Chartreux n’en manquaient pas sans doute, car ils occupèrent la ruine
hantée et la purifièrent. Le diable vert, seigneur châtelain de Vauvert,
se laissa expulser. Saint Louis fit construire une grande église, par
son architecte, Eudes de Montreuil, les Chartreux édifièrent sur les
quatre côtés d’un immense carré une série de petites maisonnettes où ils
vécurent solitaires, chacun reclus dans sa cellule, cultivant son petit
jardin et ne rencontrant ses frères qu’aux offices et le dimanche au
grand réfectoire.
Dans le vaste carré rien qu’un bâtiment au milieu abritant une pompe, et
partout des croix disséminées. C’est le cimetière des pères chartreux;
leur vie s’écoule entre leur cellule et leur fosse, car ils ne quittent
jamais l’enceinte intérieure du couvent. Autour de cette enceinte,
prison de ces moines qui vivent si pauvrement des légumes qu’ils ont
fait pousser, est un enclos immense cultivé par les frères non profès.
Le couvent est devenu très riche par des dons successifs, et s’est
agrandi de nombreux bâtiments pour les hôtes, d’un cloître sous les
arceaux duquel Eustache Le Sueur, au XVIIᵉ siècle, peindra la vie de
saint Bruno, ces tableaux d’un sentiment religieux si intense qui sont
maintenant au Louvre.
[Illustration: ÉGLISE SAINT-BENOIT LE BIENTOURNÉ]
Un très beau bâtiment du XVᵉ siècle sert de portique à la deuxième
enceinte, il est divisé en cinq arcades dont les piliers supportent des
statues sous des dais très fouillés; au-dessus de l’arcade centrale,
dans un champ semé de fleurs de lys, est une statue de la Vierge à
laquelle saint Louis dans une niche voisine présente cinq Chartreux
agenouillés.
Avec quelle rapidité tout se transforme! Cent ans à peine ont passé
depuis qu’ont été dispersés les solitaires de cette Thébaïde enveloppée
peu à peu par la ville; église et couvent furent démolis à la
Révolution, leur immense enclos vint s’ajouter au jardin de Marie de
Médicis, et maintenant les ombrages du Luxembourg agrandi couvrent la
place où ils vécurent six siècles dans le silence et la prière, et la
rue Auguste-Comte, philosophe positiviste, traverse le grand préau où
ils creusaient leurs tombes.
[Illustration: L’ENTRÉE DE LA CHARTREUSE DU LUXEMBOURG (INTÉRIEUR)]
[Illustration: LES CÉLESTINS, L’ARSENAL ET L’ILE LOUVIERS]
II
L’enclos féodal du prieuré de Saint-Martin des Champs.--Le
réfectoire et la chaire du lecteur.--Abbés trop gras et moines trop
mal nourris.--Les procès de l’Épée.--Duels judiciaires dans la lice
du prieuré.--Carrouges et Le Gris.--Les Célestins.--L’église. Musée
de grands tombeaux seigneuriaux.--Les serfs de la Vierge
Marie.--Aux Carmes Billettes, le dernier cloître gothique de
Paris.--Le cadavre d’Étienne Marcel à Sainte-Catherine du Val des
Écoliers.--L’abbaye de Saint-Antoine.--Pécheresses
repenties.--Fondations hospitalières.--Les Haudriettes.--Les
confrères de la Trinité et les origines du théâtre.--Les
Quinze-Vingts.--Frères cordonniers et frères tailleurs.
[Illustration: FONDATION DE SAINTE-CATHERINE PAR LES SERGENTS D’ARMES DE
BOUVINES]
L’autre côté de la Seine, la partie de Paris appelée la Ville, n’a point
autant de couvents et d’abbayes que cet extraordinaire quartier de
l’Université, Monacopolis autant que ville des études. L’établissement
monacal le plus important est le prieuré de Saint-Martin des Champs,
bâti en dehors de la ville de Philippe-Auguste et plus tard compris dans
l’enceinte quand, au temps d’Étienne Marcel, on enferma dans une
nouvelle muraille tous les faubourgs du nord.
Le prieuré de Saint-Martin des Champs, c’est comme Saint-Germain une
petite ville forte enfermée dans sa ceinture crénelée, et son prieur est
également très haut et très puissant seigneur, suzerain de bon nombre
d’autres prieurés, de nombreuses cures, vicairies et chapellenies, et
possédant haute et basse justice sur son territoire. Une abbaye de
Saint-Martin avait existé dès le règne de Dagobert, à proximité d’un
champ de foire, dit aussi de Saint-Martin, et qui devait se trouver sur
l’emplacement du boulevard actuel. Les Normands avaient fait de cette
abbaye un monceau de ruines. Ce fut le roi Henri Iᵉʳ en 1060 qui songea
à faire renaître un nouveau monastère des décombres envahis par la
végétation de deux siècles.
[Illustration: LE PRIEURÉ DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS (ARTS ET MÉTIERS)]
Malgré l’importance et la richesse de la fondation nouvelle, ce ne fut
qu’un grand prieuré relevant de l’abbaye de Cluny. Une enceinte formant
un immense carré, avec grosses tours aux quatre angles et une vingtaine
de tourelles en encorbellement sur des contreforts de distance en
distance, enveloppe un jardin considérable, des bâtiments nombreux et
les édifices conventuels massés dans l’angle sud-ouest du carré.
L’église est une grande nef sans bas côtés ni transept, rebâtie au XIIIᵉ
siècle, mais le chœur irrégulier avec sa petite chapelle absidale en
forme de trèfle a un siècle de plus et date du moment où l’architecture
semble hésiter encore entre le plein cintre et l’ogive[A].
[Illustration: LE NOUVEAU PIGNON DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS (ARTS ET
MÉTIERS)]
Le portail, sans ornements, est un grand pignon à contreforts accosté
d’une tourelle. Sur le côté sud du chœur s’élève un gros clocher à
ouvertures romanes, probablement de la fondation du prieuré au XIᵉ
siècle. Parallèlement à l’église s’étend un deuxième bâtiment moins haut
et moins long, c’est le réfectoire des moines dont on attribue la
construction à Pierre de Montereau, l’architecte de la Sainte-Chapelle.
Merveille d’élégance à l’intérieur, ce réfectoire est partagé en deux
nefs aux belles voûtes portées par une épine de colonnes, d’une
prodigieuse légèreté. En ce petit chef-d’œuvre de l’art du XIIIᵉ siècle,
quand les moines viennent prendre leur repas, l’un d’eux monte faire une
lecture pieuse, assis dans une tribune suspendue à la muraille. Cette
chaire du lecteur, annexe gracieuse de l’édifice, s’accuse à l’extérieur
par une saillie entre deux contreforts; à l’intérieur un escalier,
ajouré sur la grande salle par de hautes lancettes trilobées, fait
accéder au balcon de pierre de cette chaire, porté par un encorbellement
revêtu de feuillages sculptés. Un cloître vaste et superbe orné de
statues de rois, une belle chapelle de la Vierge dans le style de la
Sainte-Chapelle, une salle pour le Chapitre, une tour des Archives et de
grands bâtiments consacrés au logement du prieur, des dignitaires et des
moines, complètent l’ensemble du monastère.
M. Hippolyte Cocheris, le continuateur de l’abbé Le Bœuf, a trouvé dans
un manuscrit des Archives, registre écrit en 1340 par le prieur Bertrand
de Pibrac, de très curieux détails sur l’organisation intérieure du
prieuré, qui comportait en son temps cinquante moines et des
dignitaires, assistés d’un nombre considérable d’officiers divers et de
subalternes religieux ou laïques. Le registre Bertrand énumère les
droits et attributions de chacun en commençant par le prieur:
«Nous avons dans tout notre territoire de Saint-Martin, tant à Paris que
dans les faubourgs et les villages touchant à la ville de Paris où sont
trente mille feux environ, toute justice haute, moyenne et basse, pour
laquelle juridiction tant au civil qu’au criminel, nous instituons un
camérier, un maire, un tabellion et des sergents. Et il est appelé de
l’audience desdits camériers et maire à notre assise, pour corriger le
jugement, et du jugement de ladite assise au prévôt de Paris et de
celui-ci au Parlement. Il est délivré par nous ou par le maire en notre
nom toutes mesures des grains et des vins sur tout le territoire désigné
ci-dessus... Il nous est permis de confisquer tous les biens meubles et
immeubles de nos sujets et serviteurs qui conspirent ou machinent contre
notre personne... _item_, nous percevons droits sur les amendes,
défauts, épaves et forfaitures... _item_, tous ceux qui vendent du vin
doivent chaque année apporter leur mesure à Saint-Martin devant notre
maire et faire vérifier ces mesures sur l’étalon,... etc.»
Le registre détaille aussi les droits et devoirs des différents
dignitaires et fonctionnaires, depuis les plus importants jusqu’aux plus
petits employés, et particulièrement ceux de l’hôtelier et du cellerier,
chargés de tout ce qui concerne la nourriture des moines--laquelle varie
selon les jours fériés ou non fériés, gras ou maigres, et selon la
qualité des convives depuis les sacristains, infirmiers, grainetiers,
avocats, tabellions, procureurs, médecins, etc...
Ce précieux registre contient les détails les plus circonstanciés et les
plus minutieux sur la vie à l’abbaye, sur le régime de la maison et
l’ordonnance des repas. Sage administrateur, le prieur fixe une moyenne
de dépenses en supposant l’existence d’une cinquantaine de moines à
Saint-Martin; il compte la quantité de muids de blé nécessaire, la
provision de vin, le nombre de fromages, les consommations diverses, les
œufs à 1,700 par semaine de Noël à Pâques, les harengs pendant le Carême
à 1,250 par semaine.
On mangeait beaucoup de harengs à Saint-Martin. Cependant les officiers
importants ne se privaient pas de se laisser aller quelquefois au péché
de gourmandise. M. Cocheris a trouvé ailleurs le menu d’un dîner offert
par le sacristain de Saint-Martin, le 4 octobre 1430, et qui se
composait, pour cinq convives, de deux perdrix, un faisan, quatre
pigeons, un lièvre, une poitrine de veau, carpe, brochet, anguille,
raisins, poires, trois chopines d’hypocras, huit quartes de vin, plus
différentes petites choses.
Si les fonctionnaires faisaient bonne chère au XVᵉ siècle, les simples
moines n’étaient pas aussi heureux, car ils furent plusieurs fois
réduits à intenter des procès à leurs prieurs pour obtenir une
nourriture suffisante, ainsi que des réparations à leurs logements
délabrés. Les réformes introduites par l’abbé de Cluny ou par le
Parlement saisis de ces plaintes, amenaient pour quelque temps une
amélioration, puis le mal revenait peu à peu, les fonctionnaires et les
moines se remettaient, au mépris de la règle, à vivre à part, largement
ou chichement.
[Illustration: LA CHAIRE DU LECTEUR, VUE DE L’EXTÉRIEUR]
Le mal, ici comme en bien d’autres monastères, c’était l’égoïsme des
abbés, bergers s’inquiétant fort peu de leur troupeau, seigneurs
hautains vivant en leur palais abbatial comme un seigneur temporel en
son château et considérant leur abbaye comme une terre de rapport. Le
régime de la commende ne pouvait qu’ajouter au mal, la richesse du
bénéfice était un danger puisque cette richesse le faisait plus
rechercher des hommes de cour. Et Saint-Martin des Champs était très
riche, son prieur titulaire, souvent pourvu ailleurs encore, touchait de
grosses sommes, tandis que les simples moines avaient mal à vivre,
réduits à une misère relative et mal logés dans des bâtiments non
entretenus. Certaines estampes du XVIIᵉ siècle en font foi, qui nous
montrent Saint-Martin avec presque un aspect de ruine.
Le prieur de Saint-Martin eut jusqu’à la Révolution sous sa dépendance
vingt prieurés dans les diocèses de Paris, Meaux, Senlis, Noyon,
Beauvais, Chartres, etc...; il nommait à dix cures, vicairies ou
chapellenies de Paris et à soixante-sept autres en différents diocèses.
En 1790, il n’y avait plus que dix-neuf religieux au prieuré et le
revenu s’élevait à 180,000 livres. Parmi les prieurs commendataires,
cardinaux ou gens de cour, on compte le cardinal Richelieu qui l’ajouta
en 1633 à ses autres nombreux bénéfices.
[Illustration: ANCIEN CLOCHER ROMAN DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS]
Saint-Martin sur la rive droite, avait, comme Saint-Germain des Prés de
l’autre côté de la Seine, l’aspect d’un bourg féodal et garda longtemps
cette apparence, même quand Paris, débordant toujours, eut enveloppé
tout à fait ses murailles crénelées, les noyant dans les maisons. A
l’époque où, par une aberration incroyable, l’architecture ogivale si
purement nationale se trouvait tout à fait incomprise et méprisée, où
les œuvres de notre glorieuse architecture du XIIIᵉ siècle étaient
considérées comme des travaux de barbares sans goût, sous Louis XIV, les
abbayes riches s’efforçaient de se mettre à la mode du jour, et de
renverser leurs cloîtres gothiques pour les remplacer par de froids
préaux gréco-romains. Ce fut un temps de transformations à jamais
regrettables, Saint-Martin
[Illustration: RÉFECTOIRE DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS.--LA CHAIRE DU
LECTEUR]
y perdit son vieux cloître qui, paraît-il, était une merveille. Les
autres bâtiments, sauf l’église et le réfectoire, furent reconstruits et
sur l’emplacement de la muraille crénelée, le long des rues
Saint-Martin et du Vert-Bois, les moines élevèrent des maisons à loyer
aussitôt occupées.
Une des plus singulières coutumes du moyen âge, c’est le duel
judiciaire, ce vieux reste de barbarie ancienne qui a persisté si
longtemps.
Cette étrange manière de plaider et de décider de quel côté étaient le
droit et la raison dans les causes difficiles, était établie et
réglementée dans certaines seigneuries et pour certains cas. A Paris le
chapitre de Notre-Dame eut, dit-on, le droit de faire régler certains
différends entre ses sujets «_à coups de bâton_» devant la maison de
l’archidiacre. L’abbé de Saint-Germain des Prés et le prieur de
Saint-Martin avaient sur leur territoire un champ clos spécial pour les
«_Procès de l’Épée_», c’est-à-dire pour les combats, à outrance ou
autrement, soit entre les parties directement en cause, soit entre
champions appointés représentant des plaideurs non disposés à risquer
leur vie ou des plaideurs empêchés, c’est-à-dire des vieillards, femmes
ou enfants.
Ces combats avaient lieu en présence des autorités laïques ou
ecclésiastiques, sous les yeux d’un public entassé derrière des
barrières. Parfois pour les grandes causes l’appareil était plus
solennel, le roi, les princes prenaient place dans les tribunes bordant
la lice. Les règles de cette étrange procédure étaient compliquées; il y
avait, pour nécessiter des façons de procéder particulières, tant de cas
divers, qu’il s’agît de contestations, de litiges ou bien d’accusations,
de crimes à prouver ou d’innocence à défendre. Les combats, qui se
terminaient souvent par une amende pour le vaincu quand l’affaire
n’était pas capitale, pouvaient dans les cas graves se poursuivre à
outrance jusqu’à la mort d’un des tenants ou se terminer par le supplice
du vaincu accroché bientôt au gibet voisin.
Dans la lice de Saint-Martin des Champs, le 29 décembre 1386, se régla
l’affaire Carrouges et Le Gris, qui passionnait l’époque. La dame de
Carrouges accusait d’un attentat sur sa personne un écuyer nommé Jacques
Le Gris qui niait avec opiniâtreté. La cour du Parlement, embarrassée
par les accusations sans preuves de la dame de Carrouges et par les
dénégations énergiques de Le Gris, ordonna le combat à outrance entre
l’accusé et le mari de l’accusatrice dans les lices de Saint-Martin.
Une dernière fois avant le combat la dame de Carrouges fut interrogée.
--Dame, fit le chevalier, je vais exposer ma vie et combattre Jacques Le
Gris, ma cause est-elle juste et loyale?
--Il en est ainsi, répondit la dame, combattez sûrement, la cause est
bonne!
Carrouges embrassa sa femme et entra dans la lice.
L’écuyer avait également ferme contenance et regard assuré, lui aussi
prétendait combattre pour juste cause. Le premier choc entre les deux
adversaires eut lieu à cheval; puis, aucun des champions n’ayant obtenu
un avantage marqué, ils s’abordèrent à pied. Le chevalier de Carrouges
reçut une grave blessure à la cuisse, mais ne tomba pas et se rejeta
avec rage sur son ennemi. Jacques Le Gris, pour son malheur, fit un faux
pas et roula sur le sol; Carrouges fut aussitôt sur lui et, la pointe de
l’épée à la gorge, s’efforça de lui faire avouer son crime. Le Gris
vaincu n’avait plus qu’à mourir, par la potence s’il avouait, par le fer
s’il persistait à nier. Il protesta énergiquement de son innocence et
l’épée de Carrouges s’enfonça.
Le cadavre du vaincu considéré comme coupable accroché au gibet de
l’abbé, Carrouges indemnisé de sa blessure par les biens de son
adversaire confisqués, on pouvait croire l’affaire terminée, lorsque
tout à coup éclata l’innocence du malheureux Le Gris. Le véritable
coupable avouait son crime. C’était un sosie de Le Gris, un écuyer
aussi, pris pour d’autres méfaits. La dame de Carrouges avait pu se
tromper à la ressemblance; désespérée de l’erreur commise, elle se jeta
dans un cloître et son mari disparut, entré, pensa-t-on, dans l’un des
ordres militaires qui combattaient l’infidèle en Terre Sainte.
L’échelle patibulaire du prieur de Saint-Martin se dressait à l’angle de
la muraille au coin de la rue au Maire actuelle, elle y était encore
sous Louis XV, en signe de juridiction simplement, la haute justice
étant passée au roi. Une nuit des jeunes gens en joie, sortant de souper
trop copieusement, s’amusèrent à y mettre le feu. La potence flamba,
mais le prieur la releva encore pour affirmer ses droits.
Le prieuré de Saint-Martin eut meilleur destin que les abbayes de la
rive gauche, le vaste ensemble de bâtiments avoisinant les deux grandes
nefs aux sévères pignons nous a été conservé; des modifications
considérables ont été ajoutées à celles entreprises à la fin du règne de
Louis XIV et la demeure des moines est devenue, avec des transformations
notables, le Conservatoire des Arts et Métiers.
Affecté à la bibliothèque du Conservatoire le réfectoire de Pierre de
Montereau est intact, l’église a subi des avaries, mais demeure aussi;
elle servait encore récemment de galerie des Machines au grand dommage
de la construction ébranlée par les trépidations; elle a perdu son
clocher roman dont il reste la souche dépassant à peine les toits des
petites maisons de la rue de Réaumur. Son portail ruiné a été restauré
de nos jours avec des modifications par M. Vaudoyer.
Une portion de l’enceinte n’a pas été démolie au siècle dernier, elle
existe toujours, englobée dans les constructions au fond des cours des
maisons de la rue du Vertbois, avec une des petites tourelles
encorbellées sur contreforts. La grosse tour à l’angle de l’enceinte, la
tour du Vertbois, a été restaurée en 1882 par les soins de l’État
«_suivant le vœu des antiquaires parisiens_», dit une inscription
encastrée dans la fontaine du Vertbois érigée en 1712 et restaurée en
même temps. Cette tour faisait partie de la prison du prieuré; quand
Saint-Martin perdit sa justice, la prison devint jusqu’en 1785 maison
d’arrêt pour les femmes de mauvaise vie. Il y avait sous le flanc sud de
l’église dans l’enclos et tout près de la grosse tour, une chapelle
Saint-Michel, tout petit édifice construit par la famille Arrodes, des
bourgeois de Paris du XIIᵉ siècle, seigneurs de Chaillot, pour recevoir
leurs sépultures. Cette chapelle intéressante et remplie de tombes a été
démolie depuis la Révolution. Un débris de la petite chapelle, rue de
Réaumur, subsiste encore transformée en maison, au pied de la vieille
tour, avec un atelier de réparations de machines à coudre sous sa voûte
ogivale.
Touchant à l’angle sud-ouest de l’enclos Saint-Martin s’élève l’église
Saint-Nicolas des Champs, paroisse ancienne née d’une simple chapelle
dépendant de Saint-Martin; reconstruite aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, la
façade est pittoresque avec ses pignons et sa tour. Le mouvement de la
Renaissance battait son plein quand on agrandit l’église, aussi piliers
gothiques et colonnes grecques se mélangent dans la vaste nef à doubles
collatéraux aboutissant à un frontispice d’autel corinthien. Sur le
flanc méridional enveloppé de maisons, on a ouvert, sous Henri III, un
petit portail fort élégamment décoré, avec pilastres et fronton à
figures d’anges, et de beaux vantaux de bois sculpté.
[Illustration: LE DUEL CARROUGES ET LE GRIS DANS LA LICE DE
SAINT-MARTIN]
Parmi les principaux couvents éparpillés dans ce Paris bruyant et animé
de la rive droite, il faut mettre au premier rang les Célestins, établis
sur l’emplacement précédemment occupé par les Carmes. Ces religieux,
venant d’un monastère de la forêt de Compiègne, obtinrent la faveur de
Charles V, leur voisin de l’hôtel Saint-Paul, et des grands personnages
de la cour. Sur la berge de la Seine devant le port Saint-Paul, entre le
grand Hôtel Royal et l’Arsenal, Charles V leur fit construire une église
dont il posa la première pierre en 1335 et le couvent s’enrichit et
s’embellit bien vite par les donations royales et princières.
M. de Guilhermy, parlant des couvents secondaires qui s’établissaient
partout
[Illustration: LES CORDELIERS APPRENANT L’EXERCICE.--1588]
en quantités prodigieuses aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, et qui n’offraient
pas l’ampleur des grands abbayes des siècles précédents, «ni les
splendeurs de Cluny, les magnificences de la famille bénédictine ou les
sévères grandeurs de Clairvaux», rappelle que les églises de ces
couvents secondaires n’étaient que d’immenses nefs, souvent à voûtes de
bois, avec une petite flèche aiguë couverte d’ardoises.
«Si les églises des couvents n’avaient plus, dit-il, ce grand caractère
des anciens édifices sacrés, elles furent en revanche richement
décorées: les fidèles fondaient à l’envi de brillantes chapelles dans
leurs monastères préférés. A Paris plus qu’ailleurs, la mode exerce en
toute chose son influence; il fut de bon ton d’avoir une sépulture de
famille dans l’église ou dans le cloître d’un couvent. C’est ainsi que
les églises des Cordeliers et des Jacobins étaient devenues de vrais
musées de sculpture, toutes meublées de statues et de tombeaux...»
Église aristocratique, couvent admirablement placé au milieu de tous les
logis féodaux qui entouraient alors l’hôtel royal de Saint-Paul «_hostel
solennel des grands esbattements_», lequel était lui-même, non pas
seulement un château royal, mais une vaste réunion d’hôtels habités par
les princes du sang et les hauts personnages de la cour, on conçoit qu’à
l’ombre de la monarchie et sous la protection royale couvrant «_nos bien
aimez chapelains et orateurs en Dieu, prieur et couvent de nostre
prieuré et monastère de Notre-Dame des Célestins de Paris_», les
Célestins aient prospéré vite et largement.
[Illustration: LA TOUR DU VERTBOIS A SAINT-MARTIN DES CHAMPS]
Certes, indépendamment de tous les avantages de voisinage, c’est une
admirable situation pour le couvent ce coin annexé à Paris par Charles
V, ce saillant aigu de la muraille entre la tour Billy et la Bastille.
Les bons moines, pour prendre le soleil après les exercices religieux,
jouissent d’un grand enclos, d’un beau jardin mitoyen avec les cerisaies
et les treilles des jardins royaux. Le rempart de la ville gêne
malheureusement la vue, mais de certaines fenêtres du couvent,
par-dessus les toits ou entre les pavillons de l’hôtel Saint-Paul, on
peut apercevoir le cours de la Seine, l’abbaye de Saint-Victor de
l’autre côté, la montagne Sainte-Geneviève hérissée de flèches et de
tours et, plus près, le fleuve avec son mouvement, la batellerie du port
Saint-Paul, les îles toutes vertes, l’île des Javiaux ou Louviers, les
peupliers de l’île Notre-Dame qui n’est pas encore l’île Saint-Louis,
superbe tableau en arrière duquel la majestueuse abside de Notre-Dame
s’élève au-dessus du fouillis confus des maisons de la Cité.
En ces temps l’église des Célestins devient donc peu à peu un musée, la
nef et les chapelles se remplissent de monuments, dalles, tombeaux,
statues, groupes, vases funéraires, obélisques, colonnes, etc., de
merveilleuses œuvres d’art que la destruction atteindra malheureusement
un jour, et dont les musées se disputeront les superbes débris.
La chapelle des ducs d’Orléans surtout, bâtie en exécution d’un vœu de
Valentine de Milan, lors du fameux bal dit des _hommes sauvaiges_ ou des
_ardents_, fête où Charles VI déguisé en sauvage faillit être brûlé vif
comme ses compagnons, montra bientôt chefs-d’œuvre sur chefs-d’œuvre
assemblés autour du grand tombeau de Louis de France, duc d’Orléans,
assassiné par Jean sans Peur, et de Valentine de Milan sa veuve, qui,
bien qu’elle ait eu à pardonner beaucoup de choses au duc, personnage
fort séduisant et doué de brillantes qualités mais très vert galant,
adopta après le meurtre cette devise découragée: «Rien ne m’est plus,
plus ne m’est rien», et fidèlement mourut peu de mois après.