venaient, pour solliciter la protection du saint, clouer un fer à cheval
sur les vantaux de la porte, ou apportaient au retour un fer de leur
monture en signe de remerciement. C’était une coutume assez commune, en
bien des endroits on retrouve ces fers cloués dans les portes d’églises
dédiées à saint Martin. «Ce saint, dit l’abbé Le Bœuf, étant réclamé par
les gens voyageant à cheval.» A droite de l’église est le cimetière,
aujourd’hui transformé en jardin pour le presbytère, mais qui conserve
une partie des arcades de ses charniers donnant maintenant
l’hospitalité à une école libre tenue par les sœurs. De ce côté
Saint-Séverin est fort joli avec sa série de chapelles dont les petits
pignons sont décorés de fausses arcatures en gothique flamboyant et de
fioritures sculptées, toutes différentes.
[Illustration: LES SACS DE PROCÉDURE PORTÉS A SAINT-YVES PAR LES
PLAIDEURS APRÈS UN PROCÈS GAGNÉ]
C’est dans ce cimetière Saint-Séverin que se pratiqua pour la première
fois, en 1474, l’opération de la taille sur un franc-archer de Meudon
malade de la pierre. Ayant été condamné à mort pour des crimes divers et
notamment pour vol dans l’église de Meudon, ce sacripant eut à choisir
entre la corde du bourreau et le scalpel des chirurgiens. Il choisit le
scalpel et s’en trouva bien, l’opération réussit parfaitement.
L’archer, guéri à la fois de sa maladie et de la potence, reçut de plus
une pension qui lui permit d’aller vivre à la campagne pour y planter
ses choux en toute honnêteté.
Les vieilles descriptions de Paris citent les inscriptions curieuses des
charniers de Saint-Séverin; en voici deux, celle-ci placée sur la porte
du cimetière sur la rue de la Parcheminerie:
_Passant, penses-tu pas passer par ce passage;_
_Où pensant, j’ai passé._
_Si tu n’y penses pas, passant, tu n’es pas sage,_
_Car en n’y pensant pas, tu te verras passé._
Et cette autre d’un accent plus terrible sur les murs du charnier:
_Tous ces morts ont vécu; toi qui vis tu mourras!_
Saint-Séverin, comme beaucoup d’autres églises, comme Saint-Médard,
Saint-Merry, les Innocents, etc., avait quelque part, probablement du
côté du cimetière, un reclusoir, une cellule fermée et murée, n’ouvrant
plus sur le monde que par une étroite fenêtre, cabanon où vivait, des
aumônes des passants, une pauvre femme enfouie vivante dans ce tombeau,
soit de sa pleine volonté, pour quelque malheur particulier ou pour
expier quelque faute, soit, comme il est arrivé, recluse par justice en
punition d’un crime. C’était un lieu d’expiation, un sépulcre «pour les
femmes affligées, mères, veuves ou filles qui auraient beaucoup à prier
pour autrui ou pour elles et qui voudraient s’enterrer vives dans une
grande pénitence», dit Victor Hugo dans _Notre-Dame de Paris_, où il a
mis en scène une de ses recluses, _la Sachette_, qui s’appelait en sa
folle jeunesse, avant son malheur, _Paquette la Chantefleurie_.
La recluse de Saint-Séverin sous Charles V s’appelait dame _Flore_; en
1403 l’église Sainte-Opportune avait Agnès du Rocher dans son reclusoir;
on connaît parmi les recluses de l’église des Innocents: _Alix la
Burgotte_, morte en 1466, _Jeanne la Vaudrière_, enfermée en 1442 après
une cérémonie et un sermon de l’évêque de Paris, _Jeanne Pannoncel_, en
1496, enfin une noble dame, Renée de Vendômois, murée en 1485 dans le
reclusoir par arrêt du Parlement, pour avoir fait tuer son mari.
Dans ce quartier de l’Université, où le tournant de chaque rue montre
quelque pignon de chapelle, d’église, ou de couvent, on trouve
Saint-André des Arcs, des Aas, ou des Arts, probablement ainsi nommée à
cause du grand enclos de Laas, formé par les jardins romains du Palais
des Thermes; c’est une église élevant une jolie tour, au-dessus d’un
portail gothique que le XVIIIᵉ siècle défigurera en attendant que la
Révolution le supprime.
A l’angle de la rue Saint-Jacques, sur le carrefour entre Saint-Jean de
Latran et le collège de Cambrai, une petite chapelle du XIVᵉ siècle,
dédiée à saint Yves, est la chapelle des seigneurs bretons de la cour et
aussi des avocats de Paris; elle est remplie de sépultures de
basochiens, de procureurs et de notaires, saint
[Illustration: ÉGLISE SAINT-SÉVERIN]
Yves de Tréguier, le grand saint de Bretagne, avocat lui-même, étant le
patron des gens de loi, très révéré surtout par les plaideurs, comme en
témoignent les sacs aux paperasses de procédure, apportés en ex-voto
pour les causes gagnées. Il y a toujours des procureurs et des procès,
et plus qu’autrefois, mais la chapelle Saint-Yves a disparu, démolie en
1797.
Rue Saint-Jacques, au-dessous de la Sorbonne, il y a Saint-Benoît le
Bientourné, appelé ainsi après un changement dans l’orientation de
l’autel; c’est l’église des gens du noble art du Livre, écrivains,
grands imprimeurs ou libraires, si nombreux dans son quartier et en
nombre considérable enterrés sous ses voûtes; Saint-Benoît a un beau
portail du XVᵉ siècle, de beaux pignons de chapelles sur le côté du
cimetière. Saint-Benoît le Bientourné eut une fin mouvementée: vendu en
96, rendu au culte par l’acquéreur, puis revendu à un meunier, il fut
transformé en salle de spectacle. Ce fut de 1832 à 1845 le théâtre du
Panthéon. La vieille église stupéfaite écouta les flonflons du
vaudeville et les rires d’un public bruyant entre tous. Mais le théâtre
ne réussit pas et Saint-Benoît fut démoli en 1854.
Saint-Hilaire, Saint-Côme, Saint-Étienne des Grès, vendues et rasées
aussi à la Révolution, étaient de toutes petites églises. Les églises
Saint-Médard et Saint-Nicolas du Chardonnet eurent plus de chance et
furent conservées quand tout se transformait autour d’elles.
Que de moines dans ces rues et que de clochettes de couvents répondant
aux cloches des églises, Augustins grands et petits, Bernardins,
Mathurins, Carmes, Cordeliers, Jacobins, etc. En face de la pointe de la
Cité, s’élève en bordure de la Seine le couvent des Grands Augustins
dont l’importance est considérable. C’est là que se fit, le 1ᵉʳ janvier
1579, la cérémonie d’institution de l’ordre du Saint-Esprit, par le roi
Henri III qui établit aussi aux Grands Augustins la confrérie des
Pénitents Blancs; l’ordre du Saint-Esprit garda chez les Augustins une
salle des séances décorée des portraits, bustes ou écussons de tous les
dignitaires depuis la fondation. L’église, très riche en monuments,
possédait entre autres mausolées celui de Philippe de Commines; à la
Révolution, on y installa, avant de la démolir, une imprimerie
d’assignats.
Les moines Augustins n’étaient point gens commodes et le vieux couvent
qui terminait sur la rive gauche la perspective du Pont-Neuf pouvait,
comme une place de guerre, inscrire des sièges dans ses annales,
aventures héroï-comiques où les Augustins montrèrent l’humeur
batailleuse des moines de la Ligue.
En 1588, l’année des barricades, quand Paris est en pleine révolution et
que Guisards et Royaux s’entre-tuent par les carrefours, la mutinerie et
la forcenerie de la rue gagnent le couvent, les Augustins se battent
entre eux à l’occasion d’une élection de dignitaire.
En 1657, peu après la Fronde, comme la vétusté des bâtiments du Châtelet
forçait les tribunaux à chercher un asile ailleurs pendant le temps de
leur restauration, on voulut louer pour cela des salles aux Augustins.
Les moines refusèrent leurs salles et malgré les ordres du roi, les
arrêts du parlement, s’obstinèrent si résolument que l’on dut forcer le
couvent, _manu militari_. L’année suivante devait voir bien autre chose,
un vrai siège, une brèche, un combat, avec blessures et morts d’hommes.
[Illustration: LES ANCIENS CHARNIERS DE SAINT-SÉVERIN]
Quoi!...
dit la Discorde dans le _Lutrin_ de Boileau,
J’aurai pu jusqu’ici brouiller tous les chapitres,
Diviser Cordeliers, Carmes et Célestins!
J’aurai fait soutenir un siège aux Augustins.....
La discorde s’était mise dans le couvent, encore à propos d’élections;
le parlement dut intervenir et comme ses arrêts restaient lettre morte,
envoyer les archers de la ville pour mettre les moines à la raison. Mais
ceux-ci, décidés cette fois à soutenir un vrai siège, s’étaient
barricadés dans la place, bien garnie de munitions de bouche et de
guerre.
Les préparatifs de cette petite guerre passionnaient Paris. «--Je vais
voir tuer des Augustins!» disait La Fontaine, qui ne croyait pas si bien
dire, en courant au Pont-Neuf assister à la bataille. On se battit
réellement et sur la brèche, comme en un vrai siège, les archers ayant
fait un trou à la muraille. Les Augustins, bien qu’ayant déjà deux tués
et des blessés, s’efforçaient d’empêcher l’escalade; encouragés par le
son du tocsin de leur église, quelques-uns se maintinrent sur la brèche,
pendant que d’autres couraient chercher le Saint-Sacrement qu’ils mirent
en travers de leur mur écroulé. Mais les archers portèrent leurs efforts
à côté et cette dernière barricade allait être tournée; c’était la
défaite, alors nos Augustins déconfits demandèrent à capituler. Ainsi se
termina le siège, le parlement avait ville prise. En punition de leur
résistance, il envoya pour quelque temps dans les cachots de la
Conciergerie les plus acharnés des combattants, mais peu après Mazarin
les délivra et les fit reconduire en triomphe à leur couvent dans les
carrosses du roi.
Les Bernardins d’humeur plus paisible ont leur couvent presque à la
Tournelle, derrière l’église Saint-Nicolas du Chardonnet; c’est un très
grand couvent et en même temps un collège où les moines de Cîteaux
viennent «demeurer et étudier tant ès arts libéraux qu’en théologie et
decret et y prendre les degrés de maîtres, bacheliers et docteurs». Leur
église est grande et belle, quoiqu’une partie de la nef demeure
inachevée en encadrant un jardin de ses ogives béantes.
Perpendiculairement à l’église un immense édifice superposant réfectoire
et dortoir limite avec d’autres bâtiments la grande cour du couvent.
Tout à côté des Bernardins, au-dessus de la place Maubert, les Carmes
sont établis depuis Philippe le Bel. Cet ordre originaire des couvents
du Mont-Carmel et venu de Palestine avec saint Louis, avait précédemment
occupé un couvent sur la rive droite entre les Célestins et un monastère
de béguines devenu plus tard l’Ave Maria.
Ils portaient un manteau à bandes alternativement blanches et noires,
habillement qui leur fit donner par le peuple de Paris le nom de Barrés,
nom resté jusqu’à nos jours à la rue conduisant à leur premier couvent,
aujourd’hui rue de l’Ave-Maria.
Le populaire et les écrivains du moyen âge prennent souvent ces Carmes
barrés pour cibles de leurs plaisanteries et de leurs fabliaux. Le
voisinage des nonnes surtout donne carrière aux satiristes comme
Rutebœuf, qui dit nettement:
Les Barrès sont près des Béguines
Neuf ving en ont; à lor voisines
Ne lor faut que passer la porte.
A la place Maubert les Carmes n’ont pas de voisines. Dulaure, qui appuie
si volontiers sur les démérites gros ou menus de tout ce qui porte froc
ou soutane, ne voit plus à leur reprocher qu’un penchant à la bonne
chère et rappelle certain festin en temps de carême, en 1658, festin
troublé sur réquisition du supérieur, par des exempts qui saisirent
force pâtés, jambons et bouteilles de vin et pour ce fait conduisirent
douze religieux au For l’Évêque.
A l’église des grands Carmes s’appuie un très beau cloître du XIVᵉ
siècle, lequel sur un des côtés possède une superbe chaire extérieure
accrochée aux arceaux. Entre autres tombeaux de l’église des Carmes, il
faut signaler celui du libraire Gilles Corrozet, le premier
historiographe de Paris, auteur des Antiquités, Chroniques et
Singularités de Paris, un ancêtre que tous les amis de Paris et des
monuments parisiens doivent révérer.
Que reste-t-il de ce couvent et du magnifique cloître? Absolument rien!
Un marché en tient la place. Les Bernardins, s’ils ont perdu leur
église, pourraient, dans le quartier très serré où jadis ils avaient
leurs aises, retrouver leur réfectoire et leur dortoir avec des pompiers
installés dans leurs lits. La caserne de pompiers de la rue de Poissy
est logée dans le magnifique bâtiment à vingt travées d’arcades
gothiques soutenues par de puissants contreforts.
Les Mathurins, ordre s’occupant du rachat des captifs, ont leur couvent,
très modeste de proportions, près de l’hôtel des abbés de Cluny. Le
peuple les aime tant pour le but de leur œuvre d’une si haute charité,
que pour leur humilité et les appelle les _frères aux ânes_, parce qu’on
ne les voit jamais sur d’autres montures par les marchés et les routes.
Sur l’emplacement de leur couvent s’élève aujourd’hui le théâtre Cluny.
Les Cordeliers sont voisins des Mathurins, ordre important, couvent
considérable, grande église. Les frères de Saint-François,
reconnaissables à la grosse corde ceignant leur taille, doivent beaucoup
à saint Louis qui favorisa leur établissement à Paris sur un terrain
appartenant à l’abbaye de Saint-Germain des Prés et leur donna, pour la
construction de leur église, une partie de l’amende considérable payée
par son vassal, le farouche sire Enguerrand de Coucy, pour le meurtre de
trois jeunes gens surpris chassant sur ses terres.
Il faut avouer que les Cordeliers dépassaient encore les Augustins en
humeur batailleuse; sans parler de leurs longues querelles avec
l’Université qui, en raison de leur collège pour les religieux de leur
ordre, les accusait d’empiéter sur ses attributions et prérogatives. Le
désordre et l’agitation en permanence dans le couvent, les batailles que
se livrèrent entre eux les frères de Saint-François pour divers motifs,
leur insubordination perpétuelle, amenèrent même des conflits avec les
représentants du Saint-Siège.
Au point de vue pittoresque, la façon dont ils en usèrent avec les
Évêques envoyés en 1501 par le légat du pape, pour refréner les abus et
réformer les mœurs du couvent, mérite d’être rapportée. Réunis dans leur
église, les Cordeliers attendirent de pied ferme les deux Évêques
chargés des foudres pontificales; dès qu’ils entrèrent, accueillis par
un silence glacial, et parurent vouloir prendre la parole, une moitié
des Cordeliers entonna soudain une hymne à plein gosier et, l’hymne
achevée, l’autre moitié des frères commença un autre cantique, puis un
troisième et successivement de nombreux autres, pendant des heures, sans
laisser entre leurs chants le plus petit intervalle permettant aux
Évêques de glisser leur admonestation.
[Illustration: LA DUCHESSE DE MONTPENSIER APPORTE AUX CORDELIERS LA
NOUVELLE DE L’ASSASSINAT D’HENRI III]
Les Évêques eurent beau élever la voix, rien n’y fit, leurs
objurgations, leurs protestations étant étouffées sous les cantiques
chantés à perdre haleine. Ils durent enfin se retirer, laissant la
victoire aux Cordeliers. Grand scandale, notable émotion dans toute la
ville cléricale. Après s’être concertés avec les autorités temporelles,
les Évêques revinrent le lendemain, non plus seuls, mais avec le Prévôt
de Paris, des procureurs et de nombreux sergents. Usant de la même
tactique, les Cordeliers reprirent aussitôt les chants de la veille;
mais cette fois les magistrats, voyant toutes les sommations inutiles,
firent avancer les archers et force fut aux Cordeliers houspillés de se
taire.
Les novices des Cordeliers, turbulents tout autant que des écoliers
laïques
[Illustration: AUX CORDELIERS. QUERELLE DE CLUBISTES ET SECTIONNAIRES]
se mutinèrent plus d’une fois, ainsi que des lycéens de nos jours, et
comme c’était le siècle des Barricades, ils soulevaient volontiers les
pavés de leurs préaux. Quand le désordre se mettait dans le couvent, ils
étaient, bien entendu, au premier rang, heureux des occasions de
tumulte. De quoi ne les accusait-on pas d’ailleurs! Ils étaient
fortement soupçonnés de cacher dans leurs rangs des novices du sexe qui
ne doit point fournir de moines. Le fait est qu’on découvrit quelquefois
des femmes parmi eux. L’Étoile dans son journal cite ainsi un certain
frère Antoine dont le froc couvrait une femme jeune et jolie; quand on
s’aperçut de la fraude, après quelque temps, au grand chagrin des
novices, la demoiselle fut emprisonnée et punie avec grande rigueur.
[Illustration: LE COUVENT DES BERNARDINS]
La très vaste église des Cordeliers brûla en 1580; on ne connut pas au
juste la cause de l’accident; on accusa des novices, soupçonnés au moins
d’imprudence, tandis que les Cordeliers mettaient le malheur sur le
compte des protestants. Henri III, qui tenait leur couvent en faveur
particulière, fournit une grande partie des fonds nécessaires à la
reconstruction. Aux Cordeliers s’assemblait le chapitre de l’ordre de
Saint-Michel créé par Louis XI en 1469 en l’honneur du premier chevalier
qui, pour la querelle de Dieu, «batailla contre l’ancien ennemi de
l’humain lignage et le fit trébucher du ciel».
Il n’y avait plus, lorsque survint la Révolution, que soixante religieux
dans les immenses bâtiments déclarés propriété nationale, et bientôt la
grande salle de théologie, qui servait d’école aux jeunes religieux,
devint le local du fameux club des Cordeliers fondé par Camille
Desmoulins. Les âmes des fougueux Cordeliers de la Ligue, de ces novices
belliqueux qui faisaient l’exercice sous les galeries du cloître avec la
pique et l’arquebuse, durent violemment tressaillir quand les échos du
vieux couvent retentirent des motions enflammées des orateurs ou des
violentes querelles des patriotes du club.
Camille Desmoulins, Danton, Marat étaient des voisins, habitant tous
trois la rue voisine. Marat, lorsque le couteau de Charlotte Corday eut
interrompu violemment son insatiable fringale de sang, fut, en sortant
de la baignoire rouge, apporté aux Cordeliers, exposé dans la grande
cour à côté de la baignoire au milieu des lamentations de la populace,
des furieuses déclamations et des cris de vengeance, sanglante apothéose
de «l’Ami du Peuple». Un tombeau bientôt s’éleva en son honneur dans
cette cour du couvent, un mausolée avec des arbres poétiquement penchés
au-dessus d’une urne funéraire.
Autre souvenir révolutionnaire des Cordeliers: le bataillon des fédérés
marseillais, venu à Paris pour collaborer au 10 août, fut logé dans ce
vieux couvent, caserne de la Ligue transformée en caserne
révolutionnaire. Quel tapage sous les galeries, avec les allées et
venues des meneurs de la Commune, les visites et fraternisations des
sectionnaires.
En témoignage de l’importance de ces Cordeliers, il reste encore le
grand bâtiment du réfectoire, comble majestueux qu’on aperçoit au-dessus
des toits, large pignon flanqué d’une très belle tourelle d’escalier.
Cette grande salle est le musée médical Dupuytren. De tout le reste,
néant. La clinique de l’école de Médecine en occupe en partie
l’emplacement.
Le mur de Philippe-Auguste, dont la rue Monsieur-le-Prince représente le
fossé, avait, pendant des siècles, borné ici la ville; il longeait le
jardin des Cordeliers et touchait peu après à la porte Saint-Michel.
Entre cette porte et la porte Saint-Jacques un autre grand couvent
s’appuyait à la muraille. C’était le couvent des Jacobins.
Ce ne sont pas ces Jacobins qui ont donné leur nom au club rival du club
des Cordeliers, ceux-là sont les Jacobins de la rue Saint-Honoré,
établis seulement sous Louis XIII. Leur couvent n’avait rien de bien
remarquable, mais l’église renfermait quelques beaux tombeaux du XVIIᵉ
siècle.
Le grand couvent de la rue Saint-Jacques formait encore à la fin du
siècle dernier un ensemble de bâtiments des plus pittoresques, remplacés
aujourd’hui par les cubes bien nets des blocs de maisons entre les rues
Soufflot et Cujas. Dans la très vaste église les siècles avaient
accumulé un nombre considérable de monuments; tout le long de la nef
c’était une magnifique rangée de rois, princes du sang, princesses,
chevaliers, dames, dormant les mains jointes, couchés sur leur dalle.
La porte du couvent sur la rue Saint-Jacques était fort belle, décorée
d’une statuette de la Vierge entre celles de saint Dominique et d’un
autre docteur de l’ordre, sous une gracieuse arcature. Elle survécut
quelque temps à la destruction des édifices conventuels, ainsi que le
bâtiment dit de l’École Saint-Thomas, construit au XVIᵉ siècle pour
servir de salle d’exercice aux prédicateurs. Cette vaste salle où se
voyaient les statues des grands orateurs religieux, entre autres saint
Thomas d’Aquin de qui elle tirait son nom, ne disparut qu’en 1850, après
avoir servi quelque temps d’École communale.
Au moyen âge, nos Jacobins, les frères prêcheurs de Saint-Dominique, ne
se montrèrent pas moins indisciplinés et dissolus que les Cordeliers.
Lorsqu’on voulut en 1501 apporter une réforme aux mœurs du couvent,
ainsi qu’il avait été fait chez les voisins, il en résulta aussi
quelques troubles graves. Chassés de leur demeure, les Jacobins, pour y
rentrer, vinrent l’assiéger avec l’aide de douze cents écoliers armés,
forcèrent les portes et battirent rudement ceux qu’ils trouvèrent dans
la place.
[Illustration: PORTE DU COUVENT DES JACOBINS DE LA RUE SAINT-JACQUES]
Au temps de la Ligue, le couvent fournit les plus farouches de ces
prédicateurs enragés qui surexcitaient les colères politico-religieuses.
La foule aux grands jours remplissait les cours du couvent et les
fanatiques Jacobins prêchaient en plein air avec la verve populacière
des moines de ce temps, accablant le roi Henri III, cet Hérode, et avec
lui tous les ennemis de la Ligue, des injures les plus violentes,
appelant les bénédictions du Ciel sur messieurs de Guise, sauveurs de la
religion, et sur les braves Seize, chefs de Paris insurgé.
C’est de là que sortit fanatisé le petit frère Jacques Clément, pour
s’en aller poignarder Henri III en son camp à Saint-Cloud, meurtre que
le lendemain la duchesse de Montpensier, triomphante, accourait annoncer
elle-même au peuple en l’église des Cordeliers, du haut des marches du
grand autel.
Le réfectoire des Jacobins, perpendiculaire au rempart, avait pour
annexe un vieux bâtiment carré qui formait en dehors de l’enceinte aux
tours rondes une encoche singulière, quelque chose comme une grosse tour
carrée soutenue par des contreforts et crénelée comme la muraille.
C’était un ancien parloir aux bourgeois donné au couvent par Louis XII.
Ce bâtiment, saillant sur les dehors et assez fort pour avoir été
conservé lors de la construction de l’enceinte, avait été auparavant,
dit-on, le manoir des seigneurs de Hautefeuille, domaine seigneurial
absorbé par la ville grandissante; il a dans tous les cas survécu
longtemps à l’enceinte et même au couvent et n’a disparu que de nos
jours, avec des débris de l’enceinte de Philippe-Auguste et une tour
cylindrique voisine.
Paris a sa chartreuse aussi; succursale de la Grande Chartreuse de
Grenoble. Des moines de Saint-Bruno, appelés par saint Louis, se sont
créé une Thébaïde hors de la porte Saint-Michel, au pied de la montagne
Sainte-Geneviève, sur les terrains qui formeront plus tard une partie du
jardin du Luxembourg, toute la partie sud après le grand bassin jusqu’à
l’Observatoire.
Dans ces parages mal fréquentés, presque déserts, s’était élevé un
château de plaisance du roi Robert, le manoir de Vauvert. Abandonné
ensuite et tombé à l’état de ruines, le manoir de Vauvert devint un
refuge de malandrins et de coupeurs de bourses, lesquels, pour chasser
tout visiteur indiscret, lui firent une réputation de lieu terrible,
hanté par des gnomes et gobelins malfaisants. On racontait mille
horreurs de ce vilain endroit, repaire d’un grand magicien cornu, à
pieds fourchus, au corps enveloppé dans une immense barbe verte, vivant
entouré de démons aussi hideux que lui.