrasse à

balustrade qui couronne cinq grandes arcades de hauteurs et de formes

variées.

La place en avant de ce porche, c’est le Cloître, non pas le préau à

arcades des monastères, mais un terrain appartenant à l’église, une

espèce de cour irrégulière, fermée de portes et entourée des maisons

habitées par les chanoines ou louées par le chapitre. Le porche et les

portes qu’il abrite, tout est sculpté, ciselé, fleuri, décoré de rangées

de figures sous les voussures, de statues sous des niches, de figurines

accrochées aux saillies.

De chaque côté des portes centrales de ce porche, les deux pavillons à

comble ardoisé renferment chacun une belle chambre éclairée par des

fenêtres jumelles. Le trésor et les archives de l’église y sont gardés

dans de grandes armoires de chêne à panneaux sculptés. L’une de ces

chambres est encore intacte aujourd’hui dans ses dispositions anciennes

et dans son mobilier.

Les années des troubles de la Ligue vont remplir cette place du cloître

des clameurs et du fracas de la guerre civile. Le signal d’ailleurs est

parti des clochers de l’église; le soir du 24 août, la reine Catherine,

toutes dispositions prises, et impatientée de ne rien entendre encore,

fit sonner la grosse cloche à laquelle répondit aussitôt celle du palais

de justice, jetant par leur grosse voix l’ordre aux massacreurs de

commencer la besogne. Trois jours auparavant, Coligny, longeant le

cloître en sortant du Louvre pour regagner son hôtel de la rue de

Béthisy, avait reçu l’arquebusade de Maurevert, à l’affût dans une

maison de la rue des Fossés-Saint-Germain-l’Auxerrois.

Aux journées des Barricades, en mai 1588, quand le roi essaie son coup

de force contre Guise et la Ligue, «en moins de rien, disent les

Mémoires de l’Estoile, chacun prend les armes, tend les chaînes et fait

barricade au coin des rues, l’artisan quitte ses outils, le marchand ses

trafics, l’Université ses livres, les procureurs leurs sacs, les avocats

leurs cornettes, les présidents et les conseillers mêmes mettent la main

aux hallebardes». Et tout de suite le quartier de

Saint-Germain-l’Auxerrois est soulevé et barricadé, sous la direction

d’un «coquin de tavernier, nommé Perrichon, qui depuis fut pendu par ses

compagnons». Les Ligueurs entassant barricades après barricades de ce

côté, bloquent le Louvre pendant que les soldats de Guise, avec une

troupe de sept à huit cents écoliers et quatre cents moines sortis de

tous les couvents, se préparent à marcher pour y forcer le roi.

Mais les tumultes ont passé, les farouches prédicateurs de la Ligue se

sont tus, les pavés sont remis en place et les hallebardes aux

râteliers, le Béarnais au Louvre est le premier paroissien de

Saint-Germain. Il traverse quelquefois le cloître pour aller à la messe

ou pour voir la belle Gabrielle dans la maison dite du Doyenné occupée

par sa tante Mᵐᵉ de Sourdis,--une des maisons du cloître, où Gabrielle

reçut souvent le Vert-Galant, qu’elle comptait bien avant peu aller

rejoindre de l’autre côté de la rue du Louvre, comme épouse et reine. Ce

fut là aussi que Gabrielle, saisie d’un mal soudain après un repas chez

Zamet, se fit transporter mourante.

Peu d’années après, Saint-Germain voit un autre cadavre lui arriver, ce

n’est plus une favorite, c’est un favori, celui de Marie de Médicis,

veuve d’Henri IV, Concini, le maréchal d’Ancre, maître détesté, dont

Luynes, Vitry et quelques conspirateurs débarrassent le jeune Louis

XIII, d’un coup de pistolet tiré sur le pont-levis du Louvre; on l’a

inhumé secrètement dans un caveau sous les orgues, mais la populace

avertie vint l’y déterrer, pour s’en aller le brûler sur le Pont-Neuf

devant la statue du bon roi.

Saint-Germain, paroisse du Louvre, possédait les sépultures de nombreux

personnages de la cour, chanceliers, secrétaires d’État, grands

officiers de la couronne et aussi celles des artistes gratifiés par le

roi d’un logement dans les galeries du Louvre. On y voyait même la tombe

d’un fonctionnaire d’un autre ordre, d’un fou de Charles V auquel le roi

avait fait l’honneur d’une tombe de marbre noir sur laquelle était

couchée sa statue revêtue des insignes de sa charge et marotte en main.

Dans ce quartier du Louvre, il y a Saint-Honoré, église collégiale

aussi, mais moins importante, enfermée au milieu de son carré de maisons

canoniales; Saint-Nicolas, proche la chapelle des

Bons-Enfants-Saint-Honoré, collège d’étudiants mendiants; Saint-Thomas,

entre le Louvre et la tour du Bois, autre petite collégiale dont la

voûte, s’écroulant en 1739, écrasa plusieurs chanoines...

L’église Saint-Eustache n’est pas loin du Louvre non plus, mais elle

domine un quartier populaire, le très commerçant, très riche, et très

turbulent quartier des Halles.

Simple chapelle au XIIIᵉ siècle, on la rebâtit en 1532, quand les

accroissements de population du quartier n’ont plus permis de se

contenter d’un aussi petit édifice. Entreprise sur des proportions

considérables, la nouvelle église Saint-Eustache ne devait pas se

terminer vite ou plutôt ne devait jamais s’achever, car son portail ne

l’est pas encore. La nef, très haute et très vaste, est d’un superbe

aspect, avec un caractère d’étrangeté due à l’alliance, sur un plan

gothique, des formes de l’art ogival et de l’art de la Renaissance,

constituant un ensemble d’une grande élégance et d’une extrême légèreté

aussi, par la délicatesse des colonnes et colonnettes superposées et

poussées audacieusement à une prodigieuse hauteur.

[Illustration: CHAMBRE AU-DESSUS DU PORCHE DE SAINT-GERMAIN L’AUXERROIS]

Au dehors, c’est le même mélange des deux styles fusionnés produisant

néanmoins un bon ensemble, avec des détails remarquables comme le très

élégant portail latéral sud, qui fait face aux Halles.

Les guerres civiles, qui vinrent interrompre les travaux, n’ont pas

permis d’achever l’œuvre et de donner à l’église un frontispice digne

d’elle. Le grand portail abandonné fut repris plus tard, et épaissi et

abîmé par de lourdes superpositions de colonnes, une sorte d’emplâtre

très laid qui déshonore un remarquable édifice.

Non loin de Saint-Eustache, l’église des Saints-Innocents est de l’autre

côté des Halles, bâtie à l’un des angles du plus grand champ funéraire

de Paris, du fameux cimetière où la nuit brûle la lampe des morts, un

fanal allumé sur un édicule, parmi des monuments nombreux. Coin sinistre

du vieux Paris, sur lequel planent de macabres légendes, ce sont les

grandes Halles de la Mort, très étrange réunion, à côté des Halles de la

Vie, des immenses charniers dont les galeries abritent, à

rez-de-chaussée, des boutiques vendant de menus articles de modes, et

fort bien achalandées, au-dessus desquelles s’empilent et s’entassent

les ossements exhumés d’un cimetière à la terre dévorante, sans cesse

approvisionné par la mort, comme les divers marchés d’à côté sont, par

l’incessante production de la terre, approvisionnés pour la vie.

[Illustration: LE CLOITRE SAINT-GERMAIN L’AUXERROIS A LA JOURNÉE DES

BARRICADES]

Sainte-Marie l’Égyptienne, dite par corruption la Jussienne, est une

simple chapelle de la «_grant rue Montmartre_» au coin de la rue de la

Jussienne, tout proche le rempart; sainte Marie l’Égyptienne, sous

l’invocation de laquelle se trouve l’édifice, fut une pécheresse

repentie qui se retira au désert. L’abbé Le Bœuf pense, d’après quelques

vieux documents, que l’origine de cette chapelle vient d’une Égyptienne

ou bohémienne qui, lasse d’une vie de désordres, se serait retirée ici

dans un reclusoir.

Cette chapelle est ornée de verrières illustrant naïvement la vie de la

sainte, même en ses moments scabreux avant la conversion, comme ce

vitrail qui montre Marie l’Égyptienne passant une rivière et offrant,

faute d’argent, son corps au batelier pour payer le passage.

Gagnons plus loin la «_grant rue Saint-Denis_»; ici les passants ne

peuvent faire cent pas le long des maisons serrées, sous les auvents et

les enseignes des marchands, sans rencontrer quelque édifice religieux,

pignon d’hôpital ou portail d’église.

Avant le commencement de la rue, au débouché du pont aux Meuniers sous

le Châtelet, se trouve déjà Saint-Leufroy, chapelle du Châtelet, petite

chapelle sans importance qui fut démolie sous Louis XIV pour

l’agrandissement des prisons. Après la voûte noire du Châtelet, commence

la rue Saint-Denis. A l’Apport-Paris, petit marché étranglé par les

maisons, devant la grande boucherie du Châtelet, tout de suite après les

étaux de la grande boucherie, on rencontre à droite l’hôpital

Sainte-Catherine et en face, à gauche, l’église Sainte-Opportune fondée

en l’honneur des reliques de sainte Opportune apportées du diocèse de

Séez à Paris, pour les mettre à l’abri des Normands, et que Paris ne

voulut pas rendre.

Plus haut dans la rue, presque en face les Innocents, se montre le grand

pignon de l’église du Saint-Sépulcre; cette collégiale, fondée au XIVᵉ

siècle à l’occasion d’un hôpital pour les pèlerins du saint Sépulcre de

Terre Sainte, est l’église de nombreuses confréries qui possèdent de

gros revenus et pourvoient largement aux magnificences des cérémonies et

à l’embellissement des chapelles, mais sont cause aussi de nombreux

différends entre les administrateurs de la confrérie du Saint-Sépulcre

et les chanoines,--querelles scandaleuses où les torts étaient souvent

des deux côtés et qui amenèrent en 1582 un arrêté du chapitre de

Notre-Dame, rapporté par M. H. Cocheris, où se lisent entre autres les

articles suivants donnant quelque idée des désordres survenus:

«... Les maisons et eschoppes appartenantes à l’église du Sépulchre et

proches d’icelle ne seront louées à l’advenir à des ouvriers desquels le

travail se faict avec grand bruit qui empêche la célébration de l’office

divin.

«Les chanoines, clercs et officiers sont advertis d’estre habillés

honnestement de longues soutanes ou robbes à l’église, et allant à la

ville ils porteront la soutane et le manteau long et deffences d’aller

en habits cours et de couleur, aultres que celles dont les

ecclésiastiques modestes usent ordinairement. Comme aussi de porter des

habits fendus sur la chemise, déccouppés ou chamarrez.

«Les chanoines n’iront aux cabarets, ni aux jeux publicqs de boulles ou

aultres semblables.

«Toutes les servantes qui sont maintenant demeurantes avec les chanoines

sortiront de leurs maisons... etc.»

L’église Saint-Leu et Saint-Gilles se présente ensuite à peu de maisons

au-dessus du Sépulcre, puis c’est Saint-Jacques de l’Hôpital en face,

chapelle de l’hôpital des pèlerins de Saint-Jacques, qui possède en son

trésor d’admirables reliquaires, ensuite c’est Saint-Sauveur en face de

la Trinité.

A Saint-Leu que le boulevard de Sébastopol, poussé inflexiblement en

ligne droite, a amputé d’une partie de son abside, il ne faut point

oublier le tour de force exécuté en 1727 par un maître charpentier nommé

Guérin, qui, la tour du Nord menaçant ruine, transporta tout simplement

le clocher avec la charpente et les cloches, de cette tour sur celle du

Sud en franchissant une distance de huit mètres.

Dans le labyrinthe des ruelles tournant sur les côtés du Grand Châtelet,

par-dessus les toits serrés contre les chapelles, s’élève la haute tour

de Saint-Jacques la Boucherie, commencée sous Louis XII, en 1508, pour

compléter l’église déjà vieille alors de quelques siècles, mais qui

allait s’agrandissant et s’embellissant, au fur et à mesure que

croissaient la population du quartier et la richesse de cette

population. Quartier des bouchers, écorcheurs, corroyeurs et pelletiers,

des gros commerçants que la boucherie fait très riches et qui ont avec

l’argent l’influence, comme ils le montrent lors des grandes commotions

populaires des _XIV_ᵉ et XVᵉ siècles; les maîtres des étaux de la grande

Boucherie sont les seigneurs de la foule aux bras musculeux et rouges

maniant la masse et le couteau dans les tueries et triperies, des rudes

ouvriers écorcheurs et assommeurs de bœufs qui, dans les séditions sous

Charles VI, saignèrent et assommèrent dans les prisons et par la ville

tous ceux qui paraissaient Armagnacs et qui tinrent Paris épouvanté sous

le couteau de leur chef Caboche.

Bien heureusement il n’y a pas que ces rudes métiers dans le quartier,

il n’y a pas que des écorcheurs parmi les paroissiens de Saint-Jacques.

Sur le côté nord de l’église court une ruelle dite des _Écrivains_; là,

entre les contreforts, s’appuient de petites échoppes pour des

travailleurs paisibles et doux, pour les bons calligraphes et

enlumineurs, qui calligraphient des missels et les décorent de grandes

lettres ornées, peintes et dorées, de belles miniatures représentant les

personnages des scènes de l’Écriture ou de la légende des saints, en

costumes de seigneurs et de nobles dames ou de chevaliers de leur temps.

L’un de ces écrivains a pour clientèle les plus riches bourgeois, les

princes, le roi Charles V lui-même qui lui a fait exécuter une superbe

Bible. Il s’appelle maistre Nicolas Flamel, c’est un homme de haut

talent et de grande réputation, époux de dame Pernelle, bonne et sage

bourgeoise. Son échoppe, au vitrage de laquelle on peut voir exposés

quelques échantillons de son talent, est une des premières en entrant à

main droite dans la rue des Écrivains, sous l’enseigne de la Fleur de

Lys. La maison qu’il habite est en face de l’échoppe à l’angle de la rue

Malivault.

Maître Flamel a pignon sur rue, et même pignons sur plusieurs rues, car

on lui connaît rue de Montmorency une grande maison, dite la maison _du

grand pignon_, qu’il a fait bâtir de ses économies, maison de rapport

comme on dit maintenant, dans laquelle il a réservé en haut quelques

logements donnés pour

[Illustration: L’ÉGLISE SAINT-LEU-SAINT-GILLES, RUE SAINT-DENIS]

rien ou loués à bas prix à de pauvres artisans, ainsi qu’en témoigne

l’inscription gravée sur la poutre au-dessus des boutiques, sous un

grand bas-relief représentant, au milieu, Dieu le Père avec son Fils en

croix, et de chaque côté diverses figures parmi lesquelles Nicolas

Flamel et dame Pernelle:

«_Nous homes et femes laboureurs damourant au porche de cette maison qui

fust batie en l’an de grâce mil quatre cens et sept, somes tenus chascun

en droit soy dire tous les jours une patenôtre et I Ave Maria en priant

Dieu q. sa grace face pardo. aux poures pescheurs tréspassez-Amen._»

Cette maison de Flamel existe encore aujourd’hui au nº 45 de la rue de

Montmorency, mais l’aspect de sa façade a été totalement changé, seule

l’inscription sur la poutre au-dessus des boutiques se lit toujours et

perpétue ce naïf souvenir du bon enlumineur. Quant à sa demeure près de

l’église Saint-Jacques, la rue de Rivoli passe sur son emplacement.

[Illustration: LA TOUR SAINT-JACQUES, 1830]

Le riche Nicolas Flamel a consacré une forte somme à faire établir à

l’église Saint-Jacques la Boucherie, en face de sa maison de la rue des

Écrivains, un petit portail sculpté dans le tympan duquel le sculpteur

l’a représenté agenouillé avec sa femme aux pieds de la Vierge Marie.

Notable paroissien et bienfaiteur de l’église, il y eut sa dalle

tumulaire représentant son cadavre étendu avec cette inscription:

De terre suis venus et en terre retorne

L’âme rens à toi IHS qui les péchés pardonne.

Flamel fut de son vivant une figure populaire; il était considéré

presque comme un alchimiste à cause de sa science, et aussi de sa

fortune que les bonnes gens du quartier grossissaient considérablement,

et il devint après sa mort bien vite légendaire. Pour expliquer ses

bonnes œuvres et toutes les largesses qu’il faisait aux églises et aux

hôpitaux, on racontait qu’il avait trouvé la pierre philosophale, sans

songer que le diable se fût montré bien niais de favoriser un si fervent

chrétien. On ajoutait que Satanas lui avait vendu le secret de la longue

vie, que cette tombe devant laquelle on passait chaque dimanche en se

signant ne renfermait aucune dépouille humaine, et que maître Flamel et

dame Pernelle continuaient leur alchimie quelque part au pays d’Orient.

La légende traversa les âges. Et longtemps il fut tenu pour certain que

la maison de la rue des Écrivains gardait quelque part, en une cachette

bien dissimulée, une partie des trésors amassés par l’alchimiste.

Plusieurs fois on fit des fouilles dans ce logis que Flamel avait légué

à la paroisse. Au siècle dernier encore, un particulier se disant en

quête de bonnes œuvres à accomplir, offrit à la paroisse de réparer à

ses frais la maison affaissée par l’âge; la paroisse ayant accepté, le

bienfaisant inconnu s’installa avec ses maçons, fouilla, creusa,

démolit, puis, ne trouvant aucun trésor, disparut sans payer personne.

Paris de siècle en siècle · 第 8 / 37 段