Peu après ce lamentable désastre, la destruction de la bibliothèque

après le pillage du trésor, s’achevèrent les destins de l’abbaye. Les

ruines du réfectoire, les bâtiments subsistants, le dortoir, la chapelle

de la Vierge furent abattus et après treize siècles d’existence

glorieuse, l’abbaye fondée par Childebert disparut. L’église seule en

est conservée ainsi qu’une partie du palais abbatial construit par ce

cardinal de Bourbon abbé de Saint-Germain, qui fut le roi de la Ligue

sous le nom de Charles X, après l’assassinat d’Henri III. Le palais

abbatial est une propriété particulière, la rue de l’Abbaye actuelle,

tracée à travers le cloître, y vient aboutir; les maisons du côté nord

occupent la place du réfectoire et de la belle chapelle de la Vierge de

Pierre de Montereau.

L’abbaye au temps de sa splendeur, en possession de biens considérables,

avec haute et basse justice, droits importants et nombreux, tant sur la

rivière que sur les métiers et les marchés installés sur son territoire,

vit bientôt une petite ville se former autour de ses murailles. C’était

le faubourg Saint-Germain qui naissait, commençant par quelques rues sur

le revers du fossé, entre la porte de Nesle et la porte de Bucy, et se

poursuivant bientôt jusqu’à la rue qui menait au village de Vaugirard.

Reportons-nous à l’époque des prospérités de l’abbaye. Un gros sujet de

tracas pour les moines, ce sont messieurs les escholiers ses voisins.

L’Université et les abbés vivent en luttes perpétuelles. Les écoles

prétendent avoir des droits sur les prairies, cadre verdoyant de

l’abbaye du côté de la Seine; elles ne se contentent pas du grand Pré

aux Clercs à elles octroyé par une ancienne concession, elles veulent

aussi le petit que les moines prétendent garder.

Fort souvent des rixes éclatent entre ces turbulents écoliers et les

sergents de l’abbaye soutenus par les habitants du bourg Saint-Germain,

et les écoliers ont parfois le dessous. L’Université, qui défend

énergiquement ses enfants, même quand ils ont tort, intervient alors.

[Illustration: L’EXPLOSION DE L’ABBAYE DE SAINT-GERMAIN, DESTRUCTION DU

RÉFECTOIRE]

Pour des querelles tournées en batailles, pour des délits quelconques,

pêche dans les eaux de la petite Seine dont le poisson appartient aux

moines et que par conséquent les écoliers aiment à capturer, pour des

déprédations commises, bien des écoliers font connaissance avec la geôle

de l’abbaye ou vont même figurer au pilori des seigneurs abbés, tourelle

de justice élevée au milieu du carrefour, devant le guichet de l’abbaye.

Grande rumeur alors au pays des collèges; on s’attroupe devant la

justice de l’abbaye, on montre son mécontentement par des cris et des

grognements et on console les patients. C’est Jehan le Picard, étudiant

du collège de Beauvais, bien connu ès tavernes de la rue Saint-Jacques

qui, la tête passée dans un cercle de bois, tourne en montrant sa

grimace à chaque ouverture du pilori. C’est le grand Pierret Guillot du

collège de Karembert, coureur de mauvais lieux, faible latiniste, mais

bon larron; celui-ci tire son pain d’une bourse fondée par quelque pieux

abbé qui n’a pas songé à la soif, et pour boire il détrousse le soir les

passants attardés...

Les délits reprochés à ces malandrins saisis sur les terres de l’abbaye

sont avérés; n’importe, grande colère et réclamations de l’Université,

qui prétend être seule justicière des écoliers.

Cette lutte entre les droits de l’abbaye et les prérogatives de

l’Université donna lieu parfois à de véritables combats. En 1278, les

moines ayant commencé quelques constructions sur le petit Pré aux

Clercs, les écoliers s’en offusquent et résolument s’en viennent les

démolir; le tocsin de Saint-Germain sonne alors, appelant à la rescousse

les gens de l’abbaye; ils accourent et il y a sur le terrain en litige

bataille rangée, un rude combat où les flèches sifflent parmi les volées

de pierre; les étudiants en déroute doivent quitter la place, laissant

sur le terrain des morts et des blessés ainsi que des prisonniers.

[Illustration: LA FOIRE SAINT-GERMAIN]

Pendant la bagarre, des gens de l’abbaye avaient couru occuper les

portes de la ville; quand les escholiers abandonnant la partie veulent

rentrer dans Paris, ces nouveaux adversaires leur tombent dessus et font

prendre à bon nombre un bain forcé dans les fossés.

Pour venger les morts de cette échauffourée l’Université en appela au

pape et au roi; elle eut gain de cause, l’abbaye fut condamnée, son

prévôt chassé avec quelques-uns de ceux qui avaient le plus violemment

féri sur les écoliers, sans parler des satisfactions pécuniaires aux

blessés et aux parents des occis.

On revit nombre de fois encore des reprises d’hostilités et d’aussi

chaudes batailles. Au XVIᵉ siècle, particulièrement en 1550, 1552, 1555,

il y eut graves bagarres et dégâts importants.

En juillet 1548, ce fut presque un siège que les étudiants firent subir

à l’abbaye; ils se livrèrent pendant plusieurs jours à toutes les

dévastations dans les jardins et le grand clos de l’abbaye qu’ils

ravagèrent, empêchés seulement par le rempart de pousser plus avant les

dégâts. Le soir venu, les vainqueurs ayant arraché plus de 3,000 pieds

d’arbres dans l’enclos, rentrèrent chargés de branches et de ceps qu’ils

allèrent brûler en feux de joie sur la place Sainte-Geneviève.

En 1557, ce fut encore plus sérieux; toujours pour maintenir leurs

droits sur le Pré, les écoliers s’en vinrent brûler trois maisons

construites par les moines. On vit la ville écolière en ébullition,

sourde à toutes les remontrances, résister à ses régents, au recteur, au

parlement, disperser les quelques sergents de la force publique et

démolir leurs postes; les écoliers menaçaient même de brûler les

collèges si on empêchait leurs attroupements.

[Illustration: ENTRÉE DE LA FOIRE SAINT-GERMAIN AU XVIIᵉ SIÈCLE]

Cette fois il fallut prendre de très sérieuses mesures pour garantir

l’abbaye et les habitants du bourg Saint-Germain; le roi intervint,

menaça de faire avancer les troupes et fit élever quelques potences pour

en imposer aux fauteurs de troubles; en même temps une ordonnance

enjoignit aux écoliers français de rentrer tranquillement dans leurs

collèges, et aux étudiants étrangers de sortir du Royaume sous quinze

jours; comme ceux qui n’obéirent pas tout de suite furent jetés en

prison, l’ordre régna bientôt au turbulent pays latin. Pour enlever tout

nouveau sujet de discorde entre l’abbaye et l’Université, le roi

confisqua le Pré aux Clercs, objet du litige, les Écoliers n’y eurent

plus d’autres droits que ceux de tous les Parisiens.

A la fin du XVᵉ siècle l’abbaye fonda, par permission royale, la très

célèbre foire de Saint-Germain, qui pendant trois cents ans eut une

vogue extraordinaire. A l’origine, c’était une foire franche qui ne

devait durer qu’une huitaine de jours, mais bientôt la coutume vint de

faire durer les huit jours cinq ou six semaines, et encore les

marchands, qui faisaient là de très bonnes affaires, obtinrent-ils

souvent d’autres prolongations.

Les religieux avaient fait construire 140 loges, divisées en neuf rues

tirant leurs noms de la nature des marchandises exposées. Ouverte en

1486, la foire Saint-Germain eut bien vite un succès prodigieux. Ce

n’était pas seulement un marché, c’était aussi un champ de fête

perpétuelle. A côté des riches étalages où, comme en nos Expositions

modernes, les marchands apportaient tous les produits industriels

possibles, il y avait de nombreux lieux de plaisir, cabarets, théâtres,

académies de jeux, tripots de toutes sortes, débordant largement par les

rues avoisinantes et amenant une nombreuse population de mœurs

équivoques, amie du désordre sous toutes ses formes, à côté des

marchands et des simples chalands ou curieux.

La mode, aussi puissante alors que maintenant, avait adopté l’endroit et

lui maintint ses faveurs jusqu’au jour où, fatiguée par trois siècles de

constance, elle passa la rivière et trouva dans les galeries du

Palais-Royal les mêmes séductions et les mêmes plaisirs, dans un cadre

modernisé.

Assemblage étrange, au milieu de tout cela, parmi ces loges de bateleurs

et ces cabarets douteux, la foire Saint-Germain avait sa petite chapelle

particulière avec son desservant,--ce qui rappelait à tous que le champ

de fête était une fondation des moines.

Quel tableau animé présentait la foire Saint-Germain en son beau temps!

Quelle foule! Quel tapage! Toute la ville était là, représentée par

toutes les classes; bourgeois, populaire, seigneurs, clercs, escoliers,

laquais faisant la fortune des marchands et des bateleurs, portant des

droits considérables au trésor de l’abbaye et luttant aussi parfois de

turbulence dans les désordres du soir, aux spectacles et aux tripots.

Les rois du XVIᵉ siècle ne dédaignaient pas d’y venir. Henri III

parcourant les galeries avec ses mignons y fut insulté par des escoliers

qui les suivaient, le cou pris dans des fraises de papier, en

ridiculisant leurs attitudes et en leur criant au nez: «A la fraise, on

reconnaît le veau.»

Les occasions de désordre ne manquaient pas, ni les voleurs coupant les

bourses, enlevant les manteaux, ni les bretteurs non plus; souvent épées

et dagues se mettaient de la partie et maintes rixes ensanglantèrent la

fête. Reconstruite en 1511, la foire Saint-Germain vécut jusqu’à la

Révolution.

En ses dernières années, une nuit de mars 1762, les bâtiments,

boutiques, tripots et théâtres avaient été complètement détruits par un

incendie dont la violence fit rouler les flammes jusqu’aux murailles de

Saint-Sulpice. On reconstruisit bientôt le tout, galeries, boutiques,

loges pour les physiciens, charlatans, montreurs de phénomènes, théâtre

pour les «_farceurs de la foire_», c’est-à-dire

[Illustration: ÉCOLIERS AU PILORI DE L’ABBAYE DE Sᵗ-GERMAIN

_Imp. Draeger & Lesieur, Paris_]

plusieurs salles où les acteurs des théâtres de la ville venaient

pendant six semaines ou deux mois que durait la foire, jouer des pièces

comiques, d’un genre spécial et souvent trop libre. Il y eut aussi alors

le _Waux hall de la foire_, vaste établissement de plaisir, avec une

salle de bal en rotonde à ciel ouvert.

Mais la grande vogue n’y était plus, en 1786 la foire Saint-Germain

avait vécu. A sa place, sous l’empire, on construisit le marché actuel.

[Illustration: L’ABBAYE DE SAINTE-GENEVIÈVE AU XVIIIᵉ SIÈCLE]

Le palais abbatial qui subsiste encore et dresse dans la rue de

Furstenberg sa noble façade de briques et de pierres, fut commencé en

1586 par le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen et abbé de

Saint-Germain, le Charles X des Ligueurs. Plus tard le XVIIᵉ siècle, qui

ne trouvait plus à son goût les monuments gothiques, refit le grand

cloître en froides arcades plein cintre et pilastres doriques. L’aspect

féodal de l’antique abbaye se modifiait peu à peu; la ville

l’enveloppait maintenant; les vieux remparts et les tours tombèrent, les

fossés furent comblés et à leur place on fit des rues bientôt couvertes

de bâtisses. Les moines élevèrent eux-mêmes des maisons à loyer dans

les rues situées autour du palais abbatial restauré par le cardinal

landgrave de Furstenberg, abbé commendataire.

Le XVIIIᵉ siècle commence, qui devait voir la fin de l’abbaye. Le temps

n’est plus où les abbés sont des moines sortis du sein même de l’abbaye,

aimant passionnément leur maison et rêvant sans cesse à augmenter son

importance ou son illustration. Pour bien des abbayes l’abus de la

_commende_ a changé tout cela, les abbés n’ont d’abbés que le nom, ce

sont souvent des grands seigneurs, des princes tenant surtout à jouir,

du mieux possible, de tous les revenus de leur bénéfice, à en tirer tout

ce qu’il peut fournir. Dans le silence et la paix de l’immense

bibliothèque magnifiquement installée au deuxième étage au-dessus du

chapitre, les bénédictins travaillent et méditent. Ils percent, dans le

fatras embrouillé des légendes, des sentiers praticables, ils défrichent

l’histoire de France, tandis qu’à côté d’eux le faste, le bruit et le

mouvement remplissent le palais abbatial où se succèdent des abbés

commendataires menant la vie de grand seigneur à la façon du XVIIIᵉ

siècle.

[Illustration: LE PALAIS ABBATIAL, RUE DE FURSTENBERG]

Mais après ces derniers abbés, parmi lesquels le comte de Clermont, et

l’ex-roi de Pologne Jean Casimir, les sectionnaires de 1793 vont venir

et l’administration des poudres et salpêtres derrière eux, et la vieille

abbaye de Childebert, type parisien des grandes abbayes féodales,

disparaîtra par une catastrophe dans un tourbillon de flammes, en même

temps que l’antique monarchie.

La troisième grande abbaye de la rive gauche, Saint-Victor, qui bornait

l’Université à l’est, ne remontait pas, comme Saint-Germain et

Sainte-Geneviève, aux commencements de la monarchie. Elle était de

beaucoup leur cadette, et son église, pendant sept cents ans seulement,

dessina sa belle silhouette à l’horizon de Paris.

Ce ne fut d’abord qu’un modeste prieuré au petit faubourg Saint-Victor,

prieuré que le roi Louis le Gros, à la demande de Guillaume de

Champeaux, érigea en abbaye. Le grand théologien maître d’Abélard,

abattu et découragé, vint y chercher le repos après sa lutte contre son

ancien disciple devenu le chef d’une école rivale, contre le terrible

jouteur qui disait de ses anciens maîtres: «Quand ils allument du feu,

ils font de la fumée et non de la lumière.» Mais lorsque ce victorieux

Abélard s’en vint, acclamé par la foule, établir ses écoles--_son camp

d’escoliers_--sur les pentes de la colline voisine, vers la rue du

Fouarre, le vieux maître ayant repris des forces recommença la lutte et

fonda en face de l’ennemi les écoles Saint-Victor, qui posèrent les

premières assises de la renommée scientifique des Victorins.

A l’époque de sa splendeur Saint-Victor occupe un vaste enclos formant

tout à fait le pendant de Saint-Germain des Prés, également en dehors de

la muraille de Philippe-Auguste, et séparé de la Seine seulement par

quelques toises de prairies. Saint-Germain s’appuie à la tour de Nesle,

la légendaire et svelte tour en face du Louvre de Philippe-Auguste;

Saint-Victor est tout proche de la Tournelle, grosse tour carrée qui

garde l’entrée de la Seine de ce côté, en face du grand hôtel

Saint-Paul, palais des rois de ce temps.

L’église de Saint-Victor est une haute et vaste nef rebâtie presque

entièrement au commencement du XVIᵉ siècle, mais qui garde encore du

temps de sa fondation une crypte, une grosse tour à baies romanes et un

cloître du XIIIᵉ siècle. De magnifiques rosaces ornent les transepts, et

les verrières présentent une suite remarquable de vitraux. Des tombeaux

d’évêques de Paris, d’hommes illustres et de prélats, venus passer leurs

derniers jours dans la retraite à Saint-Victor, remplissent l’église; il

y a Maurice de Sully, le constructeur de Notre-Dame, des maîtres

célèbres de Saint-Victor, comme Pierre Comestor, dont l’épitaphe latine

jouant sur le nom, dit: «J’ai mangé autrefois, aujourd’hui je suis

mangé»; le XVIIIᵉ siècle y mettra le tombeau de Santeuil, le poète

retiré dans son canonicat de Saint-Victor, qui dîna pour son malheur

trop souvent chez la duchesse du Maine et mourut d’une plaisanterie de

la grande dame, lui versant un cornet de tabac dans un verre de vin

d’Espagne.

Les chanoines de Saint-Victor avaient, pour l’embellissement de leur

enclos, obtenu la permission d’y faire passer la Bièvre. La rivière

captée, presque à son embouchure, traversait ce qui fut plus tard le

Jardin des Plantes, entrait dans l’enclos, suivait parallèlement le

cours de la Seine et s’en allait se jeter dans le fleuve à la hauteur de

la rue de Bièvre actuelle. Ce fut l’occasion de nombreux procès avec les

Genovefains qui se plaignaient du tort fait aux terres de leur abbaye

par ce changement de lit et disputaient aussi aux Victorins la

seigneurie et la justice du faubourg Saint-Victor.

Ainsi donc Saint-Victor en amont de la rivière, Saint-Germain en aval et

Sainte-Geneviève sur la colline, cela faisait trois cités monastiques et

féodales, élevant de nombreuses tours et tourelles, et flanquant de

trois côtés le quartier remuant de la jeunesse, la ville de

l’Université.

De ces trois grandes abbayes debout encore à la fin du siècle dernier,

avec le prestige de l’antiquité la plus vénérable, de l’art qui avait

fait de certaines parties des merveilles architecturales, avec le

prestige de la science aussi, Saint-Victor, Sainte-Geneviève et

Saint-Germain étant illustres par les travaux littéraires de leurs

moines et par la richesse de leurs immenses bibliothèques mises

largement à la disposition des lettrés et des savants laïques,--de ces

trois abbayes qui s’étaient jadis partagé le territoire de la rive

gauche, que reste-t-il aujourd’hui?

[Illustration: CONSTRUCTION DU PANTHÉON, AU PREMIER PLAN LE COLLÈGE DES

CHOLETS]

Une église, Saint-Germain des Prés, une tour, la tour dite de Clotilde,

ancien clocher de l’église Sainte-Geneviève, cinq travées du réfectoire

des Genovefains englobées dans les bâtiments du lycée Henry IV et c’est

tout. Table rase a été faite du reste. L’abbaye de Saint-Victor, la plus

malheureuse des trois, n’a laissé aucun vestige matériel de son passage

sur le lieu où, pendant sept siècles, sa magnifique église appuyée de

ses grands bâtiments avait complété le cadre monumental de l’entrée de

la Seine dans Paris et formé comme l’avant-garde des merveilles de la

grande ville.

Rien n’a survécu de Saint-Victor; un nom de rue, la rue des

Fossés-Saint-Victor, voilà seulement ce qui nous dit l’endroit où fut

le grand monastère; la halle aux vins s’est assise sur l’emplacement

bouleversé et le paysage de Paris, de ce côté, a perdu à jamais sa riche

décoration d’autrefois.

Moins heureuse encore que les abbayes de Saint-Germain et de

Sainte-Geneviève, lesquelles au moins ont laissé quelques vestiges sur

le lieu où elles ont brillé, l’abbaye de Saint-Victor a disparu tout

entière. Ici même où vécurent tant de savants religieux plongés dans

l’étude, parmi les livres d’une bibliothèque illustre, tant de chanoines

lettrés qui, pour l’amour de la science, célébraient l’anniversaire des

premiers imprimeurs, Conrad Schœffer et Faust, importateurs à Paris de

l’invention de Gutenberg, silencieux et poétique monastère où les vieux

évêques et archevêques venaient chercher le calme pour leurs derniers

jours, ici roulent maintenant les futailles de la halle aux vins.

L’église disparut à la Révolution et les bâtiments du couvent furent

démolis sans qu’il en soit rien resté.

[Illustration: TOUR ALEXANDRE DE L’ABBAYE DE SAINT-VICTOR

EN ARRIÈRE, LA BUTTE COPEAU, FUTUR LABYRINTHE DU JARDIN DES PLANTES]

[Illustration: LA CHARTREUSE DU LUXEMBOURG] CHAPITRE IV

LE PARIS DES ÉGLISES ET DES COUVENTS

I

La légende de saint Julien l’Hospitalier.--Au cimetière

Saint-Séverin.--Opéré ou pendu.--Inscriptions macabres.--Les

reclusoirs et les recluses.--Saint-Yves des Avocats.--Saint-Benoist

le Bientourné.--Les belliqueux Augustins.--Sièges de couvents.--Les

Bernardins.--Le cloître des Carmes.--Les frères aux Anes.--Le

couvent des Cordeliers.--Désordres et bagarres.--Émeute en

plain-chant.--Le corps de Marat.--Le bataillon des

Marseillais.--Aux Jacobins.--Les prédicateurs de la Ligue.--La

Chartreuse du Luxembourg.--Au grand Diable Vauvert.

Pendant des siècles les trois abbayes de la rive gauche furent les trois

principaux établissements religieux du pays des Écoles, et comme les

suzeraines d’une grande quantité de couvents secondaires, d’églises et

de collèges innombrables.

[Illustration: LE BATAILLON DES MARSEILLAIS VIENT LOGER AUX CORDELIERS]

Autour d’elles, sous leur ombre, quelle végétation d’architectures

gothiques, de gables aigus, de pinacles fleuronnés, attirant à ce qu’il

semble le regard et l’âme vers les régions supérieures; quelle

profusion de fenestrages délicatement découpés, encadrant des verrières

protégées par des grillages, quelle quantité de clochers et de

clochetons causant entre eux à travers l’espace avec leurs voix de

bronze et laissant tomber par les hautes ogives l’allégresse ou le deuil

des cloches, les appels des offices sur les paroisses petites ou grandes

enchevêtrées les unes dans les autres.

Le triomphe de l’architecture ogivale aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles a amené

la reconstruction de la plupart des églises existant auparavant,

lesquelles d’ailleurs avaient souffert des invasions normandes, avaient

été restaurées ensuite, et succombaient moins sous le poids des siècles

que sous celui de leurs voûtes. Le contrefort roman ne suffisait pas à

maintenir les murs latéraux poussés par les voûtes, l’arc-boutant

gothique, inventé au XIIᵉ siècle, allait permettre d’élever les vastes

et merveilleuses nefs aux immenses verrières, miracles de hardiesse et

de légèreté.

[Illustration: LE DANTE A SAINT-JULIEN LE PAUVRE]

Dédiée soit à saint Julien le Martyr, soit à saint Julien, évêque du

Mans, dit le Pauvre parce qu’il distribuait son bien aux malheureux,

soit à saint Julien l’Hospitalier,--on ne sait trop auquel,--l’Église

Saint-Julien le Pauvre, chapelle de l’Hôtel-Dieu son voisin, est une

œuvre en partie romane, en partie du style ogival à ses débuts, simple

et sévère reconstruction d’une église des plus anciennes, dévastée par

les Normands et devenue un prieuré. Cette église où, dit-on, le Dante,

pauvre écolier exilé, étudiant aux écoles de la rue du Fouarre, avait

coutume de faire ses dévotions, nous l’avons vue de nos jours, tombée

dans une misère profonde, montrant ses murailles délabrées, ses

verrières crevées, mais gardant un grand air de noblesse triste avec sa

belle abside, ses gros piliers et ses belles fenêtres supérieures.

Elle est au fond d’une cour nauséabonde, haillonneuse, misérable,

complètement entourée de bâtiments lépreux, de vieilles maisons

misérables aussi--non de naissance, mais par vieillesse et

dégradation,--dans le quartier de la rue Galande. Ainsi abandonnée en

cet état lamentable, elle semblait vouée à la démolition, mais le salut

lui est venu d’Orient, le culte catholique grec vient de s’y installer,

la sauvant d’une ruine imminente.

[Illustration: BAS-RELIEF DE SAINT-JULIEN, RUE GALANDE]

Un vieux débris de son portail, depuis longtemps ruiné et disparu,

figure au-dessus d’une boutique de la rue Galande, au numéro 42, un

bas-relief usé et rongé où l’on peut encore reconnaître vaguement l’un

des épisodes de la légende de saint Julien l’Hospitalier. Saint Julien

par méprise avait tué son père et sa mère, qu’en revenant de la chasse

il avait trouvés couchés dans son lit. En expiation de son crime, il

avait tout quitté et s’en était allé, suivi de sa femme qui voulait

partager sa pénitence, bâtir près d’un fleuve au passage difficile où

«moult de gens périssaient» un hospice pour les pauvres voyageurs que

lui et sa femme passaient en barque. Par une nuit d’âpre gelée

Jésus-Christ en personne, sous la figure d’un pauvre lépreux, vint

demander le passage; c’est l’épisode du bas-relief, le Christ dans la

barque de Julien. Or, dans sa charité courageuse, l’Hospitalier ne se

contenta point de passer le pauvre lépreux; pour le réchauffer, il le

mit dans son propre lit et se coucha sur lui. Jésus-Christ se fit

connaître alors, «et peu après Julien et sa femme pleins de bonnes

œuvres et d’aulmones reposèrent en Notre-Seigneur». Beau sujet

d’édification pour les habitants actuels de la rue Galande, où les plus

ignobles bouges sont installés dans des logis habités jadis par de

dignes bourgeois et de respectables magistrats.

Bien près du pauvre et austère monument du XIIᵉ siècle, toutes les

grâces du style ogival des époques suivantes se montrent à

Saint-Séverin, très pittoresque, avec son beau clocher à flèche

d’ardoises, et ses chapelles que les maisons enferment vers l’abside.

L’entrée sous le grand pignon est moderne, c’est le joli portail d’une

église de la Cité, Saint-Pierre-aux-Bœufs, démolie de nos jours, qu’on y

a appliqué; jadis on entrait à Saint-Séverin, au pied de la tour, par la

petite porte dans le tympan de laquelle est sculpté saint Martin coupant

son manteau.

Paris de siècle en siècle · 第 4 / 37 段