SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT UN JOUR DE PÉLERINAGE A L’ABBAYE]
du Paris du XVᵉ siècle, à l’époque où sculpteurs et architectes
achevaient leur merveilleuse ciselure des portails nord et sud.
Nettement partagé en trois divisions: Cité, dans l’île mère, ville sur
la rive droite de la Seine et Université sur la rive gauche, Paris
agrandi commençait à déborder par-dessus la belle ceinture de remparts
de Philippe-Auguste dont les tours rondes et demi-rondes aux combles
aigus ponctuaient la ligne continue, par-dessus les toits massés en
mille chaînes de collines de tuiles et d’ardoises.
[Illustration: NOTRE-DAME ET L’ARCHEVÊCHÉ, XVIIᵉ SIÈCLE]
Au delà, dans la campagne verdoyante où s’allongeaient des embryons de
faubourgs, par-dessus maisons des champs, petits manoirs dans les
vignes, minces villages perdus dans les blés, les abbayes élevaient
leurs clochers, leurs hauts bâtiments à grands combles, leurs vastes
dépendances, enfermées comme de petites villes fortes derrière leurs
fossés et leurs murailles crénelées.
Aux antiques abbayes de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain se sont
ajoutés le grand prieuré de Saint-Martin des Champs, les abbayes de
Saint-Victor, de Saint-Antoine, tandis qu’au nord-est l’ordre militaire
du Temple couvrait un vaste espace des bâtiments nombreux et solides de
sa Commanderie, dominés par un gros donjon à tourelles, où se gardait le
trésor de l’ordre, future prison de Louis XVI.
A l’orient, derrière le _Terrain_ ou _Motte aux Papelards_, ancienne
butte de gravats couverte de broussailles, en dehors de l’enceinte du
cloître, sous les tours de l’Archevêché, sous les chapelles du chœur de
la cathédrale, d’où surgissent les aériens arcs-boutants à double volée
soutenant le grand comble, l’île de la Cité semble traîner à sa remorque
l’île Notre-Dame et l’île aux Javiaux, l’île Notre-Dame, future île
Saint-Louis, alors partagée en deux parties et n’ayant encore d’autres
constructions que des petits bâtiments appartenant aux chanoines et
loués à des blanchisseries, et le retranchement défendant la Seine,
relié par des chaînes aux deux parties de l’enceinte.
Les rois de France sont là-bas dans leur logis immense et compliqué,
vaste ensemble d’édifices réunis sous le nom d’hôtel royal de
Saint-Paul, protégé par la formidable bastille Saint-Antoine. De l’autre
côté, vers le couchant, la sortie de la Seine n’est pas moins bien
encadrée. L’antique Palais de l’île élève ses grands pignons et les
grosses tours de Saint-Louis et de Philippe le Bel, garde robuste de la
Sainte-Chapelle, ce merveilleux reliquaire en fine orfèvrerie de pierre;
en arrière, solide et fier, se carre le gros donjon du Louvre, centre
idéal d’où relèvent tous les grands fiefs de la couronne, donjon
suzerain de tous les donjons des pays de France.
[Illustration: VIEILLE MAISON DU CLOÎTRE NOTRE-DAME, RUE CHANOINESSE]
[Illustration: L’ABBAYE DE SAINT-VICTOR] CHAPITRE III
LES TROIS GRANDES ABBAYES DE LA RIVE GAUCHE
L’abbaye de Sainte-Geneviève.--Clovis et Clotilde.--Saint-Germain
des Prés, fondation de Childebert.--La sépulture des rois
mérovingiens.--Les Normands.--Massacres et dévastations.--L’Abbaye,
petite ville féodale à côté de Paris.--Le réfectoire, fabrique de
poudres.--L’explosion et l’incendie.--Ruine définitive.--Le Pré aux
Clercs.--Luttes avec les Escholiers.--La foire Saint-Germain.--Les
abbés commendataires.--L’abbaye de Saint-Victor.--Les jardins des
chanoines.--La Bièvre.--Ce qui reste des trois abbayes.
Paris moine et Paris escholier, confondus ensemble jusqu’au temps
d’Abélard sous les arceaux de Notre-Dame, se confondent et se mêlent
encore pendant des siècles quand les écoles essaiment et s’en vont
former la grande et puissante Université de l’autre côté de l’eau.
[Illustration: LA PREMIÈRE ÉGLISE SAINTE-GENEVIÈVE FONDATION DE CLOVIS]
Le Paris qui étudie, c’est le Paris de la rive gauche, l’Université, la
ville des escholiers qui devenus trop nombreux pour tenir dans les
préaux de la cathédrale et dans les petites rues de l’île déjà trop
pleine, trouvant instinctivement cloîtres et dogmes trop étroits, ont
franchi la Seine et créé le camp de la science, sur les débris du camp
romain, autour et dans les dépendances, les clos et jardins du vieux
palais latin.
Il s’y est élevé tant de collèges, tant de nids de clercs et de
_sorbonnagres_, comme dit Rabelais, il y a tant de maisons où se
clarifient et se distribuent les choses de l’esprit, les connaissances
humaines; tant de collèges petits ou grands, pêle-mêle sur les pentes de
la montagne, groupés et enchevêtrés avec les églises et les couvents!
Paris qui prie n’est pas cantonné dans un seul quartier; sur les deux
rives de la Seine, des abbayes, des prieurés, des églises, filles de
Notre-Dame, nombreuses et rapprochées, parfois se suivant à la file sur
les grandes voies, découpent la ville en un nombre infini de paroisses,
élevant par-dessus les quartiers à hôtels féodaux et les quartiers où
travaille et grouille le populaire en ses maisons serrées, tantôt de
superbes clochers merveilleusement découpés, tantôt d’humbles petites
flèches ardoisées, ces petites flèches devenues si rares aujourd’hui.
Olivier Truschet et Germain Hoyau, dans la légende d’un plan du XVIᵉ
siècle dont l’unique exemplaire a été retrouvé à Bâle, donnant «_le vray
pourtraict naturel de la ville, cité et Université_», comptent au XVIᵉ
siècle 104 églises ou monastères et 49 collèges.
Un siècle plus tard les maisons religieuses, églises, couvents,
chapelles, hôpitaux dépassent le chiffre de deux cents, et la révolution
trouvera encore ce nombre augmenté. Les quatre cinquièmes disparaîtront
alors, et si bon nombre de ces édifices au point de vue de
l’architecture ne présentaient qu’un intérêt secondaire, certains, il
faut le dire, doivent être à jamais regrettés, qui étaient de pures
merveilles de notre art national et contenaient dans leurs nefs
d’admirables monuments aussitôt détruits ou dispersés, de superbes
stalles ou boiseries barbarement jetées au feu, des vitraux d’une
splendeur et d’un éclat incomparables, brisés sans pitié.
Il faut distinguer, en ce Paris religieux du moyen âge, les grands fiefs
ecclésiastiques dans tout leur appareil féodal, avec leurs tours, leurs
prisons, leurs justices,--les grandes églises, suzeraines d’églises
dépendantes nées d’elles-mêmes dans le cours des âges,--les chapelles
d’hospices, de collèges, de confréries, de corporations,--les prieurés,
couvents ou monastères où pullule le peuple innombrable des moines et
des nonnes de tout ordre et de toute condition, priant ou travaillant,
s’engraissant dans une béate oisiveté ou peinant devant les grabats des
pauvres, dans les hôpitaux et maladreries.
Parmi ces établissements religieux innombrables, si divers d’importance
et de mérite, il faut mettre à part cinq ou six grandes abbayes qui sont
des petites villes dans la grande, des prieurés, des commanderies qui
dominent de leur importance la foule des petits couvents.
Les membres du clergé séculier, les prêtres des églises vivant de la vie
de leurs paroissiens, en rapport journalier avec chacun pour toutes les
occasions de la vie, sont en général estimés et aimés de tous. Leur
influence est immense dans l’étendue de leur circonscription petite ou
grande, et on ne le verra que trop au temps des luttes religieuses
lorsque, devenus boute-feux de la guerre civile, ils mettront
malheureusement cette influence au service de la Ligue et feront de
leurs paroissiens, ouvriers ou bourgeois, d’enragés combattants des
barricades et des remparts.
[Illustration: RUE CLOVIS, FRAGMENT DU REMPART DE PHILIPPE-AUGUSTE ET
TOUR DE SAINTE-GENEVIÈVE]
Il n’en va pas tout à fait de même pour le clergé des ordres religieux,
pour ces moines de toutes les couleurs, des ordres mendiants ou des
ordres riches, tous fortunés, d’ailleurs, qui vivent hors du siècle dans
des couvents fermés, dans ces immenses abbayes forteresses si riches et
si puissantes. On aime certains de ces ordres pour leur esprit de
charité, pour leur vie humble, on en déteste d’autres pour la raison
contraire, on en méprise plus ou moins quelques-uns. Le peuple ne
distingue pas toujours si certains de ces moines, dans le silence de
leurs grandes salles, se livrent à l’étude, à des travaux scientifiques,
partagent leur vie entre les méditations pieuses et la culture de
l’esprit; il ne voit que la richesse des abbayes, la vie facile assurée
derrière ces murailles superbes.
Le bourgeois songe aux rentes qu’il doit payer pour les terres qu’il
tient en fief, pour les maisons dépendant de la censive de ces moines,
il additionne les énormes revenus de ces couvents.
Et l’artisan chef de famille qui travaille dur, et qui malgré ses rudes
labeurs a bien du mal à faire vivre sa nichée, est tout disposé à
trouver trop facile et trop grasse l’existence des bons pères, si
complètement libérés de préoccupations terrestres et si douillettement
abrités contre toute male aventure dans leurs bonnes murailles bien
munies.
Certaines de ces abbayes, institutions vieillies, méprisent les
anciennes règles établies et se donnent toute licence pour les
satisfactions matérielles. L’idée religieuse, le but charitable des
fondations, l’origine de la fortune conventuelle, tout est oublié. Cette
fortune ne sert qu’à engraisser les moines adonnés à la gastronomie et
s’appliquant égoïstement toutes les ressources mises entre leurs mains à
d’autres intentions.
Aussi quelle place tiennent, dans la vie du moyen âge, toutes ces
légions de moines qui occupent les meilleures places au soleil de chaque
quartier, ces moines coudoyés à toute heure dans la rue, ces frocards,
les uns aimés, les autres franchement détestés, les uns respectés, les
autres méprisés, presque tous raillés d’ailleurs par l’esprit frondeur
du Parisien bien ou mal pensant; gras prieurs, capucins quêteurs
tournant autour des broches, prêcheurs à faconde populacière, frères
débauchés ou grands _humeurs de piot_, tourmenteurs de maris, héros de
mille contes, fabliaux ou facéties...
Trois grandes abbayes, un prieuré, deux commanderies dominent de leur
importance la foule des grands et petits couvents; ce sont:
Sainte-Geneviève, Saint-Germain des Prés, Saint-Victor, la commanderie
de Saint-Jean de l’Hôpital ou de Latran sur la rive gauche, le prieuré
de Saint-Martin des Champs et la commanderie du Temple sur la rive
droite.
Situées toutes les deux presque au bord de la Seine, l’une en amont et
l’autre en aval de Paris, les abbayes de Saint-Germain et de
Saint-Victor se font pendant au pied des deux versants opposés du mont
Lucotitius, que couronne une troisième abbaye, celle dédiée à sainte
Geneviève par Clovis et Clotilde.
Dans l’église de l’abbaye de Sainte-Geneviève, ancienne basilique
Saint-Pierre et Saint-Paul élevée non loin du palais romain des rois
mérovingiens, le plus grand de ces mérovingiens, le terrible Clovis,
trônait encore il y a cent ans, couché en pierre sur sa dalle funéraire
au centre de sa nef. C’était le fondateur. Le farouche Sicambre ayant
brûlé ce qu’il adorait précédemment et adopté le dieu de Clotilde,
décidément plus fort que les dieux de ses ancêtres, avait un jour gravi
la colline au-dessus du palais des empereurs romains et, arrivé sur le
plateau, lançant sa francisque au loin, il avait mesuré à la force de
son bras la basilique qu’il allait élever. Cette basilique du VIᵉ
siècle, qui dura jusqu’au XIIᵉ, n’était point si barbare, Clovis y avait
mis de la magnificence, il y avait employé les matériaux les plus
précieux et l’avait décorée intérieurement et extérieurement de
peintures et de mosaïques.
[Illustration: RESTES DE L’ABBAYE DE SAINTE-GENEVIÈVE AU LYCÉE HENRI IV]
La statue couchée du roi marquait la place de son caveau funéraire, au
milieu de son église; dévorée par le temps, la statue avait été refaite
au XIIᵉ siècle. Clotilde aussi était là, enterrée près du tombeau de
sainte Geneviève et, avec Clotilde, les enfants de Clodomir massacrés
par leurs oncles.
La basilique, dédiée à saint Pierre et saint Paul, avait pris dès le
siècle suivant le nom de Sainte-Geneviève. La dévotion aux reliques de
la sainte, proclamée patronne de Paris, donna vite une grande importance
au monastère créé pour le service de la basilique. Ces précieuses
reliques étaient enfermées dans une magnifique châsse, précieuse par le
travail et par le métal, par les pierreries accumulées, souvenirs de
dévotions royales au cours des siècles. Au XVIᵉ siècle, cette châsse fut
placée, portée par quatre anges de Germain Pilon, en haut d’un groupe de
hautes colonnes derrière le grand autel.
Saint-Germain des Prés remonte aux mêmes temps. Childebert, fils de
Clovis, au retour d’une expédition victorieuse en Espagne d’où il
rapportait des reliques conquises sur les habitants de Saragosse, et
saint Germain, évêque de Paris, furent ses fondateurs. L’église
primitive, dédiée à saint Vincent, était recouverte de plaques de bronze
doré. A la mort de saint Germain, enterré dans une des chapelles,
l’abbaye prit son nom. Illustre autant que celle de sainte Geneviève dès
les premiers siècles de la monarchie, elle fut un Saint-Denis
mérovingien pour les tombeaux des rois de la première race alignés dans
sa nef.
[Illustration: ABBAYE DE SAINT-GERMAIN DES PRÉS, FONDATION DE CHILDEBERT
LA TOUR DE L’ÉGLISE]
L’abbaye de Saint-Germain a eu sa grande part de tous les maux qui ont
traversé l’existence de Paris sous les Carlovingiens, de tous les
bouleversements et de toutes les secousses de cette époque.
Chaque fois que la nef de Paris a menacé de sombrer, Saint-Germain des
Prés a péri, s’est écroulé dans les flammes, sur les cadavres de ses
moines égorgés, et à chaque retour de la paix, les survivants de
l’abbaye revenus au bercail ont fouillé les décombres et relevé les
murailles.
Après les prospérités des commencements, survint, pour les deux riches
abbayes, une ère de cruelles épreuves, avec les invasions normandes. Que
Paris se rachetât comme à la première visite des pirates du Nord ou
qu’il se défendît, les deux abbayes situées _extra muros_ avaient à
supporter le premier choc des terribles ravageurs.
Dès que les nefs normandes apparaissaient en Seine, dès que la fumée des
incendies signalait de loin leur approche, les moines de
Sainte-Geneviève portaient en lieu sûr les reliques de la sainte et les
ornements d’orfèvrerie dont saint Éloi avait revêtu son tombeau; les
moines de Saint-Germain mettaient en état de défense leurs murailles ou
essayaient de se racheter par une rançon. Puis la ruine et l’incendie
s’abattaient sur les édifices. Saint-Germain fut pillé et brûlé, dit-on,
cinq fois.
Après le grand siège normand, le long et opiniâtre siège soutenu de 885
à 887 par l’évêque Gozlin et Eudes, comte de Paris, il n’y avait plus
que des ruines sur la montagne de Sainte-Geneviève et dans les prés de
Saint-Germain, ruines parmi lesquelles les moines se réinstallèrent
timidement, se contentant de restaurations partielles.
[Illustration: BAGARRE ENTRE LES ESCHOLIERS ET LES GENS DE L’ABBAYE SUR
LE PRÉ AUX CLERCS]
Des édifices saccagés par les Normands il ne restait plus à
Sainte-Geneviève, lors des démolitions définitives, que certains pans de
murailles utilisés, des colonnes, des chapiteaux romains fort
remarquables, entrelaçant aux plus bizarres rinceaux les figures
humaines et les animaux. Il ne reste à Saint-Germain des Prés que la
base de la grosse tour reconstruite avec l’église par l’abbé Morard au
XIᵉ siècle, et les colonnes de l’abside aux admirables chapiteaux
fouillés avec une verve surprenante, surchargés, parmi les enroulements
de feuillages, d’animaux fantastiques, lions ailés, griffons, harpies.
Que de mutilations a subies l’intérieur de Saint-Germain des Prés au
siècle dernier! Derrière le petit porche très laid plaqué à la base de
la tour, le portail présentait une belle décoration, huit grandes
statues d’une beau style admirablement et curieusement drapées,
représentant des rois et des reines appuyés aux colonnes. Entrée
majestueuse pour l’église mérovingienne. Les bénédictins y voyaient, à
droite Thierry, Childebert, Ultrogothe sa femme, et Clotaire; à gauche
Clovis, Clotilde, Clodomir, avec saint Rémy. Les statues ont été
enlevées; les tombeaux de ces mêmes rois dans la nef ont été violés et
détruits, le maître-autel et les châsses ont disparu aussi, bien des
remaniements ont eu lieu, succédant à d’autres remaniements, opérés au
XVIIᵉ siècle.
A l’extérieur l’église élevait sur les bras du transept deux autres
clochers plus petits que celui du portail; on a dû les démolir en 1820,
parce qu’ils menaçaient ruine. On devait les reconstruire pour rendre à
l’église sa physionomie, particulière entre toutes celles de Paris, elle
les attend encore.
Reconstruites à peu près totalement au XIIIᵉ siècle, les deux abbayes,
Sainte-Geneviève sur sa colline et Saint-Germain dans ses prairies,
présentaient un ensemble d’une imposante splendeur, chacune groupant au
pied de son église ses magnifiques bâtiments neufs, ses cloîtres, ses
nombreuses dépendances dans un vaste enclos défendu par des murailles
garnies de tours.
Sainte-Geneviève couvrait tout le haut de la montagne, dans la ville
maintenant, à l’intérieur des murs de Philippe-Auguste, sous la porte
Saint-Marcel. A côté de l’église s’élevait le grand pignon du
réfectoire; la salle du chapitre et le cloître s’abritaient au pied de
la haute tour qui nous reste au-dessus de la rue Clovis. Cette tour,
romane par sa base et ogivale ensuite, était le clocher de l’église,
privé de son ancienne flèche de pierre par un incendie qui nécessita une
reconstruction des étages supérieurs.
Un énorme anneau de fer scellé en haut du grand pignon de l’église fut
longtemps l’objet de bien des suppositions; suivant l’opinion la plus
probante, c’était un vieux souvenir du droit d’asile attribué à tant
d’églises et de monastères. On sait que tout criminel qui parvenait à se
réfugier sous le porche ou dans l’intérieur de certains édifices--ici à
Sainte-Geneviève, quand il avait passé le bras dans l’anneau du
portail--devenait inviolable et que toute poursuite devait s’arrêter.
Lorsque ce droit, heureux quelquefois, abusif le plus souvent, fut
supprimé, les moines de Sainte-Geneviève, en souvenir de l’antique
privilège, auraient enlevé l’anneau pour le placer tout en haut du
pignon, endroit inaccessible pour les fugitifs privés d’ailes.
Les vieux bâtiments conventuels furent refaits en grande partie ou
restaurés au XVIIIᵉ siècle; l’abbaye, comme tant d’autres, perdit alors
son aspect gothique. En même temps, comme l’église du XIIIᵉ siècle
menaçait ruine, on résolut de la remplacer par le grand édifice
gréco-romain de Soufflot. Les travaux commencés en 1758 nécessitèrent
la démolition du collège de Lisieux et de quelques anciens bâtiments; la
première pierre de l’église supérieure fut posée en 1763 par Louis XV.
Des tassements, des excavations contrarièrent les travaux et firent
longtemps douter de l’achèvement de l’œuvre et de la solidité du dôme. A
la Révolution, la nouvelle Sainte-Geneviève, inachevée encore, devint le
Panthéon, et pour commencer, à la place des reliques de sainte Geneviève
jetées à la voirie, reçut comme nouvelles reliques les cendres de
Voltaire et de Rousseau, de Mirabeau et de Marat. Quant à l’ancienne
église, on la démolit en 1806; la rue Clovis passa dans sa nef,
épargnant heureusement le svelte clocher.
Les siècles avaient rempli cette église et sa crypte immense de tombeaux
de tous les âges, depuis les sépulcres gallo-romains et mérovingiens
remis au jour par la pioche des démolisseurs, jusqu’aux fastueux
cénotaphes de la Renaissance; c’est à peine si des débris de
quelques-uns de ces tombeaux, statues, pierres tombales ont pu être
sauvés et recueillis par nos musées.
Saint-Germain des Prés était en dehors de l’enceinte de Paris. Jusqu’au
XVᵉ siècle la cité monastique si rapprochée de la ville s’éleva
complètement isolée au milieu de champs et de prairies. L’espace entre
le mur de l’abbaye et celui de Paris, à la pointe de Nesle, était en
cultures, avec quelques petites bicoques çà et là campées sur le revers
du fossé, formant vers la porte Bucy une amorce de faubourg. Un ruisseau
emprunté à la Seine, la Noue ou petite Seine venait remplir les fossés
de l’abbaye et clore le petit Pré aux Clercs.
De l’autre côté de cette petite Seine, vers le couchant, s’étendaient le
grand Pré aux Clercs, si fameux jusque sous Louis XIV, et le grand clos
de l’abbaye, que dominaient une petite chapelle isolée, une maladrerie
et un moulin à vent tournant sur sa butte.
Voilà le cadre. L’abbaye avec ses fossés pleins d’eau et son enceinte
crénelée flanquée de quelques tours rondes et de tourelles en
encorbellement, occupe une sorte de quadrilatère irrégulier. Deux portes
à pont-levis donnent accès dans l’intérieur, l’une à l’est regardant
vers la ville et l’autre à l’ouest, plus forte, devant la courtille de
l’abbaye, dite porte papale, depuis qu’en 1163 le pape Alexandre III,
étant venu consacrer l’église reconstruite, y avait passé en allant
prêcher en plein air dans le Pré aux Clercs. Après une première cour
traversée, on se trouvait dans les jardins intérieurs, devant les beaux
bâtiments du Réfectoire et du Chapitre formant deux côtés du cloître,
sous le flanc nord de l’église.
Le Chapitre, immense bâtiment contenant aux étages supérieurs les
dortoirs des moines, montrait une architecture rude et sévère, mais le
réfectoire par sa légère architecture rappelait tout à fait la Sainte
Chapelle du palais de saint Louis; c’était d’ailleurs l’architecte de
saint Louis, Pierre de Montereau, qui l’avait construit ainsi que la
grande chapelle isolée, dédiée à la Vierge, en arrière du bâtiment du
chapitre.
Comme une _châsse_ de pierre finement ciselée et fouillée, le réfectoire
formait une immense et admirable salle où la lumière entrait à flots,
colorée par les superbes vitraux de ses hautes fenêtres, presque
entièrement semblables à celles de la Sainte Chapelle; on y admirait la
chaire du lecteur, dans le genre de celle qui nous reste au réfectoire
de Saint-Martin des Champs (Arts et Métiers), chaire magnifiquement
sculptée où pendant le repas un moine montait faire une lecture pieuse.
Quand la Révolution en 1792 supprima l’abbaye, où il ne demeurait plus
qu’une quarantaine de moines, les bâtiments libres et le splendide
réfectoire lui-même furent bientôt, comme tous les locaux disponibles
dans toute la ville, transformés en prison.
Pour le malheur des admirables bâtiments on y établit ensuite, ou en
même temps, une fabrique de salpêtre. Il arriva ce qui devait
inévitablement arriver en pareil endroit, dans le désordre des
affectations diverses. Le 2 fructidor an II la fabrique sauta,
renversant l’édifice de Pierre de Montereau et incendiant les autres
bâtiments. Ce fut un désastre, le feu gagna la riche bibliothèque de ces
bénédictins illustres par leurs travaux, collection précieuse depuis
longtemps mise par les moines à la disposition des érudits laïques.
Presque tout fut perdu, détruit par les flammes, gâté par l’eau ou jeté
par charretées dans les cours, à la disposition de quiconque voulait
fouiller dans les tas.
L’ancien bibliothécaire dom Poirier, le dernier moine resté à l’abbaye
par dévouement à ses livres, put à peine, sous les flammes ou sous les
torrents d’eau des pompes, à force d’efforts d’abord, et de soins
ensuite, sauver une partie des manuscrits.