[Illustration: LA RUE DE LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIÈVE ET

SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT UN JOUR DE PÉLERINAGE A L’ABBAYE]

du Paris du XVᵉ siècle, à l’époque où sculpteurs et architectes

achevaient leur merveilleuse ciselure des portails nord et sud.

Nettement partagé en trois divisions: Cité, dans l’île mère, ville sur

la rive droite de la Seine et Université sur la rive gauche, Paris

agrandi commençait à déborder par-dessus la belle ceinture de remparts

de Philippe-Auguste dont les tours rondes et demi-rondes aux combles

aigus ponctuaient la ligne continue, par-dessus les toits massés en

mille chaînes de collines de tuiles et d’ardoises.

[Illustration: NOTRE-DAME ET L’ARCHEVÊCHÉ, XVIIᵉ SIÈCLE]

Au delà, dans la campagne verdoyante où s’allongeaient des embryons de

faubourgs, par-dessus maisons des champs, petits manoirs dans les

vignes, minces villages perdus dans les blés, les abbayes élevaient

leurs clochers, leurs hauts bâtiments à grands combles, leurs vastes

dépendances, enfermées comme de petites villes fortes derrière leurs

fossés et leurs murailles crénelées.

Aux antiques abbayes de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain se sont

ajoutés le grand prieuré de Saint-Martin des Champs, les abbayes de

Saint-Victor, de Saint-Antoine, tandis qu’au nord-est l’ordre militaire

du Temple couvrait un vaste espace des bâtiments nombreux et solides de

sa Commanderie, dominés par un gros donjon à tourelles, où se gardait le

trésor de l’ordre, future prison de Louis XVI.

A l’orient, derrière le _Terrain_ ou _Motte aux Papelards_, ancienne

butte de gravats couverte de broussailles, en dehors de l’enceinte du

cloître, sous les tours de l’Archevêché, sous les chapelles du chœur de

la cathédrale, d’où surgissent les aériens arcs-boutants à double volée

soutenant le grand comble, l’île de la Cité semble traîner à sa remorque

l’île Notre-Dame et l’île aux Javiaux, l’île Notre-Dame, future île

Saint-Louis, alors partagée en deux parties et n’ayant encore d’autres

constructions que des petits bâtiments appartenant aux chanoines et

loués à des blanchisseries, et le retranchement défendant la Seine,

relié par des chaînes aux deux parties de l’enceinte.

Les rois de France sont là-bas dans leur logis immense et compliqué,

vaste ensemble d’édifices réunis sous le nom d’hôtel royal de

Saint-Paul, protégé par la formidable bastille Saint-Antoine. De l’autre

côté, vers le couchant, la sortie de la Seine n’est pas moins bien

encadrée. L’antique Palais de l’île élève ses grands pignons et les

grosses tours de Saint-Louis et de Philippe le Bel, garde robuste de la

Sainte-Chapelle, ce merveilleux reliquaire en fine orfèvrerie de pierre;

en arrière, solide et fier, se carre le gros donjon du Louvre, centre

idéal d’où relèvent tous les grands fiefs de la couronne, donjon

suzerain de tous les donjons des pays de France.

[Illustration: VIEILLE MAISON DU CLOÎTRE NOTRE-DAME, RUE CHANOINESSE]

[Illustration: L’ABBAYE DE SAINT-VICTOR] CHAPITRE III

LES TROIS GRANDES ABBAYES DE LA RIVE GAUCHE

L’abbaye de Sainte-Geneviève.--Clovis et Clotilde.--Saint-Germain

des Prés, fondation de Childebert.--La sépulture des rois

mérovingiens.--Les Normands.--Massacres et dévastations.--L’Abbaye,

petite ville féodale à côté de Paris.--Le réfectoire, fabrique de

poudres.--L’explosion et l’incendie.--Ruine définitive.--Le Pré aux

Clercs.--Luttes avec les Escholiers.--La foire Saint-Germain.--Les

abbés commendataires.--L’abbaye de Saint-Victor.--Les jardins des

chanoines.--La Bièvre.--Ce qui reste des trois abbayes.

Paris moine et Paris escholier, confondus ensemble jusqu’au temps

d’Abélard sous les arceaux de Notre-Dame, se confondent et se mêlent

encore pendant des siècles quand les écoles essaiment et s’en vont

former la grande et puissante Université de l’autre côté de l’eau.

[Illustration: LA PREMIÈRE ÉGLISE SAINTE-GENEVIÈVE FONDATION DE CLOVIS]

Le Paris qui étudie, c’est le Paris de la rive gauche, l’Université, la

ville des escholiers qui devenus trop nombreux pour tenir dans les

préaux de la cathédrale et dans les petites rues de l’île déjà trop

pleine, trouvant instinctivement cloîtres et dogmes trop étroits, ont

franchi la Seine et créé le camp de la science, sur les débris du camp

romain, autour et dans les dépendances, les clos et jardins du vieux

palais latin.

Il s’y est élevé tant de collèges, tant de nids de clercs et de

_sorbonnagres_, comme dit Rabelais, il y a tant de maisons où se

clarifient et se distribuent les choses de l’esprit, les connaissances

humaines; tant de collèges petits ou grands, pêle-mêle sur les pentes de

la montagne, groupés et enchevêtrés avec les églises et les couvents!

Paris qui prie n’est pas cantonné dans un seul quartier; sur les deux

rives de la Seine, des abbayes, des prieurés, des églises, filles de

Notre-Dame, nombreuses et rapprochées, parfois se suivant à la file sur

les grandes voies, découpent la ville en un nombre infini de paroisses,

élevant par-dessus les quartiers à hôtels féodaux et les quartiers où

travaille et grouille le populaire en ses maisons serrées, tantôt de

superbes clochers merveilleusement découpés, tantôt d’humbles petites

flèches ardoisées, ces petites flèches devenues si rares aujourd’hui.

Olivier Truschet et Germain Hoyau, dans la légende d’un plan du XVIᵉ

siècle dont l’unique exemplaire a été retrouvé à Bâle, donnant «_le vray

pourtraict naturel de la ville, cité et Université_», comptent au XVIᵉ

siècle 104 églises ou monastères et 49 collèges.

Un siècle plus tard les maisons religieuses, églises, couvents,

chapelles, hôpitaux dépassent le chiffre de deux cents, et la révolution

trouvera encore ce nombre augmenté. Les quatre cinquièmes disparaîtront

alors, et si bon nombre de ces édifices au point de vue de

l’architecture ne présentaient qu’un intérêt secondaire, certains, il

faut le dire, doivent être à jamais regrettés, qui étaient de pures

merveilles de notre art national et contenaient dans leurs nefs

d’admirables monuments aussitôt détruits ou dispersés, de superbes

stalles ou boiseries barbarement jetées au feu, des vitraux d’une

splendeur et d’un éclat incomparables, brisés sans pitié.

Il faut distinguer, en ce Paris religieux du moyen âge, les grands fiefs

ecclésiastiques dans tout leur appareil féodal, avec leurs tours, leurs

prisons, leurs justices,--les grandes églises, suzeraines d’églises

dépendantes nées d’elles-mêmes dans le cours des âges,--les chapelles

d’hospices, de collèges, de confréries, de corporations,--les prieurés,

couvents ou monastères où pullule le peuple innombrable des moines et

des nonnes de tout ordre et de toute condition, priant ou travaillant,

s’engraissant dans une béate oisiveté ou peinant devant les grabats des

pauvres, dans les hôpitaux et maladreries.

Parmi ces établissements religieux innombrables, si divers d’importance

et de mérite, il faut mettre à part cinq ou six grandes abbayes qui sont

des petites villes dans la grande, des prieurés, des commanderies qui

dominent de leur importance la foule des petits couvents.

Les membres du clergé séculier, les prêtres des églises vivant de la vie

de leurs paroissiens, en rapport journalier avec chacun pour toutes les

occasions de la vie, sont en général estimés et aimés de tous. Leur

influence est immense dans l’étendue de leur circonscription petite ou

grande, et on ne le verra que trop au temps des luttes religieuses

lorsque, devenus boute-feux de la guerre civile, ils mettront

malheureusement cette influence au service de la Ligue et feront de

leurs paroissiens, ouvriers ou bourgeois, d’enragés combattants des

barricades et des remparts.

[Illustration: RUE CLOVIS, FRAGMENT DU REMPART DE PHILIPPE-AUGUSTE ET

TOUR DE SAINTE-GENEVIÈVE]

Il n’en va pas tout à fait de même pour le clergé des ordres religieux,

pour ces moines de toutes les couleurs, des ordres mendiants ou des

ordres riches, tous fortunés, d’ailleurs, qui vivent hors du siècle dans

des couvents fermés, dans ces immenses abbayes forteresses si riches et

si puissantes. On aime certains de ces ordres pour leur esprit de

charité, pour leur vie humble, on en déteste d’autres pour la raison

contraire, on en méprise plus ou moins quelques-uns. Le peuple ne

distingue pas toujours si certains de ces moines, dans le silence de

leurs grandes salles, se livrent à l’étude, à des travaux scientifiques,

partagent leur vie entre les méditations pieuses et la culture de

l’esprit; il ne voit que la richesse des abbayes, la vie facile assurée

derrière ces murailles superbes.

Le bourgeois songe aux rentes qu’il doit payer pour les terres qu’il

tient en fief, pour les maisons dépendant de la censive de ces moines,

il additionne les énormes revenus de ces couvents.

Et l’artisan chef de famille qui travaille dur, et qui malgré ses rudes

labeurs a bien du mal à faire vivre sa nichée, est tout disposé à

trouver trop facile et trop grasse l’existence des bons pères, si

complètement libérés de préoccupations terrestres et si douillettement

abrités contre toute male aventure dans leurs bonnes murailles bien

munies.

Certaines de ces abbayes, institutions vieillies, méprisent les

anciennes règles établies et se donnent toute licence pour les

satisfactions matérielles. L’idée religieuse, le but charitable des

fondations, l’origine de la fortune conventuelle, tout est oublié. Cette

fortune ne sert qu’à engraisser les moines adonnés à la gastronomie et

s’appliquant égoïstement toutes les ressources mises entre leurs mains à

d’autres intentions.

Aussi quelle place tiennent, dans la vie du moyen âge, toutes ces

légions de moines qui occupent les meilleures places au soleil de chaque

quartier, ces moines coudoyés à toute heure dans la rue, ces frocards,

les uns aimés, les autres franchement détestés, les uns respectés, les

autres méprisés, presque tous raillés d’ailleurs par l’esprit frondeur

du Parisien bien ou mal pensant; gras prieurs, capucins quêteurs

tournant autour des broches, prêcheurs à faconde populacière, frères

débauchés ou grands _humeurs de piot_, tourmenteurs de maris, héros de

mille contes, fabliaux ou facéties...

Trois grandes abbayes, un prieuré, deux commanderies dominent de leur

importance la foule des grands et petits couvents; ce sont:

Sainte-Geneviève, Saint-Germain des Prés, Saint-Victor, la commanderie

de Saint-Jean de l’Hôpital ou de Latran sur la rive gauche, le prieuré

de Saint-Martin des Champs et la commanderie du Temple sur la rive

droite.

Situées toutes les deux presque au bord de la Seine, l’une en amont et

l’autre en aval de Paris, les abbayes de Saint-Germain et de

Saint-Victor se font pendant au pied des deux versants opposés du mont

Lucotitius, que couronne une troisième abbaye, celle dédiée à sainte

Geneviève par Clovis et Clotilde.

Dans l’église de l’abbaye de Sainte-Geneviève, ancienne basilique

Saint-Pierre et Saint-Paul élevée non loin du palais romain des rois

mérovingiens, le plus grand de ces mérovingiens, le terrible Clovis,

trônait encore il y a cent ans, couché en pierre sur sa dalle funéraire

au centre de sa nef. C’était le fondateur. Le farouche Sicambre ayant

brûlé ce qu’il adorait précédemment et adopté le dieu de Clotilde,

décidément plus fort que les dieux de ses ancêtres, avait un jour gravi

la colline au-dessus du palais des empereurs romains et, arrivé sur le

plateau, lançant sa francisque au loin, il avait mesuré à la force de

son bras la basilique qu’il allait élever. Cette basilique du VIᵉ

siècle, qui dura jusqu’au XIIᵉ, n’était point si barbare, Clovis y avait

mis de la magnificence, il y avait employé les matériaux les plus

précieux et l’avait décorée intérieurement et extérieurement de

peintures et de mosaïques.

[Illustration: RESTES DE L’ABBAYE DE SAINTE-GENEVIÈVE AU LYCÉE HENRI IV]

La statue couchée du roi marquait la place de son caveau funéraire, au

milieu de son église; dévorée par le temps, la statue avait été refaite

au XIIᵉ siècle. Clotilde aussi était là, enterrée près du tombeau de

sainte Geneviève et, avec Clotilde, les enfants de Clodomir massacrés

par leurs oncles.

La basilique, dédiée à saint Pierre et saint Paul, avait pris dès le

siècle suivant le nom de Sainte-Geneviève. La dévotion aux reliques de

la sainte, proclamée patronne de Paris, donna vite une grande importance

au monastère créé pour le service de la basilique. Ces précieuses

reliques étaient enfermées dans une magnifique châsse, précieuse par le

travail et par le métal, par les pierreries accumulées, souvenirs de

dévotions royales au cours des siècles. Au XVIᵉ siècle, cette châsse fut

placée, portée par quatre anges de Germain Pilon, en haut d’un groupe de

hautes colonnes derrière le grand autel.

Saint-Germain des Prés remonte aux mêmes temps. Childebert, fils de

Clovis, au retour d’une expédition victorieuse en Espagne d’où il

rapportait des reliques conquises sur les habitants de Saragosse, et

saint Germain, évêque de Paris, furent ses fondateurs. L’église

primitive, dédiée à saint Vincent, était recouverte de plaques de bronze

doré. A la mort de saint Germain, enterré dans une des chapelles,

l’abbaye prit son nom. Illustre autant que celle de sainte Geneviève dès

les premiers siècles de la monarchie, elle fut un Saint-Denis

mérovingien pour les tombeaux des rois de la première race alignés dans

sa nef.

[Illustration: ABBAYE DE SAINT-GERMAIN DES PRÉS, FONDATION DE CHILDEBERT

LA TOUR DE L’ÉGLISE]

L’abbaye de Saint-Germain a eu sa grande part de tous les maux qui ont

traversé l’existence de Paris sous les Carlovingiens, de tous les

bouleversements et de toutes les secousses de cette époque.

Chaque fois que la nef de Paris a menacé de sombrer, Saint-Germain des

Prés a péri, s’est écroulé dans les flammes, sur les cadavres de ses

moines égorgés, et à chaque retour de la paix, les survivants de

l’abbaye revenus au bercail ont fouillé les décombres et relevé les

murailles.

Après les prospérités des commencements, survint, pour les deux riches

abbayes, une ère de cruelles épreuves, avec les invasions normandes. Que

Paris se rachetât comme à la première visite des pirates du Nord ou

qu’il se défendît, les deux abbayes situées _extra muros_ avaient à

supporter le premier choc des terribles ravageurs.

Dès que les nefs normandes apparaissaient en Seine, dès que la fumée des

incendies signalait de loin leur approche, les moines de

Sainte-Geneviève portaient en lieu sûr les reliques de la sainte et les

ornements d’orfèvrerie dont saint Éloi avait revêtu son tombeau; les

moines de Saint-Germain mettaient en état de défense leurs murailles ou

essayaient de se racheter par une rançon. Puis la ruine et l’incendie

s’abattaient sur les édifices. Saint-Germain fut pillé et brûlé, dit-on,

cinq fois.

Après le grand siège normand, le long et opiniâtre siège soutenu de 885

à 887 par l’évêque Gozlin et Eudes, comte de Paris, il n’y avait plus

que des ruines sur la montagne de Sainte-Geneviève et dans les prés de

Saint-Germain, ruines parmi lesquelles les moines se réinstallèrent

timidement, se contentant de restaurations partielles.

[Illustration: BAGARRE ENTRE LES ESCHOLIERS ET LES GENS DE L’ABBAYE SUR

LE PRÉ AUX CLERCS]

Des édifices saccagés par les Normands il ne restait plus à

Sainte-Geneviève, lors des démolitions définitives, que certains pans de

murailles utilisés, des colonnes, des chapiteaux romains fort

remarquables, entrelaçant aux plus bizarres rinceaux les figures

humaines et les animaux. Il ne reste à Saint-Germain des Prés que la

base de la grosse tour reconstruite avec l’église par l’abbé Morard au

XIᵉ siècle, et les colonnes de l’abside aux admirables chapiteaux

fouillés avec une verve surprenante, surchargés, parmi les enroulements

de feuillages, d’animaux fantastiques, lions ailés, griffons, harpies.

Que de mutilations a subies l’intérieur de Saint-Germain des Prés au

siècle dernier! Derrière le petit porche très laid plaqué à la base de

la tour, le portail présentait une belle décoration, huit grandes

statues d’une beau style admirablement et curieusement drapées,

représentant des rois et des reines appuyés aux colonnes. Entrée

majestueuse pour l’église mérovingienne. Les bénédictins y voyaient, à

droite Thierry, Childebert, Ultrogothe sa femme, et Clotaire; à gauche

Clovis, Clotilde, Clodomir, avec saint Rémy. Les statues ont été

enlevées; les tombeaux de ces mêmes rois dans la nef ont été violés et

détruits, le maître-autel et les châsses ont disparu aussi, bien des

remaniements ont eu lieu, succédant à d’autres remaniements, opérés au

XVIIᵉ siècle.

A l’extérieur l’église élevait sur les bras du transept deux autres

clochers plus petits que celui du portail; on a dû les démolir en 1820,

parce qu’ils menaçaient ruine. On devait les reconstruire pour rendre à

l’église sa physionomie, particulière entre toutes celles de Paris, elle

les attend encore.

Reconstruites à peu près totalement au XIIIᵉ siècle, les deux abbayes,

Sainte-Geneviève sur sa colline et Saint-Germain dans ses prairies,

présentaient un ensemble d’une imposante splendeur, chacune groupant au

pied de son église ses magnifiques bâtiments neufs, ses cloîtres, ses

nombreuses dépendances dans un vaste enclos défendu par des murailles

garnies de tours.

Sainte-Geneviève couvrait tout le haut de la montagne, dans la ville

maintenant, à l’intérieur des murs de Philippe-Auguste, sous la porte

Saint-Marcel. A côté de l’église s’élevait le grand pignon du

réfectoire; la salle du chapitre et le cloître s’abritaient au pied de

la haute tour qui nous reste au-dessus de la rue Clovis. Cette tour,

romane par sa base et ogivale ensuite, était le clocher de l’église,

privé de son ancienne flèche de pierre par un incendie qui nécessita une

reconstruction des étages supérieurs.

Un énorme anneau de fer scellé en haut du grand pignon de l’église fut

longtemps l’objet de bien des suppositions; suivant l’opinion la plus

probante, c’était un vieux souvenir du droit d’asile attribué à tant

d’églises et de monastères. On sait que tout criminel qui parvenait à se

réfugier sous le porche ou dans l’intérieur de certains édifices--ici à

Sainte-Geneviève, quand il avait passé le bras dans l’anneau du

portail--devenait inviolable et que toute poursuite devait s’arrêter.

Lorsque ce droit, heureux quelquefois, abusif le plus souvent, fut

supprimé, les moines de Sainte-Geneviève, en souvenir de l’antique

privilège, auraient enlevé l’anneau pour le placer tout en haut du

pignon, endroit inaccessible pour les fugitifs privés d’ailes.

Les vieux bâtiments conventuels furent refaits en grande partie ou

restaurés au XVIIIᵉ siècle; l’abbaye, comme tant d’autres, perdit alors

son aspect gothique. En même temps, comme l’église du XIIIᵉ siècle

menaçait ruine, on résolut de la remplacer par le grand édifice

gréco-romain de Soufflot. Les travaux commencés en 1758 nécessitèrent

la démolition du collège de Lisieux et de quelques anciens bâtiments; la

première pierre de l’église supérieure fut posée en 1763 par Louis XV.

Des tassements, des excavations contrarièrent les travaux et firent

longtemps douter de l’achèvement de l’œuvre et de la solidité du dôme. A

la Révolution, la nouvelle Sainte-Geneviève, inachevée encore, devint le

Panthéon, et pour commencer, à la place des reliques de sainte Geneviève

jetées à la voirie, reçut comme nouvelles reliques les cendres de

Voltaire et de Rousseau, de Mirabeau et de Marat. Quant à l’ancienne

église, on la démolit en 1806; la rue Clovis passa dans sa nef,

épargnant heureusement le svelte clocher.

Les siècles avaient rempli cette église et sa crypte immense de tombeaux

de tous les âges, depuis les sépulcres gallo-romains et mérovingiens

remis au jour par la pioche des démolisseurs, jusqu’aux fastueux

cénotaphes de la Renaissance; c’est à peine si des débris de

quelques-uns de ces tombeaux, statues, pierres tombales ont pu être

sauvés et recueillis par nos musées.

Saint-Germain des Prés était en dehors de l’enceinte de Paris. Jusqu’au

XVᵉ siècle la cité monastique si rapprochée de la ville s’éleva

complètement isolée au milieu de champs et de prairies. L’espace entre

le mur de l’abbaye et celui de Paris, à la pointe de Nesle, était en

cultures, avec quelques petites bicoques çà et là campées sur le revers

du fossé, formant vers la porte Bucy une amorce de faubourg. Un ruisseau

emprunté à la Seine, la Noue ou petite Seine venait remplir les fossés

de l’abbaye et clore le petit Pré aux Clercs.

De l’autre côté de cette petite Seine, vers le couchant, s’étendaient le

grand Pré aux Clercs, si fameux jusque sous Louis XIV, et le grand clos

de l’abbaye, que dominaient une petite chapelle isolée, une maladrerie

et un moulin à vent tournant sur sa butte.

Voilà le cadre. L’abbaye avec ses fossés pleins d’eau et son enceinte

crénelée flanquée de quelques tours rondes et de tourelles en

encorbellement, occupe une sorte de quadrilatère irrégulier. Deux portes

à pont-levis donnent accès dans l’intérieur, l’une à l’est regardant

vers la ville et l’autre à l’ouest, plus forte, devant la courtille de

l’abbaye, dite porte papale, depuis qu’en 1163 le pape Alexandre III,

étant venu consacrer l’église reconstruite, y avait passé en allant

prêcher en plein air dans le Pré aux Clercs. Après une première cour

traversée, on se trouvait dans les jardins intérieurs, devant les beaux

bâtiments du Réfectoire et du Chapitre formant deux côtés du cloître,

sous le flanc nord de l’église.

Le Chapitre, immense bâtiment contenant aux étages supérieurs les

dortoirs des moines, montrait une architecture rude et sévère, mais le

réfectoire par sa légère architecture rappelait tout à fait la Sainte

Chapelle du palais de saint Louis; c’était d’ailleurs l’architecte de

saint Louis, Pierre de Montereau, qui l’avait construit ainsi que la

grande chapelle isolée, dédiée à la Vierge, en arrière du bâtiment du

chapitre.

Comme une _châsse_ de pierre finement ciselée et fouillée, le réfectoire

formait une immense et admirable salle où la lumière entrait à flots,

colorée par les superbes vitraux de ses hautes fenêtres, presque

entièrement semblables à celles de la Sainte Chapelle; on y admirait la

chaire du lecteur, dans le genre de celle qui nous reste au réfectoire

de Saint-Martin des Champs (Arts et Métiers), chaire magnifiquement

sculptée où pendant le repas un moine montait faire une lecture pieuse.

Quand la Révolution en 1792 supprima l’abbaye, où il ne demeurait plus

qu’une quarantaine de moines, les bâtiments libres et le splendide

réfectoire lui-même furent bientôt, comme tous les locaux disponibles

dans toute la ville, transformés en prison.

Pour le malheur des admirables bâtiments on y établit ensuite, ou en

même temps, une fabrique de salpêtre. Il arriva ce qui devait

inévitablement arriver en pareil endroit, dans le désordre des

affectations diverses. Le 2 fructidor an II la fabrique sauta,

renversant l’édifice de Pierre de Montereau et incendiant les autres

bâtiments. Ce fut un désastre, le feu gagna la riche bibliothèque de ces

bénédictins illustres par leurs travaux, collection précieuse depuis

longtemps mise par les moines à la disposition des érudits laïques.

Presque tout fut perdu, détruit par les flammes, gâté par l’eau ou jeté

par charretées dans les cours, à la disposition de quiconque voulait

fouiller dans les tas.

L’ancien bibliothécaire dom Poirier, le dernier moine resté à l’abbaye

par dévouement à ses livres, put à peine, sous les flammes ou sous les

torrents d’eau des pompes, à force d’efforts d’abord, et de soins

ensuite, sauver une partie des manuscrits.

Paris de siècle en siècle · 第 3 / 37 段