Sur ce grand tombeau des deux victimes du duc de Bourgogne réunies à

leurs enfants, s’élevaient leurs statues entourées de statuettes

d’apôtres, de saints et de pénitents ou _pleurants_.

Parmi ces tombeaux accumulés sous les voûtes, dans la chapelle d’Orléans

ou dans les autres chapelles, il faut citer les tombeaux de Philippe de

Chabot, amiral de France, et de Henri de Chabot, duc de Rohan, les

tombeaux des Cossé, de Renée d’Orléans, de Jeanne de Bourbon, femme de

Charles V, de la duchesse de Beldfort, femme du régent gouvernant Paris

pour le roi anglais, la colonne torse entourée de Vertus à la base et

portant dans une urne le cœur du connétable Anne de Montmorency[B], la

pyramide des Longueville, le groupe célèbre des Trois Grâces de Germain

Pilon, qui portaient sur leur tête dans une urne les cœurs de Henri III,

Charles IX et du duc d’Anjou, trop gracieux contenant pour un triste

contenu, pour la Saint-Barthélemy et les guerres de religion, pour les

cœurs de Charles IX et de ses frères...

Ce sont là les monuments principaux, combien d’autres encore dans tous

les coins réclament l’admiration ou éveillent le souvenir d’une figure

historique. Les Célestins au XVIᵉ siècle ont fait reconstruire leur

cloître dans le goût de la Renaissance, les arcades en plein cintre

reposent sur de fines colonnettes corinthiennes accouplées; c’est

élégant, mais c’est loin d’être aussi religieux que les beaux arceaux

gothiques.

[Illustration: ÉGLISE SAINT-NICOLAS DES CHAMPS]

Entre autres particularités de ce couvent enrichi par les libéralités

des princes vivants et embelli par les sépultures des princes morts,

dont les religieux, à défaut de grandes œuvres, ont laissé surtout une

réputation gastronomique, non usurpée, disent les mauvaises langues; les

Célestins étaient le siège de la confrérie des notaires parisiens qui

possédaient là une salle de réunion et y déposaient leurs archives.

De tout ce grand couvent des Célestins rien ne reste que le nom d’un

quai de la Seine, formé avec l’ancien port Saint-Paul; tout autre

souvenir en a disparu définitivement; quelques-uns des magnifiques

monuments funéraires de l’église sont au Louvre ou à Saint-Denis;

cloître, église, bâtiments, tout a été détruit. L’église après la

Révolution transformée en écurie, fut abattue en 1849, les bâtiments

devenus caserne, vécurent jusqu’à ces dernières années; puis le nouveau

boulevard Henri IV est venu renverser cette caserne que l’on reconstruit

maintenant un peu plus haut pour la garde républicaine.

Au XVᵉ siècle, le couvent des Blancs-Manteaux est un monastère d’une

certaine importance; c’est en l’année 1258 que le monastère naquit,

grâce aux libéralités de saint Louis, le grand fondateur de couvents,

pour des moines venus de Marseille. Ces moines s’intitulaient les

«_Serfs de la Vierge Marie_». Comme ils portaient de grands manteaux

blancs sur leurs robes, le peuple les appelait les «_Blancs Manteaux_».

Saint Louis leur avait donné une «_méson et vielz places en tour pour

eulz héberger delez la viex porte du Temple à Paris_», c’est-à-dire en

dedans du rempart.

A peine installés dans leur monastère, les serfs de la vierge Marie

furent supprimés par le pape Grégoire X, comme beaucoup de petits ordres

mendiants, mais ce fut pour être remplacés peu après par un autre ordre

mendiant, les ermites de Saint-Guillaume ou Guillemites, qui portaient

des manteaux noirs mais auxquels, malgré tout, le peuple conserva par

habitude le nom de Blancs-Manteaux. En 1618, les Bénédictins

remplacèrent à leur tour les Guillemites et firent peu après

reconstruire l’église et le couvent. L’église existe rue des

Guillemites, elle est loin d’être jolie, et on lui a donné pour portail

celui de l’église des Barnabites, démolie dans la Cité, portail bien

laid aussi, sans intérêt, conservé sans doute par sa laideur, quand tant

de magnifiques portes gothiques étaient impitoyablement jetées aux

gravats.

Les bâtiments des bénédictins, agrandis et transformés, sont devenus le

siège de l’administration du Mont de Piété. Des dépendances s’en

retrouvent encore près de l’église, dans la rue qui a gardé le nom de

Guillemites.

Le couvent des Carmes Billettes avoisinait les Blancs-Manteaux; son

cloître a par miracle échappé aux transformations des deux derniers

siècles et aux démolitions de celui-ci. C’est chose rare à Paris un

cloître complet, oublié pour ainsi dire, quand tous ceux du moyen âge,

importants ou modestes, y ont péri. C’est un charmant cloître du XVᵉ

siècle, tout petit, qui abrite ses arceaux sous l’église des Billettes

reconstruite en 1756 dans le mauvais style du temps, et devenue depuis

1822 temple protestant.

L’origine de ce couvent de Carmes Billettes est curieuse. Un juif fort

riche, Jonathas, prêteur sur gages, aurait en 1290 obtenu d’une femme,

sa débitrice, qu’elle lui apportât, moyennant libération de sa dette,

une hostie consacrée conservée à la communion de Pâques. Quand le juif

Jonathas eût entre les mains l’hostie consacrée il essaya de la percer

et de la découper à coups de couteau. Miracle! Sous les coups, l’hostie

devient rouge et le sang du Christ en jaillit; alors le juif affolé

prend un clou et un marteau, il frappe, le sang coule encore mais

l’hostie résiste à la destruction, il la jette dans le feu, elle s’élève

intacte au-dessus des flammes qui s’inclinent et lui font une auréole,

il la reprend et la plonge dans une chaudière d’eau bouillante...

[Illustration: LE CLOITRE DES BILLETTES, RUE DES ARCHIVES]

C’était le jour de Pâques. Comme tout le quartier était en fête et que

la foule se pressait aux églises, le fils du juif dit aux enfants

chrétiens devant l’église voisine: «C’est bien en vain que vous allez

adorer votre Dieu, car mon père vient de le tuer.» C’est ainsi, dit la

légende, que le sacrilège est découvert, on va chez le père de

l’enfant, on trouve encore l’hostie dans la chaudière où l’eau

bouillante n’a rien pu contre elle. Grande rumeur, le juif est arrêté,

jeté dans la prison de l’évêque et bientôt après brûlé en solennité.

La rue du crime devint «_la rue où Dieu fut bouilli_», la maison de

Jonathas, confisquée avec tous ses biens, fut rasée et sur l’emplacement

un riche bourgeois fit élever une chapelle dite des Miracles; un couvent

se fonda ensuite pour les _frères de la Charité de Notre-Dame des

Billettes_ que remplacèrent les Carmes réformés en 1631. A la Révolution

le couvent fut supprimé, on en conserva quelques bâtiments et l’église

fut concédée au culte protestant.

Voici encore d’autres communautés plus ou moins importantes, logées en

des édifices plus ou moins beaux:

Les frères de Sainte-Croix de la Bretonnerie, établis par saint Louis en

1258, avaient été appelés frères Croisiers pour la croix qu’ils portent

sur leur robe. Le couvent a donné naissance à l’administration des

pompes funèbres. Là était le local des jurés crieurs chargés de tous les

services des obsèques et fournissant tous les objets nécessaires,

draperies, cierges, billets d’invitations et même habits de deuil.

Un passage Sainte-Croix indique l’emplacement de l’église démolie en

1778 quand la Communauté fut supprimée; cette église était, paraît-il,

fort belle, elle avait été construite par Pierre de Montereau,

l’architecte de la Sainte-Chapelle.

L’abbaye de Saint-Magloire, entre la rue Saint-Denis et la rue

Quincampoix derrière l’église Saint-Leu, en un endroit qui fut d’abord

le cimetière de Saint-Barthélemy de la Cité, était un très ancien

monastère fondé en l’honneur des reliques de saint Magloire, apportées à

Paris par des moines bretons pour les préserver des Normands. En 1572

des religieuses pénitentes, dont Catherine de Médicis démolissait le

couvent pour bâtir l’hôtel de Soissons, vinrent à Saint-Magloire

remplacer les moines. Il n’en reste rien dans le quartier Saint-Denis.

Le couvent de Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, dans la rue qui mène

à la Bastille, tout à côté du palais des Tournelles, est séparé

seulement de l’hôtel Saint-Paul par la rue Saint-Antoine. On rencontre

là un enclos assez vaste, renfermant l’église et la maison dite du Val

des Ecoliers, établie par les chanoines du Val des Écoliers de Langres

pour servir de collège aux novices de leur ordre. Très modeste fondation

à l’origine, l’importance lui vint à l’occasion de la bataille de

Bouvines. Le jour de cette terrible rencontre entre l’armée de

l’empereur Othon et celle de Philippe-Auguste, armée nationale

réunissant la chevalerie et les milices des communes, des hommes d’armes

de la garde particulière du roi, qui dans la mêlée formidable

défendaient le pont de Bouvines, firent un vœu à sainte Catherine, ainsi

qu’il est dit dans une inscription sous un très beau bas-relief placé au

XIVᵉ siècle au portail de l’église.

«_A la prière des sergents d’armes, Monsieur Saint Loys, fonda ceste

église et y mist la première pierre. Ce fust pour la joye de la vittoire

qui fust au pont de Bovines l’an 1214._

«_Les sergents d’armes pour le temps gardaient ledit pont et vouèrent

que si Dieu leur donnoit vittoire ils fonderoient une église en

l’honneur de Madame Sainte Katherine._

«_Et ainsy fust-il._»

Le bas-relief, très souvent reproduit, représente les sergents d’armes

accomplissant leur vœu; leurs costumes ne sont pas ceux du temps de

Philippe-Auguste mais ceux des chevaliers du XIVᵉ siècle admirablement

détaillés. L’église du vœu élevée vers 1230 dans la culture

Sainte-Catherine, modifiée au XVIIᵉ siècle par un portail de Mansard,

fut démolie sous Louis XVI.

En 1359, à la fin de la grande sédition, quand le prévôt Étienne Marcel

et cinquante de ses partisans furent tués à la porte Saint-Antoine,

qu’en désespoir de cause ils allaient livrer aux troupes anglaises et

navarraises, leurs corps furent jetés nus et exposés pendant plusieurs

jours dans le préau de Sainte-Catherine, où venaient les rejoindre les

corps décapités des autres personnages ayant marqué dans les troubles.

Nombreuses aussi sont les communautés de femmes dans la ville du moyen

âge; leur nombre ne diminuera pas, au contraire, dans les siècles qui

suivront. Extra muros, dans le faubourg qui naît en avant de la Bastille

Saint-Antoine, il y a l’abbaye de Saint-Antoine des Champs, fondée au

XIIᵉ siècle et qui commença par être un couvent de repenties recevant

les _folles femmes_ désireuses de revenir à meilleure vie. Ces filles

repenties de Saint-Antoine pour comble de pénitence faisaient des

pèlerinages par la ville pieds nus et en chemise de grosse toile

semblable à des sacs, ce qui sur leur passage, excitait plus de rires et

de quolibets que d’édification parmi les curieux ameutés.

De cette abbaye de Saint-Antoine l’église, fort belle, fut élevée par

Blanche de Castille en mémoire de la naissance de saint Louis, son fils.

Tout proche se trouve une chapelle dédiée à saint Hubert et une

maladrerie appelée le _Répit de Saint-Hubert_, hôpital où les malheureux

mordus par les chiens enragés viennent se recommander au patron des

chasseurs.

L’abbaye, isolée par sa situation dans la campagne sur le chemin qui

mène à Vincennes, est entourée d’une muraille et d’un fossé; à l’un des

angles de l’enclos, une croix a été élevée, appelée la Croix des

Trahisons. Une inscription dit la raison de ce nom:

_L’an MCCCCLXV

fut ici tenu le landit des Trahisons

et fut par une trèves

qui furent données

Maudit soit-il qui en fut cause._

Ce landit des trahisons, c’est-à-dire suivant le sens du vieux mot

_landit_, la réunion des trahisons, c’était le marché aux négociations

au moment de la ligue du bien public, après la singulière bataille de

Montlhéry où les deux armées se mirent mutuellement en déroute et se

passèrent sur le corps pour battre en retraite. Princes et seigneurs

venaient parlementer à Saint-Antoine, marchandaient de la paix avec le

roi Louis XI qui tenait Paris et cherchaient à tirer chacun quelque

bribe de la monarchie, quelque bon duché ou comté, quelques villes,

quelque charge ou pour le moins quelque argent; tous, suivant la qualité

et la force du traitant «_butinant le monarque et le mettant au

pillage_», comme dit Commines. Louis XI donna, assura, jura tout ce que

l’on voulut, se promettant bien de tout reprendre ou de ne rien tenir.

Et ce fut l’année où, suivant une chronique, la vigne ne donna pas,

parce que les _sarments_ (serments) n’avaient rien valu.

La rue Saint-Denis possède le grand couvent des Filles-Dieu, fondation

de saint Louis. L’origine de plusieurs couvents de femmes de ces temps

est la même. Pauvreté, alors comme en bien d’autres siècles, jetait

beaucoup de filles ou femmes des grandes villes en «péché de luxure».

Par moments le mal devenait si grand que l’on cherchait par tous les

moyens à l’atténuer; des ordonnances de la Prévôté parquaient les femmes

folles de leurs corps en certaines rues, en certains quartiers, et leur

interdisait le reste de la ville sous peines sévères, mais la barrière

était bientôt franchie, ces rues et ces quartiers spéciaux débordaient

bientôt sur leur voisinage et tout se retrouvait comme devant.

[Illustration: DÉPENDANCES DU COUVENT DES GUILLEMITES, RUE DES

GUILLEMITES]

Les évêques de Paris essayaient des sermons, tentaient de véritables

croisades de conversions, fondaient des maisons de refuge pour les

pécheresses fuyant les quartiers licencieux des ribaudes, le Val d’amour

aux tavernes hantées par la débauche, bâtissaient des hospices pour

celles «_qui pendant toute leur vie avaient abusé de leur corps et à la

fin étaient tombées en mendicité_».

La maison des Filles-Dieu, fondée hors Paris, recueillit deux cents de

ces pénitentes qui rachetaient leurs fautes passées en soignant les

malades de l’hôpital Saint-Lazare.

Au couvent des Filles-Dieu comme en d’autres maisons de repenties, il y

avait une limite d’âge que les pécheresses ne devaient pas dépasser.

Après l’âge de trente ans elles n’étaient plus admises à venir y pleurer

leurs erreurs. Il eût été trop commode aux _Madeleines_ tardives, on le

comprend, de ne songer à la conversion qu’à l’heure où la rue ne voulait

plus d’elles. De plus, elles devaient en entrant jurer qu’elles ne

s’étaient pas jetées dans leur vie de désordres exprès, en vue de se

créer des droits à cette retraite chez les pénitentes.

[Illustration: LES CORPS D’ÉTIENNE MARCEL ET DE SES PARTISANS DANS LE

PRÉAU DE SAINTE-CATHERINE]

Sous Charles V, pendant les grands ravages des Anglais autour de Paris,

leur couvent ayant été brûlé, les Filles-Dieu qui n’étaient plus, bien

entendu, des pécheresses repenties comme à l’origine, vinrent en 1360

s’établir rue Saint-Denis, dans un petit hôpital fondé en 1216 pour

loger une nuit les femmes pauvres passant par Paris, auquel hôpital

elles ajoutèrent de nouveaux bâtiments et une église. Puis la décadence

vint, le couvent et les biens des Filles-Dieu passèrent, à la fin du XVᵉ

siècle, à l’ordre de Fontevrault.

En ces temps chaque condamné que l’on mène supplicier à Montfaucon fait,

par suite d’une coutume ancienne, une dernière station à l’église des

Filles-Dieu. Les religieuses viennent le recevoir, lui apportent trois

morceaux de pain, un verre de vin et le mènent baiser un crucifix placé

extérieurement sur le mur de l’église, pour lui inspirer le courage de

continuer sa route douloureuse.

Que de fondations pieuses dans ces rues de Paris où la charité avait

éparpillé un peu partout les petits hospices, les refuges et les lieux

de secours; fondations infimes souvent, nées des libéralités de quelque

bourgeois à son lit de mort, administrées simplement et naïvement,

entretenues par les aumônes implorées dans les rues de Paris, où chaque

matin des nonnes, des moines attachés à ces humbles établissements vont

«_crier leur pain_», concurremment avec des frères quêteurs d’autres

ordres, mendiant pour eux-mêmes ceux-là et qui, bien que fort riches,

leur font une concurrence désastreuse et prennent pour leur superflu le

nécessaire des malheureux.

Aus _frères de Saint-Jacques_ pain

Pain, por Dieu, aus _frères menors_

Cels je tiens por bons perneors

Aus frères de Saint-Augustin

Icil vont criant par matin

Du pain aus _sas_, pain aus _barrez_,

Aus povres prisons enserrés,

A cels du Val des Écoliers

Li uns avant, li autres arriers

Aus frères des _pies_ demandent

Et li _croisés_ pas ne s’atandent,

A pain crier mettent grand peine

Et li aveugle à haute alaine,

Du pain a cels du _Champ-pourri_

Dont moult souvent, sachiez, me ri,

Les _bons Enfants_ orrez crier:

Du pain, nes veuil pas oublier

Les _Filles Dieu_ savent bien dire:

Du pain pour Jhésu notre sire.

Ça du pain, por Dieu, aus _sachesses_...

C’est un poète du XIIIᵉ siècle, _Guillaume de la Villeneuve_, qui, dans

une pièce intitulée les _Crieries de Paris_, ayant rapporté toutes les

_crieries_ des marchands des rues, des vendeurs de fruits, de volailles,

de légumes, de poisson de mer et d’eau douce, des marchands de boissons

diverses, de pâtés et de gâteaux, des marchands d’habits et de

friperies, des crieurs d’actes officiels, du clocheteur des trépassés,

etc., en arrive aux quémandeurs des couvents et des écoles, sans

distinguer entre les couvents riches et les autres, les pieuses

institutions qui n’ont vraiment pour vivre que la charité publique.

Parmi ces humbles communautés qui ont rendu le plus de services,

modestement, s’occupant de soigner les malades dans les divers hôpitaux

ou d’ «_hebergier_» les pauvres et les voyageurs, il existe rue de la

Tixeranderie la communauté des hospitalières de Saint-Gervais ou de

Sainte-Anastase, qui, depuis le jour lointain de la fondation, donne

l’hospitalité dans sa maison de la rue de la Tixeranderie. Fondée par

Garin, maçon, et Harcher son fils, prêtre, c’était d’abord une toute

petite maison tenue par des frères; on y mit des religieuses au XIVᵉ

siècle et une chapelle fut bâtie en 1411.

Les hospitalières de Saint-Gervais donnent aux gens dépourvus le souper

et le gîte pendant trois nuits; elles hébergent entre 15 et 16,000

pauvres par an et en 1789, quand l’institution n’a plus que peu de mois

à vivre, ce nombre montera à 32,238 personnes, dans l’hôpital transféré

sous Louis XIV à l’hôtel d’O, rue Vieille-du-Temple, 60, à la place

occupée maintenant par le marché des Blancs-Manteaux. C’était, on le

voit, tout à fait l’_hospitalité de nuit_, une vieille institution qu’on

s’efforce de faire renaître.

Les Haudriettes sont voisines des hospitalières Saint-Gervais; au

commencement du XIVᵉ siècle, Étienne Haudri, panetier de saint Louis,

dit la légende, ayant accompagné le roi à sa dernière croisade en Terre

Sainte, y fut gardé prisonnier par les Sarrasins. Le croyant mort, sa

femme désespérée voulut se retirer du monde et passer le reste de sa vie

dans les prières. Elle fonda donc, dans sa maison même, une petite

communauté de femmes.

Mais voici qu’un jour, après de longues années, reparaît le captif évadé

ou racheté, tombant parmi ces nonnes et réclamant sa femme. Pour obtenir

l’annulation des vœux prononcés par elle, Haudri, rentré dans sa charge

à la cour et dans ses biens, agrandit la pieuse fondation et bâtit rue

de la Mortellerie-en-Grève un hôpital destiné à recevoir de pauvres

veuves. Il y ajouta une chapelle en 1306; puis ses fils continuèrent la

bonne œuvre de leur père et dotèrent convenablement l’hôpital, mis en

possession de quelques maisons formant le fief Cocatrix ou des

Haudriettes.

A l’origine, les Haudriettes ne furent point tout à fait des

religieuses, c’étaient tout simplement de pauvres veuves recueillies,

vivant dévotement entre elles comme dans les béguinages de Flandre. Le

peuple les appelait les _bonnes femmes de la Chapelle Estienne Haudri_

ou les _bonnes femmes de la Maison-Dieu en Grève_. Plus tard

l’institution changea de caractère, la maison devint un couvent comme un

autre et les Haudriettes à la fin furent réunies à la communauté des

dames de l’Assomption, couvent dont il reste une église à dôme du XVIIᵉ

siècle dans le faubourg Saint-Honoré. Quant à la chapelle de la rue de

la Mortellerie, elle fut transformée en maison particulière, disparue en

1841 dans l’agrandissement de l’Hôtel de Ville.

Il y eut plusieurs autres fondations analogues à celle d’Étienne Haudri,

mais moins importantes, entre autres l’hôpital des Veuves, rue de

Grenelle, fondé en 1497 par la famille d’un maître des requêtes nommé

Barthélemy pour «_huit pauvres femmes veuves ou anciennes filles de

quarante ans_».

Les voyageurs arrivant à Paris trouvaient à certaines portes logement et

secours. Dès les premiers siècles, des bâtiments annexes de l’église

Saint-Julien le Pauvre ou l’Hospitalier servaient ainsi à

l’hébergement.

Plus tard, quand la ville s’agrandit, l’hospice de Saint-Julien «_qui

héberge les chrétiens_» fut reporté plus près des portes, à

Saint-Benoît.

C’est en somme un vieux souvenir de la tradition hospitalière qui fit

attribuer, en 1655, à l’Hôtel-Dieu de Paris, Saint-Julien devenu prieuré

de l’abbaye de Longpont.

[Illustration: L’ÉGLISE DES FILLES-DIEU]

Dans la rue Saint-Denis, entre la rue Grenetat et la rue

Guérin-Boisseau, près d’une fontaine dite fontaine de la Reine, qui

apparaît assez monumentale dans le plan Truschet, ce grand pignon est

celui de la chapelle de la Trinité, hôpital fondé au commencement du

XIIIᵉ siècle par deux bourgeois, Jean Pallé et Guillaume Estuacol, et

appelé d’abord hôpital de la Croix de la Reine.

Une communauté de frères, les _frères asniers de la Trinité_, ainsi

appelés par le peuple qui les voit tirant leur âne par la bride mendier

par les rues, donne gîte aux pauvres voyageurs, les soigne quand ils

sont malades et s’ils meurent les enterre dans le cimetière qui se

trouve derrière leur chapelle.

Cette institution de charité, cet hôpital, refuge des pauvres passants,

c’est tout simplement le lieu de naissance du Théâtre-Français; Thalie

et Melpomène y ont eu leur berceau tout proche du grabat des voyageurs

dépourvus, des pauvres pèlerins, des porte-besace errant sur les routes.

L’hôpital étant passé aux Prémontrés, ces moines louèrent en 1411 une

salle aux _Confrères de la Passion_ unis aux _Enfants sans Souci_.

_Confrères et Enfants sans Souci_ donnaient des spectacles variés,

tantôt des _Mystères_ où les grandes scènes de la vie du Christ, de la

Bible ou de la Vie des Saints s’entremêlaient d’épisodes comiques,

tantôt des _Farces, Sotties ou Moralités_, c’est-à-dire on le voit, le

drame, à grand spectacle même, et la comédie de mœurs, le vaudeville

burlesque déjà, dont les couplets satiriques, fort licencieux parfois,

touchaient à tout et à tous, aux événements et aux personnes en vue,

avec une liberté grande. Leurs représentations avaient tant de succès

que, pour certaines pièces, on dut quelquefois avancer dans les

paroisses l’heure des vêpres, afin de permettre aux gens et aux prêtres

eux-mêmes de s’en aller s’esjouir à la Trinité.

[Illustration: LES QUINZE-VINGTS A LA PORTE SAINT-HONORÉ]

En 1548, pour y loger des orphelins, on retira leur salle aux Confrères

de la Passion et ceux-ci, ayant reçu en outre défense de jouer désormais

des pièces religieuses, s’en allèrent porter leur théâtre à l’hôtel de

Bourgogne sous la tour de Jean sans Peur.

Le peuple désigne sous le nom d’_Enfants bleus_ les enfants recueillis à

la Trinité à cause de la couleur de leur habillement, comme il appelle

_Enfants rouges_ les _orphelins_ de l’hôpital fondé sous François Iᵉʳ

dans la rue Porte-Foin au Marais.

Plus bas et du même côté de la rue Saint-Denis, dans le quartier de

l’Apport, Paris qu’assombrissent les tours du Grand Châtelet, un autre

hôpital, la _Maison-Dieu de Sainte-Catherine_, administrée par des

frères et des sœurs, loge les pèlerins et reçoit pendant trois jours les

femmes ou filles qui viennent à Paris chercher une condition.

Paris de siècle en siècle · 第 7 / 37 段